‹ Le pontificat de Pie VI et l'athéisme révolutionnaireChapitre 9 sur 19 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Sommaire. — Lettre de Pie VI à L'évèque de Luçon relativement au sacrement de mariage. — Lettre de l'évèque de Genève au Pape. — Réponse de ce dernier. — Indulgence accordée par le Pape à l'occasion de la persécution religieuse. — Fêtes de la Raison à Paris et dans les départements. — Culte en l'honneur de Marat. — Loi de la Convention ayant pour but d'organiser l'enseignement Inique et obligatoire. — Le Pape écrit au clergé des Etats Pontificaux et à celui de l'Allemagne pour leur recommander le clergé proscrit. — Tous les peuples répondent à cet appel. — Règlement élaboré par le Souverain Pontife pour mettre de l'ordre dans les secours accordés en Italie aux prêtres émigrés séculiers et réguliers. — Ron nombre de prêtres sont déportés dans la Guyane. — Leurs souffrances. — Coup d'oeil rétrospectif sur les déportés de 1794.

Pendant que la Convention nationale renouvelait, en les aggravant, les monstruosités dont les persécuteurs de la primitive Eglise se sont rendus coupables, Pie VI continuait à s'occuper, avec une sollicitude vraiment apostolique, des intérêts des fidèles qui parvenaient à échapper aux noyades et à la guillotine.

Le 28 mai 1 793, le cardinal Zélada adressa, au nom du Souverain Pontife, une lettre à l'évèque de Lucon, relativement au décret de l'Assemblée nationale tendant à substituer le mariage civil au mariage religieux. Pie VI répondit aux diverses questions que lui avait adressées le vénérable prélat, interrogé lui-même par le clergé de son diocèse.

Le concile de Trente exige la présence du cure'' de l'un des deux contractants pour que le mariage puisse être valide. Or cette condition était difficile à remplir dans la situation où se trouvait l'Eglise de France, ce qui devait entraîner des maux incalculables. L'évêque de Luçon demandait si le Saint- Siège pourrait dispenser de ce décret, aussi longtemps que la paix ne serait pas rétablie, les fidèles de son diocèse, d'autant plus, ajoutait-il, que l'on ne saurait démontrer d'une manière positive que cette partie des actes du concile ait été reçue en France.

Vous n'insistez pas beaucoup , répondait à Monseigneur de Luçon le cardinal Zélada , sur cette dernière difficulté, à laquelle vous avez raison de ne pas attacher une grande importance. Votre principale observation consiste à dire que, dans le cas où ce décret aurait été publié dans toutes les paroisses de France, on ne devrait pas pour cela casser et déclarer nuls les mariages contractés sans la présence du curé, dans les lieux où il n'a pas été possible de se la procurer. A l'appui de ce vœu, vous alléguez les témoignages les plus respectables, et en particulier l'autorité de la vénérable Congrégation du Concile, observant qu'à diverses reprises elle avait déclaré, que les intentions du Concile étaient remplies, quand on suppléait par la présence des témoins à celle du curé, dans les lieux où cette dernière était impossible ; d'où vous croyez être en droit de conclure en faveur de la validité des mariages contractés sans la présence du pasteur légitime, par ceux de

vos diocésains qui sont forcés de s'en passer ; et cela parce que, en vertu du décret de l'Assemblée nationale, les mariages doivent avoir lieu désormais devant la municipalité, ou un officier délégué par elle, et, de plus, ce qui est ici bien important, devant quatre témoins.

Pour répondre à ces difficultés, voici ce que décida la congrégation des cardinaux :

1° C'est à tort que l'on agite la question de savoir si le décret du Concile de Trente a été publié dans toutes les paroisses de France. Il est de notoriété publique que, d'après un usage établi dans les diverses églises du royaume très-chrétien, la célébration des mariages se fait en présence du curé et de deux ou trois témoins, conformément aux dispositions du Concile.. C'est assez pour que la publication soit présumée avoir eu lieu.

