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CHAPITRE XVI

II était difficile, malgré les conclusions défavorables du capitaine Cook, que Tinfluence des explorations exécutées par de simples baleiniers ne produisît pas quelque effet sur les différentes nations civilisées qui marchaient à la tête du progrès. C'est la France qui fut la première à se passionner pour des questions dont nous ne paraissons aujourd'hui que très médiocrement préoccupés.

La première expédition de circumnavigation entreprise par le gouvernement de la Restauration fut celle de VUraniey qui partit en 1817 de Toulon sous le commandement de M. de Freycinet. Le second de cet habile navigateur était le futur amiral Duperré. VUranie avait à son bord une commission de savants, et M. Jacques Arago était attaché à l'expédition en qualité de dessinateur. L'expédition recueillit un nombre immense de documents de toute nature, mais dans son retour en France elle fut assaillie par une violente tempête sur les îles Malouines, où elle fît naufrage. La corvette fut perdue, et M. de Freycinet

LES PRÉPARATIFS DES EXPÉDITIONS OFFiaELLES 177

ramena son monde en France à bord d'un troismats américain acheté à cet effet. Peu s'en fallut que nos marins ne périssent de froid et de misère sur une terre où Bougainville avait établi la colonie prospère dont nous avons rapporté la triste fin !

L'homme qui, malgré une opposition dont ce sinistre maritime fut la première cause, entraîna le gouvernement français dans des expéditions encore plus dignes d'intérêt, porte un nom resté populaire de nos jours. Il s'appelait Dumont d'Urville; ses nombreux écrits ainsi que ses intéressantes aventures et sa mort tragique en ont fait un de ces héros légendaires que le peuple n'oublie pas facilement. La reconnaissance de ses contemporains lui a donné à côté des Bougainville et des La Pérouse une place dont l'avenir ne le dépouillera certainement pas.

Il est né en Normandie, d'une famille de cultivateurs aisés, qui n'avaient point adopté le parti des révolutionnaires et, par conséquent, faillirent être entraînés dans la perte de la monarchie. Le père de Dumont d'Urville fut emprisonné dans les jours les plus sombres de la Terreur. Pour l'arracher à Téchafaud, il fallut que sa femme vînt le défendre. Heureusement à cette époque tragique, dominait un sentiment bien français, l'admiration de l'héroïsme. Il était rare que l'on n'eût point à se féliciter d'avoir montré du courage; Madame Dumont d'Urville sauva facilement la tête de son époux. Dès que son fils fut en âge de concourir pour l'École polytechnique, il s'y présenta ; mais ayant échoué dans un concours entouré de grands hasards, il résolut d'entrer dans ta

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nitirine. Actif , instruit, intelligent, il arriva bientôt au grade d'enseigne, et prit part à l'expédition de la Chevrette chargée d'explorer l'Archipel et la Morée. L'éducation littéraire du jeune officier qui avait été élevé par un brave curé de campagne, était plus soignée que généralement, hélas, ne l'est celle des jeunes gens se destinant aux écoles du gouvernement. Dans sa croisière, il eut le bonheur inouï d'arriver dans la petite ville de Milo, au moment où un paysan grec, piochant son champ, venait de découvrir Tadmirablc statue de Vénus qui fait le plus bel ornement du musée du Louvre. Cette trouvaille le mit hors de paii-, et lui valut la croix de la Légion d'honneur, ainsi que de l'avancement. Il profita de la faveur dont il était l'objet pour demander l'honneur de faire partie d'un voyage de circumnavigation que devait exécuter l'ancien lieutenant ^e M. de Freycinet. On lui accorda le commandement en second d'un des deux navires qui furent mis sous la direction suprême du capitaine Duperré. La campagne fut brillante, heureuse, et les résultats recueillis, furent reçus avec enthousiasme par le monde savant.

Dumont d'Urville avait ce diable au corps qui fait les grands navigateurs. Mais comme ce guerrier musulman à la recherche de nouvelles conquêtes, il n'était pas d'humeur à s'arrêter devant un océan même glacé.

