‹ Le pole sudChapitre 30 sur 59 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

On ne rencontre que trop de gens qui ne Yoienl dans Tamour-propre national, cette forme commune du patriotisme, que la cause des guerres sanglantes qui désolent Thumanité. Mais on aurait grandement tort de croire que ce sentiment n'est susceptible que de produire des désastres, des haines éternelles, honte de la civilisation. En effet, quand il n*est point poussé à l'extrême et cultivé pendant près d'un siècle comme une religion renforcée par Fhypocrisie. il développe une heureuse émulation, utile au progrès général.

Lors du passage de Vénus qui se produisit en 1759 au milieu de la guerre acharnée qui ensanglantait tous les océans alors connus, T Académie des sciences de Paris avait décidé d'envoyer, dans les régions lointaines, des savants dans le seul but d'observer ce phénomène, et d'en tirer la mesure de la distance de la Terre au Soleil, c'est-à-dire des dimensions de notre système planétaire.

Lorsque la paix fut rétablie, la Société royale de

Londres eut honte de voir que des Français s'étaient seuls préoccupés de pratiquer une méthode imaginée par un Anglais, Tilhistre Halley, le Mécène et l'ami dii grand Newton, Thomrae intrépide, généreux et sagace dont nous avons déjà eu occasion de parler. Cette académie décida qu'elle ferait observer le passage de 1765 dans les mers du sud, où les observations étaient particulièrement intéressantes pour le résultat des calculs projetés. Cette résolution mémorable fut la cause déterminante du voyage du premier navigateur qui s'éleva de propos délibéré vers le sud, afin d'aller jusqu'au pôle, et qui ne s'arrêta que devant les obstacles dont la nature semble avoir pris plaisir à entourer ce genre d'expéditions.

Sorti des rangs du peuple, Cook s'était distingué par sa vaillance dans la guerre maritime contre la France, et avait de plus donné des preuves saillantes d'aptitude pour les recherches astronomiques. En effet, il avait observé avec beaucoup de succès une éclipse de soleil. Cependant il n'était pas à proprement parler chargé des observations relatives au passage de Vénus. On lui donna un état-major de savants dont la plupart sont encore célèbres de notre temps; il avait à son bord Solander, Forster et Bankes, qui fut pendant de longues années le président de la Société royale de Londres, et imprima aux travaux de cette société célèbre une activité qu'elle n'a peutêtre jamais retrouvée depuis.

La campagne ayant été très heureuse à tous les points de vue, l'amirauté résolut d'envoyer une seconde fois cet habile navigateur dans les mers d'oii il venait, mais

avec Tordre de fouiller les hautes latitudes, afin de voir s'il rencontrerait quelque part le grand continent austral dont Texistence excitait à un tel point sa curiosité. Cook quitta le port de Plymouth le 13 juillet 1772; il montait la Résolution, et Y Aventure, commandée par le capitaine Fumeaux, lui servait de conserve.

Il se dirigea vers le cap de Bonne-Espérance avec rintention de commencer par explorer les hautes latitudes de la mer des Indes. Aussitôt après avoir touché au Cap, il se Ifnit en route pour le pôle, mais il ne tarda pas à avoir la preuve de la grandeur des difficultés qu'il aurait à vaincre pour s'acquitter de sa mission, et de la manière dont les îles de glace du sud bravent les feux de Téquateur. En effet, dès le 6 décembre 1772 il arriva en contact avec les premières banquises flottantes. Il n'était encore parvenu qu'au 51* parallèle, ce qui correspond à la latitude de Hambourg dans notre hémisphère. Cook ne manque pas, dans le récit qu'il nous a laissé de son expédition, de mentionner la surprise qu'il éprouva de cette rencontre imprévue. Bientôt les glaçons devinrent plus nombreux et plus gros, par conséquent plus redoutables ; mais, sans se laisser intimider par les dangers auxquels un pareil voisinage pouvait donner lieu, Cook résolut de commencer par en tirer parti.