2° Les fidèles du diocèse de Lucon ne doivent point se permettre de contracter mariage devant la municipalité, ou devant un officier nommé par elle. Officiers municipaux et délégués de la municipalité, en un mot tous fonctionnaires publics, pour parler le langage de la Révolution, ayant prêté le serment ordonné par l'Assemblée nationale , sont réputés schismatiques , ou tout au moins fauteurs du schisme : conséquemment, les fidèles doivent s'abstenir de contracter mariage devant ces municipalités ou devant l'officier commis par elles, de peur d'être souillés par la contagion de l'erreur.

3° Les époux se donneront leur mutuel consentement devant témoins, choisis, autant que pos-

sible, parmi les catholiques, avant de se présenter à leur municipalité, pour y faire la déclaration exigée par l'Assemblée nationale ; et, vu l'impossibilité absolue où l'on est, dans plusieurs paroisses, d'avoir un curé légitime, ces sortes de mariages ainsi contractés devant témoins, quoique sans la présence du curé, n'en seront pas moins valides et licites, s'il n'y a pas d'autre empêchement, comme l'a souvent déclaré la vénérable congrégation, interprète du concile de Trente.

4° Pour avoir droit aux effets civils, les fidèles pourront faire la déclaration exigée par l'Assemblée nationale, sans, toutefois, perdre de vue qu'agir ainsi ce n'est pas s'engager dans les liens du mariage, mais remplir un acte purement civil.

5° Enfin, en faisant ladite déclaration, ils doivent avoir sous les yeux les salutaires règlements tracés à ce sujet dans l'instruction du 26 septembre 1791, adressée aux évêques de France par le Souverain Pontife (1).

De son côté, l'évêque de Genève écrivait à Pie VI, pour protester de son attachement au Saint- Siège, et le prier de lui tracer la ligne de conduite qu'il avait à suivre.

Le Pape lui répondit, le 5 octobre 1793.

« La lettre que vous m'avez adressée de Turin, « en date du 31 juillet », disait Pie VI, « m'a fait « reconnaître avec quelle force de courage vous « avez agi dans une cause qui intéresse non-seule- « ment Notre personne et le Saint-Siège aposto-

(1) Voir les pages 128 et suivantes.

« lique, mais la foi catholique tout entière, pour « repousser les attaques de ceux qui , dans ces « déplorables jours où nous sommes, s'abandon- « nant aux illusions du mensonge, élèvent la voix « contre le ciel, outragent l'autorité par leurs mé- « pris, la majesté par leurs blasphèmes : j'y ai vu « avec quelle foi généreuse, quel zèle ardent pour « le salut des âmes, vous avez, de concert avec « plusieurs ecclésiastiques, combattu les efforts de « l'impiété et du schisme. Vous ne pouvez douter « du plaisir que Nous a fait ce récit ; et, quoique « vos procédés et vos bons offices vous donnent le « droit de placer ailleurs que sur cette terre, de « porter jusque dans le sein du Tout-Puissant l'es- « poir de récompenses d'un ordre bien supérieur et « plus dignes de vous, cependant Nous ne laisserons « pas de vous rendre dans le Seigneur de vives « actions de grâces, et Nous décernerons toutes « sortes d'éloges aux mesures que vous avez prises << jusqu'ici, pour arrêter les progrès du schisme et « confirmer les fidèles dans la saine doctrine » .

Pie VI répondait ensuite aux diverses questions que lui avait posées l'évèque de Genève.

Le prélat demandait en premier lieu à quelles peines il devait soumettre les clercs tant séculiers que réguliers qui avaient prêté le serment civique, dont voici les termes : « Je jure d'être fidèle à la « nation, de maintenir la liberté et l'égalité, ou de « mourir pour leur défense ».

Cette formule était nouvelle. Pie VI répondit que, pour le moment, il n'y avait pas lieu de porter des

peines canoniques contre les ecclésiastiques qui avaient prêté un serment de ce genre.

Quant à ceux dont le serment impliquait une adhésion quelconque à la proclamation du 8 février, laquelle exigeait expressément l'observation des décrets de l'Assemblée nationale, déclarés en partie hérétiques et en partie schismatiques , ceux-là avaient encouru de droit les peines édictées contre les fauteurs et complices du crime de schisme et d'hérésie.

