‹ Le pontificat de Pie VI et l'athéisme révolutionnaireChapitre 10 sur 19 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Sommaire. — Entrée des armées françaises eu Italie, en 1796. — Proclamation de Bonaparte. — Instructions du Pape adressées à ses sujets pour les inviter à se défendre contre les envahisseurs. — Un corps de cavalerie napolitaine traverse les Etats pontificaux. — Le Pape charge le chevalier Azzara de négocier la paix avec Bonaparte. — Le cardinal Zélada se retire et est remplacé par le cardinal Busca. — Commission administrative nommée par Pie VI.

— Conditions de paix imposées au Saint-Siège. — Voyage de Pierrachi à Paris. — Il ne peut s'entendre avec le Directoire. — Sa Béponse et plus tard celle de Pie VI aux exigences du gouvernement fiançais. — Bonaparte envahit les Etats de l'Eglise. — Traité deTolentino. — Agitation dans Rome.

— Mort de Duphot. — Berthier s'empare de Rome. — Le Pape prisonnier est conduit à Sienne, à Florence, à Modène, Parme, etc. — Ce qui se passa pendant les pérégrinations de Pie VI en Italie.

Nous avons raconté en détail les faits qui avaient amené et suivi le meurtre de Basseville, en 1792. Les rapports entre la République et le gouvernement pontifical laissaient, depuis lors, beaucoup à désirer. Pie VI était persuadé que les révolutionnaires n'hésiteraient pas à envahir ses Etats, si une occasion favorable se présentait.

Lorsque les armées françaises entrèrent en Italie, en 1 796, et remportèrent sur les Sardes et les Autrichiens les brillantes victoires que l'histoire a enregistrées, le Souverain Pontife ne se fit plus aucune illusion sur le sort qui lui était réservé. Bonaparte avait eu soin, d'ailleurs, de dissiper tous les doutes, en adressant à ses soldats une proclamation qui se terminait ainsi :

« Soldats, nous avons encore une injure à venger ;

« que ceux qui ont aiguisé les poignards de la guerre « civile en France, qui ont lâchement assassiné « nos ministres tremblent ! l'heure de la vengeance « a sonné. Rétablir* le Capitole ; réveiller le peuple « romain engourdi depuis plusieurs siècles d'escla- « vage, tel sera le fruit de nos victoires ; elles feront « époque dans la postérité ; vous aurez la gloire « immortelle de changer la face de la plus belle « partie de l'Europe ».

Le Pape était dans l'impossibilité absolue d'opposer à l'invasion une sérieuse résistance. Il prit néanmoins toutes les précautions que la prudence humaine prescrit. Il mit ses places fortes en état de défense. Déjà il avait eu soin de visiter ses arsenaux et de lever des troupes. Il voulait, en résistant aux envahisseurs, dans la mesure de ses ressources, protester solennellement contre la violation de ses droits.

Il adressa à ses sujets un édit contre lequel on a publié les railleries les plus amères. Est-ce que les Papes n'ont pas le droit de repousser, le cas échéant, la force par la force ? Pie VI agissait en cette circonstance non comme chef de l'Eglise, mais comme souverain temporel, et c'est à ce titre qu'il disait aux habitants de la campagne romaine et des provinces soumises à son obéissance : « Àus- « sitôt que le son de la cloche annoncera le danger, « que tous les hommes courent aux armes, qu'ils « fassent rentrer dans l'intérieur des terres les bes- « tiaux, les fourrages ; qu'ils mettent le feu à tout « le reste, et ne négligent aucun des moyens qui

« sont en leur pouvoir pour exterminer un ennemi « sans loi et sans pitié ». En parlant ainsi, Pie VI prouvait, une fois de plus, qu'il y avait en lui toutes les qualités d'un grand souverain ; il donnait aux monarques de l'Europe un exemple d'énergie dont ils avaient, pour la plupart, un singulier besoin.

Dans cette proclamation, le Pape promettait à ses sujets de les indemniser pour les pertes qu'ils éprouveraient en adoptant ce mode de défense. Il ajoutait que des récompenses seraient accordées à ceux qui se distingueraient par des actions d'éclat. Enfin, il annonçait une amnistie en faveur des prisonniers qui voudraient expier leurs fautes en combattant pour la religion et l'indépendance de leur patrie. Les vieillards, les enfants, les infirmes et les prêtres étaient seuls dispensés du service militaire.

Ces précautions étaient doublement utiles ; car, tandis que les armées françaises menaçaient d'une invasion les Etats pontificaux, le Directoire, suivant les traditions de la Convention nationale, entretenait à Rome des agents secrets , avec mission d'y provoquer des émeutes.

En 1 799, le lendemain du jeudi gras, les rues de la ville furent le théâtre de désordres très-graves. Un instant le palais Borghèse et le palais Braschi faillirent être pillés. On ne parvint à éloigner la foule qu'en lui jetant des pièces de monnaie. Tout en prenant les mesures que la sagesse et son titre de souverain lui prescrivaient, Pie VI déclara qu'il voulait garder une stricte neutralité entre les belligérants.

Mais de quel poids pouvaient être ces protestations aux yeux d'un ennemi comme le Directoire ?

Pendant que l'armée française était dans le Milanais, un corps de cavalerie napolitaine demanda à traverser les Etats pontificaux. Le Pape ne pouvait l'empêcher. Il se soumit donc à la force des circonstances. Toutefois, afin que le passage de ces troupes ne devînt l'occasion d'aucun désordre, il chargea un officier de les accompagner et de s'opposer aux vexations dont ses sujets pourraient être l'objet. Les ennemis de Pie VI exploitèrent tout naturellement ce fait, voulant justifier ainsi l'invasion qu'ils méditaient depuis longtemps déjà.

Que faire en cette occurrence ? Le Pape était dans l'impossibilité absolue de soutenir à lui seul une lutte semblable. D'autre part, l'Autriche et le roi de Sardaigne étaient battus et momentanément réduits à l'impuissance. Il chercha donc un médiateur qui pût lui servir d'intermédiaire.

Il jeta les yeux sur le chevalier Azzara, ambassadeur d'Espagne. Ce négociateur avait tout ce qu'il fallait pour réussir ; car il était à la fois bienveillant pour le Pape et agréable aux républicains. Le chevalier Azzara pouvait être regardé comme un des hommes les plus éminents qu'il y eût alors dans la diplomatie. Né avec des facultés brillantes, il savait tempérer la fougue de son génie par une prudence qui ne se démentait jamais. Quoique imbu d'idées philosophiques, il professait pour Pie VI une estime profonde et son dévouement à la cause de l'Eglise était connu. Grâce à la droiture de son caractère et

à la bienveillance qui se révélait dans chacun de ses actes, il avait le privilège fort rare d'unir à la confiance que lui accordaient les hommes religieux les bonnes grâces des philosophes. Nous devons ajouter que le gouvernement espagnol était en ce moment l'allié de la République.

Le chevalier Azzara répondit avec empressement à l'appel du Souverain Pontife et partit pour se rendre auprès de Bonaparte qui était alors à Milan. Le général consentit tout d'abord à conclure un armistice que l'on convertirait plus tard en traité de paix . Les clauses de cette convention étaient dures ; mais il fallait ou les accepter ou soutenir une lutte impossible. Le Pape s'engageait à offrir des réparations aux Français qui avaient souffert des injures ou des pertes dans les Etats pontificaux (la mort de Basseville était spécialement visée dans cet article) ; à mettre en liberté les détenus politiques ; à ouvrir ses ports au commerce français et à les fermer aux puissances avec lesquelles la République était en guerre, à fournir cinq cents manuscrits et cent objets d'art ; à payer vingt et un millions en espèces ou en denrées ; à donner passage aux troupes françaises toutes les fois qu'il serait demandé ; à livrer la citadelle d'Ancône, Bologne et Ferrare.

Sur ces entrefaites, le cardinal Zélada, accablé d'années et d'infirmités, sentit le besoin de laisser à un autre membre du Sacré Collège, plus jeune et plus actif, le soin de remplir les fonctions de secrétaire d'Etat.

Pie VI, en présence des événements douloureux qui menaçaient le Saint-Siège, crut devoir confier à une congrégation de cardinaux, parmi lesquels se trouvait le cardinal Zélada , l'administration des affaires. Il s'y fit représenter lui-même par le jurisconsulte Barberi, dont il connaissait les lumières et la probité.

La situation du gouvernement pontifical était des plus difficiles. Aux complications de la politique extérieure venait se joindre le mécontentement d'une partie de la population romaine qui, habituée à vivre dans l'aisance et à bon marché, trouvait mauvais que les denrées eussent enchéri. Les agents de la Révolution exploitaient contre le Pape cette disposition des esprits, si bien que le peuple, auquel on avait fait entendre que le neveu de Pie VI s'opposait à la paix, s'attroupa autour du palais Braschi, en proférant des menaces. Ce commencement d'émeute n'eut pas de suite ; car la foule se calma, dès qu'elle eut appris que le duc avait l'un des premiers conseillé à son oncle d'entamer des négociations.

Dès que le chevalier Azzara fut de retour à Rome, Pie VI convoqua le cardinal camerlingue, le gouverneur de Rome et la congrégation d'Etat, et l'on examina, pour la forme, les conditions que le général français imposait au Saint-Siège. Il n'y avait qu'à courber la tête.

Pierrachi, autrefois internonce en France, fut envoyé à Paris, avec le titre de plénipotentiaire et les pouvoirs les plus étendus pour traiter au nom

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du Saint-Siège. On lui adjoignit comme secrétaire l'abbé Evangelisti, qui avait accompagné Azzara auprès de Bonaparte.

A son arrivée, Pierrachi obtint une audience du Directoire. On lui demanda tout d'abord si ses pouvoirs étaient illimités. Sa réponse fut ce qu'elle devait être, c'est-à-dire qu'il ne devait aborder aucune question de l'ordre spirituel. Mais les directeurs n'y regardaient pas de si près, et, nonobstant cette déclaration, ils lui firent proposer de souscrire un article constatant que le Pape désavouait, révoquait, annulait toutes les bulles, brefs, monitoires, rescrits, et décrets émanant de la cour de Rome et concernant les affaires ecclésiastiques de France depuis 1789.

La réponse de Pierrachi était facile à prévoir. Voyant que toute négociation était impossible, il dut quitter la France et retourner à Rome.

Cependant le Souverain Pontife, qui voulait obtenir un traité de paix définitif, parce qu'il prévoyait les désastres de toute nature dont l'invasion des Etats pontificaux serait la conséquence, avait remis à Pierrachi un bref dans lequel il recommandait aux fidèles de se soumettre aux pouvoirs établis en tout ce qui n'était pas en opposition avec la loi de Dieu. Pie VI se bornait à commenter cette parole de saint Paul : Non est enim potestas nisi a Deo. « Nous croirions « Nous manquer à Nous-même », lisons-nous dans ce document, « si Nous ne saisissions pas toutes « les occasions de vous exhorter à la paix, et de « vous recommander la soumission qui est due aux

« puissances établies. C'est en effet un dogme « catholique que l'existence des gouvernements est « l'œuvre de la sagesse divine, afin que tout ne soit « pas livré au hasard, les peuples étant ballotés ça « et là ; c'est pourquoi saint Paul, parlant, non des « princes en particulier, mais de l'autorité même, « dit qu'il n'y a aucune puissance qui ne vienne de « Dieu, et que celui qui résiste au pouvoir résiste à « l'ordre établi de Dieu. Ainsi, nos très-chers fils, « évitez de vous laisser entraîner dans l'erreur, et « de fournir aux novateurs, sous prétexte de la « piété, une occasion de décrier la religion catho- « lique. Vous prendriez sur vous la responsabilité « d'un grand crime, qui ne serait pas seulement « puni par les puissances du siècle, mais que Dieu « lui-même châtierait sévèrement ; car ceux qui « résistent au pouvoir attirent sur eux-mêmes la « condamnation de leurs actes. Nous vous exhor- « tons donc , au nom de Notre-Seigneur Jésus- « Christ, de vous attacher à obéir avec promptitude « à ceux qui vous commandent. C'est alors que « comprenant que la religion orthodoxe n'est pas « établie pour renverser les lois civiles, ils seront « attirés à la favoriser et à la défendre, en procu- « rant l'accomplissement des divins préceptes et « l'observation de la discipline ecclésiastique. Enfin, « nous vous avertissons que si quelqu'un répand « une doctrine opposée, comme étant émanée du « Siège apostolique, vous ne devez pas y croire ».

