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CHAPITRE XIX

LE VOYAGE DE WILKES , /y ec^ Af/^' - >

Nous ne nous occuperons que des incidents de la croisière glacée qui commença à la fin de décembre 1839, lorsque le lieutenant Wilkes quitta Sydney, et qui finit au commencement de mars, lors de son retour dans cette capitale du monde austral. Le temps consacré à la conquête du pôle sud ne dépassa donc pas deux mois et quelques jours. Le récit de cette campagne n'excède point une centaine de pages quoique l'ouvrage entier comprenne cinq gros volumes in-4°.

Le 10 janvier, le Vincennes et le Peacock rencontrèrent les premières glaces dans le voisinage de l'ile Macquarie, qui est située sous le quarantième parallèle, et qui sert d'habitation, conmie toutes les terres de ces parages, à des légions incalculables de pingouins.

L'arrivée des deux navires dans ces solitudes désolées fut saluée par une aurore australe s'étendant du côté du nord, preuve évidente que les explorateurs avaient déjà passé la région où ces merveilleuses décharges se produisent, et argument inal-

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tendu en faveur de ceux qui admettent qu'elle forme une sorte d'anneau, ressemblant grossièrement à un parallèle, et qui règne autour de chaque pôle, mais à une latitude inférieure à celle des cercles polaires. Les cumuli qui se formèrent peu de temps après le commencement de la représentation, étaient recouverts d'une teinte jaune pâle. Le phénomène dura environ vingt minutes dans tout son éclat; rélectromètre ne donna aucun signe de tension; et il fut impossible d'entendre aucun bruit spécial, aucune détonation, rien qui de près ou de loin ressemblât au grondement de la foudre. L'obsei-vation, qui fut répétée comme nous le verrons plus haut, est des plus intéressantes, mais personne ne songeait à exécuter une multitude d'obsei-vations, dont le progrès de la théorie des aurores magnétiques, obligera nécessairement les futurs explorateurs du pôle sud à se préoccuper activement.

A partir du 15 janvier, le Vincennes et le Peacock se trouvèrent engagés au milieu d'une mer surchargée d'une multitude de débris de toutes grandeurs, entourés de brouillards presque constants. Les marins américains brillent plutôt par la hardiesse de leur élan que par leur habileté à naviguer de conserve, ce qui suppose une discipline à laquelle ils ne sont pas aussi complètement habitués que les Européens. Les deux navires se séparèrent rapidement Tun de l'autre. Le 24, peu de temps après avoir perdu de vue le navire portant le pavillon du commandant, le Peacock vira de bord d'une façon peu adroite. Il fut précipité avec violence contre une banquise, qu'il aborda par le tribord. Le choc fut si rude que les drisses du

gouvernail furent mises hors de service. Poussé par le flot et le vent qui agissaient dans le même sens, le navire s'incrusta profondément dans la glace. Immédiatement Ton mit les canots à la mer. Les matelots portèrent un câble sur des glaçons échoués sur un bas fond, et offrant un appui solide. On tira si bien sur ces amarres que le navire se détacha, mais à peine était-il écarté de quelques encablures, que, la bourrasque augmentant, les câbles se rompirent. Heureusement le vent avait un peu tourné ; il suffit d'un coup de barre pour éviter une nouvelle collision. Le Peacock eut la chance de pouvoir se dérober au choc formidable, qui l'aurait infailliblement pulvérisé.

Le lieutenant Hudson venait d'échapper à un danger des plus sérieux, car la banquise sur laquelle il avait failli perdre son bâtiment était littéralement inaccessible. Cette circonstance agit vivement, trop vivement peut-être, sur l'esprit de cet officier. Le bouillant navigateur, qui avait soulevé tant de difficultés lors de l'organisation de l'expédition, s'aperçut trop vite que le rude contact des glaces avait désorganisé son gouvernail, et endommagé la coque de son bâtiment. Avec un empressement qui ressemble peu au célèbre go ahead, il mit le cap sur Sydney, laissant le lieutenant Wilkes supporter tout seul, avec le Vincennes, les périls d'une croisière rendue deux fois plus dangereuse par une demi-désertion.

Le Vincennes continuait sa route vers le 5ud et arrivait bientôt en présence d'une terre élevée, qui ressemblait au fameux continent antarctique. La côte

se creusait et formait un Taste bassin intérieur sur lequel Wilkes mit immédiatement le cap, espérant découvrir une passe, mais il ne tarda pas à reconnaître que le goulet était obstrué par une multitude d'îles de glace. Il se découragea et il retourna vers le nord, alin de trouver, sous une autre longitude, une mer plus aisée à naviguer. 11 imposa à ce golfe le nom que Dumont-d'Urville avait employé pour Tîle à laquelle il fut ramené à trois reprises différentes, el Tappela baie delà Déception. C'est un terme (jui vient ti'op naturellement à la bouche des navigateurs pour que cette coïncidence doive nous étonner, mais il est bon de la signaler.

