MM. DE BOUGAINVILLE ET DE KERGUELEN
vaisseau. Cette double faveur excita des réclamations, que la crainte de la Bastille ne put étouffer. On répandit de toutes parts le bruit, malheureusement fondé, qu'il n'avait annexé aux domaines du roi qu'un amas confus de neiges et de rochers, que c'était une région qu'il était tout à fait impossible de coloniser, et que la
Voici l'Édea que M. de Kcrguelen réservait aux colons français.
prétendue découverte n'était qu'une déplorable mystification.
La polémique prit des proportions telles, qu'on se décida à avoir le mot de l'énigme. On organisa une autre expédition composée des vaisseaux le Rolland et de la frégate VOiseau, mais, par une de ces inconséquences dont notre histoire coloniale abonde, le commandement fut confié à M. Kerguelen, c'est-à-dire à
Toflicier même que Ton accusait d'avoir sciemment altéré la vérité. La traversée fut heureuse, et après avoir touché à Tilc de France, les deux navires arrivèrent bientôt en vue de Tile qu'il s'agissait d'explorer avec un soin minutieux. Mais on peut penser que M. de Kerguelen ne voulait pas s'acquitter d'une façon sérieuse d'une mission qu'il n'avait acceptée que pour la faire avorter. Il ne voulut accorder à personne l'autorisation de descendre sur cette terre dont il lui fallait à tout prix cacher l'aridité. Il défendit même d'en faire le tour, de crainte qu'on ne démontrât qu'il en avait exagéré les proportions. La reconnaissance se borna à quelques points des côtes, et fut sommaire, absurde, illusoire. L'expédition ne dura pas longtemps, car elle partit au mois de mai 1774, et elle rallia Brest au mois de septembre de la même année. Si on compte le temps depuis le départ de l'île de France jusqu'au retour dans la colonie, elle n'îivait occupé que soixante jours. Quand on était appuyé à Versailles, il n'était jamais nécessaire de prendre beaucoup de précautions quand régnait la Dubarry. Malheureusement pour Kerguelen, Louis XV était mort dans l'intervalle, et le trône était occupé par un prince qui n'avait d'autre passion que celle du bien et de la vérité. A peine Kerguelen était-il débarqué, qu'un de ses officiers lançait contre lui un mémoire où il formulait les accusations les plus graves. On lui reprochait, non seulement de n'avoir pas voulu explorer sérieusement l'île suspecte, mais encore d'avoir méchamment abandonné dans ces parages déserts l'équipage d'un canot, coupable d'avoir été à
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terre malgré ses ordres. On disait qu'il n'avait pas reculé devant le plus làcîhe des crimes, pour anéantir la preuve de sa fourberie. On ajoutait que sans une circonstance providentielle, qui avait rendu cet acte de barbarie inutile, ses victimes mourraient de misère et de faim, ignoblement, lâchement sacrifiés à sa mauvaise foi.
Kerguelen fut arrêté et traduit devant un conseil de guerre. En présence de ses juges l'accusé argua de l'état de la mer et des défauts de son armement, qui l'avaient obligé à interrompre la campagne avant d'avoir terminé son exploration. Ces raisons n'étaient pas sérieuses, et ne pouvaient être acceptées. On le condamna à la perte de son grade et à la détention perpétuelle dans le château de Saumur.
Cependant Louis XVI, qui était fort porté à la clémence lui pardonna, et après quelques mois de prison, il lui rendit et son grade et la liberté.
Lorsque survint la Révolution, Kerguelen fut du petit nombre d'officiers de marine qui restèrent fidèles à la nation. Il se distingua pendant la guerre contre l'Angleterre, et mourut pendant une croisière sur mer et l'épée à la main.
On peut dire qu'il racheta noblement à la fin de sa carrière les fautes que l'ambition et le désir de plaire à la cour lui avaient fait commettre vingt ans plus tôt.
Après un essai aussi funeste la France resta bien des années sans envoyer des explorateurs dans les hautes régions australes. Sous la République, l'Empire et la Restauration, les expéditions qui se rendirent dans l'autre hémisphère n'avaient pour ainsi dire
d'autre but que de retrouver les traces de Lapérouse, de déchiffrer la triste énigme posée par la catastrophe d'un navigateur à qui ses talents, son caractère et le soin mis à l'équipement de ses vaisseaux devaient réserver un sort plus heureux.
Une des nombreuses expéditions équipées dans cette intention fut celle du capitaine Baudin, envoyé dans les régions antarctiques par le gouvernement du Directoire, avec les corvettes le Géographe et le Naturaliste.
Les deux bâtiments se trouvaient en 1802 à Tilc King, dans le détroit de Bass, qui sépare la Tasmanic de la Nouvelle-Hollande. Le gouverneur de la Nouvelle- Galles du Sud était dans un état très précaire et avait à lutter contre une insurrection irlandaise en même temps que contre l'insubordination des convicts. Cependant, le bruit s'étant répandu que les Français voulaient profiter de la paix d'Amiens pour fonder un établissement austral, le gouverneur expédia un officier avec un cutter pour intimer au commandant français l'ordre de ne débarquer aucun détachement dans ces parages, attendu que Sa Majesté le roi George avait pris possession de toute la Nouvelle-Hollande et des îles adjacentes.
L'envoyé australien eut l'idée singulière de descendre dans l'île inhabitée, d'y planter le pavillon britannique devant les équipages français, et d'accompagner cette cérémonie de salves d'artillerie, de hurras et de toutes les démonstrations en usage en pareille circonstance.
Un peu avant le gouvernement avait donné une preuve