INTELLECTUELLE DANS LA FORMATION DU CONCEPT
La sensation brute, introduite sous les formes de l'espace et du temps, puis engagée dans ces multiples rapports associatifs, dont les Anciens n'eurent guère souci de pousser l'analyse très avant, n'est point encore, par cette élaboration initiale, constituée en l'état de concept. Car le concept implique une forme d'unité métasensible et inquantitative, universelle et nécessaire, dont ne peut approcher, même de loin, l'association la plus complexe d'éléments sensoriels.
Cette unité nouvelle, étant tout autre chose qu'une résultante de sensations, prend, dans la philosophie kantienne, la valeur d'une \ condition à priori », en regard de laquelle le produit le plus achevé de la sensibilité (l'image) ferait fonction de matière prochaine (1).
Appelons entendement la faculté qui se définit par ces conditions à priori métasensibles.
Entre les conditions à priori de l'entendement et les formes a priori de la sensibilité, existe, d'après Kant, plus qu'une simple différence de degré. Ces dernières n'exercent qu'une fonction réceptive: leur union immédiate avec le donné extérieur constitue intrinsèquement l'unité psychologique la plus élémentaire qui soit: l'intuition sensible, le phénomène sensible. Au contraire, les formes unificatrices de l'entendement rencontrent, dans la conscience, des éléments déjà déterminés comme éléments psychologiques (phénomènes sensibles): elles n'ont plus à absorber passivement un complément matériel, encore « inactué » en tant que « connaissable », elles doivent organiser une pluralité d'éléments psychologiquement différenciés. L'apriorité, dans l'entendement, devient spontanéité; et l'union du contenu multiple avec la forme d'unité n'y est plus une « information » simple, mais une synthèse. Or
(1) Voir Cahier III, Livre III. Chap. 1 et 2.
nous savons qu'une unité synthétique jouit d'autres propriétés logiques qu'une simple unité formelle (1).
Telle est, en deux mots, la conception kantienne.
En termes ontologiques (comme toujours), S. Thomas exposa jadis une conception analogue (2) de la spontanéité intellectuelle. Ce rapprochement, malgré la différence des époques et des préoccupations, était inévitable entre deux philosophes également hostiles à l'empirisme sensualiste. Dans l'intuition sensible, enseigne le grand Docteur scolastique, l'âme, principe d'activité, et le corps, principe de passivité matérielle, ont leurs parts confondues, comme agents intrinsèquement complémentaires: « Sensatio est actus conjuncti •»; mais dans l'acte intellectuel, d'où naît le concept, commence à s'exercer, sur la matière sensible, une activité nouvelle, libre de toute participation interne du corps, une activité procédant exclusivement de l'âme spirituelle — employons le terme kantien: une activité spontanée: « Ipsum intellectuale principium, quod dicitur mens vel intellectus, habet operationem per se, cui non communicat corpus » (S. th. I. 75. 2, c. Cf. Comm. De anima, lib. 111, lect. 7) (3).
S. Thomas ne s'en est pas tenu à des déclarations générales du genre de celle-ci. La spontanéité de l'entendement fait l'objet, chez lui comme chez tous les Scolastiques, d'analyses minutieuses, dont nous ne pouvons omettre de recueillir ici les principaux résultats. Nous consacrerons donc ce chapitre à la théorie de Vintellectagent, véritable théorie de la spontanéité intellectuelle, et à quelques grandes thèses qui peuvent en être considérées comme des corollaires.
§ 1. — Nécessité et nature de l'intellect-agent.
La conciliation de la spontanéité et de la passivité dans l'intel-
(1) Une « unité synthétique » est, clans un ordre donné, l'iniité d'une diversité déjà qualifiée (par opposition à In « forme ». unité iuimédiate d'une pure diversité).
(2) Nous disons « analogue » et non pas « identique ». Du reste, l'analogie, très étroite lorsqu'on se borne à considérer, comme nous allons le faire, la frontière de la sensibilité et de l'entendement, se relAche sinynlièrement dès que l'on cherche à pénétrer l'unité dernière, et le.»^ virtualités propres, de l'entendement même
(.<) Cf. of) rit. lib I, lect. 2. Quoique d'authenticité douteuse, ce Livre I, que l'on range parmi les « reportata », semble reproduire fidèlement I.» pensée de S. Thomas.
ligence. — La théorie de l'intellect-agent repose tout entière sur la nécessité de trouver un mode rationnel de conciliation entre les divers éléments qui participent à la genèse du concept.
D'abord, il est manifeste que le concept comprend une représentation d'origine sensible. Appelons « phantasme » (1) ou « image » le produit plus ou moins élaboré que la sensibilité présente à l'opération intellectuelle. Comment passer de ce phantasme au concept?
On pourrait supposer que l'image est reçue, par l'intelligence, de la même manière que le donné initial est reçu par la sensibilité. Mais alors, l'intelligence, purement passive, ne serait qu'une sensibilité de second plan, un « sens interne ». Nous retombons dans l'empirisme de Locke, simple étape vers le phénoménisme absolu. En dépit de l'expérience psychologique, nous devrions alors renoncer, sans ambages, au caractère universel et inquantitatif du concept: car un concept intrinsèquement constitué par l'unité complémentaire d'une image concrète et d'une forme prétendument intellectuelle, revêtirait, au total, du chef de sa matière, des propriétés strictement individuelles et quantitatives. (2).
Le rapport de la forme intellectuelle au phantasme ne peut donc consister dans l'investissement immédiat du phantasme, comme tel, par une forme réceptive. Et puisque la causalité propre de l'entendement n'est point ici une simple « causalité formelle », la causalité du phantasme, matière de l'intellection, ne répond non plus qu'imparfaitement à la notion stricte d'une « causalité matérielle ».
Redisons la même chose en langage «critique»: l'activité intellectuelle n'est pas seulement à priori, elle est spontanée.
Pourtant, il s'en faut de beaucoup que la spontanéité de notre intelligence soit complète. Notre faculté intellectuelle comporte une certaine passivité interne, en ce sens du moins qu'elle n'est pas toujours en acte de connaître, et même ne passe de la puis-
(1) Malgré son archaïsme scolastique, nous emploierons généralement le mot « phantasme » de préférence au mot « image », pour éviter d'éveiller, dans l'esprit du lecteur, certaines associations trop précises que la psychologie moderne a nouées autour de ce dernier terme.
(2) La composition interne du concept dénoncerait une composition correspondante dans la faculté intellectuelle. Or, dit S. Thomas, « si anima intellectiva esset composita ex materia et forma, formae rerum reciperentur in ea ut individuales, et sic non cognosceret nisi singulare, sicut accidit in potentiis sensitivis, quae recipiunt formas rerum in organo corporali ». (S. th. 1. 75. 5, c) Il est évident que l'intelligence, dans ce cas, ne serait pas une faculté spirituelle.
sance à l'acte qu'en présence du phantasme et conformément au contenu représentatif de celui-ci. « Intellectus humanus, qui est infimus in ordine intellectuum, et maxime remotus a perfectione divini intellectus, est in potentia respecta intelligibilium : et in principio est sicut tabula rasa in qua nihil est scriptum, ut Philosophus dicit in 3 De anima, text. 14. Quod manifeste apparet ex hoc, quod in principio sumus intelligentes solum in potentia, postmodum autem efficimur intelligentes in actu. Sic igitur patet quod intelligere nostrum est quoddam pati » (S. th. I. 79, 2, c. Cf. 1. 54. 4).
Pour sortir de passivité, le concours d'un agent en acte est nécessaire: « Nihil transit de potentia in actum nisi per ens in actu ».
Où rencontrer cet agent actif? Le phantasme ne peut impressionner physiquement l'intelligence, du moins comme « cause principale », car un agent matériel et quantitatif demeure sans prise sur le spirituel et l'inquantitatif (1). Recourir à une hypothèse transcendante, par exemple supposer une intervention divine actuant directement l'intelligence, serait contraire aux principes méthodologiques les plus fondamentaux d'une saine philosophie: « Si quis vero dicat quod Deus potuit hanc necessitatem vitare, dicendum est quod in constitutione rerum natiiralium non consideratiir quid Deus facere possit, sed quid naturae rerum conveniat, ut Augustinus dicit» (S. th. I. 76. 5, ad 1) (2).
D'autre part, il y aurait contradiction flagrante à prétendre que lintelligeiTCe même, en tant que passive, devienne l'agent de sa propre actuation.
On devine bien une issue: c'est que la faculté intellectuelle fût active et passive à la fois, mais passive sous un aspect, active sous
(1) Principe .souvent répété par S. Thomas. Cf. S. th. I. 79. 3, ad 3.
(2) S. Thomas fait cette remarque à propos d'une question voisine de celle que nous traitons ici; mais le principe qu'il invoque est général. — De la thèse des Averroïstes, qui recouraient à un agent spirituel, à un vo€ç ;fwototdç^, distinct dus âmes humaines individuelles, il écrivait: € Praedicta positio tollit proxima rerum principia ». {Verit. 10. f), c) — Voir aussi Qu. disp. De spir. crcat., qu. unica, art. 10, et de nombreux textes parallèles, p. ex. S. c. G , lib. Il, pnssim. — « Dicendum quod intellectus agens est aliquid animae.... Et hoc expérimente cognoscimus, dum percipimus nos abstrahere formas imiversalcs a conditionibus particularibus, quod est facere actu intelligibilia. Nulla autem actio convenit alitui rei. nisi ()er aliquod principium formaliter ci iiihaerens. Ergo oportet virtutem quae est principium hujus actionis esse aliquid in anima ». (S. th. I. 79. 4, c).
un autre (1). Mais si l'on ne se contente pas d'une vague solution verbale, il convient de définir avec plus de précision ce concours étrange d'activité et de passivité.