A peine de retour d'une campagne de plus de deux années, il dlBmanda au gouvernement d'être envoyé dans les mêmes régions, à la tête d'une troisième expédition, organisée de la même manière que la seconde. Il obtint en outre que le commandement de

la Coquille^ à bord de laquelle il avait commencé ses explorations de rtiémisphère sud, lui serait confié.

En faisant les frais de cette nouvelle campagne, le gouvernement de la Restauration avait surtout pour objectif, d'être fixé d'une façon sérieuse sur le sort de La Pérouse et de ses infortunés compagnons. Afin de bien constater que c'était dans cette espérance qu'il mettait à la voile, Dumont d'Urville changea le nom de son navire chéri, et la Coquille devint Y Astrolabe. C'est sous le nom, que portait le navire de l'infortuné La Pérouse, que la sémillante corvette s'est immortalisée une première fois.

Dumont d'Urville fut devancé par le capitaine anglais Dillon, qui eut la chance d'aborder le premier à Vanikoro, et de trouver sur le lieu du crime des preuves irrécusables du massacre des malheureux Français, dont les traces avaient été tant de fois cherchées.

Cependant le capitaine Dillon n'avait fait en quelque sorte qu'effleurer le sinistre mystère. Dumont d'Urville eut la consolation de recueillir les reliques si intéressantes qui sont exposées au musée de la marine et qu'aucun visiteur ne peut certainement contempler sans émotion. Il parvint, après quarante ans, à retracer à peu près les détails d'une tragédie qui arracha des larmes, même après les scènes dramatiques et sanglantes, dont le souvenir terrible n'était point encore effacé.

Dumont d'Urville espérait que l'Académie des sciences le réclamerait comme un de ses membres; il

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se présenta et ne fut point nommé. D'autre part le ministère ne paraissait n'apprécier que très médiocrement ses services. Il en conçut une irritation profonde dont on peut juger par la conclusion de son récit de l'expédition de V Astrolabe.

« Dès ce moment on ne me revit plus, ni chez aucun ministre, ni à aucune séance de l'Académie. Je sentis que je n'avais plus d'espoir que dans le public et la postérité. Renfermé dans mon cabinet et dans le commerce d'un petit nombre d'amis, qui partageaient mes principes, je voyais avec douleur l'orage qui grondait sur notre belle patrie, et les épouvantables désastres qui devaient en être la conséquense inévitable. »

La nécessité de travailler à la rédaction de son voyage et d'en préparer la publication ne donnait qu'un élément insuffisant à son activité. Il était dans cette disposition d'esprit lorsque la publication du voyage de Weddel vint lui montrer qu'il existait un moyen certain de s'immortaliser en allant au Pôle Sud. Mais ses propositions furent reçues avec autant de froideur que sa candidature. Dans les temps agités où Ton vivait, la guerre était partout, dans la politique, dans la littérature et dans les sciences. Les ministres, qui s'occupaient de la rédaction des fameuses ordonnances, n'avaient point le temps de songer à augmenter la gloire de la France.

Sur ces entrefaites éclata la protestation des journalistes et des députés qui appelaient le peuple à la défense des libertés publiques. Dumont d'Drville fut un des citoyens qui répondirent à la proclamation

des tribuns; il descendit dans la rue, avec son cpée» son uniforme, et se mit à la tête de brayes qui élevaient les barricades.

Aussitôt que les inwir g és, maîtres de l'hàtel de ville, eurent constitué un gouvernement provisoire, Dumont d'Urville vint se mettre patriotiquement à la disposition des citoyens, qui avaient accepté la tâche diflicile de sauver à la fois l'ordre et la liberté, dans des conditions aussi périlleuses. Pour le récompenser, on lui donna la mission de commander la frégate qui conduisit en Angleterre le monarque détrôné.

L'insurgé de la veille poussa jusqu'à l'extrême la courtoisie du lendemain. Afin de ne pas montrer la cocarde nationale, il resta vêtu d'habits bourgeois, et pour laisser à la famille royale tous ses appartements, il passa sur le pont les quarante-huit heures que dura la traversée de Cherbourg à Plymouth.

