CHAPITRE XVII
LA PREMIÈRE TENTATIVE DE DUINONT-D'U RVILLC
Quittant l'Europe avec l'intention de procéder à la vérification des découvertes exécutées au sud de TAmérique par Smith» Weddel et Biscoe, Dumontd'Urville ne pouvait débuter d'une façon plus avantageuse que par le cap Horn. Les mille détails d'une expédition maritime à la voile, offrent un intérêt aflecdotique qui intéressera de plus en plus les lecteurs, à mesure que les voyages au long-cours, sans la vapeur, deviendront plus rares, mais on ne peut s'en occuper que dans des ouvrages spéciaux.
Nous ne résumerons donc la campagne qu'à partir du 18 janvier 1838, jour où Dumont-d'Urville arrivait pour la première fois en contact avec l'ennemi qui cherchait à l'écarter du pôle. Les glaces qu'il rencontra flottaient par 62 degrés de latitude. Sous une échelle véritablement majestueuse, même terrible, elles étalaient déjà dans ces régions encore voisines des tropiques, la forme caractéristique des banquises australes, leurs parois anguleuses, et leurs formes massives.
Le surlendemain 21 janvier, il aperçut une banquise dont les dimensions n'avaient rien que de très ordinaire dans ces mers habituées à transporter de prodigieux fardeaux, car elle n'avait que 15 à 16 mètres de hauteur, et sa longueur ne dépassait pas 100 mètres. C'était un simple caillou, en comparaison de la montagne de l'avant-veille. Mais elle était des plus remarquables en ce qu'elle était composée d'une agglomération de glaçons, dont la forme rappelait, à s'y méprendre, celle des grès de la forêt de Fontainebleau. De plus on apercevait très nettement sur une face des bas-reliefs, que Ton aurait dits taillés au ciseau par la main de quelque Titan, émule malheureux de Phidias.
Dès le 22, de vives préoccupations assaillirent l'équipage. La vigie de V Astrolabe annonçait que la mer était barrée, par des champs de glace, sétendant à perte de vue dans tous les sens. Une longue pointe s'étendait jusqu'au nord-ouest et semblait couper la la route du côté où Weddel avait trouvé un passage. Dans cette conjoncture, Dumont-d'Urville donna l'ordre de suivre l'accore des banquises, en s'en approchant autant qu'il pouvait le faire sans imprudence. Le vent étant soudainement tombé, le hardi capitaine français put savourer, malgré lui, un spectacle inouï. La masse le long de laquelle il naviguait, ressemblait aux terribles retranchements de l'abîme sur lequel Dante vit reposer les pieds d'Antée. Les glaçons enchevêtrés les uns sur les autres formaient dans le lointain une sorte de plaine immense, au-dessus
de laquelle perçaient un grand nombre de mamelons dépassant le niveau commun d'un petit nombre de mètres. Quelques pics élevés surgissaient çà et là, simulant les ruines de monuments gigantesques, renversés au milieu des maisons dispersées, mais les nobles préoccupations scientifiques n'abandonnaient jamais nos marins. Profitant des moindres moments de calme, ils débarquaient les boussoles afin de mesurer rinclinaison sur la glace qu'ils allaient fuir quelques instants après.
V Astrolabe et la Zélée couraient leurs bordées devant un gigantesque plateau, hardiment terminé par d'immenses murs taillés verticalement, sillonnés de haut en bas par des failles puissantes, servant au passage de torrents impétueux. Des ondes furibondes se déchargeaient en bouillonnant par ces larges cicatrices : en même temps, perçant la voûte épaisse des nues, le soleil lançait sur cette masse changée en diamants quelques-uns de ses rayons dorés*
La lumière du jour était vive et réfléchissait si énergiquement que la teinte blanche immaculée de la neige était éblouissante, aveuglante. Elle affectait des formes aiguës, en présence desquelles l'œil était étonné, surpris, captivé.