Les Scolastiques, s'inspirant d'Aristote, engagèrent leur théorie dans cette voie. « Sicut in omni natura, répétèrent-ils après le philosophe grec, ita et in anima, est aliquid quo est omnia fieri, et aliquid quo est omnia facere » (S. th. 1. 79. art. 3, « Contra est »). Appelons avec eux « intellect-passif » ou mieux « intellectpossible » {intellectus possibilis) l'intelligence considérée en tant que passive (2), et « intellect-agent » {intellectus agens) l'intelligence considérée en tant qu'active (Cf. S. th. I. 79. 4, ad 4).
Pour les bien entendre lorsqu'ils affirment la nécessité d'un intellect-agent, on doit se rendre compte du sens exact d'une expression dont ils font grand usage: « intelligibile In actu ». L' « intelligible en acte » ne désigne autre chose que la forme objective d'actuation de la « puissance intellectuelle x.. Aussi, « intelligibile in actu et inlelligens in actu sunt idem » (3). L' « intelligibile in potentia » désigne l'objet en soi, auquel correspond cette forme. Une fois donné un « intelligible en acte », le problème métaphysique de la participation de l'objet à l'intellection est résolu, puisque, par définition même, r« intelligible en acte » complète la puissance passive de l'intelligence. Si l'objet extérieur était présent à notre intellect-possible à l'état d'intelligible en acte, c'est-à-dire à l'état de pure forme intelligible, il deviendrait superflu de requérir l'intervention d'un intellect-agent: en effet, toutes les conditions de l'acte intellectuel étant réalisées, l'intellection serait chose faite (Qw. disp. De anima, 4, c). Malheureusement, à l'inverse de ce que croyait Platon, l'objet extérieur n'atteint le seuil de notre intelligence que sous l'espèce du « phantasme », c'est-à-dire sans que la forme de l'objet ait dépouillé toutes les entraves matérielles qui l'empêchent d'être un « acte intelligible » (4).
(1) « Rationabilior videtur sententia Philosophi, qui ponit scientiam mentis nostrae partim ab intrinseco esse, partim ah extrinseco... Cum enim mens nostra comparatur ad res sensibiles quae sunt extra animam, invenitur se habere ad eas in duplici habitudine. Uno modo ut actus ad potentiam... Alio modo ut potentia ad actum... » ( Verit. 10. 6, c).
(2) Il ne s'agit pas ici de V intellectus passivus au sens averroïste. Cf. 6. Cy G. 11. 60. — Sur la nature de rintelle<:t-possible, voir par exemple, Qu. disp. De anima, 2, c.
(3) Voir ci-dessus. Section II, ch. 1, § 2.
(4) Rappelons que, chez les Scolastiques, immatérialité, intelligibilité et intelligence vont de pair, si bien qu'une forme pure serait une idée pure.
En tenant compte de cette terminologie, on comprendra facilement les textes suivants de S. Thomas:
« Secundum opinionem Platonis, nuUa nécessitas erat ponere intellectum agentem ad faciendum inielligibilia in actu.... Posuit enim Plato formas rerum naturalium sine materia subsistere, et per consequens eas intelligibiles esse, quia ex hoc est aliquid intelligibile actu quod est immateriale; et huiusmodi vocabat species, sive ideas.
« Sed quia Aristoteles, lib. 3 Metaph., text. 10, non posuit formas rerum naturalium subsistere sine materia (formae autem in materia existentes non sunt intelligibiles actu) sequebatur quod naturae, seu formae rerum sensibilium, quas intelligimus, non essent intelligibiles actu. Nihil autem reducitur de potentia in actum nisi per aliquod ens actu, sicut sensus fit in actu per sensibile in actu. Oportet igitur ponere aliquam virtutem ex parte intellectus, quae fnciat intelligibilia in actu, per abstractionem specierum a conditionibus materialibus; et haec est nécessitas ponendi intellectuni c.gentem » (S. th. I. 79, 3, c. Cf. Quaest. disput. De Anima. Qu. unica, art. 3, 4 et 5, et parallèles nombreux).
Le rôle nécessaire de l'intellect-agent consiste donc à créer, dans l'intellect-possible, par abstraction sur les phantasmes, des intelligibles en acte, c'est-à-dire à lui procurer des « déterminations spécifieatrices » (species), libres intrinsèquement de toute restriction matérielle. Nous reviendrons dans un instant sur le détail de ce rôle.
L'actualité propre de l'intellect-agent: ce qu'elle n'est pas et ce qu'elle est. — Auparavant, marquons d'une manière plus précise ce que n'est pas et ce qu'est l'intellect-agent que nous postulons.
Le caractère principal de l'intellect-agent est d'être toujours en acte, comme sont les formes subsistantes. Dans les substances purement spirituelles — les anges — l'acte intellectuel, sans s'identifier à l'essence, la suit néanmoins inséparablement; l'intellectagent partage le privilège de ce mode supérieur d'activité: « Cum sit in actu ejus substantia, statim, quantum est in se, comitatur ipsam actio; quod non est de intellcctu possibili, qui non habet actioncs nisi postquam fucrit factus in actu » (S. th. I. 54. 1, ad 1). « [Intellectus agcns est] in actu secundum suam substaniiam; in que diffcrt ab intellcctu possibili, qui est in potentia secundum suam substantiam » {Comm. de Anima, lib. 111, Icct. 10).
Etant toujours en acte, l'intclIcct-agent n'a nul besoin d'un acte étranger pour entrer en exercice: les effets particuliers de son
< acte », c'est-à-dire les prolongements de son acte en « actions », seront posés ou non, selon que certaines conditions formelles extrinsèques se trouveront ou non réalisées; mais son activité, considérée en elle-même, est entièrement à priori et spontanée.
L'actualité de rintellect-»agent présente donc les caractères mêmes qui distinguent l'activité naturelle et permanente d'une substance spirituelle (intellectuelle). Il resterait plus d'une manière d'entendre ceci. Ecartons d'abord quelques conceptions fausses.
L'actualité de l'intellect-agent diffère totalement de celle d'un « intelligible en acte », car il n'est en aucune façon Vobjet propre, connu par l'intellect-passif. L'acte permanent de l'intellect-agent demeure inconscient et s'exerce « per modum naturae»: «Si intellectus agens compararetur ad intellectum possibilem, ut objectum agens ad potentiam, sicut visibile in actu ad visum, sequeretur quod statim omnia intelligeremus, cum intellectus agens sit quo est omnia facere. Nunc autem, non se habet ut objectum, sed ut faciens objecta in actu... » (S. th. 1. 79. 4, ad 3).
L'intellect-agent ne consisterait-il pas, simplement, dans cet « avoir » naturel, que les Scolastiques appellent « habitus principiorum », c'est-à-dire dans la possession permanente des premiers principes de connaissance, qui sont proprement l'armature objective de notre entendement?
Non, répond S. Thomas, car n'ayant pas la connaissance innée, mais seulement la connaissance abstractive de ces principes (1), nous eûmes déjà besoin du concours de l'intellect-agent pour les faire apparaître une première fois devant notre esprit; « Quidam crediderunt intellectum agentem non esse aliud quam fiabitum principiorum indemonstrabilium in nobis. Sed hoc esse non potest, quia etiam ipsa principia indemonstrabilia cognoscimus abstrahendo a singularibus... Unde oportet praeexistere intellectum agentem habitui principiorum, sicut causam ipsius » {Qu. disp. De anima, qu. unica, art. 5, c).
Nous n'échappons donc pas à la nécessité de reconnaître, au sein même de la faculté intellectuelle, un pouvoir spontané de mise en branle et de détermination objective. « Intellectus agens non est substantia separata, sed virtus quaedam animae, ad eadem active se extendens, ad quae se extendit intellectus possibilis réceptive » (S. th. I. 88, 1, c).
(1) Ceci ne contredit aucunement ce qu'affirme ailleurs S. Thomas de l'innéité de certaines dispositions formelles correspondant aux principes les plus généraux de la connaissance. Nous y reviendrons plus loin.
Faut-il en conclure que l'intellect-agent précontient en soi toutes les formes intelligibles dont rintellect-possible sera revêtu sous son influence? Non pas; car cette hypothèse sacrifierait le rôle nécessaire de la sensibilité et nous jetterait dans le plus extrême «innéisme»: « Intellectus possibilis comparatur ad intelligibilia, sicut tabula ad determinatas picturas. Quantum autem ad hoc [= ad has determinatas picturas, seu ad intelligibilia talia aut talia] intellectus agens non est in actu. Si enim intellectus agens haberet in se determinationem omnium intelligibilium, non indigeret intellectus possibilis phantasmatibus, sed per solum intellectum agentem reduceretur in actum omnium intelligibilium » (Comm. De anima, lib. III, lect. 10).
C'est clair: l'intellect-agent ne suffit pas, par soi seul, à déterminer complètement l'intellect-possible; la part vraiment spontanée de son intervention ne dépasse pas certains caractères absolument généraux, dont la spécification prochaine dépend du phantasme. Kant disait de même, en termes critiques: le concept n'est pas totalement à priori ni totalement spontané: il est à posteriori (ou empirique) quant à sa matière (son contenu divers), à priori et spontané quant à sa forme synthétique (sa forme d'universalité). La formule kantienne peut paraître plus simple que celle de S. Thomas: sa netteté apparente lui vient surtout de ce qu'elle omet le point de vue métaphysique qui surcharge l'expression médiévale.
Puisque, dans l'actuation de l'intellect-possible, l'intellect-agent opère, d'une part en liaison nécessaire avec le « phantasme », mais d'autre part sans dépendance intrinsèque vis-à-vis du phantasme, nous sommes amenés à étudier, d'après S. Thomas, 1" la causalité de l'intellect-agent relativement au phantasme; et 2" la spontanéité de l'intellect-agent, dans son effet propre sur l'intellect-possible.
§ 2. — L'activité de l'intellect-agent relative au phantasme.
a) Descriptions métaphoriques.
Lai seule formule technique exprimant exactement, dans le cadre de la métaphysique thomiste, la fonction essentielle de l'intellectagent est la formule que nous avons employée ci-dessus: « facere intelligibilia in potenlia esse intelligibilia in actu»; — «facere objecta in actu »; — « facere phantasmata intelligibilia in actu ».
