CHAPITRE JII
On peut dire que c'est l'astronomie qui a fondé toutes les sciences, et que par l'étude des astres, ces grands régulateurs de la nature, la vérité est une lumière véritablement descendue du ciel sur la Terre.
Frappé de voir que la forme sphérique se retrouvait dans la figure de notre domaine matériel, dans celle du ciel qui l'embrasse de toutes parts, dans celle de la Lune et du Soleil qui traversent l'espace céleste d'une façon si mystérieuse, et même dans celle des orbites planétaires, les anciens ont été conduits à des idées véritablement étranges. Ils ont attribué une influence mystérieuse à certaines formes, certaines dispositions, certaines parties du corps ; c'est ainsi qu'ils sont arrivés à donner à la main droite une prédominance marquée sur la gauche * et à la considérer comme appartenant au côté noble par excellence.
Aristote, dont l'esprit systématique ne manquait jamais une occasion de s'exercer, a appliqué ces considérations à l'étude phibsophique de l'hémisphère austral, dont son génie s'est préoccupé avec unesolli-
LHOMME AUSTRAL DAÎîS L'ANTIQUITÉ 23
citude qu'on ne saurait trop admirer, puisqu'il vivait à une époque où une iniinité d'hommes savants ne croyaient même pas à l'existence des antipodes.
Non seulement il déclare que les régions, qu'il considère comme inaccessibles doivent être peuplées par des êtres semblables aux animaux sociables quil'écoutent, mais il enseigne que les populations lointaines possèdent un immense avantage sur les citoyens d'Athènes. En effet, si elles regardent le soleil levant pour lui adresser leur» hommages, elles voient l'astre
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Le dessus du monde suivant Arislole (page 25).
surgir à leur droite, tandis que ses disciples qui se promènent dans le jardin d'Académus voient l'aurore dorer la partie gauche du ciel, lorsqu'il sort des flots de la mer Egée.
Cette circonstance lui paraît si importante qu'il déclare que le pôle sud de la Terre possède une supériorité marquée sur le pôle nord ; d'où il tire la conclusion singulière que la Terre a un sens, mais que nous en habitons le dessous, tandis que le dessus est réservé aux peuples inconnus qui vivent à l'endroit du inonde dont nous n'occupons que l'envers. Le pôle
sud trône à la partie supérieure du globe qui porte rhumanité et sa fortune; c'est bien dans riiémisphère dont il couronne Tédifice que les glorieuses destinées de notre race arriveront à leur plus complet épanouissement.
Une semblable distinction est évidemment dénuée de tout fondement réel, mais nous ne craignons pas de dire que nous en sommes profondément touchés, et qu'elle nous parait être le signe d'une sagesse profonde, car elle montre une absence de préjugés et d'ainour-propre remarquable ! Quelle différence entre la subtilité de ces raisonnements, basés sur un profond sentiment de Tharmonie des choses de la nature, et la grossière ignorance des gens dont Tcsprit borné ne s'élève pas au-dessus des indications grossières des sens ! Ce raffinement philosophique n'est-il pas une protestation éloquente contre l'absence de toute logique avec laquelle la question du pôlô austral avait été traitée jusqu'alors?
Il est véritablement étrange que cette théorie ait été si parfaitement Oubliée que personne n'ait songé à y faire allusion de nos jours dans le centenaire de la Nouvelle-Galles du Sud. Quel admirable sujet de discours en présence de la rapidité avec laquelle les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les télégraphes se multiplient chez la nation favorisée qui n'a eu qu'à nous imiter! Ne semblent-ils point occuper la patrie d'élection du progrès, ces peuples qui se développent avec la rapidité que les lapins mettent à se propager chez nous?Ne sont-ils point appelés à un immense avenir, ces hommes qui n'ont d'autres ennemis à com-
battre que les lapins multipliés avec une puissance que les sauterelles atteignent seules dans la moitié du monde qui, quoique plus anciennement habitée, parait avoir été reiativement déshéritée?
Quelques nombres ne seront pas de trop pour faire toucher à l'esprit cette immense force d'expansion.
A Victoria, la moyenne annuelle de la mortalité dépasse à poine 15 pqur 1000 habitants, tandis qu'elle est de 31 pour 1000 en Grande-Bretagne, pays cependant célèbre par sa salubrité et par les soins d^ tout genre que l'on prend pour que les lois de l'hygiène soient respectées.
Dans la colonie voisine de la Nouvelle-Galles du Sud on pourrait citer des faits analogues; nous n'en indiquerons qu'un seul, montrant à quel point la multiplication de la vie y est possible et facile. En 1885 elle possédait déjà 48 millions de moutons, en 1886 elle en avait 56 millions ; l'accroissement avait été en une seule année de 10 pour 100 du nombre total. On estime que si les saisons étaient également favorables, le chiffre de ces animaux s'élèverait dans cinq ans à HO 000 000. Les statisticiens qui s'occupent de prévoir à longue échéance les faits majeurs de la vie sociale prétendent, à Sydney, qu'à la fin dti vingtième siècle, lors du second centenaire du débarquement du oepifaineThilips, la population des colonies australiennes s'élèvera à 90000000 d'aines. Les arithméticiens de ^ctoria sont plus ambitieux, ils portent ce nombre à un chiffre encore supérieur.