Chaque fois que le crépuscule commençait, on avait une nouvelle lutte à soutenir pour comprendre que l'on n'était pas obligé de côtoyer une île inhospitalière surchargée de pics formidables, aux flancs desquels les nimbus cherchaient à s'accrocher.
Ce n'était pas sans bien des hésitations, que Ton arrivait à la conviction que cette montagne était pro-
Ils débarquaient les boussoles afin de mesurer l'inclinaison.
(luite par un peu de froid, qu'elle ne demandait pour disparaître qu'un soleil moins pâle et moins débile. Même au jour du solstice d'été, Tastre ne s'élève que très péniblement au-dessus de l'horizon; une physique élémentaire peut nous donner une idée de l'inutilité de ses efforts. Des expériences récentes faites par M. Viole, savant français, aux grands Mulets et aux glaciers des Bossons, montrent que, même dans nos Alpes, l'astre perd les 6/7 de sa force en descendant de quelques degrés.
Le silence de ces hautes latitudes, n'a jamais été troublé que par le bruit du vent, les clameurs de la mer. C'est un monde qui naissait pour la première fois au règne de la pensée. Comme pour saluer l'arrivée des Français le soleil se plaisait à le décorer de mirages charmants rappelant les plus riches contrées du nord. Des fantômes aux formes brillantes et indécises rappelaient aux voyageurs leur lointaine patrie. A chaque instant des cris de joie et de surprise saluaient de jolis villages normands, des châteaux, des fermes et même des pommiers que des cristaux auraient poudrés à blanc. C'est une illusion analogue, dont le Dante est victime en arrivant près du puits sinistre. Mais les marins n'avaient pas besoin que Virgile les rappelât à la froide réalité ; les cris des oiseaux de mer suffisaient.
Dumont-d'Urville avançait avec prudence, et quelquefois il reculait. De [temps en temps il remontait vers le nord, mais ce n'était que pour descendre vers le sud avec plus d'impétuosité. C'est ainsi que par bordées, ou par bonds successifs, Dumont-d'Urville se
dirigeait vers le lieu assigné par Weddel à la position des Orcades australes*.
Il n'est pas aisé de décrire eh détail les difficultés d'une navigation dans laquelle les dangers ordinaires étaient décuplés par les périls toujours inuninents d'une collision; afin d'éviter un danger aussi terrible, les précautions les plus minutieuses étaient rigoureusement suivies. Jamais une corvette ne devait se hasarder au vent d'une île de glaces un peu notable, sans s'assurer qu'elle aurait le temps de virer de bord pour l'éviter. Non seulement, il fallait deviner la profondeur qu'avait la mer, mais encore celle qu'elle aurait dans quelques instants, si le fond venait soudainementà s'exhausser!
Malgré le désir que Dumont-d'Urville avait de confondre ses détracteurs, il ne crut pas qu'il fût prudent de tenter l'abordage des îles dont il suivait à distance respectueuse les lignes septentrionales. Pendant cette longue et énervante croisière, la mer offrait des spectacles sans cesse renouvelés, et de nature à faire oublier tant de dangers, de désappointements. Une glace transparente, hialine, était d'un côté couleur d'améthyste. Son autre bord était nuancé par de merveilleuses veines verdàtres, marbrées par de délicates infiltrations de sulfate de cuivre. La base d'un autre diamant flottant était
1. Le passage du- chant XXXI du Dante est très curieux, le poète s'exprime ainsi :
« Je dis à mon maîlre: a Quelle est cette ville ?» 11 me répondit : « Ton œil veut pénétrer trop en avant, aussi à travers ces ténèbres épaisses, il impose à ton ima^iination abusée... b 11 me prit alors et me dild'unevuix douce : « Ce ne sont pas des toui*», mais des géants qui environnent le puits inicrnal, et que tu vois depuis les pieds jusqu'au milieu du corps ».
percée, avec art et symétrie, par quatre arcades à jour, semblables à un pont édifié par la main des hommes. Celle-ci offrait l'image d'un bouleversement, comme le plus violent tremblement de terre n'en produit jamais.