Pour décrire cette fonction essentielle, les Scolastiques, jadis, ont recouru à des métaphores, qui suggèrent l'idée d'une transformation physique du phantasme. Rien n'est plus éloigné de la pensée véritable de S. Thomas et de ses contemporains; encore que le symbolisme si particulier des formules médiévales soit en partie responsable de la méprise où induit parfois une lecture rapide des vieux textes: car le phantasme, y lit-on, est transformé, élevé, spiritualisé, dépouillé de ses attributs matériels, universalisé, illuminé, et ainsi de suite.
Cherchons à saisir, dans les métaphores relativement sobres que se permet S. Thomas lui-même, la notion exacte de la participation du phantasme à l'intellection, sous les deux aspects, actif et passif, de celle-ci.
« [Intellectus agens] quasi illustrando phantasmata, facit ea intelligibilia in actu » (S. th. I. 79, 4, c). Selon le symbolisme de l'illumination, cher à l'ancienne école augustinienne, l'intellectagent, éclairé par la lumière divine, éclaire à son tour — dit Saint Thomas — l'objet matériel et le rend intelligible. Mais ce n'est là qu'une forme imagée, déjà employée par Aristote pour désigner le fait même de la cognoscibilité prochaine des objets matériels sous l'influence de l'intellect-agent. « Propter idem [requiritur] intellectus agens ad intelligendum, propter quod lumen ad videndum » (S. //;. 1. 79, 3, ad 2). Comparaison n'est pas raison: « Comparatio luminis ad intellectum non est quantum ad omnia, cum intellectus agens ad hoc sit necessarius ut faciat intelligibilia in potentia esse intelligibilia in actu. Et hoc significavit Aristoteles... cum dixit quod intellectus agens est quasi lumen quoquo modo » (Qu. disp. De anima, art. 4, ad 4).
Une autre expression, plus significative, désigne, chez S. Thomas, l'opération de l'intellcct-agent relative au phantasme: Vabstraction universalisante: « Causât [intellectus agens] universale (quod est unum in multis), abstrahendo a materia » (S. th. I. 79, 5, ad 2). « Facit intelligibilia in actu per abstractionem specierum a conditionibus materialibus » (S. th. 1. 79, 3, c).
Illumination du phantasme par l'intellect-agent; production d' « intelligibles en acte » aux dépens des « intelligibles en puissance » ; abstraction, conférant la forme û' universalité aux « species»: toutes ces appellations décrivent évidemment un seul et même processus actif: « Phantasmata, et illuminantur ab intellectu agente, et iterum ab eis per virtutem intellectus agentis species intelligibiles abstrahuntur. Illuminantur quidcm, quia, sicut pars
sensitiva ex conjunctione ad intellectum efiicitur virtuosior, ita phantasmata ex virtute intellectus agentis redduntur habilia ut ab eis intentiones intelligibiles abstrahantur. Abstrahit autem intellectus agens species intelligibiles a phantasmatibus, in quantum per virtutem intellectus agentis accipere possumus in nostra consideratione naturas specierum sine individualibus conditionibus, secundum quarum [specierum seu naturarum] similitudines intellectus possibilis informatur » (S. th. 1. 85, 1, ad 4). (1).
Cette opération abstractive de l'intellect-agent ne produit donc, dans le phantasme, aucune modification physique: sa nature est tout autre: « Cognoscere id quod est in materia individuali, non prout est in tali materia, est abstrahere formam a materia individuali, quam repraesentant phantasmata » (S. th. 1.85, l,c.). « Abstrahere contingit dupliciter: uno modo per modum compositionis et divisionis..; alio modo [c'est ici le cas] per modum simplicis et absolutae considerationis, sicut cum intelligimus unurn, nihil considerando de alio ». (Ibid., ad 1).
L'abstraction ne répond donc ici à aucune altération réelle du phantasme; elle est comparée à l'adoption et à l'omission, purement mentales, de certaines particularités dans un objet indivis de connaissance. Simple comparaison d'ailleurs; car, à vrai dire, l'intellect-agent ne connaît pas objectivement l'image; il éclaire et abstrait, sans lui-même percevoir. Sa conformité élective au phantasme ne peut être qu'une conformité « agie » — une « attitude » — réglée, en vertu d'une coordination naturelle, sur les caractères formels du phantasme: « Colores habent eumdem modum existendi, prout sunt in materia corporali individuali, sicut in potentia visiva: et ideo possunt imprimere suam similitudinem in visum. Sed phan-
(1) On remarquera combien l'expression de S. Thomas, dans ce passage, où il délimite ex professo la portée des mots, est précautionnée. Il ne dit pas, comme le parallélisme de la phrase le suggérait: « sicut pars sensitiva efficitur virtuosior, ita phantasmata... redduntur habilia ut inlcnlioncs intelligibiles in intellectu fwssihili cousent, vel imprinmnt >, mais seulement, au passif: «: redduntur habilia ut ab eis [phantasmatibus] intentiones intelliuibile.s ahstrafiantur >. Et plus loin: «: Abstrafiit intellectus agens species a phantasmatibus, in quantum... » — non pas précisément: « in quantum phantasmata solvit a materia concreta, vel phantasmata reddit univcrsalia >, car le phantasme singulier reste ce qu'il est; mais seulement: «. in quantum per virtutem intellectus agentis accipere possumus in nostra considcratione naturas specierum sine individualibus conditionibus. » Le mot « abstraction » qualifie donc l'opération de l'intellect-agent par son résultat, non par son mécanisme.
tasmata non habent eumdem modum existendi quem habet intellectus... et ideo non possunt sua virtute imprimere in intellectum possibilem. Sed virtute intellectus agentis résultat quacdam similitudo in intellectu possibili, ex conversione intellectus agentis supra phantasmata: quae quideni [similitudo] est repraesentativa eorum, quorum sunt phantasmata, solum quantum ad naturam speciei. Et per hune modum dieitur abstrahi species intelligibilis a phantasmatibus, non quod aliqua eadem numéro forma, •quae prius fuit in phantasmatibus, postmodum fiât in intellectu possibili, ad modum quo corpus aceipitur ab uno loeo et transfertur ad alterum » (S. tfi. I. 85, 1, ad 3).
b) Analogies métaphysiques.
S. Thomas n'a pas seulement décrit par métaphores la relation naturelle de l'intellect-agent et du phantasme, il essaie de la formuler en termes de causalité métaphysique. Deux espèces de relations causales sont utilisées: la causalité matérielle et formelle, la causalité efficiente (principale et instrumentale).
Pour comprendre la portée des expressions thomistes, il tant avant tout se garder d'une erreur d'imagination.
Une difficulté d'imagination. — Malgré nous, asservis au découpage trop net qu'opère le langage entre des éléments qui ne sont pourtant pas adéquatement distincts, nous traitons les facultés d'un même sujet: sens, imagination, intelligence, volonté, comme des unités isolées, réagissant extérieurement les unes sur les autres. Les Scolastiques, dont la terminologie est de nature à favoriser cette illusion, gardaient toutefois la conscience très vive de l'unité du sujet connaissant: « Ipsum intellectuale principium, quod dieitur mens, vel intellectus, habet operationem per se, cui non communicat corpus... Potest (igitur) dici quod anima intelligit... Sed magis proprie dieitur quod homo intelligat per animam » (S. th. l. 75, 2, c et ad 2), « Homo cognoscit singularia per imaginationem et sensum, et ideo potest applicare universalem cognitionem, quae est in intellectu, ad particulare: non enim proprie loquendo sensus aut intellectus cognoscunt, sed homo per utrumque » (Verit. II. 6, ad 3).
Le problème du rapport entre l'intellect-agent et la faculté Imaginative, n'était donc pas, pour S. Thomas, le problème du rapport entre deux agents distincts, deux « supposita » — « actiones sunt
suppositorum » — mais le problème, nullement identique, de la subordination naturelle entre deux facultés d'un même suppositum. Nous allons voir que cejte remarque est de quelque conséquence.
Deux types d'explication analogique. — Dans une première série de textes, nous trouvons la relation de l'intellecl-agent et du phantasme ramenée à une synthèse de forme et de matière, d'acte et de puissance:
« Quia phantasmata non sufficiunt immutare intellectum possibilem, sed oportet quod fiant intelligibilia actu per intellectum agentem, non potest dici quod sensibilis cognitio sit totalis et perfecta causa intellectualis cognitionis, sed magis quodammodo est materia causae » (S. th. l. 84. 6, c). C'est-à-dire que la cause totale qui introduira les déterminations intelligibles dans l'intellect-possible enveloppe le phantasme comme une sorte d'élément matériel, dont l'intellect-agent serait la forme. Evidemment, ceci n'est vrai qu'en un sens analogique, car à le prendre au sens propre, l'opération de l'intellect-agent deviendrait intrinsèquement dépendante de la matière et aurait pour effet, non pas de l'intelligible en acte, mais du concret, du sensible.
Ailleurs S. Thomas dit expressément que la « lumière » (l'actualité) de l'intellect-agent est l'acte même des « intelligibilia in potentia » devenus «intelligibilia in actu»: «Fit [intellectus noster] actu per species a sensibilibus abstractas per lumen intellectus agentis, quod [lumen] est actus ipsorum intelligibilium » {S. th. l. 87. 1, c). Ou encore: « Mens nostra comparatur ad res sensibiles... ut actus ad potentiam: in quantum scilicet res quae sunt extra animam sunt intelligibiles in potentia. Ipsa vero mens est intelligibilis in actu (I); et secundum hoc (2) ponitur in ea intellectus agens, qui faciat intelligibilia actu » {Vcrit. X. 6, c). 11 s'agit ici d'une actuation « in ordine intelligibili », et non « in ordine naturali »; néanmoins, comme l'ordre intelligible même n'est qu'un aspect de la réalité ontologique, les textes de S. Thomas, pris à la lettre, signifieraient que l'intellect-agent devient, ontologiquement, l'acte de r « intelligibile in potentia *, c'est-à-dire du phantasme. De nouveau, cette assertion n'a de vérité qu'en un sens transposé, car un intellect-agent qui deviendrait identiquement l'acte d'un phantasme tomberait au rang d'un forme matérielle supérieure: le produit
(1) Id est: antecedenter ad receptionem speciei.