Les mêmes censures étaient applicables aux prêtres et aux fidèles qui avaient communiqué, dans l'ordre religieux, avec les intrus.

Devaient être considérés comme suspens et irréguliers ceux qu'un évêque schismatique avait ordonnés, ou qui s'étaient emparés d'un bénéfice à charge d'âmes, au mépris de leur évêque légitime.

Les religieux qui, renonçant à leur profession, ont quitté l'habit régulier, sans y être contraints, seront considérés comme apostats et traités en conséquence.

Les prêtres séculiers et réguliers qui, oubliant la sainteté de leur vocation, n'ont pas craint de s'engager dans les liens du mariage, seront traités comme bigames et soumis à l'irrégularité.

Quiconque aura travaillé à propager la contagion par ses écrits ou ses discours, devra être considéré comme hérétique et schismatique.

Ne pourront être admis à recevoir les sacrements les laïques qui ont travaillé à l'établissement du

schisme et de l'hérésie, ainsi que ceux, en grand nombre, qui, profitant de la loi du divorce, se sont affranchis du lien conjugal.

L'évêque de Genève demandait enfin quelle conduite il devait tenir à l'égard de ceux qui, se trouvant dans l'impossibilité absolue de communiquer avec leur curé, ou ne pouvant le faire que trèsdifficilement et avec beaucoup de risques, s'étaient mariés les uns devant un prêtre étranger , les autres devant le magistrat civil.

Ces sortes de mariages devaient-ils être réputés absolument nuls ? Ou bien, étant valides, fallait-il obliger les parties à se présenter devant le ministre légitime du sacrement, pour en recevoir la bénédiction nuptiale ?

Les mariages contractés en présence du magistrat civil, disait le Souverain Pontife, ou devant un prêtre étranger, lorsqu'il a été impossible de s'adresser au légitime supérieur, ou qu'on n'aurait pu le faire qu'avec beaucoup de peine , sont valides, toutes les fois qu'il s'y est trouvé au moins deux témoins , suivant la décision de la Congrégation du Concile, dans la cause de la Belgique, du 27 mars 1732, et dans celle du 16 mars 1669, suivant aussi le jugement porté par la Congrégation du Saint-Office, dans la cause de la province du Malabar, à la date du 8 mai 1669, résolutions auxquelles la congrégation particulière , actuellement délibérante, a adhéré, le 2 juin de la présente année, dans sa réponse à l'évêque de Luçon. Toutefois, ajoutait le Pontife, il faut avertir les

Pie VI. — T. II. 18

époux que les mariages contractés par-devant les schismatiques , quoique valides dans les circonstances présentes, ne laissent pas que d'être illicites, et qu'ils doivent, pour assurer la tranquillité de leur conscience, recevoir la bénédiction du pasteur légitime, s'ils le peuvent sans danger.

Pie VI ne se bornait pas à régler ces diverses questions de droit qui lui étaient proposées par le clergé français ; il s'occupait aussi des intérêts spirituels des fidèles, avec une touchante sollicitude. C'est ainsi qu'en janvier 1794, il leur accordait la faculté de gagner les indulgences, sans être confessés, pourvu toutefois qu'ils fissent un acte de contrition, avec le ferme propos de recourir au tribunal de la pénitence, dès qu'ils le pourraient ?

Cependant la Convention continuait à donner au monde le spectacle hideux d'une cruauté de cannibale jointe aux saturnales effrontées d'une immoralité sacrilège.

Après avoir abattu le christianisme, les Jacobins se proposaient de fonder un culte nouveau, plus en harmonie, disaient-ils, avec les besoins du cœur humain et le progrès des lumières. L'Assemblée réquisitionna donc les peintres et les poètes qu'elle n'avait pas encore tués, et leur signifia de mettre au service de la déesse Raison leur muse et leurs pinceaux, pour la fête qui devait être célébrée en son honneur quelques jours après.