Ce bref ne fut pas officiellement publié. On finit cependant par en connaître la teneur. Les roya-

listes contestèrent son authenticité , basant leur opinion sur le mode inusité de sa publication, lequel s'écartait absolument des formes adoptées par le Saint-Siège, depuis un temps immémorial.

La perplexité de l'opinion publique à l'endroit de cette question était fort grande ; aussi pria-t-on le ministre Delacroix d'écrire à l'ambassadeur de France à Rome, pour avoir des renseignements précis.

Voici quelle fut la réponse de Cacault, à la date du k mars 1797 :

« Je certifie que l'exemplaire ci-contre du bref « du Pape, imprimé à l'imprimerie de la chambre « apostolique à Rome, est authentique et que plu- « sieurs exemplaires m'ont été remis officiellement « par M. le chevalier d'Azzara, médiateur de l'ar- « mistice signé à Bologne ; que M. Pierrachi , « envoyé du Pape à Paris, en avait porté un « grand nombre d'exemplaires pour les distribuer « en France ; que cette pièce est émanée du Saint- « Siège et est véritable ».

D'autre part , les vicaires généraux de Lyon reçurent du nonce apostolique à Lucerne, auquel ils s'étaient adressés de leur côté, une réponse en apparence contradictoire.

« M. le cardinal secrétaire d'Etat », écrivait le prélat dont nous parlons, « à qui j'ai fait trans- « mettre une copie du bref qui parcourt la France, « vient de me répondre , au nom du Souverain « Pontife, que, si Sa Sainteté eût voulu publier ce « bref, Elle ne se serait pas écartée de la voie

« qu'Elle a tenue précédemment dans des occasions « semblables, c'est-à-dire qu'elle l'aurait adressé « aux évêques ». Puis le nonce ajoutait :

« Il me paraît que cette réponse est péremptoire « et bien capable de dissiper les doutes que ce « prétendu bref aura pu faire naître ».

Ce qui ressort de la réponse du secrétaire d'Etat, c'est que Pie VI, voyant les prétentions odieuses du Directoire, et constatant une fois de plus l'impuissance de ses efforts, quand il essayait de ramener ce gouvernement persécuteur à des sentiments honnêtes, ne crut pas devoir publier officiellement son bref. Cette pièce n'avait existé qu'à l'état de projet. Le Souverain Pontife consentait, non pas à reconnaître la légitimité du gouvernement français, mais à recommander aux fidèles de lui obéir toutes les fois qu'il ne porterait aucune atteinte à la liberté de conscience. Cette doctrine était irréprochable. Le Pape pouvait la rappeler aux fidèles ou garder le silence, suivant les dispositions bonnes ou mauvaises que montrerait envers l'Eglise le gouvernement républicain.

Donc on peut affirmer avec le nonce, sans nier l'existence matérielle du document, que Pie VI il avait pas voulu le publier.

Le cardinal Busca avait remplacé le cardinal Zélada à la secrétairerie d'Etat. Les négociations furent reprises avec Cacault, auquel le gouvernement français adjoignit Salicetti. Azzara, le prélat Caleppi, et le P. Soldati, religieux dominicain,

représentaient le Saint-Siège. Les négociateurs se réunirent à Florence.

Le Directoire renouvela ses instances auprès du Pape pour obtenir de lui qu'il désavouât tous les écrits émanés du Saint-Siège touchant les affaires de France. Il paraît que ce fut à l'instigation de l'abbé Grégoire que Cacault et Salicetti revinrent à la charge à propos de cette question.

Pie VI répondit que la religion et la bonne foi lui interdisaient également d'accepter des articles funestes à l'Eglise et préjudiciables aux droits du Saint-Siège ; qu'à plus forte raison, il lui était impossible de révoquer tous les actes relatifs aux affaires de France. Enfin, il ajouta que le Directoire, mû par sa propre équité et par égard pour la médiation de l'Espagne, prendrait certainement en considération les motifs qui le déterminaient à répondre par un refus.

Les négociations furent rompues. Persuadé que son devoir était de protester contre la violence, Pie VI adressa à ses sujets la proclamation dont nous avons parlé plus haut et déclara qu'il repousserait la force par la force. Bonaparte, qui se voyait menacé par les armées autrichiennes, faisait des démarches pour renouer les négociations. Il laissait espérer au Pape que le gouvernement français se montrerait moins exigeant. Tel était certainement son désir ; car il écrivait à Cacault qu'il valait mieux être le sauveur du Saint-Siège que son destructeur. D'autre part, il priait le cardinal-archevêque de Ferrare d'intervenir auprès de Pie VI, afin de

l'amener à faire des concessions. Le chevalier Azzara écrivit dans le même sens au secrétaire d'Etat. Le Pape, voulant une fois de plus montrer quel était son amour de la paix, convoqua le Sacré Collège, qui repoussa ces ouvertures.

Bonaparte manifesta quelque irritation contre les cardinaux, à cause de la réponse négative qu'il en avait reçue. Voici ce qu'il écrivait à Mgr Mattei : « Les paroles de paix que je vous avais chargé de « porter au Saint-Père ont été étouffées par des « hommes pour qui la gloire de Rome n'est rien, « mais qui sont entièrement vendus aux cours qui « les emploient. Nous touchons au dénouement de « cette ridicule comédie, et vous êtes témoin du « prix que j'attachais à la paix et du désir que « j'avais de vous épargner la guerre. Quelque chose « qui puisse arriver , je vous prie d'assurer Sa « Sainteté qu'Elle peut rester à Rome sans aucune « inquiétude. Premier ministre de la religion, le « Pape trouvera, à ce titre, protection pour lui et « pour l'Eglise. Mon soin particulier sera de ne pas « souffrir qu'on apporte aucun changement à la « religion de nos pères ».

Mais l'heure était venue pour Bonaparte de reprendre sa lutte contre l'Autriche. Les généraux Wurmser et Alvinzi furent complètement battus dans plusieurs batailles successives. Wurmser s'enferma dans Mantoue, en désespoir de cause. Sa défense fut celle d'un grand capitaine et d'un brave soldat. Mais, en dépit de son courage et de ses talents militaires, il fut contraint de se rendre. Il

envoya donc un de ses aides-de-camp au général Serrurier pour traiter de la capitulation. « Un officier d'un grade élevé », dit M. de Genoude, « enveloppé de son manteau, était présent à cette conférence, et se tenait à l'écart des deux officiers, de manière cependant à pouvoir entendre ce qui se disait. Lorsque la discussion fut finie, cet inconnu s'approcha de la table, et prenant une plume, il écrivit les conditions auxquelles Wurmser serait admis à faire la reddition de la place ; conditions plus honorables et plus avantageuses que l'extrémité à laquelle il était réduit ne pouvait le faire espérer. « Voici », dit cet officier inconnu à Kléneau, « les conditions offertes à Wurmser : s'il avait « seulement pour dix-huit ou vingt jours de vivres, « et qu'il parlât de se rendre, il ne mériterait au- « cune capitulation honorable ; mais je respecte « l'âge, la bravoure et les malheurs du maréchal. « Voici les conditions que je lui accorde, s'il ouvre « ses portes demain : s'il tarde quinze jours, un « mois, deux mois, il aura encore les mêmes condi- « tions; il peut attendre jusqu'à son dernier mor- « ceau de pain. Je pars à l'instant pour passer le « Pô, et je marche sur Rome. Vous connaissez mes « intentions ; allez les dire à votre général ». Kléneau s'aperçut alors qu'il parlait à Bonaparte et convint que l'armée autrichienne n'avait plus que pour un jour de vivres.

Une circonstance malheureuse précipita le départ du général français pour les Etats pontificaux. Le cardinal Busca, écrivant au nonce près la cour de

Vienne, lui faisait part des ennuis qu'il éprouvait à la seule pensée de l'armée française, dont le voisinage était une menace incessante, et le pressait d'obtenir de l'empereur des secours pour le Souverain Pontife. Cette lettre fut interceptée et remise au général Bonaparte, qui envahit immédiatement les Etats de l'Eglise. Il s'empare d'Imola, de Forli, de Césène, de la Romagne, du duché d'Urbin, culbute à Faenza l'armée pontificale, soumet la Marche d'Ancône et arrive à Tolentino. Puis il envoie à Rome le général des Camaldules, pour conseiller au Pape de ne pas s'éloigner et de lui envoyer des négociateurs.

Le Pape fait partir aussitôt le cardinal Mattei, le duc Braschi, le marquis Massimo et le prélat Caleppi, avec une lettre pour le général. « Rassuré », disait Pie VI, « par les sentiments de bienveillance « que vous avez manifestés dans votre lettre au « cardinal Mattei, Nous Nous sommes abstenu de « Nous éloigner de Rome ; et, par ce fait, vous serez « persuadé de la confiance que Nous mettons en « vous ». Il finissait en demandant la paix à des conditions qu'il lui fût possible d'accepter.

Il parait que le Directoire poussait Bonaparte à détruire la Papauté. Mais lui ne l'entendait pas ainsi. Il évita même de renouveler la demande que l'on avait faite deux fois à Pie VI de désavouer ses brefs à propos de la persécution religieuse en France.

Le traité de Tolentino fut signé le 1 9 février 1 797. Voici quels en étaient les points principaux : Le

Pape cédait Avignon et le Comtat-Venaissin, Bologne, Ferrare et la Roraagne. Il consentait, de plus, à payer trente millions, à fournir seize cents chevaux équipés, à faire une pension à la famille de Basseville, et à recevoir dans Ancône une garnison française.

Bonaparte annonça lui-même au Souverain Pontife la conclusion du traité dans les termes que voici : « J'envoie mon aide-de-camp, Marmont, pour « exprimer à Votre Sainteté mon estime et ma vé- « nération pour sa personne et je la prie de croire « au désir que j'ai de lui donner dans toutes les « occasions des preuves de mon respect ».

Quelques jours avant de signer le traité de Tolentino, le général français, dans une proclamation qui mérite tous nos éloges, réglait le sort des prêtres réfugiés, de la façon la plus satisfaisante. Il les autorisait à rester dans les Etats du Pape. Le Directoire lui-même, cédant à l'excellence des raisons sur lesquelles s'appuyait Bonaparte, pour justifier sa conduite à l'égard des émigrés, prit un arrêté dans lequel il chargeait le général en chef de pourvoir à tous les besoins de ces prêtres, ainsi que de ceux qui voudraient aller se fixer dans le domaine pontifical.

