CHAPITRE IX
Lorsque Galilée, professeur de physique à TUniversité de Padoue, essaya de démontrer que la terre vole autour du soleil avec une vitesse cinquante fois plus grande que celle que les mousquets d'invention récente donnaient aux balles des soldats, on lui fit une multitude d'objections de toute nature. Aucune ne fut plus sérieuse que celle qui était tirée de la permanence de Taxe autour duquel notre globe exécute sa rotation diurne, avec une imperturbable régularité. « Aveugle que vous êtes, lui disaient les professeurs (le l'Université de Bologne, comment oubliez-vous ce que vous enseignez vous-même à vos élèves? Est-ce que le changement de lieu d'un corps que l'on transporte lentement à la surface de la terre n'est pas accompagné de déplacements de tous les genres? estce que l'axe de la pierre que lance l'archer, du boulet qui sort de la pièce, ne participe pas à l'agitation de toutes les parties du solide? Comment la terre elle-même n'esl-elle pas assujettie à cette loi générale? S'il est vrai qu'elle se meuve avec une rapidité si formidable,
pourquoi serait-elle exemplée? Est-ce à cause de la vélocité déraisonnable que vous lui attribuez? Est-ce à cause de la masse énorme que vous êtes obligé de lui recoimaîtrc? Quoi! Taxe est emporté d'une façon si égale qu'un pôle regarde toujours la même étoile de la Petite Ourse sans jamais la perdre de vue, et que l'autre est toujours placé dans la direction de la Croix du Sud. Plus raisonnable que vous, Tyclio, le plus grand astronome des temps modernes, n'a point essayé d'arracher notre globe de son centre naturel, et de troubler son repos? »
Galilée se trouvait ébranlé, il ne savait que répondre lorsqu'il reçut un secours inattendu du nord. Son ami, son conseiller, son protecteur, Fra Paolo, lui remit un volume qui venait d'être écrit en Angleterre par le célèbre Gilbert. Le grand traité qui a rendu immortel le médecin dQ Jacques 1" n'a pas seulement pour but, comme on le croit généralement, de prouver que la terre est un immense aimant dont les pôles puissants agissent jusque sous l'équateur et impriment à la boussole une direction indépendante des mouvements du navire. Le premier auteur auquel on doive un traité complet sur le magnétisme cherche à montrer que cette propriété merveilleuse du fer et de l'acier permet de répondre à la principale objection des péripatéticiens. Comme la terre tourne précisément autour de son axe magnétique, il estime que cette droite mystérieuse reste parallèle dans toutes ses positions, parce que sa direction est fixée par une force agissant toujours de la même manière. Partout où se transporte notre vaisseau céleste.
cette droite est attirée par les étoiles de la Grande Ourse dont réloignernent est iiiliiiiiiient trop grand, . pour que les résultats de son voyage le long de Torbe terrestre, produisent une différence appréciable.
Nous ne chercherons point à déterminer la valeur énorme, qu'il faudrait attribuer au magnétisme propre, dont ce groupe d'étoiles devrait être chargé, pour agir avec tant d'énergie à des milliards de lieues.
Ce n'était pas à cette conception merveilleuse de hardiesse que ce grand homme se bornait. Avec cet esprit de généralisation qui ne recule devant rien, et qui est particulier aux savants de la Renaissance, Gilbert et ses adeptes enseignaient que cette propriété surprenante n'était point du tout spéciale ï la terre, que chaque planète aimait une constellation céleste, qui lui servait de guide dans son évolution autour du soleil, et vers laquelle son axe de rotation restait fixé d'une façon inébranlable pendant toute la durée de son année solaire. C'était sous certains points de vue une édition des théories astrologiques, et cette opinion audacieuse servait de transition naturelle entre les idées modernes et celles qui ont dominé au moyen âge. Après tout, elle n'est qu'une généralisation d'un conte qui circulait parmi les Arabes, à une époque où ils connaissaient certainement la boussole, reçue de la main des Chinois, puisque grâce à l'admirable instrument, ils s'avançaient dans les plus hautes latitudes de l'océan Indien.
Sinbad raconte dans son sixième voyage, qu'il fut victime d'un naufrage occasionné par une montagne d'aimant, se trouvant dans le voisinage du pôle aus-
irai et qui avait attiré de fort loin son bâtiment, sans que son pilote s'aperçût de la cause terrible qui produisait cette aspiration, qu'il attribuait à quelque courant sous-marin. Lorsqu'il se rendit compte du danger il était trop tard pour y échapper. Tous les clous qui entraient dans la construotion du navire furent à la fois arrachés avec violence, les planches se séparèrent instantanément, et Sinbad ne dut son salut qu'à son talent de nageur.