Le 10 novembre, tous les préparatifs étaient terminés. La ci-devant métropole de Paris devint le temple de la Raison. Une chanteuse de l'Opéra, la

citoyenne Maillard, représentait la déesse. Quatre hommes robustes la portaient sur leurs épaules. Elle était assise dans un fauteuil entouré de guirlandes de chêne. Sa main tenait une pique, symbole de la force. Des essaims de jeunes femmes vêtues de blanc marchaient devant elle, la tête couronnée de fleurs et le corps entouré d'écharpes tricolores. Le reste du cortège se composait de députés, d'orateurs des clubs et d'hommes du peuple, coiffés de bonnets rouges. Cette ignoble multitude chantait et poussait des cris discordants, tandis que la musique jouait le Ça ira, la Marseillaise et le Chant du Départ.

Au fond du sanctuaire de Notre-Dame, sur le penchant d'une montagne, s'élevait le temple de la philosophie. Tout autour on avait placé les bustes des sages de tous les temps et de tous les pays. Au centre du paysage brillait le flambeau de la Vérité.

Dès que le cortège fut arrivé, la déesse quitta son siège et s'installa dans le temple qui lui était dédié. Les jeunes femmes qui formaient son escorte chantèrent l'hymne que Chénier avait composé en son honneur. Puis elle sortit de son temple et vint s'asseoir sur un siège de verdure. Ce fut là que les républicains, se prosternant devant elle, rendirent à une façon de prostituée les hommages qu'ils refusaient à Dieu.

On se rendit ensuite dans le même ordre au palais des Tuileries, où la Convention était en séance. Sur l'invitation de Chaumette , l'Assemblée décréta par acclamations que désormais l'église Notre-Dame s'appellerait le temple de la

Raison. Le citoyen Romme, poussant la fantaisie encore plus loin, demanda que la déesse fût placée à côté du président. Chaumette, prenant alors parla main la demoiselle Maillard, la conduisit au bureau, où elle reçut le baiser fraternel du président et des secrétaires. Ce spectacle frappa l'Assemblée d'enthousiasme , et un tonnerre d'applaudissements retentit dans la salle. Il fallait que cette scène inqualifiable se terminât comme elle avait commencé. Aussi Thuriot de la Rosière, ayant exprimé le vœu que les honneurs divins fussent rendus à la déesse, les députés vinrent deux à deux fléchir le genou devant les charmes plus terrestres qu'éthérés de la baladine. Voilà à quels hommes il arrive parfois à la France de confier ses destinées.

Encouragés par les ignominies dont l'enceinte de la Convention avait été le théâtre, les sans-culottes, affublés d'ornements sacerdotaux et portant sur des brancards les vases sacrés dérobés aux églises, vinrent défiler dans la salle des séances, en chantant sur l'air deMalborough le trépassement du fanatisme. Cela fut trouvé très-beau par les membres de l'Assemblée, si bien que le président Laloi adressa aux manifestants ces paroles emphatiques : « En cet « instant vous faites rentrer dans le néant dix-huit « siècles d'erreurs. L'Assemblée reçoit, au nom de « la patrie , votre offrande et votre serment de « n'avoir pas d'autre culte que celui de la liberté ». La Convention décréta que les détails de cette manifestation sacrilège, dont l'abjection n'avait pas encore de pendant, seraient insérés dans le Bulletin offi-

ciel, et distribués dans les départements pour l'édification des patriotes.

Chaque quartier de Paris voulut avoir sa fête de la Raison. Seulement, comme les actrices n'offraient plus aux exigences de la foule un attrait suffisant, on choisit les déesses parmi les courtisanes en renom et les nymphes du trottoir, dont les charmes passaient pour exercer quelque prestige sur l'imagination des citoyens. « La Raison », dit Mgr Jager, « trôna sur les tabernacles entourée de canoniers « qui, la pipe à la bouche, lui servaient de grands « prêtres. Elle eut des cortèges de bacchantes, qui « suivaient d'un pas aviné, à travers les rues,- son « char rempli de musiciens. Paris devint la ville aux « mascarades impies; des représentants du peuple « ne rougirent pas de quitter leurs sièges pour « danser la carmagnole avec des filles revêtues « d'habits sacerdotaux. Les reliques vénérées de « sainte Geneviève , patronne de Paris , furent « brûlées en place de Grève, pour expier le crime « d'avoir servi à propager l'erreur et à entretenir le « luxe des fainéants. L'on dressa, au milieu des éclats « de rire et des plaisanteries sacrilèges, un procês- « verbal du fait, pour l'envoyer au Pape ; on jetait « bréviaires, missels, Anciens et Nouveaux Testa- « ments dans des bûchers au milieu des rues. Le « 11 novembre, Hébert avait fait arrêter par la « Commune que tous les clochers de Paris seraient « abattus, parce qu'ils blessaient par leur hauteur « le principe d'égalité. Le même jour, Chaumette « requit la destruction des statues des saints qui

