‹ Le pole sudChapitre 5 sur 59 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Dès qu'on eut commencé à observer sans terreur les éclipses de lune et de soleil, on reconnut que la rondeur de la Terre est tellement prononcée qu'elle empêche de voir ces phénomènes céleste» se produire au même instant et de la même manière. Des hommes ingénieux sont parvenus à conclure de ces différences d'heure et d'aspect non seulement la forme de la Terre, mais encore la valeur de son rayon. Alori on se proposa de déterminer les dimensions de la sphère beaucoup plus grande, incomparablement plus vaste, au centre de laquelle le globe que nous habitons semble se trouver fixé et qui contient la route que le Soleil paraît parcourir dans un voyage qui ne dure pas moins d'une année.

L'antiquité nous a transmis un livre véritablement admirable, dans lequel ces grandes questions sont traitées avec un talent hors ligne par un des plus grands génies dont l'humanité ait à s'enorgueillir, et qui s'en est occupé d'une façon extraordinairement originale.

Archimède se proposa de démontrer que la multitude des nombres tombe toujours sous Tempire de la numération grecque, laquelle ne diffère point en réalité de la numération arabe. En effet, les zéros sont purement et simplement remplacés par des accents. Afin de frapper l'imagination de ses lecteurs par une idée grandiose, une sorte d'antithèse digne de Victor Hugo, il met en regard ce qu'il connaît de plus grand et de plus petit, un grain de sable et la voûte céleste. Il se donne le problème de calculer juste ce qu'il faudrait de ces objets infimes pour remplir cet objet immense dont, par un effort plus sérieux que celui d'Hésiode, il cherche à déterminer le volume, et à laquelle il arrive à trouver un rayon bien autrement merveilleux. En effet, en se servant des nombres auxquels il est arrivé, pour évaluer la grandeur de la Lune et du Soleil, on voit qu'il accorde au monde un diamètre de deux milliards de nos kilomètres. C'est déjà cent mille fois plus qu'Hésiode, progrès considérable en vertu duquel le volume de la création est augmenté de mille milliards de milliards de fois, et qui témoigne de l'accroissement prodigieux du savoir humain. En effet, l'on peut dire que son étendue se mesure d'après l'idée qu'il nous oblige à nous faire de la puissance du grand architecte de l'univers. La grandeur surprenante que nous sommes contraints, par un raisonnement irrésistible, d'attribuer à la création, n'est-elle pas la preuve la plus couvain-* cante, la plus sublime, de la puissance du principe organisateur, du souffle divin semant les merveilles de la vie et de la pensée, dans chaque partie de l'ensemble que nous évaluons ainsi malgré nous?

La jolie vignette que nous empruntons au Grand dictionnaire des antiquités grecques et romaines j publié par MM. Daremberg et Saglio, donniî une preuve de la manière ingénieuse dont la superstition cherche à conserver ses croyances. En dépit des dimensions que le grand géomètre grec, dont les opinions étaient si universellement partagées , donne au monde, les artistes et les prêtres des idoles laissent de Touvrage au géant Atlas ; le voici chargé de soutenir la sphère étoilée, qu'il porte sur son épaule, coi^me un fort de la Halle le ferait d'une siniipie barrique. On reconnaît très bien la voûte céleste à la ceinture oblique que le sculpteur a gravée pour représenter la zone zodiacale.

Cet ornement se troirve sur le côté qiri resfb éternellement caché aux regards des hommes et qui sépare le monde organisé du chaos renfermant tout le reste de l'infini, slir lequel on ad- • mettait alors que, pour des raisons ignorées, le souffle vivifiant de Dieu ne s'était point étendu.

Mais à cette époque, il y avait déjà longtemps que les gens instruits ne croyaient plus ni aux piliers du monde ni à la colonne de diamants de certains peuples.

L'Atlas Farnèse (page 14^.

ni à Téléphant des Indiens, ni à la tortue sur le dos de laquelle réléphani était monté. En effet, Aristote avait fait remarquer que le globe étant situé au milieu de l'espace céleste, au centre même de la sphère étoilée, il n'y a pas de raison pour qu'il se dirige dans un sens plutôt que dans un autre. Par Conséquent, en raison du principe de raison suffisante il reste en repos. Si Ton pouvait appliquer à ces conceptions antiques notre langage scientifique moderne.

Système du monde suivant Gosmas (page 18).

on dirait que le Slagyrite s'évertuait à prouver que notre monde ne bouge pas parce qu'il est également attiré dans tous les sens.

Aristote emploie des raisonnements analogues pour expliquer qud la sphère céleste elle-même reste constamment dans le lieu où elle effectue sa rotation. Pourquoi serait-elle mise en mouvement, puisque si elle ne contient pas tout l'espace, elle reuferme au moins toute la création? Ici encore défaut absolu de déplaraent, mais par une cause contraire, parce que dans aucun sens il ne se produit aucune attraction.