(2) Id est: Hccundum quod mens est, per se, intclligil>ilis in actu, seu forma subsixtenH.
de cette association d'acte et de puissance serait un composé matériel, et non un « intelligible en acte ».
Faudra-t-il donc abandonner tous ces modes d'expression? Non plus; la subordination de deux facultés, dans l'unité d'un même <• suppositum », présente nécessairement quelques-unes des propriétés caractéristiques d'un rapport de matière à forme ou d'acte à puissance. «Quelques-unes» seulement; car s'il convient de tenir compte de l'unité radicale des facultés, on ne peut davantage oublier leur distinction formelle.
C'est en considérant surtout leur distinction, que le Docteur Angélique, s'exprimant, cette fois, en termes de causalité efficiente, a proposé la formule bien connue, élevée, par beaucoup de ses disciples, à la dignité d'une théorie: le concours de l'intellect-agent et du phantasme, dans la production de l'espèce intelligible, est celui d'une cause principale et d'une cause instrumentale, la première « mouvant » la seconde:
« In receptione qua intellectus possibilis species rerum accipit a phantasmatibus, se habent phantasmata ut agens instrumentale et secundarium, intellectus vero agens, ut agens principale et primum. Et ideo actionis effectus relinquitur in intellectu possibili secundum conditionem utriusque » {Verit. X. 6, ad 7). Dans les causes instrumentales dont nous avons l'expérience directe, toujours l'efficience propre de l'instrument sert de véhicule à l'action de l'agent principal. (1). Or, évidemment, au cours de l'intellection, le phantasme — matériel — n'exerce aucune efficience propre et directe sur l'intellect-possible: tout son rôle se borne à prêter une forme diversifiée, une « spécification » à l'activité de l'intellect-agent. En ce sens seulement, l'on dira que le phantasme est l'instrument de l'intellect-agent.
Du reste S. Thomas, n'insiste pas tellement sur cette analogie, qu'il marque brièvement, en passant, dans les Quaestiones disputatae et à laquelle il ne revient pas — que nous sachions — dans la Somme théologique, sinon d'une manière assez indirecte.
On connaît les objections de Suarez (2) contre la théorie de la
(1) « Irtstrumentum habet duas actiones: unam iiistrumentalem, secundum quam operatur non in virtute propria, sed in virtute principalis ajïentis; aliam autem habet actionem propriam, quae competit sibi secundum propriam formam; sicut securi competit scindere ratione suae acuitatis, facere autem lectum, in quantum est instrumentum artis: non autem perficit instrumentalem actionem, nisi exercendo actionem propriam: scind€ndo enim facit lectum. > (S. tfi. 111. 62. 1, ad 2).
(2) Voir Suarez. De anima, Mb. IV, cap. 2, §§ 6-10.
causalité instrumentale du phantasme, qu'il juge impossible. Elles porteraient à plein, si l'intellect-agent et le phantasme étaient envisagés par les thomistes comme deux supposita, deux principes d'opération radicalement distincts, quoique subordonnés l'un à l'autre; elles perdent toute leur force, si l'intelligence et la sensibilité n'ont entre elles d'autre distinction que celle de deux facultés, issues d'une même racine et participant au même être.
Mais alors, le phantasme, non distinct de l'intellect-agent quant à l'être foncier, reste-t-il une vraie cause instrumentale, subordonnée à une vraie cause principale? En un sens épuré et analogique, oui; mais il faut reconnaître que la relation mutuelle de l'intellectagent et du phantasme ne se range qu'imparfaitement dans le cadre rigide des causes « prédicamentales », définies sur les objets sensibles; pour traduire cette relation en concepts catégoriaux, nous devons associer au moins deux espèces de ces concepts — et les corriger d'ailleurs l'une et l'autre, l'une par l'autre. Car un intellectagent, qui, au sein d'un même sujet ontologique, meut un phantasme comme une cause principale meut un instrument, ne laisse pas d'être toujours, vis-à-vis de ce phantasme, quelque chose comme une forme investissant une matière. Pourquoi? Parce que l'action immanente confine à la fois à la causalité efficiente et à la causalité formelle, et peut donc s'exprimer, bien qu'inadéquatement, en deux langages différents.
S. Thomas, nous l'avons vu, emploie ces deux langages, tantôt l'un, tantôt l'autre, mais sans être dupe de la précision apparente de chacun d'eux.
Bref, pour ne point se méprendre sur le sens des formules thomistes, il faut garder présente à l'esprit l'impossibilité de traiter les « puissances opératives » d'un même sujet, soit seulement comme des formes statiquement emboîtées les unes dans les autres, soit seulement comme des entités dynamiques autonomes, dont la solidarité se bornerait à des relations extrinsèques d'agent et de patient.
c) La fonction de l'intellect-agent interprétée par la théorie générale des puissances.
Le cas de la solidarité naturelle entre l'intellect-agent et le phantasme se rattache donc à la doctrine générale de S. Thomas sur l'intcrcommunication vitale des puissances dans un composé substantiel.
Que le composé humain de corps et d'esprit constitue, au sens le plus strict, une substance, une nature, un principe radical d'agir et de pâtir, c'est le présupposé commun à presque toute la Scolastique (1). Nous pourrions d'ailleurs considérer provisoirement cette unité substantielle comme une hypothèse, qui passerait au rang d'une thèse certaine, s'il devenait évident qu'elle fournit la seule raison métaphysique possible de la coopération nécessaire entre l'intellect-agent et le phantasme.
Voyons donc ce que doit être, dans l'unité de la substance, la relation mutuelle des puissances.
La subordination naturelle des puissances dans une substance composée. — Les puissances, d'après S. Thomas, émanent de l'essence: elles en sont l'explicitation dynamique naturelle. Supposons une essence composée (mais unique, subsistant sous un seul « esse primum »), où la perfection de la forme dépasserait le niveau purement matériel: cette dénivellation interne de l'essence se traduira par des degrés échelonnés de perfection dans les puissances. Et tel est le cas de la nature humaine, où l'âme, spirituelle, est néanmoins forme du corps. (Cf. S. th. 1. toute la Quaestio 77).
Cela posé, il y aura profit à lire le texte même de la Somme: « Cum anima sit una, potentiae vero plures, ordine autem quodam ab uno in multitudinem procedatur, necesse est inter potentias animae ordinem esse ». (S. th. I. 77, 4, c). Cet ordre peut se manifester à différents points de vue. Ne vient directement à notre sujet que l'ordre considéré « secundum dependentiam unius potentiae ab altéra » (Ibid). « Dependentia autem unius potentiae ab altéra dupliciter accipi potest. Uno modo secundum naturae ordinem, prout perfecta sunt natar aliter imper fectis priora. Alio modo secundum ordinem generationis et temporis, prout ex imperfecto ad perfectum venitur. Secundum igitur primum potentiarum ordinem, potentiae intellectivae sunt priores potentiis sensitivis: unde dirigunt eas et imperant eis... Secundum vero ordinem secundum, e converso se habet » (Ibid.). « Illae potentiae, quae ordinantur secundum [istos] duos modos, ita se habent quod actus unius dependet ab altéra » (loc. cit. ad 3).
(1) En dehors de l'école thomiste, un grand nombre de Scolastiques crurent devoir admettre, néanmoins, dans l'unité de l'essence physique, une pluralité de « formes » superposées. Dans le thomisme, toute la fonction utile de cette pluralité de formes est reprise par la pluralité des puissances opératives du composé substantiel.
Un peu plus loin, parlant de l'émanation des puissances, S. Thomas précise encore leur dépendance hiérarchique, et l'exprime en termes de causalité:
« In his quae secundum ordinem naturalem procédant ab uno, sicut primum est causa omnium, ita quod est primo propinquius est quodammodo causa eorum quae sunt magis remota... Et ideo una potentia animae ab essentia animae procedit mediante alla. Sed quia essentia animae comparatur ad potentias sicut principium activum et finale, et sicut principium susceptivum (1), vel seorsum per se vel simul cum corpore; agens autem et finis est perfectius, susceptivum autem principium, in quantum hujusmodi, est minus perfcctum; consequens est quod potentiae animae quae sunt priores secundum ordinem perfectionis et naturae, sint principia aliarum per modum finis et activi principii. Videmus enim quod sensiis est propter intellectum, et non e converso. Sensus etiam est quaedam deficiens participatio intellectus; unde secundum naturalem originem, quodammodo est ab intellectu, sicut imperfectum a perfecto. Sed secundum viam susceptivi principii, e converso, potentiae imperfectiorès inveniuntur principia respectu aliarum: sicut anima, secundum quod habet potentiam sensitivam, consideratur sicut sub- JL'ctum et materiale quoddani respectu intellectus... » (S. th. I. 77. ■7, c).
Ces passages vont fixer notre exégèse de la théorie thomiste de l'intellect-agent. Reprenons, en en soulignant la portée, quelquesuns des principes énoncés.
D'abord, un principe absolument général: de même que la multiplicité des puissances trahit l'imperfection de la forme essentielle, ainsi l'ordre des puissances exprime l'unité de cette forme.
Si la forme, ni purement subsistante, ni totalement immergée dans la matière, présente à la fois un niveau matériel et un niveau plus ou moins complètement dégagé de la matière, les puissances qui correspondent à ces étages de perfection se rangeront en ordre de subordination: la subordination des puissances répercute, en une hiérarchie de virtualités distinctes, les degrés intensifs de l'essence elle-même.