A partir de ce moment, Wilkes comprit Tinlérét qu'il y avait à être averti du mauvais état de la mer, et il décida que tout officier qui quitterait le quart, ne rentrerait dans sa cabine qu'après être monté sur le patin du grand mat, afin de faire un rapport sur l'état de riiorizon. La précaution était bonne, mais bien insuffisante. En cFfet, ce qu'il importe c'est de ne jamais laisse)' la mer seule, c'est-à-dire d'avoir constamment une vigie, qui, perchée le plus haut possible, avertisse h capitaine de tout ce qui se passe d'intéressant. Rien ne peut dis|)enser de l'usage du nid de corbeau.

A peu près au moment où le Vincennes sortait de la baie de la Déception, une violente tempête se déchaîna. Le Vincennes louvoya pendant deux jours, au milieu d'averses de pluie et de neige combinées, qui aveuglaient les matelots. C'est à grand'peine qu'il parvint à éviter des paquets de mer, d'autant plus terribles que les vagues entraînaient d'énormes gia-

çons. Lancés avec furie, les moindres de ces blocs pouvaient défoncer les bordages.

Le 30, le soleil se leva brillant d'un vif éclat, Tair était calme, et Ton voyait au loin, dans la direction du sud, les effets d'une aussi violente secousse. Une rue d'eau s'était ouverte dans la direction de pics élevés, paraissant jalonner la silhouette d'un grand continent austral.

Mais ce n'est que quinze jours plus tard, le 14 février, que le lieutenant Wilkes parvint à aborder leur pied. C'était par 65° 57' latitude sud et 108 degrés de longitude ouest du méridien de Paris, que l'équipage du Vincennes put procéder à la prise de possession d'une terre élevée, couverte de neiges, voisine de la terre Adélie, de Dumont-d'Urville.

Pendant cette période agitée de sa croisière en présence des terres mystérieuses, dont il n'apercevait que les plus hauts sommets, le lieutenant Wilkes dessina l'aurore australe, qu'il eut trop longtemps le loisir d'observer. Quoique le pôle fut encore bien loin, le Vincennes avait dépassé cette fois encore la zone où elle se produisait. Une belle lueur embrasait tout le ciel septentrional, depuis le nord-ouest jus, qu'à l'esl-nord-est. Les rayons partaient de l'horizon et se lançaient vers le zénith, qu'ils atteignaient quelquefois. Lorsqu'ils parvenaient jusque-là, le Vincennes occupait le centre d'un berceau de lumière, éclairant toute la partie boréale du firmament.

Ce n'était même pas la terre principale que les Américains prenaient ainsi d'assaut. Après avoir marché pendant plus d'un mille sur la glace de pied ils étaient

encore sur une des iles innombrables qui lui servaient d'avant-garde. Ce n'était qu'une sorte d'écueil très humble, peu étendu, et tout praliné de glaces. Le sol était formé de grès rouges et de basalte; on voyait çà et là des traces de sable provenant de ladésintégration des roches, d'argile délayées dans Teau, et formant une boue blanchâtre. Ce qui était plus intéressant, c'est qu'on y reconnaissait nombre de pierres ayant 2 à 5 mètres de diamètre, et qui paraissaient avoir appartenu à une moraine. Ces blocs avaientils été charriés par des glaciers comme les Boulders dont Agassiz ébauchait alors la théorie dans les Alpes? C'était une question fort grave, et dont on commençait déjà à soupçonner l'importance, mais qu'on ne parvint point à résoudre. Cette masse de neiges, peut-être flottante», est le premier point dii globe dont s'emparèrent les Américains.

Mais ces roches, qu'il eût été si intéressant d'examiner de près, pour voir si elles avaient été usées, polies, laminées, triturées, par le glissement, étaient suspendues à une hauteur où les Américains ne pouvaient parvenir. Ce qui les dédommagea un peu de ce contretemps, ce fut la découverte d'un véritable étang d'excellente eau douce, que le soleil avait fait fondre. La surface de cette citerne naturelle, était de près d'un hectare, et sa profondeur d'environ un mètre. Ils purent remplir tous leurs tonneaux disponibles «à cette singulière aiguade, sans que la provision fût diminuée dans une proportion appréciable. La perspective de boire pendant le reste de la traversée une eau pure, saine et sapide, mit les matc^

lots de bonne humeur. Oubliant pendant quelques heures les périls qu'ils avaient encore à courir pour gagner T Amérique, ils se livrèrent à une multitude de démonstrations de joie qui eussent été enfantines.