Après cette expédition beaucoup plus pénible que dangereuse, il se remit à la rédaction de ses voyages. Dès que Tordre fut rétabli, il demanda au gouvernement, comme prix de ses services, l'honneur de courir de nouveaux périls, et d'être envoyé à la conquête du Pôle Sud.

Cette proposition fut, il faut bien le rappeler, très mal accueillie par la presse. Lui-même Arago, qui disposait alors d'une sorte de puissance dictatoriale sur l'opinion des corps savants, se déclara contre les projets de Dumont d'Urville, et prononça à la Chambre des députés un grand discours qui fut le principal événement de la séance du 6 juin 1837.

La campagne de VVranie, qui avait valu à la litté-

rature française un des récits de voyage les plus gais, les plus animés, les plus français, qui aient paru, n'était pas sans a\oir exercéune influence funeste sur Tesprit du grand aslronome. Il n'osait prendre la responsabilité d'une traversée par des latitudes supérieures à celles du cap Horn.

Que deviendraient aujourd'hui les principales objections de l'illustre secrétaire perpétuel de l'académie des sciences? En effet le voyage d'Europe en Australie, qui lui paraissait une préface redoutable aux dangers du pôle austral, ne demande pas toujours cinq semaines; les sinistres y sont moins fréquents que ceux d'une traversée de l'Atlantique ne l'étaient à cette époque si voisine chronologiquement, si lointaine à cause de la multitude des progrès accumulés. Ce trafic est si avantageux qu'il occupe quatre compagnies anglaises, une compagnie française et une compagnie allemande ; ces lignes rivales exécutent régulièrement cent quatre-vingt-douze voyages par an, prenant les unes par le cap Ilom, et les autres par le cap de Bonne-Espérance, aboutissant, les unes au nord du continent australien et les autres au sud, se dirigeant quelquefois sur la Nouvelle-Zélande. Elles organisent des trains de plaisir de Londres à Melbourne avec des billets de retour valables pour une durée de six mois, se faisant concurrence par la vitesse, par le bon marché, quelques-unes transportant les voyageurs pour moins de 400 francs par tête, enfin annonçant leur arrivée à destination à jour fixe. La route est si bien connue que les prospectus enregistrent la saison des moussons, de sorte que les passagers savent quels sont

les époques, où les vents réguliers prêtent leur concours à la vapeur, pour rendre les voyages moins dangereux et plus rapides.

Se laissant entraîner par son imagination, Arago déclarait que des voyages au Pôle Sud ne permettraient de constater que des résultats purement négatifs, que malgré leur dévouement, leur courage, leur habileté, les explorateurs ne reviendraient avec aucune découverte géographique utilisable, aucun fait physique nouveau. Il ajoutait même que suivant toute probabilité ils ne reviendraient pas avec leurs navires. Leurs coi^vettes périraient en route, et après avoir fait les frais de leur départ, il faudrait dépenser Targent d'une seconde expédition afin de rapatrier piteusement les débris des équipages.

Ces critiques eurent un retentissement immense; l'opposition s'en empara, et elles furent répercutées par la presse, qui dans cette occasion montra qu'elle n'est pas plus infaillible, que ceux qu'elle attaque avec tant d'amertume.

Malgré les reproches que l'on prodigue au régime parlementaire, il est nombre de circonstances dans lesquelles une grande assemblée, composée de gens ordinaires, peut montrer plus d'esprit qu'un savant célèbre, même dans les choses du ressort de sa spécialité.

La Chambre ne s'arrêta pas à des objections dont, malgré la réputation méritée de l'astronome illustre qui en prenait la responsabilité, il n'était que trop aisé de reconnaître le peu de valeur.

La polémique entre Arago et Dumont d'Urville

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s^enyenima, et prit un degré d'aigreur malheureusement trop commun. Que de fois les passions humaines ne viennent-elles point empoisonner des débats, dans lesquels les intérêts de la vérité devraient seuls être mis en jeu ! Dumont d'Urville, qui avait la plume facile, répondit avec vigueur à un adversaire qu'il accusait de lui avoir fermé les portes de l'Institut en 1830. Il ajouta même que le roi avait formé le plan de l'expédition et qu'il voulait jouer dans cette occasion le même rôle que l'infortuné Louis XVI vis-àvis du non moins infortuné Lapérousc.