Quelque dures que fussent les conditions imposées au Saint-Siège par le traité de Tolentino, le Pape dut les subir. Les trente millions qu'il devait payer comme indemnité de guerre représentaient une somme de beaucoup supérieure aux ressources des Etats de l'Eglise. Pie VI réunit donc les cardi-

naux, afin d'avoir leur avis. Les papes, depuis Sixte- Quint, avaient successivement déposé au château Saint-Ange les économies réalisées sous chaque pontificat. C'était là comme un dépôt sacré auquel on ne devait toucher que dans les circonstances les plus graves. Pie VI proposa d'y avoir recours ; car jamais on ne s'était trouvé dans une nécessité plus urgente. Mais le trésor du château Saint-Ange put à peine suffire au premier versement. Il fallut donc recourir aux vases d'or et d'argent que possédaient les églises. Les familles aristocratiques de Rome offrirent leur argenterie. Le prince Doria fournit à lui seul une somme de cinq cent mille livres.

Le peuple romain n'acceptait pas cette situation de gaieté de cœur ; et il avait en cela parfaitement raison ; mais il faisait preuve d'injustice en attribuant au gouvernement du Pape les malheurs qui venaient de fondre sur lui.

Pie VI ne négligeait rien pour le calmer et l'amener à comprendre que la résignation est parfois le meilleur remède aux maux que l'on endure.

Lorsque le citoyen Miot, ambassadeur de la République en Toscane, se rendit à Rome pour recevoir la rançon du gouvernement pontifical, le Pape prit les mesures nécessaires pour empêcher toute manifestation hostile de la population à son arrivée. Il fit mieux, dans la crainte que des hommes exaltés, ou même des agents de la Révolution, ne fissent entendre des cris injurieux à l'adresse du représentant de la France, ce qui eût tout compromis, il pria le chevalier Azzara d'aller

au devant de Miot jusqu'à Ponte-Molle et de rentrer à Rome escorté d'un détachement de cavalerie, afin d'imposer le respect aux perturbateurs.

Les cardinaux firent une visite au citoyen ambassadeur, et le Pontife le reçut en audience particulière.

Le calme fut complet. Mais bientôt une partie de la population, celle que les idées nouvelles commençaient à séduire, se montra hostile au gouvernement du Pape. Elle se composait de gens qui ne voyaient dans l'invasion des Français « qu'un moyen de « fortune aussi prompt que sûr (1) ». Hommes de désordre, comme le sont tous les déclassés, ces fauteurs de révolution « semaient continuellement « dans Rome le trouble, les soupçons, les alarmes, « et abusaient de la faiblesse du pouvoir pour se « livrer aux plus coupables excès. L'autorité du « Pape était méconnue, les troupes chargées de « maintenir la tranquillité publique étaient souvent « insultées par les factieux, qu'on craignait de « pousser encore par la rigueur à de plus grandes « extrémités. Les rues de la ville étaient tapissées « de placards incendiaires, de pasquinades indé- « centes, qui affaiblissaient de plus en plus le « pouvoir exécutif, et le faisaient tomber dans « l'avilissement. Dans une situation aussi pénible « et aussi précaire, le Pontife pouvait-il répondre « de toutes les démarches d'une multitude effrénée « qui ne connaissait plus son chef ? Bientôt les « commissaires français, malgré toute la vigilance

(1) Histoire civile, politique et religieuse de Pie VI.

« du gouvernement, se trouvèrent exposés à des « insultes qu'il était plus aisé de prévoir que « d'empêcher. Cacault retournant à Florence et « passant par Spolète, la populace se souleva et « voulut le mettre en pièces : les enfants même, « élevés pour ainsi dire dès le berceau dans la « haine des Français, les attaquaient dans les rues « de Rome à coups de pierres. Ces scènes terribles « se renouvelaient surtout avec fureur lorsque les « armées de la République avaient éprouvé le plus « léger échec ; alors l'audace la plus effrénée succé- « dait à la crainte ; on croyait les Français abattus, « parce qu'ils n'étaient pas vainqueurs, quoique « l'expérience eût dû apprendre depuis longtemps « aux mutins qu'un revers momentané n'était « jamais pour la France que le signal des plus « grands succès. Le gouverneur de Rome, tous les « membres de la congrégation d'Etat, et, plus que « tous les autres, le vertueux Pontife, étaient pro- « fondément affligés de ces désordres, dont ils « sentaient vivement les conséquences ; ils redou- « blaient de soins et de vigilance ; ils s'efforçaient « d'apaiser la colère des ministres français par « toutes sortes de soumission ; ils faisaient placer « des gardes à la porte de leurs maisons, et « prenaient toutes les mesures que la prudence « pouvait leur suggérer. Plusieurs fois, ils virent « toute la colère de la République prête à fondre « sur eux ; mais l'intercession respectable du che- « valier Azzara détourna toujours l'orage (1) ».

1 1) Histoire civile, politique et religieuse de Pie VI.

Le cardinal Busca s'aperçut bientôt qu'il était odieux aux Français, depuis que sa lettre au nonce de Vienne avait été interceptée et remise à Bonaparte. Ne voulant pas que cette haine de la République pour sa personne retombât sur le Saint- Siège, il pria le Pape de lui donner un successeur. Il n'était pas facile de le remplacer. Pour gouverner en ces temps difficiles, il fallait un homme qui joignît à de grandes lumières, de la fermeté, de la prudence et beaucoup de douceur.

L'ambassadeur du roi de Naples, le marquis Delvasto, conseilla à Pie VI de confier cette mission au cardinal Doria. Ce prélat avait peu d'expérience et manquait d'énergie. Mais il était d'un esprit agréable et cultivé. On lui reconnaissait unanimement des intentions très-pures, unies au dévouement le plus absolu envers l'Eglise.

Le Pape n'eut pas à se repentir du choix qu'il avait fait.

« Il fallait », dit encore l'écrivain que nous venons de citer, « il fallait aimer beaucoup sa patrie « pour consentir à prendre les rênes du gouverne- « ment au milieu des émeutes, des soulèvements et « des secousses de toute espèce qui ébranlaient « alors l'Etat et l'Eglise. Dans la Marche d'Ancône, « à Macérata , à Yési , à Monte-San-Epidio , une « populace qui n'écoutait que sa haine contre « les Français, et fermait les yeux sur son im- « puissance et sur ses dangers, irritait encore « une armée victorieuse par de funestes émeu- « tes, suivies d'exécutions sanglantes contre les

« rebelles ; ailleurs, des insurrections révolution- « naires se manifestaient, et les mécontents fai- « saient éclater hautement leurs vœux pour un « nouvel ordre de choses. Ainsi , ce malheureux « pays était déchiré par des factions opposées, et « les vents déchaînés de toutes les parties de l'hori- « zon amoncelaient les tempêtes qui devaient le « submerger (1) ».

La seule consolation que reçut Pie VI à cette époque lui vint de l'Espagne. Charles IV, touché de ses malheurs, lui envoya, pour le consoler, le cardinal Lorenzana, archevêque de Tolède. Ce prince de l'Eglise était accompagné de deux autres prélats. Nous voulons parler d'Espuig , archevêque de Séville, et d'Illusquiz, confesseur de la reine. Ces deux derniers retournèrent en Espagne peu de temps après ; mais le cardinal, Lorenzana ne quitta plus le Pape. Il l'accompagna même dans sa captivité.

Sur ces entrefaites, Pie VI, dont la santé était minée depuis longtemps par les douleurs morales qui venaient chaque jour l'assaillir, tomba gravement malade. Le désordre fut alors porté à son comble. On affichait dans les rues des placards incendiaires où l'on cherchait à pousser le peuple à l'insurrection. Le neveu du Pape se vit obligé de quitter Rome pour échapper aux voies de fait dont il était menacé. Les représentants du pouvoir n'inspiraient plus aucune crainte, si bien que les émeutiers les accueillaient au milieu des huées,

(1) Histoire civile, politique et religieuse de Pie VI.

lorsqu'ils essayaient de les rappeler au sentiment du devoir. *

La santé du Pape finit par se rétablir, mais sa convalescence ne ramena pas le calme dans les esprits.

Le gouvernement résolut alors de prendre des mesures énergiques, et de sévir contre les faiseurs d'émeutes. Les plus turbulents furent emprisonnés. Parmi eux se trouvait un chirurgien nommé Angelucci, le juif Ascanelli, et les frères Bouchard. Ces deux derniers étaient libraires. On trouva chez eux des armes à feu en grande quantité, et plus de dix mille cocardes jaunes. La garnison de Rome fut changée. On réunit au château Saint -Ange des vivres et des munitions, on distribua des troupes dans les divers quartiers de Rome, et l'on fit comprendre aux gens amis du désordre que toute tentative d'émeute serait sévèrement réprimée.

D'autre part , le Souverain Pontife, voulant couper court aux plaintes qui s'élevaient de tous côtés, grâce à la rareté du numéraire et au discrédit dans lequel était tombé le papier-monnaie, résolut d'emprunter au clergé, tant séculier que régulier , jusqu'à concurrence du sixième de la valeur de ses biens. Cette mesure provoqua le mécontentement d'un certain nombre d'ecclésiastiques, malheureusement plus soucieux de leurs intérêts que de ceux de l'Eglise. Comme on le voit, il n'y avait pas jusqu'aux actes de sagesse les plus incontestables qui étaient mal interprétés par ceux-là mêmes qui auraient dû être les plus fermes soutiens du trône pontifical.

Sur ces entrefaites, Joseph Bonaparte fut envoyé à Rome en qualité d'ambassadeur. Sa présence ramena le calme dans les esprits et fit concevoir des espérances de paix. Les Romains manifestèrent surtout leur satisfaction lorsqu'ils virent le représentant de la France assister à la messe, et se montrer constamment respectueux pour tout ce qui touchait aux questions religieuses. Sa figure, d'ailleurs, avait quelque chose de doux et de sympathique qui prévenait en sa faveur.

Le Pape le reçut avec une bienveillance cordiale. Joseph Bonaparte lui fit part des griefs de la République contre le Saint-Siège. Satisfaction lui fut donnée sur presque tous les points. La situation paraissait donc s'améliorer d'une manière sensible, lorsque la République Cisalpine menaça d'une invasion les Etats pontificaux. Les antiquaires de ce nouveau gouvernement, ayant découvert que Charlemagne avait détaché de l'Exarchat de Ravenne, pour en faire cadeau au pape Etienne III, une fraction de la Marche d'Ancône et du duché d'Urbin, déclarèrent qu'ils allaient rentrer en possession de ces deux lambeaux de territoire, les armes à la main. En conséquence le général polonais Dombrowski, alors au service des Cisalpins, reçut l'ordre de s'emparer du fort Saint-Léon. Les paysans de la contrée se mirent en devoir de repousser l'invasion ; mais ce fut sans succès. Les vainqueurs, épuisés par cet exploit, crurent devoir s'arrêter. Joseph Bonaparte leur signifia, d'ailleurs, de ne pas aller plus loin.

Nous voici arrivés au 28 décembre 1797. Cette

Pie VI. — T. II. 23

date funeste fut celle oh s'écroula le trône pontifical.

La tranquillité qui avait suivi l'arrivée de Joseph Bonaparte n'était qu'apparente. Au fond le parti révolutionnaire n'avait pas désarmé. Il attendait en silence, mais impatiemment, qu'une occasion favorable se présentât pour lever de nouveau le masque et secouer le joug.