Selon t|ue l'on voudra considérer l'ordre respectif des puissances statiquemcnt, en tant qu'elles sont échelonnées sur une tige commune, ou bien activement, en tant qu'elles s'engendrent et se
(1) Comme sujet d'inhérence d'une détermination ultérieure.
commandent l'une l'autre, on définira cet ordre par des rapports de causalité matérielle et formelle, ou par des rapports de causalité efficiente. D'une part, les puissances inférieures — ou, plus exactement, le sujet en tant que possédant ces puissances — feront fonction de principium susceptivum et de mater iale quoddam; et corrélativement, les puissances supérieures assumeront le rôle û'élément formel, de principe d'actuation. Mais d'autre part, au second point de vue, les puissances supérieures apparaîtront comme cause prochaine et comme fin immédiate des puissances inférieures: « sicut principium activum et finale». Et S. Thomas fait explicitement l'attribution de cette double série de rapports — formels et dynamiques — à l'intelligence (el à la volonté) chez l'homme.
On retrouve donc ici, entre les puissances subordonnées, les deux couples de rapports reconnus précédemment entre leurs activités respectives, c'est-à-dire entre l'intellect-agent « toujours en acte », et la sensibilité en exercice (phantasme); un couple formel: « actus Ixovl intelligibilis in potentia » par opposition à « materia causae»; un couple dynamique: «causa principalis » (movens, faciens in actu) par opposition à « causa instrumentalis » {mata, facta in actu). Du reste, que l'on puisse transporter les propriétés réciproques des puissances à leurs actes, et inversement, cela va de soi, puisque « operari sequitur esse ». S. Thomas fait sien, en termes exprès, ce transfert: dans les puissances subordonnées, dit-il, « actus unius dependet ab altéra ». Les unes régissent l'activité des autres: « diriguni eas et imperant eis ». (Voir les textes cités plus haut.)
Négligeons momentanément, la subordination statique des puissances « in ratione materiae et formae », pour nous attacher à leur subordination dynamique.
L'intellect, affirmait S. Thomas, est, à l'égard de la sensibilité, un principe actif. C'est dire, qu'il s'immisce perpétuellement dans la sensibilité comme une cause s'immisce dans l'effet qu'elle frappe à sa marque. Sous cette influence permanente, la sensibilité se trouvera foncièrement ordonnée à l'intelligence: la fin de la sensibilité mue par l'intelligence, se confondra, sous ce rapport, avec la fin même de l'intelligence, fin «intelligible»: finis agentis est finis actionis; les puissances supérieures ne sont-elles pas « principia aliarum per modum finis et activi principii » {loc. cit.)? Chez l'homme donc, la « finalité interne », 1' « appétit naturel » de la sensibilité ne demeure pas confiné au concret spatial et temporel,
mais, à travers ce concret, s'oriente vers l'intelligible. C'est pourquoi, chez l'homme, à la différence des animaux, le produit supérieur de l'imagination appelle, de sa nature, comme un complément normal, V intelligibilité. C'est ce qu'exprime la formule reçue: phantasina est intelligibile in potentia; car la potentialité, dans un sujet réel, ne désigne pas seulement le revers négatif ou la pure possibilité d'un acte, mais la convenance positive, et pour ainsi dire le désir sourd de cet acte: « potentia appétit actum; materia est appetitus formae ».
Cette motion ordinaire de la sensibilité par l'intellect est si bien dans l'horizon des Scolastiques, qu'ils l'ont connotée dans les désignations mêmes qu'ils appliquent aux facultés du sens interne: chez l'homme, l'estimative devient « cogitative », et la mémoire « réminiscence ».
A travers le système ordonné de l'essence et de ses facultés, la motion vers la fin totale du sujet se propage donc par échelons, suscitant à chaque niveau une tendance vers la perfection du niveau immédiatement supérieur. L'opération des puissances végétatives prépare et seconde l'activité des puissances sensitives, et ces dernières collaborent à l'exercice des facultés intellectives. (S. tfi. I. 77. 4, c).
Cherchons à marquer le point précis où cette finalité ascendante intéresse immédiatement l'intelligence. En un certain sens, disionsnous, il y a de l'intellectualitc diffusée jusqu'aux étages inférieurs de notre nature humaine, jusque dans notre corporéité et dans le mode particulier de notre vie végétative: mais cette influence de l'intelligence ne se communique jusque là que par intermédiaire. La sensibilité externe même ne confine point encore à l'intelligence cl n'en porte donc pas l'empreinte directe. Pour rencontrer l'influence intellectuelle immédiate, et non plus seulement son contrecoup, pour saisir l'action de l'intelligence « dirigentis et imperantis », il faut, à l'intérieur de la sensibilité, monter jusqu'au plan le plus élevé, où s'effectue la synthèse imaginative.
Nous n'avons pas à instituer ici l'analyse psychologique des synthèses de l'imagination. 11 suffira de distinguer une synthèse imaginative inférieure, que nous appellerions passive, simple résultante d'associations automatiques, effectuées par contiguïté spatiale et temporelle, ou par accunnilation nmèmoniquc. Cette synthèse passive, pour entrer comme unité dans la conscience, doit se doubler d'une synthèse active, constructivc ou reconstructivc. Le produit de cette seconde synthèse — ou plus exactement, de cette
phase active et spontanée des synthèses de l'imagination — n'est autre que le « phantasma » des Scolastiques, l'image, avec sa délimitation globale et la liaison de ses parties.
On s'est demandé si toute synthèse constructive de l'imagination serait impossible en l'absence d'une intelligence directrice. Nous ne voudrions pas le prétendre, puisque, d'après les Scolastiques mêmes, les tendances instinctives et appétitives des animaux introduisent déjà, dans l'automatisme associatif, un principe « constructeur », dont il ne faut pas méconnaître l'importance. Mais, quoi qu'il en soit des animaux, la « synthèse constructive », acte suprême de l'imagination, se fait, chez l'homme, sous la motion naturelle et permanente de l'intelligence, principe immédiat et fin prochaine (« principium activum et finale ») de l'imagination.
La finalité propre de l'activité Imaginative et l'unité interne du phantasme, se trouvent ainsi surélevés au-dessus du niveau de la sensibilité — non pas que l'image elle-même cesse d'être matérielle et concrète, mais parce que son unité constitutive, au sein même de la matière, est suspendue directement à l'unité intelligible. Dans la mesure où le phantasme subit cette influence (in sensu composito cum motione intellectuali, quae ad ipsum phantasma terminatur), il revêt des propriétés nouvelles. « Sicut pars sensitiva ex conjunctione ad intellectum efficitur virtuosior, ita phantasmata ex virtute intellectus agentis redduntur habilia ut ab eis intentiones intelligibiles abstraliantur » (S. th. 1, 85. 1, ad 4).
L'abstraction de la « species intelligibilis ». — Si subtile qu'elle puisse paraître, une précision ultérieure devient ici nécessaire.
Lorsque S. Thomas constate que l'intelligence domine et meut le phantasme, il n'entend aucunement affirmer que l'intelligence constitue, dans et avec la faculté sensible, le principe élicitif prochain de la connaissance Imaginative: toute connaissance « in actu secundo », autrement dit, toute réaction « intentionnelle », toute « réflexion », si élémentaire soit-elle, d'une faculté sur son contenu actuel, appartient au domaine inviolable de l'opération strictement immanente de cette faculté: ni l'intellect-agent, ni aucun autre principe actif ne pourrait s'immiscer là.
Une fois donc les déterminations objectives entrées dans la faculté sensible, comme modifications ontologiques de celle-ci (secundum esse naturale) leur actuation dernière, comme connaissances (secundum esse intentionale), ne dépend plus que de la perfection formelle de la sensibilité même. Aussi — que le phantasme
soit ou non « intelligibile in potentia », soit ou non construit sous la motion de l'intelligence — l'imagination le connaît uniquement selon sa concrétion sensible comme image particulière. Et dans cet acte « autonome », la faculté sensible ne souffre pas de partage avec l'intelligence. L'action unificatrice de l'intellect sur le sens se termine au niveau de Vesse naturale du phantasme: à cette phase préconsciente, rien n'empêche que le phantasme, bien qu'inhérent à la puissance Imaginative, ne dépende aussi d'autres causes actuellement agissantes; or, chez l'homme, nous a dit S. Thomas, la dépendance ontologique du phantasme par rapport à la faculté intellectuelle est une nécessité de nature.
Ce ne sera donc pas dans le phantasme déjà révélé à la conscience sensible, dans 1' « image », que l'on devra chercher l'origine de r « intelligible » correspondant, mais bien sur la ligne de jointure où intelligence et imagination collaborent, comme agents naturels, à la synthèse, ou au fieri, de l'image; ne dirait-on pas, puisque cette terminologie existe chez les Scolastiques: dans le « phantasma in actu primo »?
Mais comment le « phantasma in actu primo » peut-il devenir * intelligibile in actu », ou, pour employer une autre expression de S. Thomas, « habile ut ab eo intentio intelligibilis (1) abstrahatur »?
Evidemment, nous le disions plus haut, dans la mesure et rien que dans la mesure où il se trouve être, actuellement, le terme de l'activité naturelle de l'intelligence. Le phantasme ne devient intelligible que plongé dans la lumière même de l'intellect-agent toujours en acte.
Revenons donc un instant à considérer la participation active de l'intelligence à la synthèse du phantasme.
Les questions suivantes s'imposent aussitôt à l'esprit.
D'abord, comment peut s'établir, entre l'intellect spirituel, et le phantasme intrinsèquement matériel, la prise de contact requise pour que l'activité du premier atteigne réellement le second? Ne serait-on pas acculé, tout compte fait, à la difficulté même qui arrêtait Descartes: nous voulons dire, à la nécessité d'admettre une action excitatrice du matériel sur le spirituel?
S. Thomas nous a déjà donné le principe de la réponse: « Intel- Icctus agens est sempcr in actu; est in actu secundum suam subslantiam ». Dans les agents matériels seuls (en tant que matériels, et non en tant qu'agents) la « passion » précède et déclenche l'ac-
(I) Id est: species intclliRibilis.
tion. « Agens, in quantum agens, non mutatur ». L'entrée en exercice de l'intellect-agent — ou son « opération » — n'est autre chose que l'extension de son actualité permanente à un patient (ou, en général, à des déterminations subordonnées). Ainsi agissent les esprits, par spontanéité pure, sans devoir subir aucune « altération » préalable.