Comme on savait que la navigation serait longue et les ravitaillements pénibles, l'amirauté avait cherché à perfectionner toutes les parties de l'armement. L'attention s'était principalement portée sur les moyens d'assurer aux marins leur provision d'eau. On avait embarqué à bord un appareil distillatoire imaginé récera-

ment, et bien inférieur à ceux dont on fait usage de nos jours. Sa manœuvre n'était pas très commode, et le liquide qu'il donnait ne parait pas avoir été toujours du goût des matelots. L'on ménageait tellement l'eau douce que le capitaine lui-même se lavait avec l'eau salée. Ce fut véritablement un jour de fête à bord de la Résolution et de ï Aventure, lorsque Cook donna ordre de lancer les canots à la mer, pour prendre à bord des îles de glace l'eau nécessaire pour la provision des vaisseaux. Des rayons de soleil égayant cette scène, on voyait les pics aigus se fondre et donner mille preuves de leur bonne volonté. Du haut de ces roches ambulantes tombaient mille petits fdets, que les marins auraient pu recueillir dans des tonnes, s'il n'avait été plus expédilif d'embarquer des blocs entiers. Peu de temps après la Résolution éprouva un accident qui excita la plus vive émotion. Elle avait été surprise par une tempête, à un moment où l'océan était surchargé d'une multitude de glaces dont le contact aurait pu devenir dangereux. Les vagues étaient déchaînées, furibondes, elles auraient excité de vives appréhensions, même dans les cas où elles auraient été débarrassées des lourdes épaves glacées qu'elles agitaient. A ce moment terrible les caliers annoncèrent qu'une voie d'eau venait de se déclarer. Vite tout le monde se jette aux pompes, officiers et matelots travaillent avec ardeur, mais l'eau gagne toujours; au moment où l'on allait abandonner une tâche inutile et faire signe à V Aventure d'envoyer ses canots pour recueillir l'équipage, on s'aperçoit qu'on avait oublié de fermer un sabord, par lequel l'eau entrait avec une

force irrésistible. Celte erreur ne montre-t-elle pas bien jusqu'à quel point les matelots les plus expérimentés peuvent être déconcertés, quand ils se trouvent dans une situation qui les déconcerte?

Bientôt après Cook vit apparaître des blocs presque horizontaux qui flottaient à peu près complètement hors de Teau. Mais il devenait prudent de ne pas

La glace qui supportait ces blocs pouvait bondir à fleur d*cau.

approcher de ces blocs géants, car la glace sous-marine qui les supportait pouvait à chaque instant bondir avec une cifroyable impétuosité.

Cook, dont le but principal était, non pas de forcer les glaces polaires, mais de reconnaître si le continent austral était relégué dans les hautes régions inaccessibles, s'arrêta lorsqu'il vit que les choses

prenaient un aspect formidable. Bien lui en prit, car la tempête recommença si épouvantable qu'il fut séparé de sa conserve, et il ne la revit plus une seule fois pendant tout le reste de Texpédition.

Le capitaine Furneaux se laissa surprendre par les sauvages, qui lui tuèrent une partie de son équipage, et c'est avec la plus grande peine qu'il rejoignit l'Angleterre, où son commandant l'avait àéjà précédé, après avoir accompli les hauts faits maritimes qu*il reste à raconter. Cook fut plus heureux, quoiqu'il eût choisi pour son hivernage la baie des Iles, précisément au milieu des Nouveaux-Zélandais les plus sérieusement anthropophages, dans le district habite par des tribus essentiellement carnassières qui trouvaient que, quoique revenant du pôle, les Anglais étaient encore assez gras pour faire les frais d'un excellent festin.

Dans sa première campagne il avait eu l'occasion d'observer une aurore australe, et par conséquent de contrôler le récit de Frézier. Depuis cette épocjue, on iidmit en principe qu'entre les manifestations lumineuses des deux pôles de la Terre il y a une différence essentielle. Plus tard on reconnut qu'elle correspond fort exactement à celles que l'on constate enti'c les décharges électriques traversant l'air raréfié, lorsqu'on les fait éclater dans le voisinage de chacun des pôles d'un même aimant.

L'année suivante Cook se lança de nouveau vers le sud, en prenant par la route du cap Ilorn. Il constata que le grand continent austral ne se trouvait pas non plus dans les hautes latitudes accessibles, en attaquant le inonde antarctique par l'occident. Cette fois il s'éleva

beaucoup plus que l'autre et s'approcha plus près des limites du cercle polaire.

Rencontrant une formidable barricade d'eau [glacée dont la hauteur dépassait celle des mâts, il s'acharna à la côtoyer.

Rencontrant une formidable barrière d'eau glacée dont la hauteur dépassait celle de ses mâts, Cook s'acharna à la côtoyer pendant longtemps, espérant qu'il trouverait un golfe, une fissure par laquelle il pourrait pénétrer.