« Les aventuriers, les intrigants, les gens sans « aveu flairaient une révolution, comme les cor- « beaux flairent les cadavres. Une foule d'étrangers, « soi-disant patriotes, attisaient le vent de la dis- « corde, soufflaient de tous côtés la guerre civile et « enflammaient les cœurs par des propos incen- « diaires. Le désordre et la licence ont tant d'attraits « pour la plupart des hommes qui se flattent tou- « jours d'un changement favorable dans leur for- « tune, et qui, lors même qu'ils sont bien, se trou- « vent mal, dans l'espérance d'être mieux ! Le plus « sage et le meilleur gouvernement qu'on puisse « supposer dans le monde, du moment qu'il laissera « flotter les rênes, et que son autorité sera ébranlée « par quelques revers, trouvera toujours autant « d'ennemis qu'il y a d'hommes à qui le désordre « peut être utile ; d'où il résulte que la fermeté et « la sévérité d'un gouvernement fort et juste est « pour tous les honnêtes gens le premier des bien- « faits, et presque aussi nécessaire à leur existence

« que l'air qu'ils respirent Enfin, le peuple ro-

« main n'était plus ce peuple heureux et tranquille « qui, quoique pauvre, vivait au sein de l'abon- « dance, et, sans être condamné à un travail ingrat

« et opiniâtre, trouvait dans la munificence du « gouvernement et dans les établissements d'utilité « publique des ressources contre tous les besoins « et tous les maux de la vie ; qui, sans souci, sans « inquiétude, se livrait cl SEL gaîté et à sa vivacité « naturelles, se reposant sur ses chefs du soin de « sa nourriture, et même de ses amusements. Déjà « il commençait la cruelle épreuve de la misère, « il s'occupait du lendemain ; l'incertitude de l'ave- « nir troublait , pour la première fois, ses jours « sereins ; on ne voyait partout que des figures « sinistres, des visages sombres, des yeux égarés ; « tous les démons de la discorde étaient déchaînés, « et cette ville de bénédiction et de bonheur, qui « était pour le petit peuple une espèce de paradis « sur la terre, ne présentait plus que l'image de « l'enfer ».

Comme il est aisé de le voir par les détails qu'on vient de lire et que nous empruntons à un auteur contemporain , la situation était tendue outre mesure ; et cependant le respect du peuple romain pour Pie VI était si grand, qu'une émeute eût été impossible, si la Révolution cosmopolite n'avait pas usé de tous les moyens pour exalter les esprits et les pousser aux derniers excès. Les hommes qui étaient à la tête du mouvement ne voulaient pas plus de la République française que de la monarchie pontificale. Ils aspiraient avant tout après un bouleversement qui leur permettrait de s'enrichir des dépouilles de Rome.

Une espèce de visionnaire française, connue sous

le nom de la Brousse, les secondait puissamment dans leur œuvre de désorganisation. On tenait chez elle des conciliabules secrets. C'est là qu'après avoir parlé avec exaltation du despotisme des papes, elle annonçait à ses auditeurs la prochaine destruction de leur puissance séculaire. Ces réunions clandestines se tran formèrent bientôt en véritables clubs. Les doctrines les plus subversives y étaient proclamées.

Le gouvernement du Pape fit appel à l'intervention de Joseph Bonaparte. Le jeune ambassadeur s'interposa; mais il le fit avec mollesse, soit qu'il eût peur du Directoire qui le faisait probablement surveiller, soit qu'il fût de connivence avec les agitateurs. Les réunions et les attroupements continuèrent, sans que la police osât prendre sur ellemême de les dissoudre.

Le 28, l'audace des factieux fut poussée jusqu'aux dernières limites. Rome était menacé d'un coup d'Etat populaire. Le gouvernement dut faire preuve d'énergie, et sommer les émeutiers de se disperser. La sommation fut méprisée. On ordonna alors aux troupes d'avancer et d'employer la force. Les révolutionnaires, se voyant attaqués, se réfugièrent dans le palais de l'ambassade française. Les soldats les y poursuivirent et engagèrent la lutte. Ce fut alors que le général Duphot, jeune homme ardent et d'une imprudence égale à son ardeur, fondit, le sabre à la main, sur les troupes pontificales, et tomba percé de coups.

Les troupes se retirèrent épouvantées quand

elles surent que c'était le général Duphot qui venait de succomber dans la lutte. Joseph Bonaparte adressa au cardinal Doria les plaintes les plus amères. On lui offrit des satisfactions qu'il refusa ; puis il se retira en Toscane, prétendant que ses jours n'étaient plus en sûreté à Rome.

De Florence, où il s'installa, il écrivit au Directoire une relation peu véridique, sur les événements du 28 décembre. Il est facile de voir, en lisant ce document, qu'il voulut donner à cette affaire des proportions qu'elle n'avait pas, et qu'en faisant remonter au Pape et à son gouvernement la responsabilité de la mort de Duphot, il mentait au Directoire et se mentait à lui-même, dans un but de popularité ou d'ambition.

Dès que le Directoire eut reçu la nouvelle de ce qui venait de se passer, ordre fut intimé à Berthier, qui était alors à Milan, de marcher sur Rome et de s'en emparer. Dans leur message au corps législatif, les Directeurs se livraient aux déclamations ,les plus insensées. Ils prétendaient que le Pape avait froidement prémédité ce meurtre, et, sans même se préoccuper du ridicule dont ils se couvraient, en tenant un pareil langage, ils avaient l'insanité de comparer Pie VI à Tibère. On eût dit que, victimes d'une illusion d'optique inexplicable, ils confondaient le gouvernement de la Convention, dont ils avaient fait partie, avec celui des Papes.

On raconte que le jour même où le Directoire annonçait à la France la chute du trône pontifical, le marquis Massimo, ambassadeur de Pie VI auprès

de la République, avait l'impudence de donner un bal dans son hôtel de la rue Saint-Dominique. « Cela s'appelle », dit un auteur du temps, « danser « sur les ruines de sa patrie ».

Cependant le général Berthier, après avoir traversé sans obstacle les Etats pontificaux, s'arrêta près de Rome, déclarant qu'il n'entrerait dans la ville que si le peuple lui-même L'y invitait. Il ajoutait que sa mission n'était pas de punir les assassins de Duphot ; qu'il voulait respecter la religion, les lois, et les propriétés, et qu'il priait le Pape de publier un édit pour tranquilliser les Romains. Enfin, il demandait que l'on n'enlevât rien du Muséum, de la bibliothèque et de la galerie des tableaux, parce que tout cela était garanti par la loyauté française et ses propres assurances.

Le Pape se soumit.

Les patriotes qui se trouvaient à Rome envoyèrent une députation au général pour l'inviter à prendre possession de la ville. Berthier considéra le désir qui lui était exprimé comme une émanation de la volonté nationale, et il s'y conforma.

A partir de ce moment le Souverain Pontife se tint renfermé dans son palais, se résignant d'avance aux humiliations que lui réservait le vainqueur. Il continuait, néanmoins, à exercer les fonctions de son ministère spirituel.

Le jour anniversaire de son exaltation étant arrivé, il déclara qu'il le célébrerait comme d'usage. Le 1 5 février 1 798, il se rendit à la chapelle Sixtine, et, assis sur son trône, il reçut les compliments du

Sacré Collège. Le nouveau gouvernement profita de cette circonstance pour signifier au Pontife qu'il cessait d'être souverain. Un calviniste suisse, nommé Haller, fut chargé de cette mission. Ce personnage n'avait d'autre titre à l'estime de ses patrons qne celui de banqueroutier. Lorsqu'il se présenta, Pie VI était entouré de tous les cardinaux. Il ne répondit aux paroles de Haller qu'en levant les yeux au ciel et en joignant les mains. Il acceptait l'épreuve et adorait en silence les desseins adorables de celui dont il était le représentant sur la terre. On licencia en même temps ses gardes et on les remplaça par des soldats français.

Ce fut alors que Berthier lui fit présenter par le général Cervoni la cocarde nationale, et l'invita à se parer de ce nouvel ornement. Voici quelle fut la réponse du Pontife : « Je ne connais point d'autre « uniforme pour moi, que celui dont l'Eglise m'a « honoré. Vous avez tout pouvoir sur mon corps ; « mais mon âme est au-dessus de vos atteintes. Je « n'ai pas besoin de pension. Un bâton au lieu de << crosse et un habit de bure suffisent à celui qui « doit expirer sous la haire et sur la cendre. J'a- « dore la main du Tout-Puissant qui punit le berger « et le troupeau ; vous pouvez brûler et détruire « les habitations des vivants et les tombeaux des « morts ; mais la religion est éternelle : elle existera <\ après vous comme elle existait avant vous, et son « règne se perpétuera jusqu'à la fin des siècles ».

Les scellés furent mis au Muséum, aux galeries et sur les nombreux objets d'art que la Révolution

convoitait. On s'empara de la bibliothèque particulière du Pape, comme on avait déjà fait de celle du Vatican, et cette collection merveilleuse fut vendue à vil prix à un libraire de Rome. — Les commissaires de la République, avec cette délicatesse de procédés qui caractérise la démagogie, ouvrirent les meubles de Pie VI, forcèrent les serrures et fouillèrent partout avec un soin minutieux, dans l'espoir de trouver des objets précieux.

Ayant découvert une grande boîte qui affectait la forme d'une urne, ils crurent tout d'abord qu'elle renfermait de l'or. Qu'y a-t-il là dedans, demandèrent-ils au Pape? — Du tabac, répondit le Pontife. Les commissaires, voulant s'assurer du fait, ouvrirent le petit meuble et purent constater que Pie VI ne les avait point trompés. — L'un d'eux, ayant trouvé le tabac excellent, n'hésita pas à l'emporter chez lui, ainsi que le coffret où il était renfermé.

Berthier avait fait au Pape la promesse formelle de ne pas attenter à son pouvoir spirituel. Mais il ne tarda pas à oublier ses engagements.

On s'aperçut que le vrai peuple romain conservait pour le Pontife une grande affection, en même temps qu'il voyait de mauvais œil l'occupation française. Cela étant, les triomphateurs se demandèrent si, fatigués du nouveau régime et des vexations qui en seraient la suite inévitable, les sujets du Pape ne prendraient pas la résolution de se débarrasser de leurs libérateurs.

Berthier n'avait pas tout d'abord songé à une éventualité de ce genre. Mais lorsqu'on eut envi-

sage les périls qui menaçaient à la fois l'armée d'occupation et le nouveau régime, on regretta d'avoir été si magnanime, et l'exil de Pie VI fut résolu. L'auguste vieillard avait demandé comme une grâce que, sans le tourmenter davantage, on le laissât mourir au pied du tombeau des saints Apôtres. Mais la Révolution n'est pas accessible à la pitié ; elle en donna la preuve une fois de plus en refusant cette consolation au Souverain Pontife.

Haller fut de nouveau choisi pour lui intimer l'arrêt de proscription qui le frappait.

Introduit, à une heure de l'après-midi, auprès de Sa Sainteté : « La république romaine », lui dit-il, « vous ordonne de me remettre vos trésors. Vous allez me les livrer sur l'heure. — Hélas ! » répondit le Pape, « le traité de Tolentino ne m'a rien laissé ; je ne puis vous remettre aucun trésor. — Vous avez cependant au doigt deux belles bagues ». — Le Pape en tira une et la lui présenta. Je ne puis vous donner que celle-ci, lui dit-il; l'autre doit passera mon successeur. Cette réponse ne satisfit point le cupide Haller. Il insista avec une âpreté menaçante devant laquelle dut céder le Souverain Pontife. La bague convoitée était l'anneau du pêcheur qui sert de sceau à tous les successeurs de saint Pierre.

Le banqueroutier n'avait pas fait un riche butin. On s'aperçut, après l'avoir examiné attentivement, que ce bijou était sans valeur, et on le rendit au Pape.

Haller continua ses perquisitions et s'empara de divers objets. Puis , étant ressorti , il rencontra

quelques prélats dans l'antichambre, et dit à l'un d'eux : Nous n'avons plus besoin de lui ici ; allez lui dire qu'il se tienne prêt à partir demain matin, à six heures. Le prélat lui répondit qu'il ne pouvait se charger de cela. Haller rentra alors et fit luimême sa commission.