Mille dispositions étourdissantes s'expliquent facilement par l'action de lames dont la température est forcément supérieure à celle de la glace, puisque leurs molécules n'ont point été enchaînées par le froid ; les eaux furibondes dissolvent ce qu'elles ne peuvent disloquer, et renversent ce qu'elles n'ont pu liquéfier. La chaleur que l'hiver ne leur a point encore enlevée vient aider la force vive de leurs coups de bélier. Souvent poussées avec vigueur, elles déferlent avec rage. Elle envoient leurs embruns désespérés à des hauteurs prodigieuses. Partout où elles passent elles marquent leur empreinte d'une façon puissante, irrésistible. Mais de tous ses effets fantastiques, invraisemblables, il n'y en a pas un ^ul dont la physique la plus élémentaire ne parvienne à trouver la raison avec la plus étrange facilité.
Fatigué de ces interminables préliminaires, Dumontd'Urville se décida, le 4 février, à donner l'assaut à la banquise, et les deux corvettes piquèrent droit vers le sud aux cris de Vive la France !ei au bruit du canon. Familiarisés avec les blocs, les marins n'évitaient que les collisions qui étaient réellement dangereuses; X Astrolabe et la Zélée brisaient impitoyablement mille glaçons sous leur étrave; en éclatant, ceux-ci faisaient entendre une stridulation singulière et constante. Le temps se mit soudainement à la neige.
Un déluge de flocons, semblable à delà véritable farine, tomba bientôt avec tant d'intensité, que les deux navires se perdirent de vue. Quand le soleil reparut, l'un et l'autre se trouvaient isolés au milieu d'un immense bassin; tous deux étaient cernés, environnés de toutes parts d'infernales falaises, laissant encore vers le nord un étroit chenal; un mouvement des glaçons pouvait sceller définitivement cette dernière issue. A peine s'était-on rendu compte de la situation que l'on éprouva des sensations d'un nouveau genre. Voici que le fond de la mer lançait des projectiles, et bombardait en quelque sorte les bâtiments français ; il se détachait des glaçons qui venaient frapper avec force le dessous de la carène et qui l'auraient soulevée inévitablement si leur volume avait été suffisant.
Pendant ce temps, la Zélée avait été saisie par un épais brouillard, et c'était seulement par la voix du canon que les deux bâtiments pouvaient communiquer. En même temps, la passe du Nord s'était refermée. Il fallait rester captif, ou employer la force mécanique pour briser l'isthme qui séparait deux vaillants équipages de la patrie, du Nord, de la liberté.
Ce n'est pas sans émotion que Dumont-d'Urville raconte une manœuvre, en quelque sorte sauvage, et que les navigateurs des pôles ne sont plus obligés de tenter, excepté dans leurs naufrages, alors qu'une catastrophe les a privés de l'aide de cette vapeur, dont on ne saurait exagérer le concours dans ces grandes luttes contre la nature.
Voici dans quels termes s'exprime le vaillant navigateur :
ce Ayant trouvé un commencement d'ouverture, j'y lançai la corvette avec toute la fon^e que le vent agissant sur les voiles pût lui donner. Faisant l'office de bélier, elle fendit la banquise et avança de deux ou trois longueurs. Une fois qu'elle fut immobile je fis descendre les hommes. Les uns portaient des amarres sur les gros glaçons, et ceux qui étaient restés à bord se balaient, en tirant de toute leur force. Pendant ce temps ceux qui avaient porté les amarres écartaient avec des pics, des pinces et des pioches les morceaux qui auraient trop gêné l'éperon de la corvette. »
Qu'on mette à côté de ce récit ceux des vnilUints explorateurs du pôle nord, qui, montant de robustes steamers se lancent à l'assaut des banquises, avec la force que plusieurs centaines de chevaux peuvent donner à de solides navires, dont Tavant a été pourvu d'un éperon en fer, plus solide que celui des vaisseaux romains.
