Ordo romain Chigi, MARTÈNE, op. cit., Il, app. Ordo
Cette insistance marque bien l’intention de l’Église. L’onction était accordée à l’épouse du roi pour sa sanctification personnelle, sans aucun doute, et pour l'exercice de ses prérogatives royales, mais elle devait surtout opérer intérieurement pour la protection de l’enfant royal que la mère porterait en son sein.
Est-ce en raison de cette onction et de la bénédiction spéciale qui s’y rattachait que les conciles espagnols dès le VII: siècle interdisaient formellement aux reines d’Espagne de convoler à de secondes noces? Les décisions prises à Tolède en 683 et à Saragosse en 691 considéraient en tout cas comme un crime le mariage d’une veuve de roi!. Une formule de l’ancien Ordo romain ?, reproduite dans les rituels du Xe au XV siècle demandait au Seigneur, Deus qui solus habes immortalitatem, la faveur accordée à Esther : que la reine couronnée soit admise à partager le sort glorieux de son époux, et que lui restant à jamais fidèle elle obtienne dans son âme royale une récompense toute voisine de celle que mérite la virginité : ut in regalis fœdere conjugii semper Dermanens pudica, proximam virginitati palmam continere queat. Formules vénérables par leur antiquité et par l’usage constant qu’on en a fait aux siècles de foi ardente, expressions éloquentes du respect que l’Église a toujours éprouvé pour l’autorité souveraine sanctifiée par sa bénédiction. Le moyen âge ne craignait pas de reconnaître à la royauté un quasi sacerdoce : sans attribuer jamais sérieusement au souverain un véritable pouvoir ecclésiastique, malgré les prétentions émises quelquefois naïvement par les détenteurs laïcs de Pautorité suprême, tout en réprimant doucement les exagérations quand elles tentaient de se manifester, l’Église n’a pas cessé de vénérer le caractère nettement surnaturel de la puissance royale revêtue de la dignité du sacre. Et le respect
1. Conc. Tolet., XIII, can. 5. — Conc. Cæsaraugust., III, can. 3. 2. Ordo romanus antiquus, HITTORP, op. cit., 152.
profond qu’elle portait à ceux qu’elle voyait ennoblis de l’onction sainte était pour les peuples chrétiens une invitation constante à garder au monarque leur entière fidélité.
Le Pontifical romain a suppléé au silence des documents anciens en prévoyant le cas des états où la souveraine jouit de l'intégrité du pouvoir royal et où elle reçoit seule la consécration du couronnement. C’est ce qui se présenta en Angleterre pour la reine Élisabeth. À ce moment le rituel latin n’avait pas encore été modifié par les protestants! ; en sorte que les formules traditionnelles, avec tout l’ensemble des rites qu’elles accompagnent, furent encore employées pour la trop célèbre souveraine, qui ne semble pas avoir accordé grande confiance aux faveurs spirituelles dont elle était l’objet. L’histoire a particulièrement conservé le souvenir des plaisanteries d’assez mauvais goût qu’Élisabeth ne sut pas retenir au sujet des onctions qu’elle venait de recevoir. Comme dans l’Ordo romain on avait alors rétabli lPusage de l’onction sur la poitrine. On la supprima paraît-il au sacre de la reine Victoria ?.
Au Pontifical romain le couronnement de la reine seule ne contient rien qui ne soit prévu précédemment. Les formules sont celles du premier rituel analysé ci-dessus ; on y ajoute quelques particularités empruntées au sacre du roi, comme l’admonition préalable suivie du serment royal, les litanies, l’imposition de la couronne avec les paroles réservées au roi :
Accipe coronam regmi….
tandis qu’à l’épouse du souverain on disait seulement : Accipe coronam gloriæ ut scias le esse consortem regni….
A la souveraine enfin, comme au roi, on confie la garde
1. BAYNE, The Coronation of Queen Ehzabeth, dans English historical Review, XXII, 1907, p. 650-673, cité par H. THURSTON, The Coronation Ceremonial, p. 23.