Ces idées bizarres reçurent eji quelque sorte une forme scientifique, de la part de Fracastor, célèbre médeciiî vénitien, qui était en même temps un poète distingué et un astrologue convaincu. Ce savant, dont le génie n'était jamais à bout de ressources, imagina en effet que près du pôle boréal, et aussi certainement près du pôle austral, se trouvent des masses d'aimant assez puissantes pour que leur influence se fasse sentir sur les aiguilles de boussole platîées à bord d'un bâtiment naviguant sur une mer quelconque.
L'explication de Gilbert parut bonne, et elle contribua puissamment à assurer la victoire de l'astronomie de Copernic. Quand «n s'apef çut de l'existence de perturbations magnétiques qui auraient donné un démenti fort embarrassant à ces idées ingénieuses et hardies, il était trop tard pour que cette circonstance pût rendre à Ptolémée la faveur des savants. En effet, la théorie magnétique de la fixité de l'axe du monde était remplacée par une autre. On admettait que l'axe de la terre garde son parallélisme à cause Au renflementdelapartieéquatoriale;onenseignaitquecettesiircharge peut servir même pour expliquer les oscillations
que cet axe se permet autour de sa situation moyenne, sans quitter cependant les lieux de la terre où il a élu domicile, et sans promener le fléau des froids épouvantables qui raccompagnent, à la surface de tous les continents, où il irait éteindre périodiquement, en quelque sorte Vnn après Tautre, tous les foyers de civilisation.
Si notre heureuse France est à jamais garantie, protégée contre un retour de la période glaciaire qui a laissé tant de traces dans nos montagnes, si elle n'a plus rien à craindre quo Textinction progressive du soleil, c'est parce que les deux rayons extrêmes, Téquatorial et le polaire, n'ont point la même valeur, queTéquatorial a une longueur de 6378 kilomètres, tandis que le polaire n'en a que 6356 ; c'est sur cette différence de 22 kilomètres, deux fois la traversée de Paris, que repose l'avenir de la civilisation humaine. Ce bourrelet précieux dont le volume total ne dépasse pas un demi-«million de kilomètres cubes suflit pour garantir complètement la stabilité de la répartition des climats à la surface d'une sphère dont le volume est 2 millions de fois plus considérable, puisqu'il est, d'après la dernière édition de V Annuaire du Bureau des longitudes, de 1 083 260 millions de kilomètres cubes. ■
Comme la mesure de cet aplatissement ne repose que sur des opérations géodésiques prises presqtie toutes dans l'hémi^hère boréal, et qui n'ont point rnie concordance absolue, uit homme d'esprit disait qu'il* ne pouvait s'empêcher de concevoir quelques craintes, tant que Ton n'aurait pas mesuré directement
le degré du pôle sud, qui beaucoup plus inconnu lui paraissait infiniment plus suspect que son frère, dans lequel il n'a même pas grande confiance.
Du reste, sans attacher plus d'importance qu'il ne convient à celte boutade géométrique, on doit reconnaître que la grandeur et le nombre des résultats analytiques obtenus par Laplace et son école, n'ont pas du tout détruit l'ancienne opinion des déplacements de l'axe de rotation de la terre. Certains géologues d'une réputation, d'un génie et d'une érudition incontestables, prétendent démontrer que le monde est assujetti à une série de transformations qui ont laissé sous tous les climats des traces irrécusables. M. Boucheporn, ingénieur distingué qui vivait dans la première moitié de ce siècle, a même été jusqu'à publier un livre estimé, rempli d'observations et bourré de calculs effectués pour retrouver, gravée à la surface de la terre, l'histoire des déménagements de ses pôles.
Le point auquel nous avons consacré le présent volume, occuperait actuellement une situation voisine de celle qu'il avait lorsque les premiers êtres organisés ont fait leur apparition à la surface de notre globe. Mais il n'y serait revenu qu'après une série d'évolutions dont la carte que nous reproduisons d'après l'auteur de ce grand travail peut donner une idée. En effet on peut le suivre pendant la période crétacée où il était très voisin du cap Horn, la période tertiaire où il s'approchait du cap de Bonne-Espérance et les périodes de transition où, pénétrî^t dans la zonq torride actuelle, il était soit en plein Atlantique soit en ploii) océan Indien. Mais ces évolutions si nombreuses dont la
géologie permet de suivre l'histoire sont une image des transformations qui nous attendent dans les siècles futurs, et qui affecteront parallèlement, simultanément, rhémisplière que nous habitons. En effet un jour
Positions successives du pôle austral d'après Boucheporn.
viendra nécessairement où, ramené de nouveau dans nos climats par Jes modiOcations que subit graduellement J'orbite de la terre, par le contre-coup des grandes inégalités séculaires, le lieu occupé par la cité Lumière sera le domicile de l'ours arctique, à moins
que les collines de Montmartre et de Bellei^ille retournant dans les bas-fonds d'un océan quaternaire, ne soient devenues le séjour d'élection des veaux marins, et des chiens de mer se dévorant avec un acharnement dont les combats entre anarchistes et possibilistes ne peuvent nous donner l'idée.