« décoraient les trois entrées principales de la « cathédrale, en réservant celles des portails laté- « raux, parce que Dupuis y avait reconnu son système « planétaire. L'œuvre de destruction commença le « jour même ; on se mit à briser les images des « saints, on mutila les tableaux, on traîna dans la « boue les statues des rois de France et des saints. « Ce fut une rage. — On doute presque de ce qu'on a « vu et entendu — , dit un témoin oculaire. Ici des « mulets chargés de croix, de chandeliers, d'encen- « soirs, de bénitiers, et rappelant les montures des « prêtres de Cybèle ; là les adeptes du nouveau « culte, assis à califourchon sur des ânes en cha- « subies, les guidant avec des étoles, et s' arrêtant à « la porte des cabaretiers, qui leur servaient à boire « dans des vases enlevés aux autels. Les églises « furent changées en salles de spectacle. On s'y « enivra, on y fit l'amour ; des harengères vinrent « y vendre leurs poissons. Souvent des hommes « à la poitrine nue et aux manches retroussées « s'y livraient à des danses tourbillonnantes , au « bruit du tambour, au tonnerre de l'orgue (1) ».

Saint-Eustache fut transformé en cabaret. On dressa des tables dans la grande nef et autour du chœur. De toutes parts affluèrent les convives. Les enfants eux-mêmes se mêlaient à cette orgie quotidienne. La gravité de l'histoire et le respect que nous devons à nos lecteurs nous imposent l'obligation de garder le silence sur une foule de

il) Histoire de V Eglise de France.

détails qu'il est impossible de raconter, à quelque artifice de langage que l'on recoure.

La Commune, trouvant que cela n'était pas suffisant, voulut pousser la dégradation encore plus loin. Elle avait remplacé Dieu par la Raison se manifestant sous la figure d'une prostituée ; au culte des saints elle substitua le culte de Marat. On lui érigea partout des statues, on lui dressa des autels et on y brûla l'encens en son honneur. La Convention s'associa à ces manifestations sacrilèges, en faisant déposer au Panthéon les restes du grand homme. Les poètes se mirent de la partie et composèrent des cantiques en son honneur. Des femmes de mauvaise vie se constituèrent les prêtresses du demi-dieu. Elles distribuaient son image accolée à celle de Jésus-Christ , et prêchaient en style de lupanar la dévotion au cœur sacré de Marat.

La Commune, pour consacrer d'une manière définitive le nouvel état de choses, décréta, à la demande de Chaumette, l'abolition de tout autre culte que celui de la Raison. Voici en quels termes il s'exprimait , en parlant des prêtres , dans la séance du 26 novembre : « Ils sont capables de « tous les crimes, et ils se servent de poison contre « les patriotes ; si vous n'y prenez garde, ils feront « des miracles. Je requiers en conséquence le con- « seil de déclarer que Paris n'a plus d'autre culte « que la Raison, et que s'il existe quelque mouve- « ment en faveur du fanatisme, tous les prêtres « soient incarcérés ». En conséquence, on rendit l'arrêt suivant, au nom et sous les auspices de la

liberté. « 1° Toutes les églises ou temples qui ont « existé à Paris seront sur-le-champ fermés ; 2° tous « les prêtres ou ministres, de quelque culte que ce « soit, demeureront personnellement responsables « de tous les troubles dont la cause viendrait d'opi- « nions religieuses ; 3° celui qui demandera l'ouver- « ture soit d'un temple, soit d'une église, sera arrêté « comme suspect ; 4° les comités révolutionnaires « seront invités à surveiller de très-près tous les « prêtres ; 5° il sera fait une pétition à la Conven- « tion pour l'inviter à porter un décret qui exclue « les prêtres de toute espèce de fonction publique, « ainsi que de tout emploi dans les manufactures « d'armes ».

