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CHAPITRE VIII

Voyant qu'il ne pouvait venir à bout de la résistance héroïque que les Hollandais lui opposaient, Philippe II résolut d'interdire les rapports maritimes entre l'Espagne et le Portugal, dont il était maître, et les provinces insurgées; c'était en quelque sorte le blocus continental qu'il cherchait à organiser. Cette résolution poussa les Hollandais à faire de nouveaux efforts pour se passer de l'intermédiaire des navires de S. M. Catholique, et continuer sur mer la guerre heureuse que les Gueux faisaient sur terre avec tant de succès merveilleux. Les marins des Provinces-Unies commencèrent à chercher le fameux passage dans l'Atlantique Boréal et ils envoyèrent deux expéditions, l'une au nord, l'autre au sud de la Nouvelle-Zemble. Ces deux expéditions échouèrent de la façon la plus terrible. Barentz paya de sa vie la hardiesse avec laquelle il brava les rigueurs d'un hiver dont la sévérité dépassa tout ce qu'on pouvait imaginer; on le trouva mort de faim, de froid et d'épuisement ainsi que ses compagnons. Mais les

marins des provinces unies furent plus heureux en traversant les tropiques.

La tentative faite pour profiter de la route des Portugais, c'est-à-dire du cap de Bonne-Espérance, réussit. Quatre navires hollandais parvinrent à Java, et établirent avec les peuples du pays les relations qui menèrent à la conquête définitive de l'île ainsi que de l'archipel environnant.

Plus tard les marchands de Rotterdam équipèrent une autre flotte de cinq vaisseaux, qui devait tenter le passage par le détroit de Magellan. Le 27 juin cette expédition quitta la Meuse sous le commandement de Jacob Mahu, qui mourut du scorbut et fut remplacé par un de ses compagnons. Cet événement était arrivé au mois d'avril 1595 au moment où l'hiver commence à sévir dans les régions voisines du détroit de Magellan. Cependant les Hollandais ne voulaient pas renoncer à leur projet. Après avoir essuyé une épouvantable tempête, ils sentirent le besoin de se prémunir eux-mêmes contre l'abandon d'une entreprise dont leur patrie attendait de si grands résultats, mais dont les difficultés semblaient terribles. Afin de ceindre leurs reins d'une façon plus efficace que les lutteurs de la Bible, ils crurent que le seul procédé infaillible était de constituer un ordre de chevalerie; on ne faisait alors (jue sortir du moyen âge et le roman de Michel Cervantes avait été à peine écrit. Le 31 du mois d'août dans une baie déserte dont le nom porte encore la trace de cette cérémonie puis qu'elle se nomme la baie du Chevalier, ils prêtèrent le serment solennel d'affronter mille morts, plutôt

ii LE 1»0LE SUD

que de renoncer à l'accomplissement de leur mission, et en récompense de cette obligation sainte ils se proclamèrent membres du cbapitre de Tordre du Lion. Le 5 septembre les cinq premiers chevaliers de cette corporation tenaient leur serment en vrais républicains de l'antiquité; leurs cinq navires entraient de conserve dans le Pacifique austral et mettaient le cap dans la direction de l'ouest afin, de surprendre les Espagnols, en les attaquant par une route qu'ils supposaient impraticable.

Mais à peine étaient-ils arrivés dans ces parages, qu'une autre tempête beaucoup plus violente que la précédente les dispersa. L'un deux nommé Dirk Gheritz ou Guerricke fut obligé de fuir devant la tourmente, qui le conduisit jusqu'au 64® degré de latitude austral où il découvrit une île formée d'un mélange presque inaccessible de rochers et de glaces entremêlés. C'était une terre inhospitalière située à dOOO kilomètres au sud du cap Horn, son aspect était si . repoussant que, malgré ses serments, le nouveau chevalier de l'ordre du Lion ne chercha pas à y mettre les pieds.

Quand la tempête se fut calmée, il essaya de rejoindre ses compagnons, et se disposa à continuer son voyage vers l'occident. Mais des vents contraires l'ayant assailli de nouveau, il se découragea et songea à reprendre le détroit de Magellan pour regagner l'Europe. L'embouchure occidentale, qui était alors peu connue, se trouvait dissimulée par des brouillards tellemen. épais qu'il la manqua. Ses vivres s'étaient épuisés dans toutes ces aventures ; son équipage était affaibli pajr le

scorbut et par le défaut de nourriture. Apercevant rentrée d'une rade dont il ignorait jusqu'au nom, il se décida facilement à y entrer. C'était le port de Valparaiso, où se trouvait une garnison espagnole. Le navire de l'infortuné capitaine fut bientôt amariné, et les Hollandais qui le montaient saisis, appréhendés au corps, jetés dans des cachots, où ils languirent pendant de longues années.

