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CHAPITRE X

Le président de Brosses, du Parlement de Dijon, n'est guère connu que par sa querelle avec Voltaire, son locataire, à qui il ne voulut pas faire cadeau de douze meules de bois qui valaient cent écus, et qui par représailles Tempècha d'être nommé membre de l'Académie française où il avait l'ambition de remplacer le président Hénault. C'était un petit homme fort gai, très railleur et plein d'imagination, à qui M. Gunisset Carnot a consacré un très curieux article dans le numéro du 15 février 1888' de la Revue des Deux Mondes, On doit à ce personnage plusieurs ouvrages intéressants, une grande édition de Salluste, une Histoire de la Formation mécanique du langage^ une Histoire du culte des Dieux fétiches, et d'autres publications fort remarquées de son temps. Mais aucune ne mérita autant d'être signalée" 4 la postérité que celles qu'il consacra aux Navigations des terres australes d'après le conseil et presque à la sollicitation de son ami, de son compatriote, l'immortel Buffon. En effet, ce livre véritablement remarqua-

ble fut lu à la fois par Bougainvillc et par Cook; c'est à lui que Ton doit certainement les découvertes les plus intéressantes de la géographie moderne, au dixhuitième siècle. Aucun homme n'a plus fait pour compléter l'œuvre de Colomb que ce président à mortier dont la vie s'écoula paisiblement, sauf les orages inhérents à l'existence d'un parlementaire qui, sous le règne d'un Louis XV, ne voulut pas rendre de services, et tenait obstinément à ne rendre que des arrêts.

Habitué à tenir d'une main ferme la balance de Thémis sur la terre, le président de Brosses essaya de manier celle dans laquelle les destinées des mondes sont pesées. Il imagina donc une série de théories très curieuses que nous allons résumer en leur donnant la forme convenable pour tirer parti des derniers faits constatés par les physiciens contemporains.

Examinant la carte des régions connues de son temps, le président de Brosses fut frappé de voir que le globe se trouvait très mal équilibré autour de son axe de rotation, et que la partie boréale de l'écorce devait peser beaucoup plus que la partie australe. Il en tira la conclusion que l'équivalence, qu'il considérait à juste titre comme étant indispensable à l'équilibre dynamique du monde, devait être établie par un grand continent antipodique dont la découverte était aisée et qui ferait infiniment d'honneur au peuple qui l'exécuterait. Il ajoutait même qu'il en tirerait toute espèce de profit, ce qui ne gâterait rien.

Si l'on fait abstraction de la salure qui augmente le poids de l'eau, et de la température qui le diminue, on

peut (lire qnun kilomètre cube de mer pèse un milliard de tonnes. D'autre part, si Ton tient compte de la composition moyenne des roches et des sables qui constituent la partie solide de la terre, on voit qu'on ne doit pas s'écarter bien loin de la vérité en admettant qu'wn kilomètre cube de terre pèse trois milliards et demi de tonnes. On peut dire que chaque kilomètre cube d'océan possède un excès de poids s'élevant au moins à deux milliards et demi de tonnes.

Cette différence paraît d'autant plus grave qu'un aveugle caprice semble avoir présidé la distribulion des grandes profondeurs des mers et des lacs. C'est à peine

si Ton a reconnu un certain ordre dans la distribulion des chaînes de montagnes, de méthode dans leur manière de se croiser, dans leur orientation.

Pour bien comprendre la portée de cette remarque, nous allons supposer que Ton procède successiYement à deux grandes opérations. La première aura pour but de donner aux mers une profondeur uniforme, et la seconde de niveler également tous les continents. Bien entendu on ne modifiera point les côtes actuelles, auxquelles on conservera leur forme, de sorte que le profil hydrographique ne sera pas altéré. On nous dispensera certainement d'ajouter que tous ces prodigieux bouleversements s'opèrent théoriquement, à Taide de calculs effectués dans le cabinet.

Il résulte d'un travail publié par M. John Murray dans le Scottish MagazinCy qu'on peut admettre que l'eau des océans, si elle était uniformément répartie, formerait une couche de 4500 mètres sur toute l'étendue de leur fond soigneusement nivelé. De même si la couche de terre qui émerge était étalée, nivelée et aplatie, si l'on passailun niveau impitoyable sur les plateaux du Thibet et les sommets de THimalaya ou des Andes, si l'on employait les matériaux disponibles à boucher les trous formés par les vallées, la couche ainsi obtenue dépasserait de près d'un millier de , mètres la surface générale, que donne le niveau extérieur des eaux. Si après cette opération on comparait un kilomètre carré d'écorce solide à un kilomètre carré d'écorce liquide, on aurait d'un côté un prisme de 5^*',5 de hauteur pesant 16 milliards 1/2 de tonnes, et de l'autre un prisme de 4^ 1/2 de hauteur

pesant 4 milliards 1/2 de tonnes. Il est facile de conclure de ce qui précède, que le poids de chaque kilomètre carré d'écorce solide surpasse de 12 milliards de tonnesderaillekilograrames le poids de chaque kilomètre carré d'écorce liquide. Pour tirer des conséquences plus précises il faudrait connaître la position réelle des chaînes de montagnes qui serpentent dans le fond des gouffres océaniques. Mais en acceptant ce chiffre de 12 milliards de tonnes d'excédent de poids par kilomètre carré de surface solide, nous ne serons pas bien éloignés de la vérité, et nous comprendrons la persévérance avec laquelle le grand continent austral a été recherché.