La Convention rivalisait de zèle avec la Commune. Elle ne se bornait pas à guillotiner les membres du clergé, elle visait surtout à pousser à l'apostasie ceux d'entre eux dont la foi était chancelante. Ce fut dans ce but que, le 22 novembre, elle rendit la loi suivante : « Les évêques , curés et « vicaires qui ont abdiqué ou qui abdiqueront leur « état et leurs fonctions de prêtrise, recevront par « forme de secours annuel : ceux qui sont au- « dessous de cinquante ans, la somme de huit cents « livres ; ceux de cinquante , la somme de mille « livres ; et ceux au-dessus, la somme de douze « cents livres ». Le clergé constitutionnel céda à la tentation. La plupart de ceux qui en faisaient partie profitèrent de cette circonstance pour entrer dans les administrations.

Paris n'était pas la seule ville où l'on vît se

produire les scènes d'horreur que nous venons de retracer. La province suivit l'exemple de la capitale.

A Lyon, la [fête de la Raison fut célébrée dans l'église primatiale. Le cortège, que présidait Collot d'Herbois, partit de l'Hôtel de Ville. La déesse était assise sur un char découvert traîné par des chevaux blancs. Des femmes et des filles la suivaient en chantant des hymnes en son honneur. En tête marchaient des troupes d'infanterie et de cavalerie. Arrivée à la vieille basilique, la déesse se dirigea vers le sanctuaire et s'assit sur l'autel. On fit alors fumer l'encens à ses pieds, tandis que les fonctionnaires et les représentants du peuple venaient tour à tour fléchir le genou devant elle.

A Saint-Etienne, la fête se termina par une orgie. Vieillards, femmes, enfants, laboureurs, ouvriers, marchaient, bannière en tète. La musique se mêlait aux chants patriotiques et au bruit de l'artillerie. Un repas comme n'en vit jamais la République couronna cette manifestation. « Vin, pain, bonne chère», dit un des assistants, « tout était commun. Nous « étions plus de cinq mille. . . On a chanté, on a « formé des rondes, on a dansé. C'était la nature. « C'était la vertu. L'antiquité n'a rien produit de «comparable. Où étais-tu, Jean-Jacques ? Tu « aurais fait un bon dîner (1) ! »

Fouché, dans les départements de la Nièvre et de l'Allier, dépouillait les églises, faisait abattre les croix dans les cimetières et les remplaçait par la statue du sommeil.

(1) Tableau historique du diocèse de Lyon.

Lequinio et Laignelot, envoyés en mission dans la Charente-Inférieure, écrivaient de la Rochelle à la Convention nationale : « Huit bénisseurs du << culte catholique et un ministre du culte protes- « tant viennent de se déprêtriser en présence du « peuple assemblé dans le temple du culte de la « vérité, ci-devant église paroissiale. Ils ont juré « de n'enseigner désormais que les principes de la « morale et de la saine philosophie , de prêcher « contre toutes les tyrannies politiques et reli- « gieuses, et de commencer enfin à montrer aux « hommes le flambeau de la raison . . . Tout va « marcher rondement ici , le peuple vient de lui- « même au flambeau de la raison que nous lui mon- « trons avec douceur et paternité. Le tribunal « révolutionnaire que nous venons d'établir fera « marcher les aristocrates, et la GUILLOTINE FERA « ROULER LES TÊTES ».

Au Mans, le buste de Marat fut porté en triomphe dans les rues, tandis qu'un prêtre apostat balançait l'encensoir devant l'idole. A Auch, s'il faut en croire une correspondance de Cavaignac, le peuple entier dansa la carmagnole autour d'un brasier patriotique alimenté par les croix de bois, les statues et les Vierges à miracles que l'on y jetait au fur et à mesure.

La Convention nationale, en dépit de ses triomphes apparents, ne voyait pas l'avenir sans inquiétude. Elle comprenait qu'en dehors de ceux qui se livraient aux manifestations sacrilèges dont elle était l'inspiratrice, il restait une masse compacte

de croyants dont la foi n'avait subi aucune atteinte, et qui, tôt ou tard, finiraient par avoir raison de l'orgie révolutionnaire. Par quel moyen prévenir ce danger ? En étouffant la seule liberté qui fût restée debout, la liberté qu'a le père de famille de transmettre à ses enfants sa foi religieuse.