La thèse poétique d'Aristote aurait pu certainement servir dans la bouche de sir Henri Parkes, le premier
ministre de la Nouvelle-Galles du Sud, à flatter l'orgueil naissant d'un peuple qui, se croyant destiné à marcher à l'avant-garde de l'humanité, ne supportera peut-être pas toujours patiemment qu'une métropole éloignée prenne le soin de veiller à sa sécurité, et voudra] goûter, lui aussi, un jour les périls et les joies viriles de l'indépendance ou de la liberté.
Mais nous croyons beaucoup plus important d'en faire usage pour dissiper un des plus dangereux sophismes des rétheurs contemporains. En effet, il est impossible de constater cette fécondité merveilleuse de la nature australe, sans songer que ces espèces humaines, végétales et animales, qui trouvent un terrain admirablement préparé pour les recevoir, n'auraient point encore fait leur apparition dans ce vaste hémisphère si une main intelligente ne les y avait apportées. Abandonnées à elles seules et à l'influence d'une prétendue loi de sélection, ces régions admirables seraient encore le domaine d'une race de sauvages profondément incapables de recevoir la communication des bienfaits de la liberté. Exemple mémorable qui montre que l'intelligence humaine, faite à l'image de l'intelligence divine, semble avoir pour mission suprême de comprendre le plan de la création, afin de pouvoir s'y associer librement, volontairement, en lui donnant le plein assentiment de la raison.
L'idée d'Aristote n'était pas particulière à ce philosophe, mais répandue dans toute l'antiquité; Manilius, célèbre poète qui faisait résonner sa lyre à peu près à la même époque que Virgile, a laissé sur l'astro-
nomie de fort beaux chants inspirés par la même pensée. Lui aussi croit à la supériorité des peuples qui voient le soleil se lever à leur droite alors que leurs yeux cherchent son aurore pour l'adorer.
« Le destin nous cacha l'autre partie du monde, par l'immense sommet qu'il sut donner à l'onde. Des héros ont fondé des empires lointains que jamais n'atteindront les vaisseaux des Romains; comme nous chaque jour Phœbus les éclaire, mais dans un autre sens il leur donne sa lumière; à gauche en se couchant, pour eux il disparaît; et c'est à droite le matin que son disque surgit. Quoique tous éclairés, tout à l'envers de nous, ces peuples n'ont pas des printemps moins doux, des hivers plus gelés, des étés plus torrides, des astres moins brillants, ni des cieux moins limpides. »
Dans le troisième livre de ses Histoires^ Arrien décrit avec un véritable enthousiasme les mœurs et les habitudes des peuples du monde austral, non pas comme un auteur recueillant des traditions vagues, mais comme un chroniqueur rapportant des récits d'un voyageur ayant parcouru dans tous les sens leur pays à une époque qui remontait à la plus haute antiquité. 11 enregistre gravement comme tout à fait authentique une conversation fort longue et fort détaillée qui aurait eu lieu entre Silène, le joyeux compafjnon de Bacchus, et le roi Midas.
11 ne faut pas que certaines légendes fabuleuses et Mzarres fassent considérer avec trop de mépris ce personnage, dont on ne connaît plus aujourd'hui que la ridicule métamorphose racontée dans la mythologie.
En effet, malgré les oreilles d'âne dont la Fable Taffuble, Thistoire positive le représente comme un des plus grands princes qui aient régné dans les régions orientales. Voici comment s'exprime Tinterlocuteur de ce monarque, dont les infortunes ont été célébrées en vers et en prose, par le bronze, le marbre et le pinceau.