Deux autres navires étaient parvenus à rentrer dans le détroit de Magellan. Un d'eux, commandé par le capitaine Siebold, erra longtemps dans un véritable dédale de baies et de passages inconnus dans lesquels il s'égara. Voulant utiliser son malheur, le vaillant explorateur se donna la mission de dresser untr carte complète de ce bras de mer si compliqué. 11 ne revint dans l'Atlantique qu'après avoir exploré les moindres baies, avec un soin passionné, dont un hydrographe de nos jours aurdit le droit d'être jaloux.

Lorsqu'il eut fini ce grand travail, il était à bout de vivres et de forces. Une tempête l'attendait. 11 fut jeté malgré lui sur l'archipel inconnu qu'on nomma plus tard les Malouines, mais où il ne lit que de loucher, car il ne tarda pas à voir qu'il n'y avait aucune ressource à en tirer.

11 était désespéré, et ne voyait l'avenir que sous les plus sombres couleurs, lorsqu'il apergut au loin des voiles. A tout hasard il s'en approcha. C'était une nouvelle flotte hollandaise, que l'on envoyait en Orient par la même route que Mahu. Elle était commandée par Olivier de Woort, qui remit à Siebold des vivres, et l'aida à répaier sa mature; Woort continua son

voyage en profitant des renseignements que son laborieux compatriote lui donna sur la géographie du détroit. Quant à Siebold il revint à Rotterdam après une navigation dont la dernière partie fut heureuse. On lui fit une réception enthousiaste. En effet, la carte qu'il rapportait fut considérée comme la base du commerce futur de la Hollande avec les Indes. Cet autre chevalier de Tordre du Lion n*avait-il point été suffisamment fidèle à son serment, puisque le mystère de la constitution géographique de cette grande voie maritime appartenait désormais aux États généraux?

D'après une tradition que nous avons tout lieu de croire exacte, ces événements frappèrent si vivement l'opinion que Tordre du Lion devint une institution nationale. L'origine de cette décoration célèbre serait donc due à ces belles ethéroïques découvertes australes, et non point, comme celle de la Jarretière, au caprice galant d'un monarque capricieux et débauché.

L'esprit de monopole et de privilège était si déplorablement répandu au commencement du dix-septième siècle, que les États généraux ne pensaient nullement à faire la guerre à de puissants monarques pour établir la liberté des mers, mais pour arracher une possession qu'ils auraient le droit de donner à qui bon leur semblerait. Leurs Seigneuries avaient donc accordé le privilège du commerce par la voie du Cap à la Compagnie des Indes, et les directeurs veillaient sur leurs monopoles avec une rigidité que les Espagnols n'avaient point dépassée.

La route du détroit restait seule libre. Mais on reconnut bientôt qu'elle était excessivement dangereuse.

Alors on se proposa de monter plus avant vers le sud, et Ton découvrit l'archipel du cap Horn, la terre des Étals et le détroit de Lemaire. C'est donc l'esprit de liberté et d'indépendance qui fit faire une nouvelle étape vers Ia conquête des mers antarctiques.

Cette route nouvelle avait l'avantage d'être peu exposée aux croisières espagnoles, dont les navires pesants, et souvent mal manœuvres, n'osaient se hasarder aussi près du pôle.

Cent ans, jour pour jour, avant que le capitaine Philips débarquât à Sydney Cove, au sud de l'Australie, l'Anglais Dampier, au commencement de janvier 1688, arrivait au nord du continent australien. 11 n'avait pas, comme le capitaine Philips, des forçats enchaînés dans sa cale, mais son équipage, recruté parmi des flibustiers et des frères de la côte, ne valait pas bien cher. Ce n'étaient guère que des gens de sac et de corde qui s'enrôlaient pour les expéditions du Pacifique. Ces misérables, qui ne vivaient que pour le pillage, ne tardèrent pas à se révolter contre le grand homme qui avait à leurs yeux le plus impardonnable de tous les torts : il voulait les employer à une tâche utile et honorable. Ils ne le tuèrent pas, mais ils firent pis encore. Ils le débarquèrent sur une île déserte, où il devait mourir de désespoir, de misère et de faim. Les hommes civilisés ou barbares remplacent, on le voit, dans les régions australes, les ours polaires et les fauves des régions boréales. C'est peut-être de toutes les parties du monde celle où l'on a donné le plus raison à Hobbes quand il soutient que l'homme est bien le véritable loup de l'homme. Après

une série d'aventures dramatiques, Dampier finit par rallier TAnglcterre, où se termina sa carrière romanesque et agitée.