— Je suis âgé de quatre-vingt-un ans, lui dit le Pape. Depuis deux mois, je suis accablé d'une maladie si cruelle, qu'à chaque instant je croyais toucher à ma dernière heure. Je suis à peine convalescent ; comment pourrai -je supporter les fatigues d'un voyage ? Je suis attaché ici par le devoir ; je commettrais un crime si j'abandonnais les fonctions de mon ministère : je dois mourir à mon poste. — Vous mourrez ailleurs aussi bien qu'ici, répliqua le banqueroutier. Partez de bon gré, si vous ne voulez pas qu'on vous oblige à partir de force. Le Pontife se retira alors dans son cabinet et, se jetant à genoux aux pieds du crucifix, il pria longtemps en silence. Puis il reparut portant empreints sur les traits de son visage ce calme et cette majestueuse sérénité qui lui étaient habituels. « Dieu le veut », dit-il, sans la moindre émotion, « soumettons-nous « à ses décrets ».

Pie VI employa les quarante-huit heures qu'il devait encore passer à Rome à régler les affaires de l'Eglise. La nuit qui précéda son départ fut consacrée à la prière. Il fit célébrer de grand matin le saint sacrifice de la messe en sa présence. Le prêtre n'avait pas quitté l'autel, que les soldats arrivèrent. On avait craint que, si le Pape sortait de

Rome pendant le jour, il n'y eût une émeute. Il fut donc résolu qu'on l'enlèverait à la faveur des ténèbres.

Comme il ne descendait pas assez vite au gré de ses persécuteurs, Haller ne cessait de l'injurier. On raconte qu'à la sortie du Vatican, ce misérable lui montra le clocher de Saint-Pierre et lui dit : Regarde-le pour la dernière fois.

Quelques jours auparavant, le marquis Vivaldi, qui avait été exilé de Rome pour ses méfaits, et que Pie VI eut la bonté de rappeler, n'avait pas craint de se présenter à lui et d'insulter a sa douleur : « Tyran », lui cria-t-il avec fureur, « ton règne est •« fini. — Si j'eusse été tyran », lui répondit le Pape, « tu ne serais plus là » .

Les cardinaux ne furent pas traités avec plus d'humanité. Ceux qui ne purent pas s'enfuir se virent insultés par la populace ou incarcérés. Quelquesuns d'entre eux ayant été conduits à Civita-Vecchia, on les abandonna au gré des vents sur de frêles chaloupes. C'était comme une imitation des noyades de Nantes. ,

« On cherchait surtout le cardinal Maury, qui « avait défendu avec tant de zèle les intérêts de la « religion contre les fureurs révolutionnaires. Si « l'on en croit l'auteur des Mémoires philosophiques « sur Pie VI, au moment de la plus grande crise, il « était resté caché dans son diocèse de Montefias- « cone ; et lorsqu'il crut l'orage un peu apaisé, il « se mit en route, en plein jour, pour aller à « Florence. A quelques lieues de Rome, s'étant

« arrêté pour changer de chevaux, il rencontre « trois commissaires français qui venaient d'arriver « à la poste, les Daunou, Monge et Florent : ils « n'ont pas de peine à le reconnaître; l'un d'eux, « même, pour s'en assurer davantage, fit le tour « de la voiture. L'historien qui rapporte cette anec- « dote dit qu'il regretta de n'avoir pas autour de « lui une force armée qui en eût fait justice à « l'instant (1) ».

L'auteur des Mémoires -trouve ce regret tout naturel. Nous sommes de son avis, en ce sens que nous ne pourrions sans invraisemblance prêter au commissaire dont il nous parle des sentiments d'honneur que le jacobinisme n'inspirait pas d'ordinaire à ses adeptes.

Ce fut par une nuit d'orage que Pie VI quitta la Ville éternelle. La méchante voiture dans laquelle on l'avait jeté traversa les rues au milieu des éclairs et au bruit du tonnerre. Deux hommes armés de torches la précédaient. Le Pontife était accompagné de son médecin et de quelques personnes de sa maison. Deux commissaires français attendaient le cortège à la porte Angélique. Ils déclarèrent que la République romaine les avait chargés de la personne du Pape, et signifièrent aux cochers de prendre la route de Viterbe. Cependant une foule de peuple, instruite du départ de Pie VI, s'était portée sur son passage. La consternation était peinte sur les visages. Des protestations indignées se faisaient entendre de toutes parts. Mais les gardes repous-

(1) Histoire civile, politique et religieuse île Pie VI.

saient violemment ces malheureux, à la vue desquels la voiture du Pontife ne tarda pas à échapper, grâce aux ombres de la nuit.

Le cortège s'arrêta à Monterossi. Le Pape y passa la nuit. Ici, nous croyons devoir céder la parole à un écrivain que nous avons cité plusieurs fois déjà, ne voulant pas que l'on nous accuse de charger les couleurs en haine de la Révolution. L'auteur de Y Histoire civile, politique et religieuse de Pie VI croit devoir indiquer lui-même une des autorités sur lesquelles il s'appuie pour affirmer le fait que nous lui empruntons textuellement : « Deux officiers chargés de garder le Pape », dit-il, << se firent dresser des lits dans son antichambre. J'ose à peine raconter ici une anecdote tellement horrible, qu'elle paraîtrait bien difficile à croire, si on ne savait par une funeste expérience que la fureur révolutionnaire est capable de se porter aux derniers excès. Un auteur anglais, qui a recueilli avec la plus grande exactitude tous les détails relatifs à la captivité de Pie VI, rapporte que ceux à qui on avait confié la garde du Pontife inventèrent, pour l'affliger, un nouveau genre de persécution qui fera frémir toutes les âmes honnêtes et délicates; ils firent venir une prostituée avec laquelle ils passèrent la nuit dans la débauche la plus honteuse et la plus bruyante. L'historien observe que plusieurs témoins peuvent déposer de la vérité d'un fait si extraordinaire et si scandaleux. Au reste, ajoute-t-il, « le Directoire ne cherche pas même à rejeter loin « de lui l'odieux d'une pareille conduite, puisqu'il a

« souffert, avec une bassesse qui le déshonore, qu'on « lui présentât comme une espèce de trophée la « canne qu'on avait volée au Pape. L'arrivée de ce « prétendu trophée à Paris a été annoncée par les « journalistes ; et au moment même où j'écris, cette « canne est encore dans la salle d'assemblée du « Directoire, sur la table de marbre qui se trouve « entre les fenêtres qui donnent sur la cour ».

Le lendemain, on arriva à Viterbe. Pie VI fut logé au couvent des Augustins. Les religieux, cela va de soi, lui prodiguèrent leurs soins, s'efforçant ainsi d'adoucir les douleurs de son pèlerinage.

A Montefiascone, on vit accourir toutes les populations environnantes. La montagne sur le liane de laquelle est bâtie la ville ressemblait à une grappe humaine. Cette multitude attendait anxieuse le passage du Pape, afin de recevoir sa bénédiction. Pendant ce temps-là les cloches des diverses églises sonnaient à toute volée. Lorsque la voiture parut, des cris répétés de : Vive le Pape ! Saint-Père, bénissez-nous ! retentirent de toutes parts. Pie VI trouva là quelques prêtres français que l'on expul sait des Etats pontificaux. L'un d'eux le complimenta au nom de ses confrères et l'encouragea à souffrir. Le Pape lui répondit avec sérénité : « Nous sommes « bien ; mais c'est à vous qu'il est bon de répéter « en ce moment : Estote fortes in fide ».

Sur les bords du lac de Bolsène, prêtres et laïques, riches et pauvres, femmes et enfants se portèrent en foule au-devant de l'illustre captif. Tous, à genoux et les mains jointes, admiraient le calme et

la patience de ce juste persécuté. Puis, la vue des satellites les ayant exaspérés, ils résolurent de jeter dans le lac les commissaires français, et ils eussent mis leur projet à exécution, si quelques notables n'étaient parvenus à les calmer.

Lorsque le cortège arriva sur les bords de la • Paglia, petite rivière qui séparait la Toscane des Etats pontificaux , on vit arriver en foule les paysans et les bergers, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants. Tous voulaient avoir la consolation d'être bénis par le Chef de l'Eglise. Ces manifestations étaient bien de nature à toucher le cœur de Pie VI.

Mais Dieu semblait vouloir mélanger d'amertume les consolations qu'il avait permis à son Vicaire ici-bas de goûter en cette circonstance ; car au moment même où le Pontife appelait sur ses populations fidèles les bénédictions d'en haut, trois misérables que son gouvernement avait exilés pour cause de trahison, rentraient dans les Etats de l'Eglise, en brillant équipage, et lançaient, en passant, des regards moqueurs au modeste cortège de leur souverain captif.

Pie VI arriva à Sienne le 25 février 1 798. On lui donna pour résidence le couvent des Augustins. « La prière et la célébration des saints mystè- « res », dit un de ses historiens, « était l'occupa- « tion la plus chère à son cœur. Il ne quittait sa « cellule que pour faire une courte promenade, « chaque jour sur le midi, et pour visiter les prin- « cipales églises de la ville, où il édifiait tous les

« spectateurs par sa ferveur et son recueillement ».

Ce fut du fond de cette solitude qu'il fit connaître aux cours de l'Europe l'attentat commis sur sa personne. Le Portugal et la Savoie furent les seuls Etats qui lui offrirent d'abord secours et assistance. Mais l'Espagne ne tarda pas à se raviser, et son envoyé, dom Pierre Labrador, ne cessa d'entourer de sa sollicitude le vénérable captif. Le czar manifesta une vive indignation, en apprenant la manière dont le Vicaire de Jésus-Christ venait d'être expulsé de ses États ; l'Angleterre s'émut, et l'ambassadeur du Royaume-Uni vint à Sienne offrir à Pie VI ses compliments de condoléance.

Le Pape était dans cette ville depuis trois mois, lorsque, le 25 mai 1 798, un tremblement de terre ébranla la maison qui lui servait d'asile. Le plafond de sa chambre s'écroula quelques instants après son départ. Après avoir séjourné peu de temps en dehors de Sienne, on le transféra à la chartreuse de Florence.

Ce fut pendant son séjour dans cette ville que Pie VI, redoutant qu'à sa mort on ne tentât d'élire un antipape et de diviser l'Eglise au moyen d'un schisme, voulut rendre l'élection de son successeur aussi facile que possible, en suspendant les lois et usages auxquels le Sacré-Collége est tenu de se conformer, avant et pendant le conclave. Il rédigea donc une bulle où tous les détails relatifs à cette grave question étaient réglés.

Le Pontife rappelait d'abord les mesures qu'il avait prises l'année précédente en prévision des

événements qui venaient de "s'accomplir à Rome et dans les Etats pontificaux. Puis il ajoutait : « Ce « n'était pas une vaine frayeur qui nous faisait alors « redouter l'avenir ; car ce que nous avons vu se « faire contre l'Eglise romaine et sa liberté est bien « autrement grave et déplorable que ce que nous « avions craint. Nos vénérables frères les cardinaux « de la sainte Eglise romaine, à qui appartient « exclusivement l'élection du Pontife romain, ou « expulsés de Rome, ou jetés en prison, ou dépor- « tés sur une terre étrangère ; le patrimoine de « saint Pierre livré au pillage, les biens ecclésias- « tiques vendus. ... ; Nous-même qui, malgré l'in- << suffisance de nos mérites, sommes préposé au « gouvernement de l'Eglise universelle, Nous, qui « sommes le Vicaire de Jésus-Christ en notre qua- « lité de successeur du bienheureux Pierre, chassé « de Notre Siège, contraint de Nous retirer sur une « terre étrangère, renfermé dans cette chartreuse, « Nous ne pouvons empêcher de si grands maux, « ni même réclamer contre la violation de tous les « droits divins et humains, sans avoir à craindre, « à cause de l'iniquité des hommes, que notre ré- « clamation n'attire des maux plus fâcheux encore « sur l'Eglise entière ».