On permet aisément aux poètes de faire intervenir les dieux dans les combats que se livrent les hommes sur la terre, mais on n'a pas généralement la même indulgence pour les faiseurs de projets d'exploration, qui dans un pays constitutionnel mettent en avant l'opinion des monarques. Arago riposta par des sarcasmes dirigés contre le royal patron de Tentreprise et par une critique mordante des résultats obtenus lors du dernier voyage de Dumont d'Urville. Enfin l'amiral Rosamel, ministre de la marine, ayant écrit à l'Académie des sciences, pour lui demander des instructions relatives à l'expédition que les pouvoirs publics avaient ordonnée, Arago déclare qu'il ne ferait pas partie delà commission que l'Académie avait nommée après la réception de la dépêche ministérielle. Ses collègues le remplacent par M. Savary. MM. Mirbel et Blainville tracèrent, il est vrai, le programme des nouvelles investigations qui étaient de leur ressort; mais MM. Savary et Freycinet déclarèrent que comme les voyageurs . ne devaient faire qu'un séjour de peu de durée dans les

stations où ils feraientdes observations, les instructions précédemment rédigées pour des cas analogues étaient parfaitement suffisantes. Arago revint à la charge pendant la discussion publique. 11 insista sur la nécessité de ne jamais emporter dans les contrées lointaines des instruments qui n'aient point été complètement éprouvés au départ. Enfin il dressa un tableau effrayant des malheurs qui pourraient résulter des déviations anormales de l'aiguille aimantée, si Ton ne diminuait pas, par des moyens qu'il indiquait, l'influence des masses de fer déjà fort abondantes à bord des navires de guerre, avant l'invention des machines marines et surtout des cuirassés.

Mais, malgré toutes ces polémiques, l'expédition fut organisée, et quitta Toulon parfaitement pourvue de tout ce qui pouvait contribuer au succès. Dumont d'Urville n'était cependant pas sans inquiétudes; car il savait qu'en cas d'échec ses adversaires tireraient parti des critiques qu'ils lui avaient prodiguées.

On aurait pu croire que le gouvernement des Etats- Unis serait plus facile à entraîner, car la découverte du nouveau Groenland par le baleinier américain Morell avait excité partout un enthousiasme d'un excellent augure. Cependant les ennemis des expéditions étaient si puissants à Washington, qu'ils espérèrent pendant quelque temps parvenir à mettre à néant le résultat des votes arrachés très difficilement au congrès dans une session précédente. Il faut dire que les querelles des partis étaient d'une extrême violence et que l'on pouvait croire que vingt-cinq ans avant la grande rébellion le Nord et le Sud allaient en venir

déjà aux mains. Il fallut plus d'un an de luttes pour que le congrès adoptât, le 18 mai 1836, un projet de loi autorisant l'équipement d'une expédition australe, afin de faciliter le commerce et la chasse de la baleine au deLà du cap Horn. On s'était bien donné garde de faire allusion aux problèmes scientifiques, qui n'étaient pas du genre des questions dont l'on croyait alors que le gouvernement d'une République pût se préoccuper. Un nouveau délai de deux ans fut nécessaire pour que la marine notifiât au lieutenant Wilkes qu'on lui donnait le commandement d'une escadre composée du Vincennes et du Peacock accompagnés de quatre navires servant de réserve et de transport, le Relief j le Porpoise, le Seagull et le Fling-Fish. On voit que finalement les préparatifs étaient faits sur une échelle magnifique dont l'expédition française était loin d'approcher.