Le premier navigateur qui doubla le cap lïorn, dans Je but unique d'étudier la nature, était un ingénieur français, nommé Frezier, envoyé par le roi dans ces régions glacées un peu avant 1716. Les malheurs publics n'avaient point éteint complètement en France le feu sacré qui se nomme l'amour de la science ; il avait survécu à Malplaquet comme il devait persister, vif, ardent, intraitable, après Waterloo et Sedan.

L'auteur a laissé un récit attachant de ses aventures grandioses. Mairan, qui succéda à Fontenelle dans le secrétariat de l'Académie des sciences, lui fait plus d'un emprunt dans son livre sur YAurore boréale. Avec une inspiration digne de son génie, il rapprocha de cette lumière si connue des anciens, celle que le premier de tous les humains, Frezier, entrevit au railieu des brouillards et des tempêtes.

11 n'est pas hors de propos de citer in extenso un passage écrit par cet observateur intrépide, qui raconte en ^tyle naïf les frayeurs puériles auxquelles échappa sa grande âme, quoiqu'elles aient glacé d'épouvante celle de tous ses compagnons.

« Le Saint-Joseph pouvait être i)ar les 57 degrés de latitude australe et 69 ou 66 de longitude, lorsque, par un grand vent et un temps brumeux, une heure et demie après minuit, le quart de tribord vit un météore inconnu aux plus anciens navigateurs. C'était une lumière qui ne ressemblait ni à celle du feu Saint-Elme, ni à celle d'un éclair et qui dura environ une demi-minute. Ce météore

LES PRE\IIERS CIlEYAI.IEnS DE L'ORDRE DU LION 71)

d'une forme étrange fut aperçu au travers des nuages, et les marins de quart s'imaginèrent qu'ils en avaient ressenti un peu de chaleur. Cette apparition, par un temps froid et accompagnée par un grand vent, inlimida la majeure partie des matelots, qui, dans leur frayeur, fermèrent instinctivement les yeux. Ceux qui avaient ainsi essayé de se dérober à ce spectacle, prétendaient que la lueur de cet éclair

Ce météore d'une forme si bizarre fut aperçu au milieu des nuages.

était tellement vive, qu'ils avaient continue à l'apercevoir même au travers de leurs paupières baissées. Ceux qui, plus hardis, avaient osé le contempler, prétendaient qu'ils avaient vu une flamme de couleur bleuâtre et fort intense, qui s'était dissipée entre les haubans du grand hunier. Tout le monde crut que c'était un présage de tempête, ce qui était loin de me rassurer, car le temps était déjà si mauvais, qu'un pire ne pouvait survenir sans entraîner

des inconvénients de loute nature, et des dangers très sérieux. Mais il n'en fut rien, et quelques jours après les vents tombèrent tellement que le Saint-Joseph se trouva pris dans un calme plat, »

N'est-il pas opportun de rappeler que les marins du monde boréal attachent des idées tout à fait opposées à l'apparition des lueurs analogues? Ils ont conservé les traditions des anciens qui les avaient consacrées à Castor et à Pollux, et y voyaient des présages d'un favorable augure annonçant la fin de la tempête ! Quoi de plus instructif que de bien constater qu'il y a une sorte d'opposition systématique jusque dans les croyances naïves que ces deux genres d'apparitions ont provoquées.

Après avoir donné avec détails cette observation mémorable, Mairan la confirme à l'aide d'un passage emprunté à l'amiral espagnol Ulloa, qui, conservant dans un siècle de décadence l'esprit du Cid, s'était distingué par son libéralisme et son amour des sciences. Le récit de cet homme justement célèbre n'est pas moins intéressant que celui du vaillant hydrographe français.

« J'ai vu quelques aurores australes, dit-il, lorsque le temps était favorable, mais jamais il ne m'a été possible de faire l'observation comme je l'eusse désiré. Malheureusement mon navire était toujours enveloppé de brouillards. Tout ce que j'îii pu distinguer lorsque le ciel s'éclaircissait du côté du sud, c'était une grande clarté, faible, indécise et rougeâtre, qui montait quelquefois jusqu'à 50 degrés au-dessus de l'horizon, et ressemblait à celle de la lune prête à se lever; mais quelquefois elle était

bien plus blanche et plus brillante que la lueur que l'astre produit dans ces moments. Ce spectacle ne durait guère au delà de trois à quatre minutes, parce qu*un nouvel amas de brouillards survenait, et si celui-ci venait à être dispersé par le vent, il en succédait bientôt un autre qui empêchait de voir Thorizon et même les autres vaisseaux avec lesquels on naviguait. Pour donner une idée de Tépaisseur de ces brumes, j'ajouterai que nous ne nous voyions point ordinairement entre les deux navires qui faisaient voile de conserve avec nous. Je crois que ces aurores étaient fréquentes dans Thiver austral, parce que toutes les fois que je regardais vers les pôles et que le brouillard permettait d'y voir j'y apercevais quelque trace lumineuse. »

Les différences considérables que Ton a constatées depuis entre les aurores du pôle nord et celles du pôle sud sont déjà indiquées de la façon la plus nette par Mairan dans son grand ouvrage, à la suite des citations précédentes. Il met ces récits en regard des innombrables descriptions qu'il a pu si facilement se procurer des aurores boréales, si gaies, si vives, si délicatement colorées, si riches en couleurs splendides.