Voici en quels termes Marie Chénier exposait les principes qui avaient servi de base au nouveau projet de loi : « Qui ne sait combien il a fallu « d'amour du bien, de patience et de courage aux « illustres écrivains qui ont mûri la raison publi- « que, pour débarrasser insensiblement l'esprit « humain d'une partie des songes impurs dont les « prêtres l'avaient enveloppé ? Qui d'entre vous n'a « pas été forcé, au sortir des écoles publiques, de « recommencer son éducation, de lutter longtemps « et sans cesse contre la tyrannie des premières « impressions, de détruire lentement l'œuvre des « prêtres. . . Eh bien ! si c'est là une longue et « pénible étude, épargnez à vos enfants des travaux « dont le succès est incertain ; arrachez ces fils de « la République au joug de la théocratie qui pèse « encore sur eux. . . Libres de préjugés et dignes « de représenter la nation française, vous devez « fonder sur les débris des superstitions détrônées « la seule religion universelle qui n'a ni sectes ni « mystères, dont le seul dogme est l'égalité, dont « nos lois sont les oracles, dont les magistrats sont « les pontifes, et qui ne fait brûler l'encens de la « grande famille que devant l'autel de la patrie, « mère et divinité commune » .

La Convention décida que les prêtres, pas plus que les ministres des autres cultes, ne pourraient enseigner. La même loi d'exclusion frappait les anciens religieux et les anciennes religieuses. Les apostats eux-mêmes étaient suspects aux yeux des Jacobins. Us supposaient que celui qui avait eu la foi ne pouvait que difficilement se dépouiller entièrement du vieil homme et devenir athée.

Comme on le voit, la fameuse théorie de l'instruction laïque et obligatoire n'est pas précisément nouvelle, puisque son origine remonte aux plus mauvais jours de la Terreur. Ajoutons que le besoin de cultiver les jeunes intelligences et de les initier aux secrets des connaissances humaines n'entraient pour rien dans les plans de réforme des Jacobins. Les radicaux ne sont, sous ce rapport comme sous une foule d'autres, que leurs plats imitateurs. Ils ne savent même pas rajeunir les arguments qu'ils nous donnent, depuis dix ans, à l'appui de leur thèse. Qu'on en juge en comparant les stupides déclamations de leurs journaux, à l'endroit de cette question, avec la loi de la Convention nationale. Voici comment s'exprimaient ces étranges législateurs :

« L'enseignement est libre. Il se fera publi- « quement. Les citoyens et citoyennes qui voudront « user de la liberté d'enseigner seront tenus de pro- « duire un certificat de civisme et de bonnes mœurs « signé par la moitié des membres du conseil muni- « cipal de la commune de leur résidence, et par « deux membres du comité révolutionnaire. Tout

instituteur qui enseignerait dans son école des préceptes ou maximes contraires aux lois et à la morale républicaine, sera dénoncé et puni selon la gravité du délit. La Convention charge son comité d'instruction de lui présenter les livres élémentaires des connaissances absolument nécessaires pour former des citoyens. Les premiers de ces livres sont les Droits de l'homme, la Constitution et le tableau des A étions héroïques ou vertueuses. Les instituteurs et institutrices seront tenus de se conformer dans leur enseignement aux livres élémentaires adoptés et publiés à cet effet par la représentation nationale. Ils seront salariés par la République à raison du nombre des élèves qui fréquenteront leurs cours. Les instituteurs recevront vingt livres et les institutrices quinze livres par élève. Les pères, mères, tuteurs et curateurs seront tenus d'envoyer leurs enfants ou pupilles à ces écoles, au moins pendant trois années consécutives. Ceux qui ne s'y conformeraient pas seront dénoncés au tribunal de police correctionnelle. Si leurs excuses ne sont pas déclarées valables, ils seront condamnés, la première fois, à une amende égale au quart de leurs contributions. En cas de récidive, l'amende sera double. Les infracteurs seront regardés comme ennemis de l'égalité et privés pendant dix ans de l'exercice des droits de citoyen. Ce décret sera envoyé de suite dans les départements, afin que les écoles puissent bientôt être en activité ».

