LA CROSSE ET L’ANNEAU
Allemagne, où les pouvoirs laïcs marquent une tendance de plus en plus accentuée à intervenir dans la nomination aux bénéfices ecclésiastiques. Ayant le droit de conférer aux nouveaux évêques leurs pouvoirs temporels, les princes et les grands seigneurs prétendirent s’arroger le privilège de symboliser cette investiture laïque par la tradition de l’anneau et de la crosse. D’où protestations du Saint-Siège qui n’a jamais admis en faveur des simples laïcs cet abus de pouvoir 1. Il est vrai que le pape Léon VIII accorda à l’empereur Otton Ier (f 973) la confirmation d’un privilège reconnu aux souverains allemands de conférer aux évêques l’investiture de leur pouvoir temporel, par un symbole quelconque, comme ils le faisaient pour leurs vassaux laïcs ?. L’abus de la part des empereurs consista dans l’usage, qu’ils voulaient faire pour cette investiture, des emblèmes authentiques du pouvoir spirituel, la crosse et l’anneau. Saint Grégoire VII condamna formellement cette prétention : mais ce n’est que plus tard que l’empereur allemand Henri V consentit à remplacer la crosse et l’anneau par le sceptre.
Les princes laïcs invoquèrent souvent, au cours de la querelle des Investitures, l’autorité d’une décrétale que le pape Hadrien Ier aurait rédigée en faveur de Charlemagne * : d’après ce document les évêques n’auraient pu être consacrés qu'après avoir reçu les insignes pontificaux des mains de leur seigneur. Mais la pièce était l’œuvre d’un faussaire vendu aux pouvoirs séculiers de l’époque : son autorité n’a pas résisté à l’épreuve des siècles.
Depuis longtemps la querelle des Investitures est tombée dans l’oubli, et la patience du Saint-Siège a triomphé de toutes les résistances. Le double rite de la tradition de la crosse et de l’anneau a survécu à tous les abus réprouvés
1. Cf. Monumenta Germaniae historica, t. I, II et III: De lite Imperatorum et romanorum Pontificum.
2. H. DE L’'ÉPINOIS, Le gouvernement des Papes, Paris, 1865, 33-34. 3. LANDULPHE DE MILAN, Historia mediolanensis, 11, 11.
Le Pontifical romain, — II 4
par l’Église ; il a conservé intacte la signification symbolique qu’on lui attribuait au moyen âge : la crosse est toujours signe de juridiction et d’autorité spirituelle, l’anneau figure l’union mystique de l’évêque avec son église particulière, union qui jadis entraïînait l’interdiction portée contre les mutations et translations d’évêques à d’autres sièges.
Dans l’Ordo romain du X°€ siècle la tradition de l’anneau passait pour la plus importante, elle venait en premier lieu, avant celle de la crosse. L’ordre inverse s’est imposé depuis, 1 mais une formule expressive est venue souligner avec à-propos la signification de l’anneau :
Accipe annulum, fidei scilicet signaculum, quatenus sponsam Dei, sanctam videlicet Ecclesiam, intemerata fide ornatus, illibate custodias. « Recevez l’anneau en gage de la foi jurée ; vous aurez donc à garder inviolée cette épouse de Dieu qui vous est confiée, cette sainte Église du Christ à laquelle vous conserverez votre fidélité absolue. ? »
1. Pontifical de Durand de Mende, cod. Vat. 4744, dans CATALANI, Pont. rom., 1850, I, p. 380.
2. Cette pièce figure telle quelle dans l’ancien Ordo papal publié par Muratori à la suite du sacramentaire grégorien. MURATORI, Liturgia rom. vet., 1748, Il, p. 442. Le symbolisme qu’elle exprime est un peu différent de celui qu’indiquait SAINT ISIDORE au VII® siècle dans son De ecclesiasticis officiis, II, V, 12, P. L., LXXXIIL, 783 : Datur et annulus, propter signum pontificalis honoris, vel signaculum secretorum. Au IX® siècle, RHABAN MAUR reproduisait textuellement cette réflexion (De clericorum institutione, I, IV. P. L., CVII, 300), et HINCMAR de Reims, Epist. XXIX, P. L., CXXVI, 188, disait aussi que l’anneau rappelle aux évêques les secrets des mystères divins qu’ils doivent tenir cachés pour certains et ne dévoiler qu’à bon escient. L’idée spéciale de fidélité, et de l’union indissoluble de l’évêque avec l’Église qui lui est confiée, s’est répandue aux XI° et XII siècles. C’est celle que développe le pape INNOCENT III dans son De sacro altaris mysterio, J, XLVI et Lx. P. L., CCXVII, 700, 796. On peut encore consulter sur ce point la dissertation très détaillée de A. Du SAUSSAY, Panoplia episcopalis, Paris, 1646.
LÉ BAIÏSER DÉ PAIX si
Au jour de sa consécration épiscopale le Souverain Pontife recevait, non pas la crosse dont il n’a jamais fait usage, mais bien l’anneau en signe d’union indissoluble, « à l’Église universelle », disait le Pontifical du pape au moyen âge, sponsam Dei sanctam videlicet Ecclesiam universalem ?.
L’anneau pastoral est resté le symbole authentique de Punion intime du Pasteur avec son troupeau : d’où l’usage pour les fidèles de baiser cet anneau quand ils reçoivent la sainte communion de la main de leur pontife, attestant par là qu’ils sont en paix avec lui.
Nouvelle attestation du lien qui unit l’évêque, comme docteur, « au peuple qui lui est confié », dans la tradition de l’évangéliaire :
Accipe evangelium et vade, prædica populo tibi commisso.…
Le sacre épiscopal est terminé, la messe va se poursuivre, et il y aura concélébration intime du nouveau consacré avec son consécrateur ; mais la Tradition apostolique des premiers siècles nous prévient qu'auparavant s’accomplit un rite auguste entre tous : Omnes os offerant pacis, salutantes eum quia dignus effectus est *. En effet, sans plus attendre, le pontife et les deux assistants offrent au nouvel évêque le baiser de paix et le Pax tibi, en étroite conformité avec l’antique usage attesté par les documents les plus anciens et les deux Ordines romani VIII et IX. Sur ce point notre Pontifical actuel rejoint les plus vénérables traditions de la primitive Église :
I. INNOCENT III, De sacro altaris mysterio, I, LxXII, P. L. CCXVIT, 706. Le MÊME, Lettre à Basile de Tirnovo (POTTHAST, Epist. rom. Pont., 2138). — Ordo rom. XIV, 48.
2. Ordinarius papae, cod. 1219 de la bibl. nat. à Paris, anc. Colb. 4160, dans MARTÈNE, De ant. Eccl. rit., Ï, VIII, a. XI, ordo 17. — On signale comme prêt pour l’impression, un ouvrage qui reprendra toutes ces questions : DoM L. HANSER, De consecratione seu ordinatione episcoporum et abbatum necnon de pontificalibus eorumdem.