La Zélée imitant YAstrolabey les deux navires tranchaient la glace sur deux lignes parallèles, et suivaient leur sillon en s'encourageant du geste et de la voix.
Il n'y a pas de circonstance terrible, désespérée, où la gaieté française ne reprenne ses droits ; sous pré texte de rapporter des objets d'histoire naturelle, matelots et officiers se lançaient à perte de vue sur la glace, où, comme on le fait lors de nos grands hivers sur la pièce d'eau du bois de Boulogne, ils se plaisaient à tracer des arabesques, en filant avec une vitesse que la locomotive, alors dans son enfance, ne donnait point encore aux trains.
Mais souvent les matelots s'épuisaient en vains efforts pour remorquer V Astrolabe; la section de la ban-
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quise avançait si peu que le commandant ne tarda pas à comprendre qu'il épuisait vainement ses matelots pour briser une glace, qui n'aurait pas retardé d'une heure l'élan de VAlert ou de la Discovery. 11 résolut de regagner le bassin intérieur et de se borner à chercher s'il n'y découvrirait pas quelque passe inconnue.
Cependant cette manœuvre était plus facile à ordonner qu'à exécuter, car le bassin central que Y Astrolabe et la Zélée regagnaient était parsemé de glaces innombrables qui, de temps en temps, se soudaient, de sorte que les navires captifs se trouvaient tout d'un coup resserrés dans une cellule différente. Ce n'est que le 9 février, à la suite d'une violente tempête qui déblaya la route du nord, que les deux bâtiments se trouvèrent libres de fuir le théâtre de leur emprisonnement.
S'ils n'avaient été miraculeusement assistés par la nature, les Français restaient emprisonnés.
Cette victoire inespérée faillit être assombrie par la perte du maître calfat de V Astrolabe y qui, égaré sur la glace, n'avait pu rejoindre à temps le bord. Comme il fallait à tout prix profiter de la bise du sud qui soufflait droit de l'arrière, ce pauvre diable faillit être abandonné. L'émotion, la course désespérée à laquelle il se livra occasionnèrent une pleurésie, dont il fut un an à se remettre.
Ni VAstrolahe ni la Zélée n'avaient éprouvé la moindre avarie dans cette collision géante ; les œuvres seules avaient été entamées et l'on n'avait perdu que quelques espars. L'été austral n'était point épuisé.
LA PREMIÈRE TEiNTATIYE DE DUMONT-D'URVILLE 209
Dumont-d'Urville, au lieu de rallier les Malouines, se décida à donner un second assaut au grand sud ./Toutefois, il est important de noter que par la répétiiion de son voyage dans les mêmes parages, il diminuait l'intérêt de Texpédition. En effet, il ne suffit pas de montrer qu'il existe un pôle magnétique au sud du cap Horn, il faut de plus établir qu'il y en a un autre au sud de l'Australie, 11 faut encore déterminer quelle est la valeur absolue, en unités dynamiques, de chacun de ces pôles; il est indispensable de s'assurer qu'ils correspondent aux deux points analogues constatés, étudiés dans l'hémisphère boréal, de montrer que leur rapport numérique est d'accord avec celui qu'exige la théorie en vertu de laquelle l'un de ces aimants est produit par le mouvement de la terre autour du soleil, et l'autre par le mouvement de la lune autour de notre planète. Ce n'est pas seulement un point qui reste à explorer dans le voisinage de l'axe de rotation de la terre. Le couronnement de l'édifice de la théorie de Télcctricité naturelle, et du magnétisme universel, doit être dans une région dont la surface dépasse le double de notre Europe, et où l'œil de l'homme n'a point encore pénétré. C'est un grand, un beau et magnifique problème, dont la solution ouvrira bien des horizons nouveaux à la science des astres. C'est là peut-être, que des hommes de génie trouveront le moyen de river le dernier anneau de la chaîne rattachant le globule terrestre à l'infini des cieux.