Pie VI dérogeait ensuite aux diverses constitutions de ses prédécesseurs touchant l'élection des papes. Il levait la défense qui est faite aux cardinaux de s'entretenir, pendant la vie du Pontife régnant, de l'élection de son successeur. Il leur conseillait même de se concerter pour tout ce qui

Pie VI. - T. 11. 24

jjvait rapport à la tenue du conclave. Une seule chose leur était formellement interdite, c'était la désignation anticipée de celui qui serait élu après sa mort. — Le groupe de cardinaux le plus considérable et ceux qui viendraient s'adjoindre à ce groupe auraient seuls le droit d'élire le pape. Le doyen du Sacré Collège, ou, en son absence, celui de ses collègues qui serait revêtu de la plus haute dignité, devrait, dès qu'il n'y aurait plus de doute sur la mort du Chef de l'Eglise, convoquer les cardinaux dispersés, en indiquant le lieu du conclave. Les seules conditions indispensables à la validité de l'élection étaient les trois suivantes : sûreté du conclave, liberté des cardinaux, réunion des deux tiers des voix.

Pie VI reçut à la chartreuse la visite du roi et de la reine de Sardaigne.

« J'oublie, dans des moments si doux, toutes mes disgrâces », disait Charles-Emmanuel au Saint- Père ; « je ne regrette point le trône que j'ai perdu ; «je retrouve tout à vos pieds. — Hélas ! cher « prince », répondit Pie VI, « tout n'est que vanité ; « nous en sommes, vous et moi, la triste preuve. « Portons nos regards vers le ciel; c'est là que nous « attendent des trônes qui ne périront jamais ».

Le couple auguste pressait le vénérable vieillard de l'accompagner en Sardaigne : « Venez avec nous, Saint-Père », lui disait Marie-Clotilde, « nous « nous consolerons ensemble. Vous trouverez dans « vos enfants tous les soins respectueux que mérite « un si tendre père». Mais le Pape refusa, alléguant

son âge, ses infirmités et surtout le mauvais vouloir des membres du Directoire.

Les évêques français réfugiés en Angleterre, ayant appris que le Souverain Pontife était captif, lui écrivirent une lettre de condoléance, pendant son séjour à la chartreuse.

Lorsque le schisme est venu menacer l'Eglise gallicane , disaient-ils en substance, notre premier besoin a été de recourir sans retard à celui qui a reçu la mission de confirmer ses frères dans la foi.

Nous avons confié à votre cœur paternel les angoisses dont nous étions assaillis ; et vous nous avez prodigué les consolations et les lumières. Depuis le jour où les premiers successeurs du Prince des apôtres firent annoncer à nos aïeux la bonne nouvelle, notre Eglise est demeurée étroitement unie au centre de l'unité. Cette union a toujours fait notre force, et elle est pour nous encore un gage de résurrection. Nous attendions avec impatience que, la tempête s'apaisant, nous pussions de nouveau participer aux trésors de grâce dont le Saint- Siège est le dispensateur. .

Et dans cette pensée, nous aimions à considérer cette longue succession de Pontifes illustres qui gouvernèrent avant vous la barque mystique de l'Eglise. Les uns se sont distingués par l'éloquence, les autres par la profondeur du génie, ceux-ci par une vaste érudition, ceux-là par la sainteté de la vie. Quant à vous, Très-Saint Père, vous avez su gouverner avec douceur et équité ; vous avez uni à la sagesse du législateur la charité de l'apôtre ; grâce à

vous, Rome est devenue la patrie 'des beaux-arts, car vous avez su tout à la fois faire revivre les chefsd'œuvre de l'antiquité et donner une merveilleuse impulsion à la peinture et à la statuaire. Voilà pour le prince temporel. Comme chef de l'Eglise, vous avez toujours donné l'exemple de la piété, de la prudence et du courage, quelle qu'ait été la gravité des événements. Nul mieux que vous n'a su gouverner et consoler.

Nous cherchions à calmer nos douleurs, en pensant à ce qui fera aux yeux de tous la gloire impérissable de votre pontificat, lorsque le même coup de foudre qui nous avait précipités de nos sièges est venu frapper Votre Sainteté, de manière à menacer l'existence de l'Eglise, si les puissances de l'enfer pouvaient prévaloir contre elle.

A l'époque où les peuples barbares, après avoir dévasté l'Italie, s'avancèrent vers Rome devenue la capitale du monde chrétien, les Souverains Pontifes furent épargnés. La férocité d'Attila se calma tout à coup à la vue de saint Léon. Quelle n'est pas notre douleur en pensant que notre France, dont le souverain portait naguère le titre glorieux de roi trèschrétien, et à laquelle on donnait le nom de fille aînée de l'Eglise, dépasse en barbarie lesGoths et les Vandales, grâce aux doctrines empoisonnées d'une fausse philosophie ! Comment se fait-il que des hommes qui ont été élevés sous l'influence des principes religieux soient tout à coup devenus la honte de l'humanité, au point de repousser un Pontife dont la douceur est irrésistible, et qui impose le respect

aux peuples les moins civilisés par le majestueux éclat de sa vieillesse, par sa bienveillance inépuisable, par sa grandeur d'âme en face du malheur et cet ensemble de vertus dont Dieu l'a orné ?

Voilà quelle est la cause de notre deuil et la source intarissable de nos chagrins. Aussi, éprouvons-nous le besoin de faire part de notre anxiété à Celui d'où nous vient toute consolation, le priant de vous envoyer son ange, avec la mission de vous assister, de vous soutenir et de vous ramener enfin dans la Ville éternelle.

Toutefois, bienheureux Père, une pensée nous console et nous fortifie. Ne savons -nous pas, appuyé sur la parole de Dieu même, que la foi de Pierre ne peut défaillir ? La chaire pontificale est la colonne de la vérité. Elle peut être agitée violemment par la tempête ; mais aucun vent ne saurait la renverser. En quelque lieu du monde que se trouve l'évêque de Rome, le centre de l'unité est là, et c'est là que les autres églises doivent aller chercher la vérité ; car Jésus-Christ a dit au Pape dans la personne du Prince des apôtres : « Tu es Pierre « et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise ». Et ailleurs : « J'ai prié pour toi, afin que ta foi ne « défaille point ».

Les jugements de Dieu sont incompréhensibles ; mais la vérité est éternelle. Le siège sur lequel vous êtes assis ne court donc aucun danger. Vous serez, Très-Saint Père, au milieu des bouleversements sociaux de notre époque, offert en exemple à toutes les générations, pour le courage dont vous avez

fait preuve, et la foi inébranlable qui a été l'âme de tous vos actes.

Voici les passages les plus saillants de la réponse que Pie VI fit aux évêques français :

« Si Nos malheurs vous inquiètent », disait-il, « parce que vous pensez que dans cet exil Notre « âme est accablée du poids de la tristesse, ce tendre « intérêt que vous prenez pour Nous mérite sans « doute Notre reconnaissance ; mais Nous vous con- « jurons avec l'Apôtre de ne pas gémir sur Nous et « de ne pas perdre courage à cause de Nos tribula- « tions ; car, quels que soient les maux que Nous « endurons, serait-il possible que Notre âme suc- « combât à la tristesse, puisque Nous savons que « rien au monde ne peut procurer autant de gloire « que ces mêmes souffrances qui Nous ont assailli « par la permission de Dieu. Soit que la main du « Seigneur se soit appesantie sur Notre tête pour « Nous corriger et Nous punir, quoi de plus glorieux « pour Nous que cette tribulation ? Nous sommes « châtié justement pour Nos péchés ; néanmoins ce « châtiment même Nous fait connaître queDieu Nous « aime, et que, tout pécheur que Nous sommes, le « Père aimable des miséricordes Nous admet au « nombre de ses enfants. Soit qu'en permettant que « la tentation Nous exerce, Dieu se propose d'éprou- « ver Notre foi et Notre persévérance, combien en- « core une telle épreuve est-elle glorieuse pour « Nous I Grâce à cette tentation, Nous pouvons, « tout indigne que Nous en sommes, Nous flatter de « l'espérance d'être agréable au Seigneur. Nous

« lisons en effet : De même que Vor s'épure par le feu, « ainsi les hommes chéris du ciel s'éprouvent dans le « creuset de la tribulation. Nous désirons endurer « non-seulement les tribulations que Nous souffrons, « mais de plus grandes encore, pourvu que ce soit « pour la justice et pour Jésus-Christ. . . Manquons- « Nous de motifs qui élèvent assez Notre courage « pour soutenir ces calamités, non-seulement en « toute patience, mais même avec joie, avec actions « de grâces ?. . . Dieu a voulu, vous le savez, que « l'Eglise dût sa naissance à la croix et aux sup- « plices, sa gloire à l'ignominie, sa lumière aux « ténèbres de l'erreur, ses progrès aux attaques de « ses ennemis, la stabilité à ses pertes, à ses désas- « très. Jamais la gloire de l'Eglise ne fut plus pure « que lorsque les hommes firent plus d'efforts pour « la ternir ; jamais sa puissance ne fut mieux assise « que lorsque ses ennemis parvinrent à soulever « contre elle les plus furieuses tempêtes. C'est à « cause de cela précisément que les Pères de « l'Eglise la comparent à l'arche de Noé, qui flottait « avec d'autant plus de sécurité que les eaux du « déluge montaient davantage et que les vents souf- « fiaient avec plus de violence. Vous savez que, pen- « dant trois siècles, elle a été dépouillée, outragée, « emprisonnée, chargée de chaînes, condamnée aux « proscriptions et aux bûchers, livrée à la férocité « des bourreaux. Le sang de ses Pontifes, de ses « évêques et des innombrables martyrs coulait à « flots de toutes parts. Eh bien ! par sa foi, sa rési- « gnation et son admirable mansuétude, elle a

« triomphé des tyrans et détruit la superstition . . . » Pie VI passe ensuite en revue les diverses hérésies contre lesquelles l'Eglise a eu à lutter pendant les siècles qui suivirent l'âge des grandes persécutions, et il montre l'Eglise sortant victorieuse de toutes ces épreuves. Le langage de ce bref, qu'il faut lire dans le texte, est d'une élévation et d'une pureté qui rappellent les plus beaux morceaux des Pères de l'Eglise.

« Salut, vénérables Frères », dit le Pontife en terminant, « continuez, vous et ceux qui, comme « vous, sont condamnés aux tribulations de l'exil, « à faire la joie et la gloire de l'Eglise par l'éclat « persévérant de vos vertus. Nous serons heureux « que cette lettre puisse arriver jusqu'à ceux que « la persécution a jetés ailleurs qu'en Angleterre. « En vous écrivant, Notre pensée a été de les conso- « soler et de les encourager, comme Nous vous « consolons et encourageons ; car Nous vous por- « tons tous également dans Notre cœur ».

