‹ Le pole sudChapitre 36 sur 59 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

C'est le 9 février 1838 que les commandants de Y Astrolabe et la Zélée prirent le parti de tenter une seconde pointe antarctique. Après avoir tenté une reconnaissance sur les Shetland, Dumont-d'Urville se porta sur la prétendue terre des Sandwich en côtoyant la banquise, et en maudissant que la fortune ne lui permît point de s'aventurer au sud des régions déjà explorées. Heureusement, les progrès de Tété se faisant sentir, Dumont-d'Urville envoya le canot de VAstrolabe, accoster Tîle Weddel. Son naturaliste put aborder, recueillir quelques échantillons minéralogiques et reconnaître successivement Tîle des Pingouins, Tîle Coronation, Tîle Clarence, la plus orientale des Shetland, Tile Bridgman, sur laquelle existe incontestablement un volcan, et enfin, au sud-ouest, derrière les Shetland, un autre groupe d'îles qui n'avait encore été qu'entrevu par les précédents navigateurs et qui était une nouvelle étape, dans la conquête du pôle nord. La côte qu'il découvrit était à Torient de celle qu'on avait déjà connue sous le nom de Terre de

Graham; Dumont-d'Urville la consacra au roi Louis- Philippe. Elle était précédée à Test par une terre basse qui en semblait séparée par un détroit; cette île reçut le nom du prince de Join ville. Sa côte accidentée était ornée par des pics fort élevés, celui de l'est fut appelé le mont Jacqueminot et celui de Touest le mont d'Urville. V Astrolabe donna son nom à un îlot sur lequel se trouvait un pic formidable. Malgré vingt tentatives, la glace elle-même se montra complètement inabordable. 11 fallut se contenter du spectacle majestueux que donnaient d'immenses glaciers formant la moitié de l'horizon, et se terminant toujours à la mer par des falaises inaccessibles. Leur blancheur immaculée n'était interrompue que par la teinte noire de quelques roches abandonnées par les neiges. Le silence qui régnait le long de ces glaces était accompagné par de violentes détonations, ressemblant au feu de lointaines batteries et produites par des blocs qui glissaient sur la mer. Actuellement un navire portant des photographes habitués au mouvement des appareils instantanés ramènerait en Europe les moindres contours de ces rivages. La poudre de projection photographique permettrait même de prendre des clichés pendant la nuit. Mais, malgré le soin avec lequel ils ont été exécutés, les dessins de d'Drville n'ont pas, on doit l'avouer, l'intérêt de documents auxquels la lumière a imprimé son cachet d'une indiscutable authenticité.

Le vent donnant de l'ouest rendait fort difficile la reconnaissance que Dumont-d'Urville voulait faire précisément dans cette direction. Les rafales continuelles obligeaient de naviguer presque toujours à l'aveugle,

m LE POLE SUD

et Dunionl-d*Urville se vit trois fois de suite ramené à l'île qu'il noiunia Déception, et qui mérita trop tristement sa lamentable dénomination. Dans de semblables circonstances, il se décida à rallier le nord. C'est le 7 mars qu'il prit cette résolution trop justifiée par l'épuisement et l'état moral des matelots, braves comme le sont des Français, mais peu familiarisés avec les péripéties d'une campagne affreusement dure, pour des marins n'ayant pas vieilli dans des mers offrant des dangers d'une nature toute spéciale, dont les autres océans ne peuvent donner aucune idée.

11 ne s'arrêta dans son mouvement rétrograde qu'après avoir rallié la Tasmanie.

Mais le capitaine français n'avait pas quitté les mer^ antarctiques sans esprit de retour. Le 12 janvier 183y, après avoir célébré les obsèques de M. Goupil, jeune Aés- / sinatcur âgé de vingt-cinq ans seulement, les deux corvettes quittèrent la rade d'Hobart-Town, et mirent de nouveau le cap vers le sud, afin de reconnaître le principal pôle magnétique, à la détermination duquel il s'était tout particulièrement consacré.

C'est le 16 janvier, avant même d'avoir atteint le cin(iuantc-huitième parallèle, que les vigies signalèrent les approches de la première glace JBottante. Le 19, les corvettes arrivaient sous le cercle polaire, et les matelots imaginèrent de célébrer une fête analogue à celle du baptême qui accompagne ordinairement le passage de la Ligne. Seulement il fut convenu que l'eau serait remplacée, contrairement aux canons de l'Église, par des haricots lancés du haut des hunes ; à l'heure indiquée par l'astrologue, un postillon monté sur un

phoque vint annoncer au capitaine la visite du bonhomme antarctique, qui adressa une harangue mélangée de lazzis et de bons mots de circonstance. Le tout fut accompagné de mascarades, de sermons et de cérémonies réchauffant Tenthousiasme pendant que les glaces s'accumulaient autour des navires.