Pourtant, pour que l'actualité d'un esprit puisse s'étendre à un contenu nouveau, et devenir ainsi « action », « opération », il faut qu'entre cet esprit et l'objet de son activité préexiste une certaine relation physique, une certaine « affinité » — disons d'un mot, avec les Scolastiques: il faut que l'objet (le patient) soit prochainement en puissance de l'acte qui s'offre à lui. Aussi, rendant compte de l'action, des purs esprits sur la matière, S. Thomas suppose-t-il que la perfection originaire de leurs essences les met chacun par avance en relation physique — relation de puissance active, de domination efficace — avec un champ plus ou moins étendu des réalités corporelles. Nous ne pouvons pas insister ici sur ces thèses curieuses d'Angélologie; notons-en seulement le principe: l'action d'un agent fini présuppose toujours un lien physique entre l'agent et le patient.
Dans le cas de l'intelligence mouvant la sensibilité, le lien physique préexistant n'est autre que l'union substantielle de l'âme et du corps; le domaine naturel et immédiat d'influence de notre âme spirituelle sur la matière, c'est le corps uni à l'âme dans un même être. Parce que l'âme est la cause formelle du corps, les puissances supérieures qui émanent de 'l'âme en tant que spirituelle, ont une relation essentielle et une solidarité d'action avec les puissances intentionnelles inférieures, qui émanent du composé comme tel. Aussi, les éléments sensibles, dés qu'ils pénètrent dans l'orbite de l'imagination, pénètrent, par le fait même, dans la zone d'influence immédiate de l'intellect: vis-à-vis de ce dernier, ils sont alors en un sens réel, « materia circa quam operatur ».
Malgré tout, pourrait-on se demander encore, l'analogie entre l'action de l'intellect sur la sensibilité et l'opération externe d'un pur esprit n'est-elle pas bien ténue? L'esprit pur agit selon sa connaissance préalable de l'objet de son activité. Il ne peut être question, pour l'intellect-agent, d'une connaissance anticipée de la matière sensible, puisque — notre intelligence n'ayant pas, comme l'intelligence angélique, de « species » innées — cette connaissance elle-même exigerait un autre intellect-agent, et ainsi à l'infini.
Sans doute; la remarque est juste: aussi la causalité de l'intel-
lect-agent sur la sensibilité doit s'exercer, comme disent les Scolastiques, « per modum naturae » : avec une absolue nécessité, selon une règle immuable, sans connaissance ni choix.
Voit-on la conséquence de ceci? c'est que, si d'aventure l'inter- \ention de l'intellect-agent apportait à nos concepts (1), non seulement une possibilité de naître et un mode subjectif (modus quo), mais même un contenu (un id quod), ce dernier élément, ne résultant d'aucun triage opéré à priori sur les données sensibles, respecterait complètement les rapports naturels de celles-ci: relativement à leur diversité, il serait, de soi, totalement indifférent, entièrement universel. Le problème de l'a priori intellectuel — s'il se posait ici — ne porterait donc, en aucun cas, sur la délimitation ou la répartition des essences matérielles, mais sieulement sur quelque chose qui conviendrait à la représentation intelligible de toutes ces essences, quelles qu'elles fussent. (Voir ci-dessus, pp. 96 et suiv.)
Une troisième question se pose. Tout cela étant, quel rapport concevoir entre l'influence naturelle, inconsciemment exercée par l'intelligence sur la synthèse Imaginative, et le rôle illuminateur attribué à l'intellect-agent?
Ce rapport est extrêmement prochain. Considérons de nouveau les éléments théoriques impliqués dans l'action transitive d'un agent spirituel. Celui-ci connaît, certes, l'objet de son action avant d'agir, mais une fois l'action accomplie, il possède d'une autre manière, dans la forme spécificatrice de sa propre opération (specificative et terminative), le dessin même du terme objectif de celle-ci. A un agent fini, même immatériel, toute action extérieure rapporte quelque butin, sans que doive intervenir pour cela, dans le sujet actif, une véritable passivité, une « passio praedicamentalis, secundum materiam », c'est-à-dire une invasion par le dehors, avec altération du sujet. Sans véritable passivité, disons-nous, mais non sans cette passivité immatérielle qui répond à la puissance d'expansion et d'enrichissement de la forme comme forme; car, si le terme de toute action, dans la mesure où il est produit par l'agent, se trouve précontenu en celui-ci, par contre, dans la mesure où il n'est pas produit par l'agent, il marque une limite actuelle de la puissance ex-
(1) Nous disons: à nos concepts, et non pas; à l'objet directement et explicitement connu par ces concepts. Il s'agit de Vinlcllif^ihile in actu, et non du « id quod primo cognoscitur », qui est iintcHigihilc in potcntia.
pansive de ce dernier — et s'y trouve donc figuré, pour ainsi dire, en relief inverse. En exerçant ses puissances actives, l'agent fini s'explore soi-même dans sa propre limitation et du coup explore la réalité limitante (1). Dès lors, pour connaître l'objet externe, à un nouveau titre, c'est-à-dire à travers la forme de l'opération exercée sur lui, il suffit que l'agent immatériel prenne conscience de soi-même selon le mode particulier de son activité présente, ce qui suppose, évidemment, un pouvoir de « réflexion complète » sur soi (2).
Le cas de l'intelligence, dans son influence causale (motrice, finale et formelle à la fois) sur les synthèses de l'imagination, est absolument analogue, — sauf que l'activité de l'intellect-agent est régie directement par l'unité substantielle de l'âme et du corps, sans connaissance préalable du terme de l'action. Une fois le contact actuel établi entre les deux facultés, relativement à une matière sensible déterminée, l'intelligence, dont l'activité naturelle s'est adaptée spontanément à cette matière {materia circa quam), possède, dans son adaptation même, le type formel du terme effectué: type dynamique, intrinsèquement immatériel, relatif cependant à la diversité qualitative d'une matière sensible et diversifié luimême selon cette relation diverse. Dans son union intime et active au phantasme, qu'elle meut immatériellement et qu'elle pénètre, pour ainsi dire, de finalité spirituelle, l'intelligence sort de son indétermination première; du coup, étant immatérielle et en exercice, elle devient lumineuse à elle-même selon la détermination immanente
(1) Chez les thomistes, le problème de l'intellection de la singularité matérielle est résolu par une méthode semblable. Voir ci-dessous, chap. 4, § 2.
(2) S. Thomas mentionne, en plusieurs endroits, la connaissance accompagnant l'action et rigoureusement mesurée sur elle. P. ex.: « Formae rerum per quas intellectus cognoscit, dupliciter se habent ad res: quaedani enim sunt factivae rerum, quaedam autem a rcbus acceptae; et illae quidem quae sunt rerum factivae, in tantum ducunt in cognitionem rei, in quantum ejus factivae existunt; unde artifex qui artificiato tradit formam vel dispositionem materiae, per formam ortis cognoscit artificiatum quantum ad illud quod in eo causât. » {Qu. disp. De anima, art. 20, c). Le principe fondamental énoncé dans ce passage — nous insistons: rien que le principe fondamental, c'est-à-dire la cognoscibilité du terme d'une activité selon la forme de cette activité même — s'applique à l'activité naturelle de l'intellect-agent, dans la mesure où elle commande et surélève la synthèse Imaginative, en y exerçant une véritable influence causale actuelle.
qu'elle se donne; et cette détermination réunit toutes les conditions d'une « espèce intelligible ».
Bref, grâce à l'unité substantielle du sujet sensitivo-rationnel, l'intelligence acquiert, par son action transitive (ou quasi-transitive) et inconsciente sur la synthèse Imaginative, les déterminations internes qui rendent possible sa propre opération immanente et consciente (l'intellection).
A dessein, nous n'indiquons ici que très sommairement la dernière phase, la phase consciente, de l'acte intellectuel: car elle pose plusieurs problèmes, que nous ne pourrons aborder utilement que plus tard. Nous voulions seulement montrer comment la théorie des puissances permet de préciser, au point de vue métaphysique, le genre de solidarité qui enchaîne le phantasme à l'intellect-agent dans la mise en acte de l'intellect-possible selon une « espèce intelligible ».
II nous reste, avant de pousser plus loin notre recherche, à définir par rapport à l'interprétation qui vient d'être esquissée, quelquesunes des expressions coutumières de l'idéogénèse thomiste.
V intellect-agent, dans la première phase de son intervention, c'est l'intelligence même, pour autant que celle-ci (en vertu de l'unité substantielle de l'âme et du corps, et de la subordination active des puissances qui en est la conséquence nécessaire) exerce sur l'imagination une influence causale, dont le mode tient à la fois de la causalité formelle et de la causalité efficiente.
Le phantasme est le résultat concret de la synthèse constructive ou reconstructive de l'imagination, synthèse effectuée, dans l'imagination même, selon les lois de la sensibilité, mais sous l'influence de l'intellect-agent.
De la rencontre, nécessaire et inconsciente, de l'intellect-agent et du phantasme, le premier se subordonnant activement le second (cf. cause principale et cause instrumentale), résulte, dans la faculté intellectuelle, une détermination dynamique correspondant à la structure qualitative du phantasme, terme de cette activité. C'est la seconde phase dans l'opération de l'intellect-agent.
La détermination nouvelle, enrichissante {specics intclligibilis impressa), affecte rintolligcnce selon la « puissance immatérielle » de celle-ci, c'est-à-dire en tant qu'intellect-possible. (1) Les con-
(l) On voit aisément que cette interprétation des textes de S. Thomas respecte la théorie thomiste traditionnelle de la distinction réelle entre intcllect-aRent et intellect-possible fondée sur l'opposition de leurs modes
ditions prochaines de Vintellection, qui est l'acte de l'intellect-possible informé par la species, sont dès lors réalisées; nous devrons montrer plus loin comment cette intellection est « objective » et pas seulement « conscience du sujet ».