Le grand-duc faisait souvent à Pie VI des visites secrètes. Ces entretiens du prince avec son hôte étaient pour tous les deux une source de consolations. Mais le pontife, qui connaissait le caractère soupçonneux de ses geôliers, dit un jour à Ferdinand :

« Prince, cessez de venir me trouver dans mon « exil. Notre conversation, bien qu'innocente, peut « produire une impression mauvaise sur l'esprit de « nos ennemis. Je ne veux pas que mes disgrâces « vous conduisent vous-même à l'abîme. Vivez pour

« votre famille, conservez-vous pour le bonheur de « vos sujets. Moi aussi j'ai été souverain, et j'ai toujours tâché de diminuer les maux de mes peuples. « Mais le temps, les circonstances, et les désordres « qu'entraînent après eux les nouveaux systèmes soi- « disant philosophiques, ont rendu mes veilles inu- « tiles ; et ceux que j'ai traités en fils, que j'ai ali- « mentés et secourus, sont devenus mes plus cruels « bourreaux ! Prince, que mon sort vous serve « d'exemple ! Je ne veux pas que l'intérêt que vous « me témoignez devienne pour vous une source d'en- « nuis. Il m'est pénible, vous pouvez le croire, de me « tenir séparé de vous, en qui j'ai toujours reconnu « le fils le plus obéissant, le prince le plus religieux, « le vrai, le sincère ami ; mais il en coûterait trop à « mon cœur si, à cause de moi, vous deveniez aussi « malheureux que je le suis ».

Il paraît que, pendant son séjour à la chartreuse, Pie VI, se souvenant de la promesse que lui avait faite Gustave III, lors de son voyage à Rome, de protéger les intérêts des catholiques de Stockholm, écrivit à Gustave IV, pour lui rappeler les engagements de son prédécesseur. Le roi de Suède répondit qu'il était heureux d'accepter cet héritage, et qu'il s'engageait à soutenir de ses subsides le collège catholique établi dans sa capitale.

Un autre fait non moins extraordinaire apporta, vers le même temps, quelque consolation au Souverain Pontife. Le voici tel que nous le trouvons raconté dans l'ouvrage de Baldassari :

« Ce n'était pas seulement un monarque protes-

« tant », dit cet écrivain, « qui montrait de la bien- « veillance pour le Pape ; un petit prince mahomé- « tan voulut aussi lui témoigner des égards et de « la vénération : le bey de Tunis écrivit à Pie VI « une lettre fort respectueuse, dans laquelle, se « déclarant protecteur de la mission catholique éta- « blie dans ses Etats, il priait le Saint-Père d'élever « à la dignité de vicaire apostolique un religieux « capucin attaché à cette mission. La lettre était « accompagnée d'un calice d'argent qui avait sans « doute été pris sur un navire français , car on « voyait sur le pied des fleurs de lis. Le bey s'excu- « sait de la modicité du présent, en disant qu'il ne « possédait pas d'autre objet précieux qui pût être « offert convenablement à un Pape ».

Pie VI était l'objet d'un surveillance continuelle de la part de ses gardes, et ce n'était qu'avec peine que les évêques eux-mêmes pouvaient l'approcher. Mais l'activité du Pontife n'en était que plus grande. Jamais peut-être les intérêts de l'Eglise ne l'avaient préoccupé à ce point. Les nombreuses lettres qu'il a écrites de sa prison, car la chartreuse de Florence était une prison pour lui, sont peut-être les plus belles qu'il nous ait laissées. Par une disposition particulière de la Providence, sa santé parut s'affermir, grâce au genre de vie qu'il menait. Son médecin l'obligeait à se coucher de bonne heure et à se lever tard. Il consacrait les heures de liberté que lui laissait l'accomplissement de ses devoirs religieux à écrire ou à dicter à son secrétaire.

Cette manière de vivre, jointe au grand âge du

Pape, était de nature à tranquilliser le Directoire. Cependant le gouvernement français ne dissimulait pas ses inquiétudes, si bien que le grand -duc de Toscane ne redoutait rien tant que de mécontenter ce maître soupçonneux. Aussi proposa-t-il à Reinhard, le représentant de la République à Florence, de veiller lui-même sur la maison du Pape. Ce citoyen, qui était protestant, eut la délicatesse de refuser la mission dont on voulait le charger. La justice nous fait un devoir de le constater.

Le Directoire craignait surtout l'esprit religieux des populations au milieu desquelles vivait Pie VI. Los Florentins, mécontents de voir le Pontife prisonnier des Français , ne communiqueraient-ils pas leur irritation au reste de l'Italie ? Et dans le cas où une éventualité de ce genre viendrait à se produire, la situation de notre armée d'occupation ne se trouverait-elle pas compromise? Ne faudraitil pas une fois de plus tenter le sort des armes pour conserver notre prestige au delà des Alpes ?

Ce fut sous l'influence de ces préoccupations que le Directoire signifia au grand-duc d'éloigner le Souverain Pontife de ses Etats. Le prince trouva, paraît-il, que les vainqueurs poussaient les exigences trop loin. En conséquence, il répondit aux commissaires qu'il n'avait pas demandé à avoir le Pape chez lui, et qu'il se refusait à prescrire son éloignement. Si vous voulez, ajouta-t-il, qu'il quitte la Toscane, je ferai faire tous les préparatifs pour son départ ; mais les Français se chargeront de le transporter ailleurs. Cette réponse, quoique em-

preinte de condescendance n'eut pas le privilège de plaire au Directoire, qui fit répondre au grand-duc que, si la présence du Souverain Pontife dans ses Etats devenait une occasion de troubles, il en porterait toute la responsabilité.

Ce langage avait un caractère comminatoire dont le prince saisit aisément la portée. Que faire en présence d'une pareille situation? Le gouvernement grand-ducal résolut de s'entendre avec le cabinet de Vienne. Le marquis Manfredini se rendit en Autriche , pour obtenir que l'empereur offrît à Pie VI un asile dans ses Etats. Le couvent de Moëlk fut la résidence que l'on choisit comme préférable à tous égards. Mais ce projet ne put aboutir.

On eut alors la pensée d'envoyer le Pontife en Espagne. Mais le roi déclara qu'il ne pourrait le recevoir qu'à certaines conditions jugées inacceptables par les commissaires français.

Pendant ce temps-là, on obligeait les ecclésiastiques romains à faire le serment de fidélité à la République française. Informé de ce qui se passait, Pie VI envoya successivement deux brefs pour condamner ce serment. Ils étaient adressés l'un et l'autre à Mgr Passeri, qui, ne pouvant les publier, parce qu'il fut condamné à l'exil à cette époque, eut soin de les remettre à Mgr Buoni.Ce dernier, sans se préoccuper des périls auxquels il s'exposait, fit imprimer et distribuer, en les accompagnant d'une déclaration signée de lui, les documents en question.

Les professeurs de la Sapience et du Collège Romains furent les premiers que l'on invita à prêter

serment. Le gouvernement français supposait avec raison que leur exemple exercerait une grande influence sur le reste du clergé.

Pie VI, qui voulait épargner à l'église de Rome une persécution dont il savait que le Directoire était capable, proposa une formule qui sauvegardait la question religieuse (1). Le gouvernement ne voulut pas l'accepter.

Les professeurs, en partie du moins, cédèrent à la pression que le pouvoir exerçait sur eux.

Pie VI, averti de ce qui se passait, écrivit une nouvelle lettre à Mgr Buoni pour déclarer que les professeurs du Collège Romain étaient tombés dans l'erreur. Et comme les coupables avaient mis en avant, pour se justifier, une instruction ambiguë du vice-gérant, Pie VI leur rappelait que l'autorité du Saint-Siège était la seule qu'ils dussent reconnaître en cette circonstance. Puis, il ajoutait qu'en publiant leurs prétendues justifications, ils ne feraient qu'aggraver le scandale.

Les professeurs ne se tinrent pas pour battus ; ils en appelèrent du bref aux décisions réitérées et personnelles du Pape, et envoyèrent un député à la chartreuse de Florence, pour tenter de défendre leur cause.

Le Pape fut inflexible. Le mandataire des professeurs, voyant que sa démarche ne pouvait aboutir,

(1) Cette formule était conçue dans les termes que voici : d Je jure de ne « prendre part à aucune conspiration ni sédition pour renverser le gouvernement « actuel au profit de la monarchie ; je fais, en outre, serment de haine à l'a- « narchie, et je déclare adhérer à la constitution républicaine pour les choses « qui sont étrangères aux questions religieuses ».

rédigea et fit remettre à Pie VI une supplique, dans laquelle il disait que l'erreur de ses collègues provenait de la fausse interprétation qu'ils avaient donnée aux instructions de Mgr Buoni. Il finissait en sollicitant une décision qui leur facilitât le moyen de réparer le scandale.

Six professeurs envoyèrent leur rétractation au Chef de l'Eglise. D'autres avaient prêté serment en faisant des restrictions, et croyaient n'être tenus à aucune réparation. Pie VI leur démontra qu'ils étaient dans l'erreur, et leur déclara que, s'ils refusaient de se soumettre, il les retrancherait de la communion des fidèles.

Pendant que ces divers incidents entre le Souverain Pontife et les professeurs du Collège Romain se produisaient, le Directoire faisait de nouvelles démarches pour obtenir du grand-duc de Toscane que le Pape fût déporté en Sardaigne. Les médecins s'opposaient unanimement à cette mesure. Tous sans exception déclaraient que le malade succomberait pendant le voyage, si on l'obligeait à s'embarquer. Après de longues hésitations, le gouvernement français mit le grand-duc en demeure de s'exécuter.

Tout était décidé pour ce départ; Pie VI luimême se résignait à ce pénible et dangereux voyage, lorsqu'une maladie très-grave vint compromettre tout à coup la vie de l'auguste captif et déjouer les plans du Directoire. Pendant plus d'un mois, on trembla pour la vie du Pontife. Lui seul envisageait la mort dont il était menacé avec le

calme du juste qui espère d'une espérance inébranlable en la miséricorde divine, parce qu'il a combattu jusqu'à la fin pour Dieu et son Eglise. Contre toute attente, l'intensité du mal diminua peu à peu, et Pie VI vit ses forces revenir assez rapidement. Les agents de la République parlèrent de nouveau du départ pour la Sardaigne. Mais la Providence s'opposait visiblement à la mise à exécution de ce projet. Le Directoire, sachant que, depuis quelques jours, la mer de Toscane était sillonnée dans tous les sens par les vaisseaux anglais, craignit que le Souverain Pontife ne lui fût enlevé. D'autre part, la guerre étant à la veille de se rallumer entre la France et l'Autriche, il n'était plus possible de laisser Pie VI à Florence.

Dans la soirée du 18 mars 1799, un courrier extraordinaire apporta l'ordre de conduire le Saint- Père hors de la Toscane. Le lendemain matin, le nonce vint faire connaître au Pape la triste nouvelle. « Saint-Père », lui dit-il, « un nouvel « orage s'est élevé contre vous. — Que la « volonté de Dieu soit faite ! » répondit Pie VI ; « Nous sommes préparé à tout », ajouta-t-il avec une sérénité et une assurance pleines de dignité ; « tous les moyens pour Nous conserver la vie ont « été employés. Nous adorons, dans cette longue « persécution que Nous fait éprouver le Directoire, « les secrètes dispositions de la Providence ; que la « volonté de Dieu s'accomplisse sur Nous ! »

Le 25 mars, les Français étaient aux. portes de Florence. Le 26 au matin, un détachement de cava-

lerie et d'infanterie se présenta à la chartreuse. Le Pape sommeillait ; on le fit observer au chef qui voulait lui parler lui-même : « Qu'on l'éveille », répondit-il ; « il dormira plus tard ! » On prévint Pie VI qui admit aussitôt cet officier. « J'ai avec moi », dit ce dernier, « un détachement de soldats « qui doivent occuper cette demeure. Mais n'ayez « aucune crainte ; cette mesure n'est prise que « pour la sûreté de votre personne. — C'est « bien », répondit le Pape.