On peut invoquer pour expliquer, prévoir, calculer même toutes ces révolutions répétées,. surprenantes, prodigieuses, non seulement une différence de la valeur de l'excentricité, mais le déplacement de l'axe dans le plan de l'ellipse, et le changement du plan luimême; toutes les modifications qui font qu'on a le droit de dire, que malgré la merveilleuse régularité des lois astronomiques, la terre ne passe jamais à deux reprises différentes dans le même point de l'espacQ, peuvent être considérées comme cause de ces grandes transformations.
La constance et l'immobilité que les géomètres ont essayé d'introduire dans le système du monde, n'est qu'une construction brillante mais artiOcielle; en réalité la terre ne change pas moins vite que nous autres pauvres mortels, si on envisage une durée qui soit proportionnée à sa grandeur, si l'on estime par rapport à ses 6000 kilomètres de rayon, le temps que sa vie occupe dans l'éternité. Les voyages au pôle nord montrent combien Sénèque a eu raison de dire, depuis bien des siècles, que les marques de la fragilité du monde éclatent de toutes parts. Jusque dans les dernières profondeurs de la terre de l'archipel Arctique ils ont trouvé des traces d'animaux et de plantes qui nous montrent qu'il fut un temps ou les régions glacées
LES ViaSSITUDES DU POLE SUD 93
de rOursc jouissaient d'une température très élevée. Un des grands résultats de l'exploration du pôle sud sera précisément de prouver aux sceptiques que ces immenses changements se sont étendus sur Tautre hémisphère, que Ton peut suivre sous le ciel antarctique le parallélisme de ces grandes vicissitudes, que la chaîne des traditions a été interrompue par des événements dont la tradition s'est éteinte, et qui n'ont point laissé trace dans les annales de l'antiquité, mais que les destinées se sont accomplies.
Sur la Terre de Feu, l'expédition de la Romanche a découvert des moraines et des roches striées qui ont excité l'admiration autant que la surprise de nos vaillants compatriotes. Ils ont trouvé l'île sauvage et ravagée, qui représente VUllima Tliule de la vie humaine, en pleine période d'activité. Sous l'action puissante des immenses fleuves de neige qui remplissent les hautes vallées et qui vont jusqu'à la mer, les sommets s'affaissent et les golfes se cond)lent; mais malgré leur étendue stupéfiante, les glaciers actuels de cette région ne sont que les restes, les débris de glaciers bien autrement immenses. Ce ne sont que de faibles témoins d'agglomération, dignes des géants dont la tradition peuplait le monde austral. Dans les montagnes voisines du Pacifique, dans les bras de uier, dans les canaux mêmes on voit des moraines qui barrent les vallées, on rencontre des sommets arrondis et dénudés qui témoignent de la puissance d'anciens glaçons qui ont régné en souverains dans les réfçions où leurs représentants abâtardis d'aujourd'hui ne se montrent que d'une façon timide. En effet,
ceux-ci ne sont, malgré leur étendue, que des lacs provenant de la mer immense dont les vagues gelées couvraient, à une époque géologique récente, toute la région occidentale de T archipel.
Faut-il voir dans cette décroissance marquée des phénomènes glaciaires une diminution dans la chute des neiges qui les alimente? Doit-on par conséquent y reconnaître la preuve de l'adoucissement graduel du climat de ces latitudes, soit par le changement de direction des courants marins, soit par suite de la lente évolution dont aurait été victime l'autre extrémité du diamètre terrestre? La catastrophe dont le Groenland perdu 'a été victime il y a cinq ou six siècles a-t-elle sa contre-partie dans les terres encore inabordées du pôle sud? Pendant que notre Europe est en train de se refroidir, que nos étés deviennent plus tardifs et plus froids, que nos automnes disparaissent ainsi que nos printemps, que nos hivers étendent leur domination, est-ce que les banquises australes battcraient en retraite vers le pôle sud? Est-ce que la vie, la civilisation, la pensée, s'apprêteraient à éclore dans ces îles pittoresques, qui ne sont encore le domaire que de stupides oiseaux?
Est-ce qu'en prenant possession de terres inaccessibles aujourd'hui, nous préparerions instinctivement un asile où nos descendants viendront se réfugier dans les siècles futurs, alors que notre pauvre Gaule épuisée ne pourra plus donner ni raisin ni blé?