Ce projet, qu'il suflit d'énoncer pour faire son éloge,

faillit lui coûter la vie, et il fut atteint d'une terrible fièvre bilieuse, qui le mit longtemps en danger. Il n'en continua pas moins de suivre d'aussi près que possible cette masse gelée . qui occupait, un peu en avant du cercle antarctique, une étendue telle, qu'il semblait qu'un bloc impénétrable recouvrât toute cette région.

En quittant la Terre de Feu, Cook avait découvert une côte aride et glacée ayant 100 kilomètres dans sa grande longueur et accompagnée de quelques îlots, qu'il nomma la Géorgie australe. Il en prit possession pour le monarque qui régnait alors à Londres, mais sans espoir que cette annexion aux domaines de Sa Majesté Britannique valut la poudre des salves de mousqueterie dont cette cérémonie fut accompagnée. Les commentaires du récit de cet événement prouvent que l'illustre navigateur ne se faisait lui-même aucune illusion à cet égard.

{( Avant d'aborder a la Nouvelle-Géorgie, nous n'étions point éloignés d'adopter l'opinion que ces terres devaient être habitées, puisque les roches sauvages de la Terre de Feu le sont. Mais le cHmat de la Terre de Feu est doux en eomparaison de celui de la Nouvelle-Géorgie, car le thermomètre est plus bas d'au moins 6 degrés centigrades. L'extrémîto sud de TAmérique a d'ailleurs l'avantage de produire assez d'arbrisseaux pour fournir aux besoins des naturels, mais comme il n'y a à la Nouvelle-Géorgie ni bois ni combustible, je crois qu'il serait impossible à une race d'hommes de s'y perpétuer, lors même qu'à la place de la stupidité des Fuégiens, elle aurait toute l'industrie des Européens. »

Une des circonstances qui décidèrent Cook à retour-

ner vers le nord fut, il faut bien le reconnaître, l'épuisesement des soixante tonneaux de choucroute qu'il avait emportes d'Angleterre. Parmi les observations singulières de celte première campagne, il en est une qui ne peut être oubliée. Un de ses officiers vint tout épouvanté l'avertir que la mer jusqu'alors limpide était devenue tout à coup blanchâtre. Un tel changement devait exciter de vives appréhensions. Car il semblait qu'il prouvât que l'on naviguait, non pas sur un volcan, comme le dit M. Prudhomme, mais sur un fond de glace, ce*iqui offre des dangers beaucoup plus sérieux. En effet, la banquise au-dessus de laquelle on passe est submergée parce qu'elle est retenue par le poids de quelque montagne qui la submerge de force, de sorte qu'elle peut se trouver tout à coup libérée. Si un pareil évément se produit, elle s'échappe avec impétuosité et le navire tout à coup soulevé est instantanément perché sur le haut d'une falaise improvisée.

Mais il n'y avait cette fois rien à craindre ; le trouble de l'eau était produit par le passage d'un banc de poissons qui obscurcissait la transparence des ondes polaires, comme un vol de sauterelles éclipse pendant quelques instants le soleil du Sahara! De même que les glaces du nord, celles du sud ne suppriment pas la vie, qui ruisselle sous une sorte de couvercle, et des multitudes d'êtres innommés peuplent les profondeurs mystérieuses de l'océan prisonnier.

Le 11 mars 1774 Cook découvrît l'île de Pâques, la seule terre aperçue pendant une navigation de trois mois ! Avant de débarquer les navigateurs avaient reconnu que cette île désolléo, stérile, était habitée

par des êtres humains. En effet, les lunettes des Anglais permettaient de s'assurer qu'elle servait de demeure à des gens qui avaient eu la singulière idée de décorer leurs côtes à l'aide d'une série de statues

Certaines personnes ont voulu voir, dans ces caricatures, les restes d*une civilisation antique.

gigantesques. Quoique ces singulières et naïves sculptures soient excessivement éloignées d'avoir été construites suivant les règles de l'art, certaines personnes ont voulu y voir les restes d'une civilisation antique détruite non pas par l'invasion des Barbares, mais par

les tremblements de terre, les incursions des flots, et la submersion totale d'un continent sur lequel de puissants empires .avaient prospéré.