« L'Europe, l'Asie et l'Afrique forment une île mmense que l'Océan environne de toutes parts. Mais l'hémisphère austral en possède une seconde, dont les dimensions ne sont pas moins prodigieuses. Elle nourrit des habitants gigantesques, les hommes y ont une stature double de celle que la nature nous a donnée. Ils n'ont pas une vie si brève que la nôtre, mais le terme de leur existence est deux fois plus éloigné du jour de leur naissance. Ils ont des mœurs très curieuses qui leur sont particulières, et des lois qui sont tout le contraire des nôtres. Il y a sur ce continent deux cités, principalement remarquables, l'une se nomme la Guerrière, et l'autre la Pieuse. Les habitants de la Pieuse occupent un pays si fertile qu'ils n'ont pas besoin de cultiver le sol : la nature leur accorde ses dons sans qu'ils prennent soin de la solliciter. Ils sont complètement exempts des terreurs de la mort, et c'est en riant qu'ils passent de vie à trépas. Ils sont tellement épris de la justice que les dieux ne dédaignent pas de descendre quelquefois sur la terre et de se mêler à eux. Ceux qui vivent dans la Belliqueuse sont en quelque sorte nés les armes à la mîfin . Ils ont réduit à l'état d'esclavage toutes les nations voisines. Ils ne sont jamais malades, mais ne meurent
que sur les champs de bataille. S'ils succombent, c'est parce qu'on trouve moyen de les attirer dans des embuscades où ils sont étouffés par leurs ennemis, car le fer ne peut entrer dans leur corps. Ils possèdent une immense quantité de métaux précieux, et chez eux Tor n'a pas plus de prix que le fer chez nous. »
Bien entendu nous ne nous porterons pas garants de la bonne foi d'Arrien. En effet, qu'est-ce qui prouve que cette conversation si célèbre de Midas et de Silène n'est pas un simple jeu d'esprit, fort légitime, un simple roman philosophique que l'on peut mettre à côté du voyage de l'Icaro-Ménippe de Lucien, des aventures d'Astolfe que l'Arioste envoie daiis la lune, des héros que Jules Verne, ou Edgar Poe, occupent d'une façon si bizarre, ou même de Micromégas que M. de Voltaire fait courir dans toutes les planètes et qui pourrait certainement aller jusqu'aux étoiles si on lui laissait enfourcher la queue d'une comète. Un critique ingénieux n'aura pas de peine à démontrer qu'Arrien a fait comme Thomas Morus, lorsqu'il nous a décrit les empires du Soleil, et qu'il n'a eu d'autre idée, que de tourner en ridicule les travers de ses contemporains, sans courir aucun danger puisqu'il mettait en œuvre ses fictions dans un lieu parfaitement inaccessible, où il savait bien par conséquent que personne n'irait jamais vérifier ses assertions.
Quel que soit le but que le fécond auteur grec se soit proposé, il est impossible de ne pas être frappé de la coïncidence de l'excessive abondance des métaux précieux aux antipodes, et de la légende à laquelle se
trouve associé un prince dans Thistoire duquel ils ont joué un rôle trop connu pour que nous le rapportions
La profusion avec laquelle Tor et Targent semblent avoir été répandus dans le continent austral est telle qu'on ose à peine taxer d'exagération le récit d'Arrien, auquel on n'a pu commencer à prêter attention qu'il y a un demi-siècle environ.
C'est seulement en 1850 que les premières pépites ont été découvertes. Bien des gens se rappellent encore que jusqu'à cette époque les assertions des géologues et les narrations des voyageurs étaient accueillies comme Tétait par les anciens Grecs le dialogue que nous venons de résumer.
Cependant, à la fin de l'année 1887, les colonies australiennes avaient déjà produit une masse d'or d'une valeur dépassant 7 milliards et demi de francs. L'argent s'y trouve aussi en quantité telle qu'on y cite des faits surprenants, incroyables même après les épisodes de la Californie. Depuis 1883, jour de la création de la Compagnie de Silvertori dans la Nouvelle-Galles du Sud, les fourneaux ont produit 2 500 000 onces d'argent, et les travaux nécessaires à l'exploitation n'ont fait que mettre en évidence la richesse en quelque sorte inépuisable du gisement. Le minerai traité ne dépasse pas 60000 tonnes et les filons reconnus en possèdent 700000. Cependant on n'a fait qu'effleurer les trésors souterrains et le puits le plus profond ne dépasse pas 100 mètres. Déjà cette compagnie est assurée de posséder dans sa concession une valeur de 137 millions de francs. Pendant le dernier trimestre de
1887, la seule colonie de Victoria a extrait des rochers quartzeux plus de 4500 kilogrammes d'or pur valant plus de 120 millions de francs.
AfÎH d'achever ce tableau, qui termine d'une façon si curieuse la conversation de Midas et du Faune, nous demanderons la permission de citer encore un trait des plus caractéristiques. La population des colonies australiennes n'atteint pas, même en comprenant la Nouvelle-Zélande, le chiffre de i millions. Cependant ces peuples supportent sans en être incommodés des budgets s'élevant à une somme totale de plus d'un demi-milliard de francs ! c'est plus de 125 francs par tête. A ce taux, la république française aurait un budget de plus de 5 milliards de francs*.
L'idée généreuse et touchante de consacrer par une grande découverte géographique le souvenir de leur naissance à la vie civilisée, prouve que si ces nouvelles nations australes ont des richesses qui peuvent rivaliser avec celles que la Fable attribue au bon roi Midas, elles ne sont point embarrassées pour s'en servir glorieusement. Ce n'est pas sur leurs têtes (|u'il faudrait placer les fameuses oreilles, mais sur celles des ministres d'un grand pays qui ne veulent pas les aider à faire un noble emploi des ressources de leur budget.
*■ Nous apprenons par nos dernières correspondances d'Australie que l'année 1887, la Novuellc-Gallcs du Sud a produit 2 millions de tonnes de houille, dont la valeur vénale dépasse 25 millions de francs, et qui fera plus encore pour le développement industriel de cette riche contrée que toutes les mines d or.