Après avoir reconnu de nombreuses banquises, dont quelques-unes avaient des mouvements si lents que la lunette seule permettait de les constater, on s'aperçut qu'elles portaient, souvent des marques noirâtres, provenant de roches entraînées avec elles, lorsqu'elles étaient précipitées dans l'Océan. Bientôt, les corvettes arrivèrent en vue d'une île, qui parut adhérer au fond de la mer, et dont le capitaine Dumont-d'Urville prit officiellement possession au nom de la France.

Les marins se lancèrent à l'assaut d'une masse de rochers avec l'entrain qu'ils auraient mis à enlever une forteresse ennemie. A plusieurs reprises ils échouèrent, repoussés par l'impitoyable pesanteur. Enfin un quartier-maître de V Astrolabe se hissa sur la pointe et parvint à y faire flotter le drapeau français ; le canon fit entendre sa voix majestueuse répercutée par les échos d'une masse de neiges et de glaces tellement formidable que jamais il ne produisit autant de vacarme que dans cette province ajoutée à l'empire colonial de notre chère patrie. Dumont-dTIrville donna à cette singulière conquête, que la jalouse Albion ne devait pas disputer, le nom d'Adélie que portait sa femme, et il songea à rebrousser chemin vers le nord.

En fouillant dans l'estomac d'un pingouin qu'un matelot venait d'abattre, le naturaliste trouva un peu

(le gncîss. Ces fragments étaient le seul échantillon que Ton rapportait en France de cette conquête, faite si péniblement mais avec un incroyable élan ; les matelots s'étaient élancés au sommet de la roche où ils laissèrent un pavillon, comme ils l'auraient fait sur un rempart ennemi.

Mais ce débarquement n'avait point été perdu pour la science. En effet, on avait pu faire quelques observations magnétiques, qui, quoique imparfaites, suffirent pour démontrer que le pôle magnétique principal se trouve bien dans le voisinage du point que les théories d'Hansteen lui ont assigné. Malheureusement, surtout avec les anciens instruments les délernations magnétiques sont très difficiles, presque impossibles à exécuter précisément dans les régions où l'on en a le plus besoin. En effet l'action de la terre étant presque parallèle à celle de la simple attraction, la force directrice de l'aiguille devient presque complètement nulle; elle est en quelque sorte entièrement affolée. On ne peut déterminer les éléments magnétiques du pôle qu'avec des instruments qui refusent presque leur service, même pour la manœuvre du bâtiment. Dans les mers polaires, les incertitudes de la boussole sont un des dangers contre lesquels les navigateurs ont constamment à lutter, et quoiqu'ils no soient point aussi graves que le pensait Arago, ils ne sont pourtant pas à dédaigner.

Le seul moyen d'être fixé sur ces questions capitales, base et fondement de la physique moderne, sera de se laisser enfermer dans les régions australes pendant un hiver entier, mais avec des ressources

suffisantes pour résister à des températures dont l'abaissement est encore inconnu. On en est encore, cinquante ans après la tentative courageuse de Dumont-d'Urville, à la période des expéditions préliminaires. L'on n'en est point arrivé au moment où Ton pourra proposer aux professeurs de l'Université de Melbourne d'imiter le directeur du musée de Bergen. A l'heure même où nous écrivons ces lignes, ce savant part de Christiania pour se rendre à la côte orientale du Groenland avec une poignée de hardis chasseurs norvégiens, qui ont l'intention de Iniverser à pied de part en part toute la terre glacée, dont ils se proposent d'exécuter l'exploration.