Un général de brigade vint bientôt annoncer au Souverain Pontife que son transport immédiat à Parme était décidé. — « A Parme ; cela suffit », répondit Pie VI, et le départ fut fixé pour deux heures du matin. — Le vénérable captif, levé à une heure, assista à la messe, fit ses adieux aux religieux de la communauté, puis, se tournant vers les personnes de sa suite : Partons ! dit-il avec une force que trahissait la faiblesse de son corps, mais qui peignait la trempe de son âme. Ses jambes étaient tout à fait sans mouvement, et une partie de son corps entièrement paralysée. On le transporta sur sa chaise jusqu'à la voiture : mais la portière, trop étroite, refusait de le laisser passer. Quatre de ses plus robustes serviteurs essayèrent vainement de le faire entrer. Deux palefreniers furent obligés de monter dans la voiture et de le tirer à eux, tandis que d'autres domestiques le soutenaient de leur mieux. Il fallut une demi-heure pour hisser ainsi l'auguste Vieillard qui étouffait à grand' peine les gémissements que lui arrachait la

violence de la douleur. Le capitaine français Mangin ne put supporter un tel tableau, et les autres militaires, tout aussi émus, laissaient, malgré eux, couler leurs larmes.

On se mit en route le 29. En franchissant les Apennins couverts de neige, le Saint-Père fut en proie au délire. Les prélats, en face de lui dans la voiture, le soutenaient pour qu'il ne tombât pas sur eux. Le capitaine Mangin vit le moment où il n'aurait plus à surveiller qu'un cadavre ; mais la Providence en avait décidé autrement. — Bologne reçut le Pape avec les honneurs dus à son rang.

« Le lendemain de son arrivée étant un jour de « fête, Pie VI témoigna le désir de faire quelque « séjour à Bologne ; cette consolation lui fut « impitoyablement refusée. Il était logé au collège « d'Espagne, et on fut obligé de le descendre par un « escalier très-étroit, où il était plutôt traîné que « porté ; l'un le tenait par les pieds, l'autre par les « jambes ; celui-ci lui soutenait les reins, celui-là les « bras, un autre les épaules. Quand on l'apporta « près de sa voiture, les assistants, les soldats eux- « mêmes ne purent s'empêcher de répandre des « larmes, et le peuple, ému d'un spectacle si doulou- « reux, le suivit en pleurant jusqu'aux portes de « la ville (1) ». Malgré la pluie et la boue, de nombreux groupes se jetaient à genoux et criaient : Courage, Saint-Père! Saint-Père, bénissez-nous!

Ces témoignages de sympathie adoucissaient les amertumes dont le vénérable Pontife était abreuvé.

(1) Histoire politique, civile et religieuse de Pie VI.

Pie VI. — T. II. 25

Le cortège prit la route de Modène. C'est aux portes de cette ville que le doux et magnanime Pontife s'entendit insulter par quelques individus qui se montrèrent probablement très-fiers de ce courage-là. Pie VI, à l'exemple de son divin Maître, garda le silence.

De Modène on se dirigea sur Parme ; le Pape fut reçu dans le monastère de Saint-Jean l'Evangéliste. Pendant le trajet, il n'avait plus la force de lever le bras pour bénir les populations accourues au-devant de lui. L'officier qui commandait l'escorte, M. Mangin, ne négligea rien pour adoucir à Pie VI les fatigues du voyage. Ce brave militaire, ému de tout ce qu'il voyait et entendait, laissa percer à diverses reprises les sentiments dont son cœur était plein, quelque effort qu'il fît pour les dissimuler. Le Pontife,qui s'en aperçut.fut vivement attendri. Ne pouvant, pour le moment du moins, lui témoigner sa gratitude comme il l'aurait voulu, le vieillard captif porta sur le brave militaire un de ces regards doux et puissants qui pénètrent jusqu'au fond de l'âme. Mangin n'y tint plus : il se jeta aux pieds du Pontife, y resta prosterné et les baisa plusieurs fois, en versant des larmes d'attendrissement.

Arrivé à Parme, Pie VI donna des ordres pour qu'on achetât le plus beau cheval de main que l'on trouverait. On lui en amena un, et, quoiqu'il fût d'un très-grand prix, il l'accepta sur-le-champ et le fit offrir à l'officier, qui se montra on ne peut plus touché de ce témoignage de paternelle affection.

Le Pontife put se reposer dans cette ville des fatigues de son voyage. L'infant de Parme eut tout d'abord un long entretien avec lui. Pie VI reçut ensuite l'infante et sa fille. L'entrevue fut aussi touchante que l'avait été celle du roi et de la reine de Sardaigne avec le vénérable captif, à la chartreuse de Florence. Tout faisait espérer que les pérégrinations du Chef de l'Eglise s'arrêteraient là. Mais l'approche de l'armée autrichienne en décida autrement.

Dans la nuit du 1 2 au 1 3 février, un commissaire français se rendit auprès de Pie VI et lui signifia brutalement de se préparer à partir. Le Pape, cette fois, était bien résolu de n'en rien faire ; mais, ayant appris que sa résistance serait imputée à l'infant de Parme et a sa famille, il changea de détermination.

A Borgo-San-Domino, l'évêque le reçut dans son palais avec un pieux empressement. Il rencontra dans cette ville le cardinal Valenti, qui était luimême proscrit. Cette entrevue fut pour le Souverain Pontife aussi bien que pour le prince de l'Eglise une consolation inespérée.

Le lendemain, Pie VI arrivait à Plaisance. Le commissaire français, qui redoutait un soulèvement du peuple, voulait lui faire longer les remparts de la ville. Mais le mécontentement des habitants, que l'on avait prévenus de l'arrivée du cortège pontifical, fut si vif, que l'on dut, par mesure de prudence, abandonner ce projet. On logea l'auguste prisonnier chez les prêtres de Saint-Lazare. Il en

fat d'autant plus heureux qu'il' aimait tout particulièrement cette congrégation.

Le lendemain on repartit pour Milan ; mais à peine avait-on franchi le Pô, que le commandant de l'escorte recevait l'ordre de retourner à Plaisance, à cause du voisinage des Autrichiens. Plusieurs fois déjà, Pie VI avait failli être délivré par les troupes impériales.

Le lendemain, au milieu de la nuit, le Pape repartit dans la direction de Turin.

A Crescentino, il vit le cardinal Martiniana ; ce fut le dernier qu'il rencontra sur sa route. A Trino, la foule accourue pour recevoir sa bénédiction fut si considérable, que la voiture dut s'arrêter. L'enthousiasme des populations était indescriptible.

On arriva sur les bords de la Trébie. Cette rivière, enflée par les pluies, offrait les plus grands dangers, surtout pendant la nuit. L'escorte insistait pour aller en avant, sans désemparer. « Messieurs», dirent alors les prélats, compagnons de Sa Sainteté, « le bon droit est pour nous, la force de votre côté ; « si vous êtes déterminés à employer la violence, or- « donnez à vos soldats d'arracher le Pape de son lit, « et disposez à votre gré de la vie d'un vieillard que « les afflictions et les infirmités ont réduit à la der- « nière extrémité ». — Le passage fut différé jusqu'au point du jour ; il fallut deux heures de précautions et de fatigues pour l'opérer, sans autre perte que celle d'un cheval noyé.

Le commandant de place de Voghera était un digne officier qui reçut le Pape avec tous les égards

qui lui étaient dus. Celui de Tortone, au contraire, dur et inflexible, voulait contraindre le cortège à traverser sans délai un torrent que personne n'estimait guéable. Le peuple, indigné, s'ameuta, et la garnison dut prendre les armes. « Tout dépend de « la volonté de Dieu », dit alors le Pape ; « nous « sommes entre ses mains ; il n'arrivera que ce qu'il « permettra ». — A Alexandrie, bonne réception et permis de séjour. — A Casai, même empressement de la part' du peuple et des autorités. A Chiavone, le concours des fidèles fut peut-être plus considérable encore qu'il ne l'avait été à Trino. Le prévôt de la ville offrit son logement au Souverain Pontife ; mais le commandant déclara qu'il s'y opposait. Le Chef de l'Eglise fut donc installé dans une auberge.

La sérénité du Saint-Père ne se démentit pas une seule fois. Aux contre-temps de toutes sortes, aux insultes des hussards et à la dureté grossière de certains officiers dont il vaut mieux taire les noms, le pieux Pontife n'opposait que le silence, une prière continuelle, ou ces mots qu'il avait souvent sur les lèvres ; « Nous sommes entre les mains « de Dieu ; il n'arrivera que ce que Dieu voudra I »

Depuis son départ de Florence on avait eu la cruauté de lui laisser constamment ignorer où l'on s'arrêterait pour la nuit.

Quand le Saint-Père arriva à Turin, il crut que là serait, enfin, le terme de ses pérégrinations ; il supposa même qu'on le logerait dans le palais royal. Apprenant que c'était à la citadelle qu'il lui fallait

descendre, et pour quelque temps seulement : J'irai partout où ils voudront, dit-il, en levant les yeux et les mains au ciel.

Cependant, à l'approche du Chef de l'Eglise, la population entière de Turin s'ébranla. Pour la tromper dans son attente pieuse, on n'introduisit Pie VI dans la ville qu'à trois heures du matin, par une porte de secours. Le pont-levis étant trop étroit, la voiture du Pape s'embarrassa dans les chaînes, et il fallut une demi-heure d'efforts et de fatigues pour la tirer de ce mauvais pas. — Comment exprimer l'état d'épuisement où se trouvait le Saint-Père? Plusieurs fois on crut qu'il allait expirer ; souvent il s'évanouissait et tombait dans les bras de ses compagnons d'exil ; une fois à la citadelle, on se hâta de le porter dans un^it. — A peine l'y avait-on déposé, qu'un avocat piémontais, se disant major delà place, vint annoncer que dès le lendemain on repartirait pour Grenoble. — Ce major affecta d'appeler le Saint-Père, citoyen Pape ! Cet aïeul-là doit être content de ses petits-fils d'aujourd'hui !

A Suse, la garde du Pape fut changée ; on lui donna de la cavalerie et plusieurs officiers. L'évêque et son clergé purent lui rendre des honneurs convenables, et il logea dans le palais épiscopal. Le surlendemain , ayant traversé Oulz, il fallut s'arrêter au pied de ces monts effrayants qui semblent menacer le ciel, et qui étaient encore tout couverts de neige. Le courage et les forces du martyr parurent l'abandonner un instant :

« Je n'irai pas plus loin », dit-il, « c'est impos-

sible ; qu'on me fasse mourir ici, j'y consens, plutôt que d'expirer en chemin ! » Ses compagnons, navrés, le consolent et l'encouragent ; et lui, victime aussitôt résignée, se livre paisiblement à ses bourreaux. Vingt hommes, venus de La Ferrière, près du mont Cenis, sont là pour se relever durant cette périlleuse ascension. — Un muletier fit accepter au Pape une paire de pantoufles ; son entourage entier tremblait pour cette tête si chère ; lui seul était tranquille ! !

Pour franchir le mont Genèvre, on précipita les préparatifs les plus indispensables. Les membres de l'illustre prisonnier étant couverts de plaies, on fut obligé de le soulever avec des sangles ; et l'on parvint enfin à l'asseoir sur une espèce de chaise à porteurs, laquelle n'était guère qu'un grossier brancard.

Telles furent les douleurs et les humiliations de Pie VI, au début de sa captivité. Nous laissons à un pieux et savant ecclésiastique, qu'une mort prématurée a ravi à ses amis, le soin de nous raconter ce que l'auguste Pontife eut à souffrir de la part des révolutionnaires durant son séjour dans les Hautes- Alpes. Ce récit touchant, dû à la plume de M. l'abbé Sauret, du diocèse de Gap, montrera ce que l'on peut attendre de la Révolution, en dépit du libéralisme dont elle fait parade.

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