Né en 1805 à New-York, le lieutenant Wilkes avait quinze ans de moins que son émule le capitaine Dumont d'Urville; au lieu d'être rompu avec les navigations lointaines, le jeune officier n'avait encore fait campagne que dans la Méditerranée et sur les côtes du Pacifique. Mais il avait dans ces missions faciles et dans un rang subalterne donné des signes d'une capacité précoce qui l'avaient désigné au choix du gouvernement. 11 était facile de deviner en lui le marin intrépide qui, vingt ans plus tard, lors de la grande rébellion, devait reprendre la mer, arrêter les envoyés des esclavagistes à bord du Trent malgré les incessantes protestations de la Grande-Bretagne, et couronner sa carrière en capturant la flottille rebelle dans le James

River. C'était un homme de taille moyenne, résolu, à qui nous avons eu Toccasion de serrer la main en 1868 à l'hôpital Dubois où nous étions en traitement à la suite d'une congélation du pied droit que nous avions rapportée d'une excursion dans les glaciers des Alpes. Il avait auprès de lui sa femme, qui le soignait avec une sollicitude touchante des suites d'une blessure reçue dans sa dernière et glorieuse campagne.

Les préliminaires de l'expédition durèrent longtemps, on épilogua sur tous les détails, et, après avoir épuisé toutes les ressources de la chicane parlementaire, on finit, ce qui arrive souvent, par donner carte blanche au ministre de la marine. On avait dépensé inutilement plus de deux années en débats superflus, sinon nuisibles; il fallut improviser les préparatifs en quatre mois. Nous n'insisterons pas sur toutes ces misères administratives, analogues à celles dont nous avons tracé le tableau dans nos Affamés du Pôle Nord, lorsque nous avons décrit les embarras dont le lieu tenant Greeley a dû triompher avant de prendre la mer; car c'est toujours la même histoire, reproduite sous des formes à peine différentes.

Le ministère de la marine avait nommé, comme second du lieutenant Wilkes, le lieutenant Hudson à qui il avait réseiTé le commandement du Peacock; mais cet officier, prenant sans doute au sérieux le nom de son bâtiment qui veut dire « le Paon », se livra à un excès d'orgueil qu'on n'aurait point toléré dans un autre pays. 11 déclara que dans une expédition militaire il ne consentirait jamais à servir sous les ordres d'un officier de son rang. Il ne se décida à prendre

possession de son commandement que lorsque le ministre de la marine eut rendu un arrêté portant que l'armement des navires n'avait d'autre but que de protéger les équipages contre les insulaires de la mer du Sud. Pour que cet officier consentît à faire jouir l'expédition du bénéfice de son expérience, le ministre dut donc déclarer solennellement que l'expédition était essentiellement pacifique, qu'elle était envoyée dans ces mers lointaines et dangereuses pour déterminer la nature des obstacles qui pouvaient arrêter la navigation, et les mesures à prendre pour accroître la sécurité des baleiniers ou des navires entraînés par la tempête.

Pour mettre un terme à toutes ces difficultés et montrer en quelle estime il a^it l'expédition et son commandant, le président alla passer l'inspection du Vincennes avant qu'il ne quittât les eaux de Washington. M. Van Buren fut reçu avec tous les honneurs que l'on réserve en Europe aux têtes couronnées ; on tira une salve de coups de canon, le Vincennes fut pavoisé et tout l'équipage monté dans les huniers accueillit avec des hourras le chef de la République américaine.

Les préparatifs de l'expédition anglaise furent exemptés de tous ces indignes et énervants tiraillements. Jamais grande nation ne préluda plus dignement à une entreprise de nature à illustrer son pavillon.

C'est au huitième meeting de l'association britannique pour le progrès des sciences, tenu à Newcastle en 1838, que le monde scientifique d'Angleterre fut saisi de la question polaire antarctique. L'homme qui prit cette initiative fut le lieutenant-colonel Sabine du Royal Artillery, savant qui a consacré sa vie à l'étude

des questions magnétiques et dont le nom est inscrit en caractères ineffaçables dans la géographie du grand Nord. Il fut assisté par un comité dans le sein duquel on remarquait sir John Herschel, le célèbre astronome, et Whewell,lenon moins illustre philosophe. 11 demandait que l'exploration du Pôle Sud fut accompagnée par rétablissement d'observatoires temporaires à Toronto (Canada), à Sainte-Hélène, à Hobart-Town (Tasmanie) et au Cap de Bonne-Espérance, dans le lieu immortalisé au siècle dernier par les travaux du grand Lacaille. Prêchant d'exemple, sir John Herschel déclara qu'il irait de sa personne au cap de Bonne-Espérance présider aux observations qui seraient faites par les sergents du Royal Artillery.