Depuis lors tous les voyageurs n'ont fait que confirmer ces premières notions. En lisant les descriptions de Dumont d'Urville, de Wilkes et de Ross, il sera impossible de ne pas songer aux récits plus sommaires, recueillis par le grand physicien français.

Un des faits les plus importants dont la science contemporaine puisse se préoccuper est de démontrer que ces beaux phénomènes sont corrélatifs, simultanés avec ceux que Ton observe au pôle nord ; que les lueurs australes et le© lueurs boréales sont produites Tune et

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Taulre par des influences s'étendant à toute la terre, et dont l'origine est par conséquent dans les profondeurs de l'espace céleste. La différence entre les aurores du nord et celles du sud est de même genre que celle qui existe entre les décharges électriques dans le vide, lorsque les unes ont lieu sous l'influence d'un pôle, et les autres, sous l'influence du pôle de nom contraire d'un même aimant. Tout porte à imaginer que les unes et les autres sont toutes le résultat des mouvements, célestes, et que dans la construction des machines qui engendrent nos foyers électriques, qui permettent de transporter à distance la force motrice, comme la pensée humaine, nos ingénieurs ne font que suivre l'exemple que leur donne le Créateur depuis qu'il en fait tourbillonner ses mondes devant eux.

Mais la découveite de vérités aussi sublimes est une œuvre lente, pénible, dispendieuse. En effet, les observations magnétiques nécessaires pour les établir d'une façon invincible doivent toutes être exécutées dans le voisinage des pôles ; celles que l'on fait dans le nord, ne peuvent dispenser de celles que l'on doit organiser dans le sud» La comparaison est d'autant plus scabreuse, que les lueurs du sud sont faciles à voir, quand celles du nord sont éclipsées parla lumière du grand jour de notre été, et que les aurores du nord jaillissent dans tout leur éclat lorsque celles du sud qui y répondent, sont effacées par la lumière du soleil. ^L'interrogation continue d'un pôle ne saurait suffire tant que par des moyens identiauo? on ne pose pas en même temps les mêmes questions, à l'autre. Les Argonautes qui poursuivaient la conquête de la Toison d'or

n'avaient à aller que dans les champs mystérieux de la Colchide, ils n'avaient qu a triompher d'un seul monstre. Nous autres nous devons remporter une victoire à chaque bout du monde et en quelque sorte à la fois.

Mais il ne nous est pas loisible, soit par lâcheté de cœur, soit par indifférence, soit par tout autre sentiment, de laisser de côté, en dehors de nos études, de nos ambitions, de nos sollicitudes, le problème de cette merveilleuse analogie.

Vainement nous nous flatterions de l'idée de connaître le grand inconnu céleste, si nous ne commencions par appliquer à la terre que nous habitons le connais-toi toi-mênie de la méthode socratique.

Ne serions-nous pas de véritables insensés, si nous prodiguions toutes les resk sources de notre civilisation à construire de gigan tesques télescopes, à manier des spectroscopes d'une sensibilité inouïe, à analyser des rayons que nous

La différence entre les deux aurores est la même.

emoient les plus lointaines nébuleuses, si nous ne cherchions pas à appliquer au plus grand, au plus brillant des phénomènes terrestres les armes scientifiques dont nous disposons? Quelque mince que soit l'importance de notre globe atome, si on le compare aux soleils qui peuplent l'immensité, cet atome doit nous être plus cher que le magnifique géant des cieux. N'est-ce point à sa fortune que, par un décret de sa toute-puissance, l'Être des êtres nous a indissolublement associés? Ne doit-on pas commencer par appartenir à son village céleste avant d'avoir le droit de se dire citoyen du monde infini?

Ouï nous avons le droit avec le télescope d'étudier les mondes lointains, de nous apitoyer sur le sort des plantes voisines, qui seraient près de rendre l'âme si l'on en croit ce que quelques astronome en rapportent. Mais c'est à condition que nous commencerons par nous préoccuper de notre avenir terrestre, et par pénétrer autant qu'il convient à notre faiblesse intellectuelle, le sort auquel la Providence nous a des. tinés?

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