Pour reprendre la formule technique générale, à laquelle on doit toujours revenir en cette matière, la théorie thomiste des puissances « explique », et explique seule, nous senible-t-il, pourquoi, sous l'investissement actuel de l'intellect-agent, Vintelligibile in potentia, offert dans le phantasme concret, est devenu intelligibile in actu — non pas selon sa concrétion particulière, mais par « abstraction » de ceux-là précisément de ses caractères qui étaient « en puissance d'intelligibilité » (1). Lorsque nous parlons ici d' « explication », il va de soi que nous ne l'entendons pas au sens que prend ce mot en psychologie positive, mais au sens où, en métaphysique, un système de rapports nécessaires peut être appelé une « explication » de l'expérience interne ou externe. Et dans l'ordre même des rapports métaphysiques, nous nous garderons bien d'oublier que la causalité propre de l'intellect-agent, si elle peut être délimitée par nous, analogiquement et négativement, grâce à un enchaînement de nécessités rationnelles, nous est, dans sa nature intime, beaucoup plus inaccesible que les essences matérielles. Qui montrera, non plus seulement qu'il doit y avoir subordination des puissances dans le composé humain, mais comment cette subordination est possible? Le dernier secret de notre connaissance sensitivo-intellectnelle demeure scellé, pour nous, dans les profondeurs mêmes de l'unité •substantielle du corps et de l'esprit: nul être fini ne pénètre le fond de sa propre nature (2).
d'opération: d'une part, fonction active et inconsciente, d'autre part, réceptivité formelle, et conscience. On se souviendra d'ailleurs que la distinction réelle, pour les thomistes, n'est pas nécessairement une distinction de chose à chose: elle peut n'être qu'une distinction d'acte à puissani-e. d'accident à accident, de fonction à fonction, dans l'unité fondamentale de la « nature » et de 1' « esse ».
(1) N'oublions pas que, d'après S. Thomas, l'abstraction ne suppose aucun transfert physique de « formes », mais seulement une « conformation » — purement précisive — de l'intelligence à certains caractères du phantasme. L'abstraction ici en cause n'est pas autre chose que la constitution même, au sein de l'intellect-possible, de relations dynamiques (species) réglées sur la diversité qualitative du phantasme.
(2) Cette unité psychologique, effet de l'unité substantielle de corps et d'esprit a pour pendant, dans la philosophie critique, « l'unité pure de la conscience » (« unité transcendantale de l'aperception ») en un sujet à la fois sensitif et rationnel. La parité, toutefois n'est pas complète.
§ 3. — U '' espèce intelligible „.
L « espèce intelligible », jornie et terme d'action immanente. — L'activité de l'intellect-agent a pour effet imiîiédiat la présence, dans l'intellect-possible, de « species », c'est— à-dire de « formes déterminatrices » haussant l'intellect-possible de la puissance à l'acte.
Ces « species », au stade où nous les considérons, ne sont pas une sorte d'image intellectuelle, un décalque du phantasme: elles ont, dans l'intellect-possible, une fonction dynamique et formelle iid quo) mais non objective (id quod); S. Thomas les compare à la « forme spécificatrice » de l'action extérieure: elles déterminent et spécifient l'action intellectuelle immanente. (S. tli. 1. 85. 2, c). A vrai dire, une action immanente ne crée rien, physiquement, en dehors de sa propre forme: en ce sens, la-« species » est aussi le terme de l'action immanente: elle est, si l'on veut, la ligne caractéristique d'une attitude (mais d'une attitude « objectivante »).
L'« espèce intelligible » comme relation à l'image. — Une erreur fréquemment commise, à la faveur des imprécisions du langage, consiste à introduire subrepticement, à l'intérieur même du concept, la représentation sensible qui le soutient. Toujours, en effet, la pensée s'accompagne chez nous d'une image plus ou moins vague, plus ou moins schématique, plus ou moins symbolique, sur laquelle notre attention retombe immanquablement dès que nous voulons nous représenter distinctement l'objet de notre pensée.
Prenons un exemple très simple. Je pense à la gamme des couleurs: rouge, orangé, jaune, vert, indigo, violet... Quels sont les éléments objectifs dont j'ai conscience?
Dans le cas présent, ce qui me frappe d'abord, c'est, supposonsle, l'image concrète des couleurs rouge, orangé, etc., telles qu'elles apparaissent dans le spectre solaire. Est-ce tout? Non pas: je sens parfaitement, grâce h mon expérience passée, qu'il subsiste en moi, relativement à ces couleurs, une certaine notion, indépendante de l'image actuelle et fugitive que je me forme d'elles. La preuve, c'est que, avec le sentiment d'ime attitude objectivo-subjectivc identique en tout, sauf le caractère strictement particulier et concret de mon imagination présente, je puis penser et dénommer ces couleurs dans une autre localisation, à une autre échelle, en un autre moment du temps, sous une autre intensité, que sais-je? Posséderais-
je donc, dans mes facultés suprasensibles, une seconde représentation objective de couleurs, transposée de l'image, et, une fois produite, se suffisant dans son ordre, indépendamment même de l'image sensible: un rouge, un jaune, un vert... purement « intelligibles »? Mais, outre qu'une « couleur intelligible » est peut-être un nonsens, si je veux explorer en soi ce « quelque chose » de permanent que je retiens sous les variations sensibles, si je prétends le saisir en dehors de toute image concrète, aussitôt il m'échappe, s'efface: aucune représentation, d'aucun genre, n'occupe plus ma pensée. Ce n'est pas alors de l'intelligible que j'aurais substitué à du sensible; non, c'est le vide psychologique.
Le concept, pour autant qu'il m'est conscient, ne se suffit pas, à lui seul, comme représentation, et demeure donc dans un rapport nécessaire avec l'image concrète.
Quel est ce rapport?
Si l'intelligence nous offrait, dans le concept, une représentation intelligible, se suffisant comme telle, à la manière d'un « double » plus ou moins sublimé de la représentation Imaginative, le concours du phantasme à l'intellection ne serait nécessaire qu'au point de départ de celle-ci, pour la mise en branle de l'intellect-agent: une fois la « species » produite dans l'intellect-possible, ce concours deviendrait superflu, puisque la vc species » représenterait par ellemême, intelligiblement, tout ce que l'image représentait sensiblement. Or, d'après S. Thomas, non seulement aucun acte primaire d'intellection, mais aucun usage des « species » n'est possible qu* en présence du phantasme, dons le phantasme: « Connaturale est
homini ut species intelligibiles in phantasmatibus videat Sed
tamen intellectualis cognitio non consistit in ipsis phantasmatibus: sed in cis contemplatur puritatem intelligibilis veritatis ». (S. th. II. ir% 180, 5, ad 2).
Mais, se fait objecter S. Thomas, ce rapport nécessaire au phantasme ne contredit-il pas la doctrine de l'abstraction des « species »? « Philosophus dicit quod intellectus intélligit species in phantasmatibus: non ergo eas abstrahendo? » — « Dicendum, répond-il, quod intellectus noster et abstrahit species intelligibiles a phantasmatibus, in quantum considérât naturas rerum in universali: et tamen intélligit eas in phantasmatibus: quia non potest intelligere ea quorum speciem abstrahit, nisi convertendo se ad phantasmata ». (S. th. I. 85. 1, 5° et ad 5). « Impossibile est intellectum nostrum, secundum praesentis vitae statum, quo passibili corpori conjungi-
tur, aliquid intelligere in actu, nisi convertendo se ad phantasmata. » (S. th. 1. 84. 7, c) (1).
«Convertendo se ad pliantasmata »: la faculté intellectuelle ne peut faire jouer les species dans la conscience objective qu'en les rapportant à une image actuelle et concrète qui leur corresponde. Comment concevoir cette référence d'un intelligible au phantasme? N'est-ce point une impossibilité? A vrai dire, il n'existe qu'une seule communication possible de l'intelligible avec le phantasme, celle qui s'établit — comme on l'a montré dans les pages précédentes — par l'activité vitale de l'inteilect-agent dans l'unité du sujet sensitivo-rationnel: « secundum continuationem quamdam intellectus ad imaginationem ». (Qu. disp. De Veritate, II. 6, c). La species — moyen dynamique, vio ad, signe universel incomplètement déterminé — doit atteindre son actuation dernière, en prenant, ou en letrouvant, le contact du phantasme. Alors seulement, devenue, ou redevenue, forme d'une opération actuelle de l'intellect, elle s'illuminera dans la conscience claire, selon une signification objective définie.
Que ce processus justifie l'expression métaphorique: « videre speciem intelligibilem in phantasmate » (ne comprenons pas: videre ipsuin phantasma; l'imagination seule contemple l'image) on le concédera sans peine. Mais peut-être apercevra-t-on moins aisément que les species déjà acquises (dans un être immatériel, rien ne se perd) ne puissent redevenir principes actuels de connaissance, du moins de connaissance universelle, que par référence à un phantasme concret, « per conversionem ad phantasmata ». En effet: « Videtur quod intellectus possit actu intelligere per species intelligibiles, quas pênes se habet, non convertendo se ad phantasiîiata: intellectus enim fit in actu per speciem intelligibilem, qua informatur; sed intellectum esse in actu est ipsum intelligere; ergo species intelligibiles sufficiunt ad hoc quod intellectus actu intelligat, absque hoc quod ad phantasmata se convertat ». (S. th. 1. 84. 7, obj. 1).
S. Thomas conteste formellement la conclusion de l'objection que l'on vient de lire: « Dicendum quod species conservatae in intel-
(I) Dans l'article auquel est emprunté ce texte, S. Thomas prouve la « conversio ad phaMtasn>ata > par l'expérience/ d'alwrd, pUis par \9 proportion requise entre le mode de notre connaissance intellectuelle et l'objet propre, connaturel de notre intellig'.'nce. Voir aussi: S. th. I. 79, art. 6 et 84. art. «; Qu. disp. Verit. X. 2. ad 7).
lectu possibili in eo existunt habitualiter, quando actu non intelligit...; unde ad hoc quod intelligamus in actu, non sufficit ipsa conservatio specierum... » (Ibid., ad 1).