C'était le voyage de Halley qu'on proposait de recommencer cent trente-huit années plus tard, mais avec des proportions dignes de la patrie de Newton, et des progrès que les sciences avaient faits depuis lors.

Grâce au libéralisme de lord Melbourne, homme dévoué aux sciences, au progrès sous toutes ses formes, les lords de la Trésorerie délièrent les cordons de la bourse et donnèrent des preuves d'une nmnificence digne de la plus grande nation maritime du monde .

Le gouvernement mit à la tête de l'expédition le capitaine James Clark Ross, né à Londres le 15 avril 1800, mais dont le nom méritait déjà de figurer dans la liste des héros du Pôle. En effet, à l'âge de dix-huit ans il avait accompagné son oncle dans sa magnifique recherche du passage du nord-ouest; il avait déjà du haut des mats surveillé les glaces, perché dans le tonneau que les marins polaires nomment le nid

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de corbeau, 11 avait servi sous Parry dans ses deux merveilleux voyages. EnOn, en 1831, il avait fiîl partie de la deuxième croisade arctique de son od^ lorsque celui-ci dut à la munificence de son ami ni» deric Booths les ressources nécessaires pour tenter Me seconde fois de franchir la grande banquise boréidjE»

L'amirauté mit à la disposition de ce vaillant offiâpr deux navires. La Terreur avait déjà été serré de pdk par les glaces; pendant Thiver de 1836 il avait. èti cerné dans la baie de Baffin, et Tété suivant, il at«t été ramené dans ces mers naufrageuses par sir Geoi^es Back qui voulut atteindre Repuise Bay; campagpe infructueuse, mais héroïque, ayant marqué sa plaèe dans les chevaleresques annales de la conquête du Pôle Nord.

Le capitaine Ross mit son pavillon sur VÉrèbe^ lourd et solide navire construit pour bombarder les places maritimes, et il confia le commandement de la Terreur à son ami Crozier, vétéran des mers arctiques dont il avait apprécié la froide intrépidité dans mille circonstances dangereuses ; chaque bâtiment portait soixantequatre personnes choisies parmi un grand nombre de volontaires se disputant Thonneur de servir une telle cause sous d'aussi vaillants commandants. Nous n'insisterons pas sur les détails des approvisionnemients qui furent luxueux, surtout pour l'époque. On employa pour la première fois des conserves de viande récemment imaginées par M. Donkin, et l'on eri^orta près de 60 tonneaux de vivres renfermés dans des boîtes en étain, chiffre prodigieux qui excita la surprise dans tous les pays civilisés.

Déjà il avait surveillé les glaces, perché dans le nid de corbeau.

A cinq jours près, on peut dire que cette période intéressante de rhistoire scientifique occupe une durée de six années glorieusement employées, quoique avec des fortunes diverses, par les trois grandes nations maritimes et scientifiques du dix-neuvième siècle. En effet la campagne internationale commença le 7 sep- / tembre 1837, le jour où Y Astrolabe et la Zélée partirent de Toulon, sous le commandement de Dumontd'Ui'ville; elle ne se termina que le 2 septembre 184/. lorsque YÉrèbe et la Terreur revinrent à Chatam, sous ^ les ordres du capitaine Ross.

Nous allons enregistrer les péripéties de cette lutte, dans laquelle il n'y a pas eu de vaincu, puisque chacune des nations engagées a fait une ample moisson de découvertes, précieuses surtout par celles dont elles sont la préface.

L'histoire do ces grands efforts est le guide le plus sûr pour le succès des explorations futures, et de Yifccomplissement du grand but scientifique que les colonies australiennes se proposent d'accomplir, afin de consacrer dans l'histoire de la géographie le jour où, sortant de l'enfance, elles ont en quel(|ue sorte endossé leur robe virile.

Si la mère patrie, obéissant à des considérations mesquines, indignes d'une grande nation, les abandonne, espérons qu'elles ne trouveront pas seulement à Berlin de l'appui, du secours et de la sympathie !

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