Le Vincennea se trouva au centre d'un berceau de feu (page 225).

sans les circonstances dans lesquels ils se trouvaient, N'excusent-elles pas jusqu'à cette manie de faire des conquêtes, à laquelle les compatriotes de Washington ont sacrifié pour la première fois dans des régions véri ablement peu désirables? Mais cette pauvre exten-

sion des domaines de la République ne valait-elle pas mieux que les plus riches provinces dont on ne s'empare que trempées de larmes et arrosées de sang humain? Nous ne suivrons pas plus longtemps le lieutenant Wilkes dans sa navigation le long de la haute banquise infranchissable, ni dans le récit qu il fit de la croisière de la Porpoise, Cette étude peu instructive nous entraînerait trop loin, car ce n'est pas seulement contre Dumont-dTrville que le lieutenant Wilkes entra en polémique. Il eut à se justifier de la présentation d'une carte dans laquelle figurait une terre importante, occupant une place où le capitaine Ross avait trouvé d'immenses profondeurs d'eau. Un de ses chirurgiens et un de ses capitaines le firent passer en conseil de guerre, comme coupable d'abus de pouvoir et de publications d'observations supposées. Il est impossible de lire ces tristes débats sans se demander si, en matière d'observations scientifiques, les Américains n'ont point été trop vantés, et si, malgré le zèle qu'ils ont pour Tétude de la nature, leurs découvertes ont toujours le même sérieux que celles des savants Européens.

Ne peut-on pas supposer que, malgré sa loyauté qui ne peut être suspectée, le chef de cette expédition n'a pas trop de fois suivi son imagination dans les nombreux tracés qu'il a toujours trop facilement dessinés?

Mais sans attacher trop d importance à toutes ces misères, n'est-on pas obligé de dire qu'elles ne sont pas sans affaiblir la confiance que l'on peut avoir dans les observations magnétiques, qui ne paraissent point à l'abri de toutes critiques, même quand

elles ont été exécutées par Ross, avec tout le soin qu'on pouvait y apporter, à une époque où les boussoles de voyage étaient dans un état incontestable d'imperfection.

En effet, les masses de fer que portent les navires

Cette masse de neii^es, peut-être flottantes, est le premier point du globe dont s'emparèrent les Américains (page 226).

accroissent dans une proportion prodigieuse la difficulté des observations, et les modes de corrections employés dans les circonstances ordinaires ne conviennent plus, lorsque les bâtiments sont dans des régions où la force directrice de l'aiguille s'est complètement évanouie. C'est seulement à terre, par un hivernage exécuté dans des conditions analogues à celui du Fort Conger, à la baie Lady-Franklin, que

Ton peut espérer des résultats déGnitifs, dignes d'être comparés à ceux que Ton a obtenus sous le Cercle polaire arctique*.

Nous nous bâterons d'arriver au récit de l'expédition anglaise, qui mieux montée, mieux équipée, commandée par des officiers habitués à la lutte contre les glaces, devait certainement produire des résultats supérieurs, et auxquels on peut dire qu'il ne manquait que la vapeur. Un peu plus tard sir Roderick Murchisson cherchait à évaluer à l'aide de coefficients numériques l'influence de cet élément de progrès, dans les explorations. Elle donne, disait-il, 100 pour 100 de plus de vitesse et 50 pour 100 de plus de sécurité. Ce jugement formulé sous une forme bizarre, en 1S55, dans une séance de la Société de géographie de Londres, mérite d'être signalé, comme émanant d'un esprit judicieux et d'un éminent observateur. En tout cas, ce n'est pas être trop ambitieux que de supposer que les résultats obtenus par les futurs explorateurs donneront raison, sinon à la façon étrange dont l'illustre géologue s'est exprimé, au moins aux espérances dont il s'est fait le savant et enthousiaste écho.

i. Nous ne répétons point ce que nous avons déjà dit à cet égard dans les Affamés du Pôle Nord, en racontant les émouvantes aventures du lieutenant Grcely. Par eux-mêmes ces résultats sont loin d'être suffisants. Mais les explorations du Pôle Nord ont une telle avance, que c'est évidemment sur le Pôle Sud que les efforts doivent être concentrés.

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