Cette croyance à un monde ténébreux où tous les éléments sont mélangés, mais restent en dehors de la sphère céleste, a remplacé celle du Tartare audessus duquel la Terre plate se trouvait soutenue par des colonnes. On la trouve exposée dans le Paradis perdu de Milton, qui fait passer Satan sur un pont immense lorsqu'il veut sortir des abîmes où il a été précipité, afin de corrompre le monde, d*y séduire rhomme et d y introduire le principe de la Mort ou du Péché. C'est dans cette admirable création de son génie fertile que le secrétaire de Cromwell a bien développé ses ailes. En effet, pour peindre le désordre qui règne en dehors des régions où les rayons des soleils pénètrent librement, il dit que cet espace abandonné à Tanarchie primitive est envahi par des ténèbres tellement épaisses qu'elles sont jMilpables; admirable métaphore pour expliquer que l'œil, irapuissant à les apercevoir, les saisit par une sorte de sens spécial, de la même manière que la main peut toucher une masse brute de pierre ou d'acier.

Le poète du matérialisme se garde bien de*faire intervenir Atlas, puisqu'il veut guérir les hommes de tout ce quiressembleàlaReligîon.Maisl'explicationquc Lucrèce imagine est bien autrement absurde, que les théories grossières des pontifes, qu'il signale à l'indignation du genre humain.

Il prétend en effet que si la Terre reste suspendue au milieu du ciel, c'est qu'il y a en dessous de l'air qui s'est incorporé à sa partie inférieure, et qui lui a communiqué sa légèreté. Elle se soutient par l'effet de l'habitude, de la môme manière que le corps de

l'homme ne pèse pas sur ses jambes à cause de la pratique que nous avons de marcher. Cette théorie est de celles qui ne se réfutent pas, surtout lorsque Ton a la goutte, et que Ton est tant soit peu fatigué.

Mais il va plus loin encore, il se propose d'expliquer pourquoi la sphère céleste elle-même reste immobile au milieu du monde encore inorganisé, qui Tentoure de toutes parts. Les raisons qu'il donne en vers magnifiques sont de nature à faire regretter Tépaule d'Atlas. Si la sphère céleste est maintenue, c'est parce qu'elle repose sur des vents qui l'empêchent, les uns de monter et les autres de descendre. Mais cet orgueilleux auteur, qui veut ne laisser aucun mystère ea dehors de ses explications, arrive encore à une théorie bien plus extravagante, lorsqu'il veut expliquer comment la voûte céleste accomplit sa rotation merveilleuse, sans le secours de Dieu. Il a trouvé que, si ^le tourne d'une façon régulière, c'est parce que des vents impétueux soufflent sur la partie qui nous est cachée, de sorte qu'elle effectue sa révolution de la même manière qu'une roue de moulin, plongée dans le courant d'un fleuve, obéit au courant.

On comprend que la vogue de semblables doctrines ait préparé l'invasion des barbares. Impuissante à relever les âmes, la philosophie n'a plus mis de frein aux superstitions ; les citoyens ont perdu toute initiative, tout ressort, et la plus magnifique création politique que le courage, la vertu, la raison aient édifiée s'est écroulée au milieu de l'ignorance universelle. Il n'est pas sans intérêt de voir ce qu'est devenue la question des antipodes, pendant ce déluge, et de

constater que celte catastrophe n'a pas eu seulement pour effet de revenir aux opinions anciennes. Hélas! comme il n'est que trop aisé de le voir, on ne se borna pas à reprendre les idées abandonnées, on reprit les erreurs répudiées en leur donnant une forme grossière qui ne blessait pas seulement le bon sens, de sorte que le sentiment artistique n'était pas moins outragé que la raison.

Cette étrange décadence est fort facile à constater dans les écrits de Cosmas, auteur égyptien du septième siècle, auquel le Père Montfaucon a eu l'excellente idée de faire les honneurs d'unç très remarquable traduction. Cosmas peut être considéré comme le type de ces esprits vulgaires qui exagèrent toutes ks croyances et qui trouvent le moyen de tourner en ridi- ' cule Ici^ idées qu'ils adoptent. Dans un psaume admirable, un prophète d'Israël compare la Terre au tabernacle de l'Éternel. Que fait Cosmas de cette admirable figure? il en tire la conclusion que le Ciel et la Terre sont la réalisation matérielle de l'objet sacré dont Moïse donne la description. C'est dans les me- " sures que Moïse nous a laissées, que Cosmas va chercker les éléments de sa géographie et de sa cosmographie. La voûte céleste sera le couvercle du tabisrnacle, la terre deviendra la partie plate qui repose sur l'autel, et les parois du firmament représenteront les côtés de la botte, dans laquelle le Saint des saints se trouve renfermé.