Si le président de Brosses avait deviné les nombres approximatifs que nous donnons, et s'il avait connu la surface des terres découvertes de son temps avec toute l'exactitude de la science moderne, il aurait donné à son intelligente argumentation des dévelop pements bien plus curieux, et Tautorité déjà si grande de ses Navigations des terres australes aurait été singulièrement augmentée.

En effet, la superficie de la partie boréale du nouveau continent est de 23 millions de kilomètres carrés, tandis que la partie australe n'offre qu'une étendue de 18 millions. 11 reste donc de ce chef un excédent de poids de 60 millions de milliards de tonnes, que la répartition des terres et des mers dans l'ancien continent augmente encore, et que l'existence des terres australes déjà découvertes au milieu du dix-huitième siècle était bien loin de racheter.

Jetons un coup d'œil sur la carte du vieux monde, nous verrons toute l'Asie placée au-dessus de l'équa-

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teur, ainsi que les deux tiers du continent africain. Si nous laissons de côté l'Europe pour faire pendant à l'Australie nous arriverons à établir par un compte inattaquable, la réalité de la rupture d'équilibre, qui préoccupait le savant ami de Buffon.

En premier lieu l'Afrique donnera 10 millions de kilomètre^ carrés d'excédent dans l'hémisphère boréal, soit 120 millions de milliards de tonnes. Quant à l'Asie, elle pèsera de tout son poids, soit 40 millions de kilomètres carrés, donnant une surcharge de 480 millions de milliards de tonnes, en tout 600 millions de milliards de tonnes. Que l'on réduise tant que l'on veut, n'y aura-t-il pas encore de quoi trembler sur la stabilité d'une boule dont la peau est si hétérogène?

Le président de Brosses est comme tous les inventeurs de théories, qui trop souvent n'ont de repos que lorsqu'ils sont parvenus à rendre inutile, absurde, une idée heureuse ! Il a tellement confiance dans le résultat de calculs bien grossiers cependant qu'il annonce hardiment, que comme le nôtre ce continent inconnu doit s'étendre depuis la zone tropicale jusqu'à la zone torride, que lui aussi doit avoir la tète dans la glace et les pieds dans une fournaise, qu'ix doit renfermer la même variété de climats, qu'il doit être habité par des peuples assez nombreux pour que leur commerce ait une importance immense. 11 cherche même à évaluer la valeur des échanges auxqiiels donneront lieu ces populations encore privées de tout rapport avec notre vieille Europe. Enfin, il termine son travail par un éloquent appel adressé au roi de France, pour

l'engager à entreprendre la conquête^ la conversion et la colonisation de cette seconde Amérique. Il y trouvera les moyens de réparer les pertes cruelles que son empire a éprouvées. Pourquoi ne ferait-il pas pour la Terre des Lys, qui occupait en Europe une position exceptionnelle, ce qu'un roi de Portugal a fait pour son étroite patrie? Pourquoi ne termineraitr-il pas son règne en ayant son Vasco de Gama? Noble problème digne d'un sage. Allumer dans Tesprit d'un prince occupé à des soucis indignes de sa gloire le goût des expéditions lointaines, qui élèvent Tâme, qui donnent à la jeunesse le goût des grandes aventures, et qui offrent à la vieillesse elle-même une sublime consolation.

Mais si le président de Brosses s'est montré digne de lutter avec Voltaire, quelquefois par son style et toujours par l'élévation des sentiments, il n'a point malheureusement surpassé son rival en perspicacité. C'est précisément la partie tempérée du grand continent austral, qu'il considérait comme devant être la plus favorable au développement de la civilisation, qui manque d'une façon complète dans les terres lointaines, dont il réclamait énergiquement l'exploration. Elle n'y est représentée que par de très rares archipels, bien hors d'état de rétablir l'équilibre pondérable. Même en admettant que toute la partie encore inconnue de l'hémisphère austral soit solide, ce qui n'est point probable, Técorce de la terre serait loin d'avoir un poids égalenient réparti autour de son axe de rotation.

Le défaut d'équilibre que le président de Brosses a signalé n'est pas le seul qui ait frappé les savants.

M. Reclus en a indiqué un autre encore plus alarmant. Si Ton coupe une mappemonde par un plan diamétral passant en dehors de Taxe de rotation, mais convenablement choisi, on voit que la majeure partie des terres est placée sur un hémisphère, de sorte que le savant géographe a pu lui donner le nom de terrestre, tandis qu'il réserve à l'autre le nom d'hémisphère marin. '

Au premier abord ces craintes paraissent bien loin d'être calmées par le résultat des investigations auxquelles s'est livré M. Reclus, dans la Terrej et qu'il a résumées dans une figure très curieuse, que nous avons empruntée à ce bel ouvrage. Si l'on trace, comme il l'a fait dans ce diagramme, des ordonnées correspondantes au nombre des degrés de terre et des degrés de mer qui existent sur chaque cercle de latitude, on arrive malgré soi à redouter la création ou l'augmentation d'un couple perturbateur tendant à faire basculer l'axe du monde. En effet, la disproportion semble tellement grande, qu'il ne paraît pas raisonnable de supposer que le défaut d'homogénéité de l'écorce soit compensé par quelque inégalité dans la répartition des masses intérieures.