Habitués à voyager avec des souliers à neige ils ont pris héroïquement pour point de départ la cote» orientale absolument déserte et stérile, se condamnant à la mort de faim et de misère, s'ils n'arrivaient pa^ à rejoindre les établissements norvégiens situés rur l'autre rive, c'est-à-dire à l'occident et en regard de la merdeBaffm. C'estpar le courage, les études préalables, et l'accumulation des ressources de la civilisation qu'on constatera un jour qu'il n'y a d'oasis, ni mer de Limonade, près des pôles de la planète où la Providence nous a placés. Cette vérification ne sera jamais hors de propos, même dans des régions relativement connues, comme celles du nord du Groenland, car nous voyons dans les journaux de la fin de mars 1888, la preuve qu'un professeur, qu'on peut considérer jusqu'à un certain point comme un successeur de Socrate et de Platon, puisqu'il est de l'université d'Athènes, prétend qu'au delà des banquises à moitié traversées

du pôle nord, on peutencore découvrir les régions délicieuses que le bon Cosmas y a placées. Cet original ne se propose pas d'aller faire ses découvertes, comme les Norwégiens, avec des souliers à neige, ou de la remettre aux calendes scientifiques de la découverte do la direction des ballons, mais ce sont des locomotives routières qu'il a la prétention d'employer à conquérir cet Éden.

En revenaat à Hobart-Town, l'expédition française rencontra un brick américain dans des régions où les baleiniers ne font jamais leur apparition, à moins d'être pousssés par la tempête. La vue d'un navire de guerre apprit à Dumont-d'Urville qu'il avait devant lui un bâtiment chargé d'une mission scientifique analogue à celle dont il venait lui-même de s'acquitter. Le vaillant capitaine français essaya de se mettre en communication avec le nouveau venu. Que de choses intéressantes n'avait-il pas à communiquer à son émule! Que de nouvelles à apprendre de la belle France, dont il était resté éloigné pendant assez de temps pour une demi-douzaine de changements ministériels, ou deux ou trois révolutions !

La surprise de Dumont-d'Urville fut immense lorsqu'il vit que ce navire cherchait à l'éviter. Elle fut bien plus grande encore lorsqu'il apprit, plus tard en Europe, qu'on l'avait accusé d'avoir refusé de communiquer avec lui.

Voyant que le brick se dérobait, Durmont-d'Urville ne s'amusa pas à lui donner la chasse. Il le vit disparaître, sans se douter de la manière extravagante dont les rôles seraient intervertis et l'histoire travestie.

Peu après cet incident, YAstrolabe rencontra sur les côtes de la Nouvelle-Galles du Sud, un navire qui en exécutait Thydrographie.

A bord se trouvait un jeune midshipman nommé Crawford Pasco. Ce marin est aujourd'hui capitaine de vaisseau de S. M. Britannique et a conservé un souvenir enthousiaste de cette rencontre. Il vient de nous le rappeler avec un légitime orgueil, dans une lettre qu'il nous a écrite en qualité de Président du Comité créé à Melbourne pour l'exploration du pôle austral. Peutêtre est-ce l'émotion produite par ce souvenir de jeunesse, qui l'a décidé à consacrera ce grand problème l'expérience et l'activité de ses dernières années ! N'y a-t-il pas de quoi consoler noblement du déplorable incident auquel la jalousie de certains navigateurs américains donna lieu?

L'expédition arriva à Toulon sans incident qui mérite que nous en fassions mention, mais la malédiction que Camoens a mis dans la bouche du génie du cap sembla s'acharner sur le grand navigateur. L'homme qui avait heureusement échappé à tant de dangers, ne put se dérobera ceux d'un voyage de Paris à Versailles oÛ comme un simple bourgeois il avait été voir jouer les grandes eaux. Il périt misérablement dans la catastrophe de la rive gauche, et son sort cruel ne contribua pas peu à augmenter l'émotion générale. Quoique la Lusiade ait été beaucoup trop oubliée, un contraste aussi sanglant fut exploité avec éloquence par tous les journalistes et les prédicateurs de l'époque.

Arago s'associa hautement et noblement h la

douleur générale, et Dumont-dTrville reçut, quoiqu'on pût à peine discerner ses restes, les honneurs dus au grade d'amiral, qu'il avait si bien gagné, mais qu'une mort aussi terrible qu'inattendue n'avait point permis de lui décerner.

Si la part de notre patrie n'est pas la plus brillante, elle est assez belle pour que nous n'ayons rien à regretter dans les incidents de cette grande croisade scientifique. On peut croire que si Dumont-d'Urville avait vécu il n'eût pas laissé le capitaine Ross éclipser en quelque sorte sa gloire, et que familiarisé avec les périls du sud, ainsi qu'avec les moyens d'en triompher, il eût renouvelé sa belle tentative dans une seconde expédition, qu'un succès plus complet aurait certainement couronné.

N'a-t-il pas laissé parmi nous quelque successeur, qui puisse réclamer son héritage et montrer que les Allemands ne sont pas seuls en Europe à répondre à l'appel des Australiens.

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