Nous avons emprunté au Père Montfaucon la partie la plus intelligible des dessins qu'il a fait exécuter pour aider à saisir la conception de Cosmas. Il ne

faut pas cependant prendre à la lettre ces croquis et croire qu'ils pourront supporter un véritable examen scientifique. Lorsque Ton serre de trop près ces conceptions informes, elles sont comme les anguilles qui, dans un cas analogue, échappent fatalement des mains. Malheureusement rÉternel ne nous a pas accordé toute rétendue de cette surface. Sous le même couvercle se trouve quelque part l'Éden dont nous avons été chassés à la suite de la faute d'Eve ou d'Adam. Cosmas ne sait pas si cette première patrie de l'humanité est au nord ou bien au sud. Ce qu'il peut dire, c'«st que cette région délicieuse est située à une distaace pRodigieuse et qu'on ne pourrait s'en approcher sans traverser le fleuve Océan ; il peut même ajouter que pour empêcher que les hommes ne parviennent uri jour à y rentrer, en traversant tous les obstacles semés sur leur route, Jéhovah a environné de toutes parts cette région d'une immense muraille de glaces infranchissables. Telle est peut-être l'origine de la croyance à l'existence, dans les régions polaires, d'une sorte d'oasis où la vie végétale et animale a pris un merveilleux développement, et dont l'on trouve la trace dans plusieurs traditions Scandinaves ou russes. Qui sait si ce n'est point à cette source bizarre qu'il faut remonter pour expliquer bien des aberrations scientifiques, dont nous aurons à nous occuper? En effet les idées chimériques, les superstitions, ressemblent à la science, sous un certain point de vue. Comme elle, elles ont leur développement fatidique. L'histoire permet également de retrouver leurs racines, jusque dans le passé le plus lointain. Ce sont des folies, mais

des folies comme celle d'Hamlet; car Polonius peut soutenir qu'elles ont une méthode.

La partie du plan qu'occupe la terre habitable a naturellement la forme géométrique que Moïse indique dans sa description du Tabernacle. C'est un rectangle orienté d'orient en occident comme l'indique la cabale, que Cosmas consulte également, car le texte biblique ne lui sufGt pas.

Le couvercle de ce monde étrange est façonné en forme de toit sur lequel les angles couronnés d'étoiles ont pris place. Ils y demeurent en quelque sorte perchés comme une troupe d'hirondelles célestes, pour célébrer éternellement la gloire du Très Jlaut.

Il reste à expliquer les alternatives de jour et fle nuit, ce qui n'est point aisé. En effet, le Soleil est renfermé dans la même boîte que la Terre. Cosntas se tire d'embarras par un expédient qui fait honneur plus à son imagination qu'à son bon sens.

Il place, toujours dans sa boîte mais du côté du sud, une haute montagne derrière laquelle le soleil se cache, lorsqu'il n'est pas temps de se montrer. En été où les nuits sont courtes le soleil est très élevé, «t n'est rendu invisible que par la pointe de la montagne. Dans l'hiver au contraire le soleil a une hauteur moindre, de sorte qu'il tourne autour de la base de cette espèce de pyramide gigantesque, ce qui fait qu'on ne peut le voir que moins longtemps. On peut encore dire que l'astre du jour, est chargé d'éclairer ce monde, mais n'est-on pas obligé d'ajouter qu'il est étrange de le voir tourner autour du chandelier?

Cosmas est animé de temps en temps d'une fureur naïve. Il s'élève avec indignation contre les impies qui, persistant à croire la Terre sphérique, s'imaginent qu'elle a des antipodes. La raison qu'il donne pour condamner une opinion singulière venant des auteurs païens, n'est pas la partie !a moins curieuse de son œuvre. Il a remarqué que les pluies sont nécessaires au développement des plantes qui couvrent le dessus de la Terre. Il tire de son observation la conclusion qu'il ne saurait en être de même au-dessous, parce que la pluie ne pourrait remonter et serait obligée de descendre ; cette objection fait penser à ce que disaient certains naturalistes qui prétendaient que le dessous du monde ne pourrait être habité que par des singes, ayant pour se cramponner leurs quatre mains, et s'aidant bien entendu de leur queue.

L'attraction, s'exerçant également dans tous les sens, était une conception qui nous parait naturelle parce que nous l'avons mille fois observée, mais qui était littéralement monstrueuse avant l'exécution des expériences qui nous ont empêchés de douter plus longtemps de son existence. Les idées claires, simples, précises, sont les dernières qui se présentent à l'intelligence humaine. L'étude des tentatives faites soit pour pénétrer au pôle sud, soit pour expliquer ce qui s'y passe, nous le démontrera bien d'autres fois.

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