LE DÉPART DE CLARKE ROSS 2Â
complèiement déserte. Bientôt, ils virent arriver à leur bord une barque montée par des Européens, qui vivaient depuis quelque temps dans cette ile, sous le commandement d'un nommé Hickley, et qui ressemblaient plus à des Esquimaux qu'à des hommes civilisés. Ils étaient d'une saleté repoussante, leurs vêtements étaient tout imprégnés d'huile, et ils portaient d'énormes bottes façonnées avec des peaux de pingouin retournées la plume en dedans. Ces civilisés démissionnaires, tombés de plein gré au rang d'une peuplade sauvage, étaient au nombre de onze, tous du sexe noble. Depuis trois ans entiers séparés du monde, comme de nouveaux Robinsons, ils se consolaient de leur réclusion, parce qu'ils avaient en abondance porcs et chèvres, provenant de quelques couples qu'un baleinier anglais avait laissés, et qui avaient pullulé, d'eux-mêmes, avec la puissance d'expansion ordinaire aux espèces boréales. A ces ressources artificielles se joignaient celles que la nature a répandues avec une incroyable profusion; les œufs des oiseaux de mer, et surtout ceux des albatros, qui ne pesaient pas moins de 500 grammes, permettaient à ces solitaires de faire des omelettes hors ligne. Ils dépeignaient les jeunes albatros, quand on les tue avant qu'ils aient la force de voler, comme un manger délicieux, défiant toute comparaison. Leurs chasses leur rapportaient autant de vivres qu'ils en pouvaient consommer. Aussi n'avaient-ils jamais pris la peine de cultiver ni pomme de terre, ni légumes d'aucune espèce, quoique la terre fût excellente et ne demandât en quelque soile qu'à être grattée pour en rapporter à foison.
Le capitaine Ross abandonna ces sybarites à leurs jouissances gargantuesques. Le 5 mai, il arriva en vue de la terre Kerguelen, où il ne débarqua qu'après avoir essuyé une violente tempête, qui lui fit voir de bien plus près qu'il ne Teût désiré un banc de sable d'une immense étendue, sur lequel il faillit échouer.
Une fois échappé à ce danger, ses naturalistes étudièrent avec un soin particulier la configuration géologique de cette île, que Cook a si justement appelée la terre de la Désolation. Le premier objet qui frappa leur attention fut la roche Percée, en vue de laquelle un des vaisseaux faillit sombrer, et dont la forme extraordinaire rappelle celle des glaçons perforés que les navigateurs du Pôle Sud rencontrent si souvent.
Sur la falaise constituant le fond de la baie de Christmas se trouve une énorme masse de basalte, qui déborde sur le rivage et est d'origine beaucoup plus récente. C'est le résultat d'une convulsion relativement moderne. Au milieu d'un grand nombre de restes d'une époque où la végétation avait une activité inconnue de nos jours, les Anglais découvrirent un arbre ayant sept pieds de circonférence, en partie transfonné en excellent charbon de terre, la partie inférieure du tronc, d'un diamètre plus considérable, avait résisté. Un lit épais de coquilles surmontait ces débris d'une flore éteinte, et les avait évidemment protégés, lorsqu'un puissant courant de laves, sorti des entrailles de la terre, était venu recouvrir les restes d'anciennes et gigantesques formations volcaniques. A côté de ces témoins qui avaient gardé leur forme primitive, se trouvaient des couches de charbon. Cette