Cette réponse de S. Thomas confirme ce que nous rappelions plus haut, savoir que la species n'est, de soi, qu'une disposition dynamique de l'intellect, diversifiée qualitativement en fonction du phantasme. En effet, un habitus subsiste seulement comme « acte premier », comme principe virtuel d'une actuation ultérieure. A l'état (ïhabitus, la species intelligibilis ne serait connaissable que par un esprit pénétrant directement jusqu'aux essences: or, notre intelligence n'a pas, au moins ici-bas, l'intuition immédiate de sa propre essence.
Ainsi, la species intelligible n'entre jamais seule dans notre conscience objective, comme une représentation intellectuelle achevée masquant la représentation sensible, mais toujours selon une relation dynamique à un phantasme actuel.
Relation dynamique au phantasme? soit. Mais une relation suppose deux termes: relation de quoi, exactement? Jusqu'ici nous n'avons défini la species que par la diversité qualitative de cette relation même. Qu'est-ce donc, au fond, qui se trouve référé au phantasme — et pour ainsi dire projeté sur lui comme sur un écran phosphorescent, qui s'illuminerait aux points d'incidence?
L'« espèce intelligible » comme relation à l'unité objective de l'intelligence. — A la question qui vient d'être formulée, nous répondrons d'un mot que le terme supérieur de la relation imposée au phantasme par l'intelligence est l'unité spéculative de l'être.
Montrons d'abord que ce terme supérieur est une unité.
Nous savons de quelle nature doit être la relation acquise à l'intelligence par sa « conversion vers le phantasme ». Cette relation sera immatérielle et abstraite: immatérielle, comme son support ontologique, l'intelligence; abstraite, parce que, étant immatérielle, cette relation ne peut emprunter à son terme extérieur — le phantasme — que des caractères dégagés de toute matière individuelle, de toute concrétion sensible. Une pareille abstraction est « universalisante ». (Voir le Chap. suivant, § 1).
Si nous trouvons bien mystérieux ce discernement de caractères universels dans une réalité concrète, songeons qu'il nous paraît tout de même moins étrange énoncé en termes dynamiques. Toute puissance opérative, même dans la causalité physique, s'oriente à ses « objets matériels » selon des caractères abstraits, « secundum notas
genericas objecti ». Aux termes d'un exemple classique, la tendance instinctive qui porte le ruminant à brouter, et qui préexiste en lui comme une disposition permanente, un « habitus », n'a point pour objet formel telle ou telle herbe, dans tel pré et à tel moment du temps — à ce compte la pauvre bête mourrait de faim devant son repas servi — mais les caractères généraux de V« herbe »: « rationem genericam herbae ». De même l'intellect-agent, se conformant activement au phantasme concret, le fait selon des caractères généraux compatibles avec la nature métasensible de l'intelligence. L'universel est « agi », « vécu », avant d'entrer objectivement dans la conscience.
Or, toute abstraction universalisante relie une multiplicité à une unité: à la pluralité des individus, l'abstraction intellectuelle substitue, dans un concept plus ou moins distinct, l'unité de la nature spécifique; à la pluralité des espèces, l'unité du genre, et ainsi de suite. Une relation comme celle du phantasme au concept, caractérisée par l'abstraction progressive de caractères universels au sein d'une multiplicité concrète, est donc nécessairement le rapport d'une multiplicité à une unité: « unum in multis ».
Il faut définir cette unité.
Sans doute, dans les intellections particulières, l'unité conceptuelle peut être générique ou spécifique, d'après le groupement plus ou moins large, que l'on y effectuera, des déterminations d'origine sensible. Mais ce ne sont là que des unités partielles, subordonnées, dont la diversité procède encore de la diversité même du phantasme. Si nous voulons savoir à quelle unité universelle dernière, véritable part de notre intelligence dans V« espèce intelligible », est suspendue la hiérarchie entière des unifications abstraites, nous devons écarter résolument toute représentation particulière, supposer une donnée Imaginative quelconque, et constater ce que devient alors le concept.
En résidu de cette opération, il nous reste, disait Kant, l'unité catéRorialc du réel, spécifiée seulement par le rapport « transcen-danfal », purement à priori, de l'intelligence à la sensibilité, sans intervention d'aucun contenu défini, hormis les intuitions à priori de l'espace et du temps. Nous aurions ainsi dégagé l'objet formel de l'entendement tiumain (sinon l'objet transcendantal de tout entendement possible).
S. Thomas disait pareillement qu'il nous reste, après ces abstractions successsivcs, l'unité de l'être quantitatif comme tel, celle qui correspond à l'objet propre et immédiat de notre intelligence, à
la « quidditas sive natura in materia corporali existens ». (S. th. l. 84, 7, c). Comme toutes quiddités matérielles sont essentiellement quantitatives, multipliables par identité, l'unité commune de ces quiddités portera les caractères de l'unité indéterminée de nombre ou de r« ens principium numeri ».
Sur la ligne ascendante qui va du phantasme multiple au concept un, si nous faisons abstraction de la diversité des qualités sensibles, l'unité universelle pure que nous rencontrons du côté de l'intelligence, exprime donc le rapport immédiat de celle-ci dans ce qu'elle a de plus général, Vêtre, avec la propriété la plus fondamentale de tout phantasme, la quantité concrète.
Appelons « élément de représentation » du concept tout ce qui, dans celui-ci, provient de sa relation au phantasme ou d'une abstraction pratiquée sur le phantasme: nous dirons alors que l'unité suprême du concept, comme « représentation », (c'est-à-dire l'unité conceptuelle embrassant, non pas tel ou tel contenu sensible, mais un contenu sensible quelconque) ne dépasse pas l'unité abstraite du nombre. Si la fonction objective du concept se confondait totalement avec sa fonction représentative — comme le suppose la Critique de la Raison pure — il faudrait conclure que la spontanéité de l'intellect-agent, dans la formation des « species » intelligibles, se réduit à un pouvoir formel de synthèse numérique. L'unité intelligible ne serait autre que l'unité abstraite du nombre.
Or, cette conséquence contredit manifestement les déclarations de S. Thomas sur l'extension et la compréhension de l'unité intelligible. Nous analyserons cette unité en elle-même dans le chapitre suivant. Ici, puisque nous étudions plus spécialement la fonction de l'intellectagent, on nous permettra de souligner, dans les expressions mêmes de S. Thomas, un trait d'où ressort déjà quelle est, à ses yeux, la prééminence de l'unité intelligible sur l'unité abstraite de nombre.
L'unité intelligible ne sera pas inférieure, sans doute, à la virtualité originelle qui est l'avoir propre de l'intellect-agent. Quel est donc cet avoir propre, que l'intellect-agent déverse dans les « species » et, par là, dans les opérations objectives de l'intellect-possible?
« Cognoscere prima intelligibilia, nous dit-on, est actio consequens speciem humanam... Principium huius actionis [est] virtus intellectus agent is » (S. th. 1. 79. 5, ad 3).
« Inest... unicuique homini quoddam principium scientiae, scilicet lumen intellectus agentis, per quod cognoscuntur statim a principio
naturaliter (1) quaedam universalia principia omnium scienUarum » (S. th. I. 117, 1, c).
« In lumine intellectus agentis nobis est quodammodo omnis scientia originaliter indita... » {Verit. 10. 6, c).
Or, il est manifeste que, dans la terminologie de S. Thomas, la science universelle, omnis scientia, enveloppe aussi la connaissance analogique de l'être transcendant; que les prima intelligibilia comprennent dans leur extension les objets entièrement inquantitatifs, et jusqu'à l'acte pur d'être; que les principia universalia scienUarum sont avant tout les principes fondamentaux de la Métaphysique.
D'autre part, s'il y a une science dont la révélation doive être « innée » (« originaliter indita ») en quelque façon à notre intelligence, c'est bien la philosophie du monde métempirique. N'avonsnous pas vu précédemment que l'intellect-agent, dans l'ordre de la connaissance objective, jouit, par nature, d'une universalité constructive illimitée: « est quo omnia facere »? Et l'on trouve encore, chez Aristote, — que répète S. Thomas — une expression bien parlante, à propos de l'innéité du « premier principe », qui n'est pas seulement le principe de !'« ens quantitativum », mais le principe de r« être », absolument: parmi les « conditiones certissimi [hujus] principii », ... « tertia est ut... adveniat quasi per naturam habenti ipsum, quasi ut naturaliter cognoscatur, et non per acquisitionem. Ex ipso enim lumine intellectus agentis prima principia fiunt cognita » (In IV Metaph., lect. 6). « Advenif habenti ipsum»: c'est la formule même de l'a priori virtuel, dynamique, s'explicitant, sous le choc des données extrinsèques, dans une connaissance objective, L'intellect-agent possède, à priori, la règle suprême, non pas du nombre, mais de l'être dans toute son extension.
Evidemment donc, S. Thomas ne limite pas la sphère d'action de l'intellect-agent à de simples synthèses selon la quantité, mais il lui attribue, dès la formation première du concept, toute la portée virtuelle réservée par Kant non seulement à r« entendement » mais à la « raison » métempirique: si l'intellect-agent « abstrait » réellement, et s'il produit ainsi l'élément universel et nombrablc du concept, ce doit être en vertu d'un principe d'unification, commensurc,
(I) C'est-à-dire, en vertu d'une activité de nature, activité nécessaire et prétonscientc, n'entrant en exercice que sur des données extrinsèque». La « cognitio naturalis >, c'est, en termes métaphysiques, psychologique^i, l'équivalent de YErkcnntnis a priori kantienne.
non à l'être quantitatif comme tel, mais, d'une manière ou d'une autre, à l'amplitude entière du « connaissable ».
Cette position de S. Thomas nous ouvre un nouveau champ de recherches. Pour achever de définir la fonction unifiante de l'intellect-agent, nous devrons, dans le chapitre suivant, étudier, beaucoup plus attentivement que nous ne l'avons fait ici, l'unité intelligible que présente objectivement le concept. Tout notre exposé se groupera autour des trois propositions suivantes:
r L'unité objective de nos concepts est, de soi, universelle.
2" Elle ne peut s'enfermer dans l'unité restreinte de l'individuel que par référence au concret sensible.
3" Elle n'est point univoque mais analogique.