Ce qu'il y a d'incontestable, c'est que ces informes produits d'une sculpture rudimentaire ne peuvent avoir été l'œuvre de la misérable peuplade qui occupe des terres.dont les dimensions sont excessivement restreintes, et qui paraît surtout profondément incapable de toute sérieuse combinaison d'idées.

Nous n'entrerons pas dans le détail des manœuvres que Cook fut obligé de faire dans les mers où il découvrit ensuite l'ensemble de roches et de glaces auxquelles il donna le nom de Terre de Sandwich, mais nous croyons utile de reproduire l'espèce d'interdiction qu'il prononça contre les navigateurs de l'avenir, osant dépasser les latitudes qu'il avait atteintes dans cette première pointe vers le sud.

« Le danger que l'on court à reconnaître une côte, dans ces mers inconnues et glacées, est si grand que j'ose dire que personne ne se hasardera à s'avancer plus loin que moi, et que les terres qui sont au sud de mon Ultima Thule ne seront jamais abordées. Il faut affronter les brumes épaisses, les ondées de neiges, les froids aigus, et tout ce qui peut rendre la navigation dangereuse. L'aspect des cotes, plus horribles qu'on ne saurait l'imaginer, aurait encore ses périls. Le pays est condamné par la nature à ne jamais sentir la chaleur du soleil, mais k rester enseveli sous des glaces éternelles. Les ports qui peuvent s'y trouver sont remplis de neiges glacées d'une grande profondeur. Mais si quelqu'un était assez dégagé pour admettre un vaisseau, ce vaisseau courrait risque d'y rester attaché pour toujours. »

Certainement il n'est pas possible de se figurer une

grande expédition plus glorieuse, plus admirablement utile à la science que le second voyage de Cook. Que de générations ont lu avidement son récit, que de générations le liront encore ! Cependant nous sommes obligés de reconnaître qu'il eut une influence néfaste sur le progris des explorations polaires dans le monde austral. Une multitude de prétendus sages, qui n'auraient point fait attention aux conclusions de l'intrépide navigateur, s'il avait engagé les nations civilisées à s'unir pour forcer les barrières du Sud, se laissèrent séduire par des conclusions, dans lesquelles on ne voit que trop éclater la preuve de la faiblesse humaine ; le désir malheureux d'avoir effectué tout ce qui est possible, l'espoir qui dépare le récit du voyage d'Agricola lorsqu'en atteignant les Orcades ce sage croit être arrivé aux extrémités du monde. Pardonnons de grand cœur cet orgueil aux hommes illustres qui ont reculé les bornes de notre science, mais ne nous laissons point entraîner à accepter, comme étant l'expression de la vérité, des oracles moins sûrs, l'on en conviendra, que ceux de Calchas.

Toutefois on peut donoer à l'erreur de Cook le bénéfice de circonstances bien largement atténuantes : en effet son génie puissant ne pouvait deviner le secours de la vapeur, il lui était impossible de prévoir que les régions où il avait failli trouver une mort cruelle et glorieuse seraient bientôt peuplées par un essaim de colons anglais, transplantant les arts et la langue de la mère patrie sans plus de peine qu'il avait apporté des porcs ou des volailles dans les îles de la mer du Sud. abîme des contradictions humaines, la limite

que ce grand homme voulait imposer à ses successeurs eût été reculée à une latitude bien supérieure peut-être, si, non pas le courage, mais la choucroute ne lui avait fait défaut!

Mais si le second voyagé se termine par des avis qu'il ne convient point d'accepter, le troisième nous offre un exemple impérissable que les catastrophes des Sandwich ont scellé et que le sang d'un martyr de la science devrait à jamais empêcher d'oublier.

Avant de tomber sous le couteau de pierre de ces anthropophages, l'illustre explorateur du pôle nord avait terminé une expédition dans les régions polaires arctiques. C'était un noble exemple d'universalité de compréhension qu'il donnait à ses successeurs, sur lequel nous croyons qu'il est essentiel d'insister pour répondre aux prétendus philanthropes, qui, ne pouvant empêcher les explorations du nord, voudraient au moins faire déclarer que celles du sud sont superQues et peu dignes d'attirer la sollicitude des amis des sciences. Aux sophistes qui seraient teniés de citer l'opinion des lords de fe trésorerie de la reine Victoria, nous opposerions la mort à jamais glorieuse d'un des plus illustres navigateurs dont la Grande-Bretagne puisse s'enorgueillir.

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