Tout porte à croire que les parties delà terre situées dans l'hémisphère continental seront plus dociles à l'attraction du soleil que celles de l'hémisphère océanique, qu'elle descendront facilement et qu'elles remonteront péniblement, de sorte que petit à petit la force vive du mouvement diurne s'épuisera. Notre globe finira par ne plus présenter au soleil qu'une seule face. Au bout d'un certain nombre de siècles l'autre

restera éternellement privée de ses rayons. Esl-il bien nécessaire de chercher à éterniser le souvenir de notre passage sur un globe destiné à subir de si terribles calamités? malheur ! infortune ! Entrevoir déjà une époque où la vie telle que nous la concevons, telle que nous l'aimons, telle que nous en jouissons, disparaîtra! Hélas! d*un côté régneraient des chaleurs plus torrides que celles du Sahara, et de

Diagramme pour la r<^partition des terres et des mers.

l'autre des froids auprès desquels ceux de nos pôles actuels seront certainement modérés. L'eau peut-être et l'air lui-même s'enfuiraient sur l'hémisphère opposé, comme l'eau et l'air de la lune se sont retirés dans les régions sélénites qui nous sont éternellement cachées.

Mais on n'arrive pas du tout à des conclusions aussi alarmistes si l'on introduit un nouvel élément, la force vive du mouvement giratoire dont les différentes par-

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lies de la terre sont animées et qui dépend de leur

moment d'inertie par rapport à son axe de rotation.

Supposons que Ton trace un graphique en prenant

des ordonnées proportionnelles au nombre de kilo-

Hég»isphère océanique d'après Reclus (voir page 102).

[mètres de terre que Ton trouve sous chaque latitude, la courbe de Reclus sera modifiée. On verra que si la masse des continents boréaux l'emporte sur celle des continents austraux, ceux-ci sont beaucoup plus rapprochés de réquateur. Si l'on prend le centre de

«jravité des deux figures que Ton obtient ainsi, on constate qu'il s'écarte beaucoup plus de Taxe dans rhémisphère austral que dans le boréal, de sorte que les deux moments de rotation sont à très peu près égaux.

Hémisphère continental d'après Reclus (voir page 103).

Autant que Ton en peut juger sans tenir compte de la répartition des altitudes des continents et des profondeurs dans le bassin des mers, ces deux produits ne doivent pas différer beaucoup l'un de l'autre, de sorte que somme toute une certaine stabilité doit être assurée.

L'examen des deux bandes que nous avons mises en parallèle et dont chacune représente une zone torride suffira pour montrer que la répartition de la masse des terres a été balancée d'une façon satisfaisante dans les deux régions les plus importantes au point de vue dynamique. En effet ce sont les seules où le rayon de la giration, qui est toujours celui de chaque parallèle, ait une valeur comparable à celle du rayon de la terre.

Toutefois, la géologie enseigne que cet équilibre, qui paraît complété par la répartition des masses intérieures à des profondeurs inaccessibles, ne peut être considéré comme étant réellement permanent, stable, définitif. En effet, mille causes naturelles ont pour résultat de le faire varier. Les montagnes ne tardent-elles pas à se désagréger et à glisser dans les plaines qu'elles couvrent de débris arénacés? En apportant à la mer le tribut de leurs eaux, les fleuves n'amènent-ils pas des poussières boueuses qui finissent par exhausser les bas-fonds?

La surface terrestre finirait donc par s'affaisser et s'aplatir à la suite des siècles s'il n'y avait point d'éruptions volcaniques venant soulever, soit de nouvelles montagnes, soit des massifs considérables, et repousser les mers loin de leurs rivages actuels.

Si l'on admet que les mouvements célestes sont produits par une impulsion primitive, engendrés par une force motrice dont la terre a reçu sa part comme un boulet s'imprègne de la force vive créée par le ressort de la poudre, on arrive inévitablement à des conséquences dont il est impossible de ne point se

préoccuper. Aucun déplacement de masses notables ne peut avoir lieu à la surface ou dans l'intérieur de la terre sans altérer la durée de la rotation diurne, c'est-à-dire sans diminuer ou augmenter dafts une proportion quelconque le temps que la terre met à faire un tour entier autour de son axe. Laplace luimême a fait remarquer, dans la Mécanique celesiCy que la valeur de la durée comprise entre deux levers de soleil augmentera si des laves sont vomies en abondance suffisante par le Vésuve ou par l'Etna.

Ces phénomènes se suivent au contraire de plus près si de vastes étendues de terrain s'effondrent et sont englouties par les flots.

Toutefois , cet astronome se rendait bien

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