•Voilà bien tel que nous le connaissons et tel qu'on

veut nous le donner l'enseignement gratuit, laïque et obligatoire.

La Convention échoua, dit un historien, parce que deux éléments indispensables lui firent défaut : les maîtres et les élèves. Il est à supposer que si le jacobinisme contemporain essaie de renouveler l'expérience tentée en 1793, il ne réussira guère mieux. Lorsque Napoléon débarrassa la France des affreux tyrans qui l'égorgeaient, après l'avoir ruinée, l'enseignement public était à reconstituer.

Pendant que la Convention nationale se livrait à ces actes d'ignominie et édictait des lois despotiques, le clergé français se voyait contraint de fuir le sol de la patrie et de demander asile aux puissances étrangères. La plupart des proscrits tournèrent leurs regards du côté de Rome. Ils savaient tout ce que le cœur de Pie VI renfermait de tendresse et de générosité. Aussi, dès l'année précédente, un grand nombre d'entre eux s'étaient réfugiés dans les Etats pontificaux. Nous croyons devoir reproduire ici à peu près textuellement les réflexions que l'éditeur des brefs de Pie VI a écrites à propos de l'émigration du clergé, au début de la Terreur.

« Dès les commencements de la Révolution », dit cet écrivain, « l'église gallicane avait eu ses martyrs. Les outrages faits à l'archevêque de Paris, au milieu de la ville royale, et sous les yeux des Etats, montraient aux ecclésiastiques fidèles le chemin de l'amphithéâtre. Le décret sur les propriétés ecclésiastiques, d'après les circonstances qui l'avaient accompagné, pouvait être regardé moins encore

comme un arrêt de confiscation, que comme une proclamation de mort contre les titulaires ; l'impassibilité des victimes, toutes les haines à satisfaire, une riche proie à conquérir, que de droits pour les bourreaux I Aussi toutes leurs fureurs furent-elles bien calculées ; et beaucoup d'ecclésiastiques se hâtèrent de se dérober, non pas au péril qui les menaçait, mais à la nécessité d'épargner de nouveaux crimes à leurs concitoyens.

« La même Providence qui les avait jugés dignes de souffrir pour la foi, leur avait ménagé le plus précieux dédommagement, dans sa plus belle image, dans la personne d'un Pontife, digne successeur des Symmaque, des Grégoire le Grand (1), autant par l'étendue de sa charité, que par l'éclat de ses talents et de ses vertus. C'était Pie VI qui leur avait montré la lumière , c'était lui qui avait ouvert devant eux cette honorable carrière , dont tous savaient bien que le terme devait être la croix de Jésus-Christ. Après avoir ouvert à leurs yeux les trésors de la vie spirituelle, il sut, à l'exemple du Maître dont il avait l'honneur d'être le vicaire, faire des prodiges pour subvenir à leurs nécessités ».

Dès le 10 octobre 1792, le Pape écrivait aux évêques des Etats Pontificaux une lettre circulaire pour leur recommander les prêtres français réfugiés. Après avoir rappelé à ces prélats ce que le Chef de l'Eglise avait fait à Rome en faveur des

(1) Le pape Symmaque s'empressa de subvenir aux besoins des évèques d'Afrique réfugiés en Sardaigne, et saint Grégoire le Grand écrivait aux évèques d'Illyrie de partager ce qu'ils possédaient avec ceux de leurs collègues que la persécution avait dépouillés de leurs biens.

proscrits, le secrétaire de Sa Sainteté ajoutait : Votre Grandeur sait également avec quel zèle les communautés de la Ville Eternelle et les autres pieux établissements ont secondé le Chef de l'Eglise, en offrant aux exilés une hospitalité vraiment touchante et digne à tous égards des beaux jours de l'Eglise primitive.

Mais le feu de la persécution venait de se rallumer avec plus de fureur que jamais à Paris et dans les provinces. Le nombre des confesseurs s'en était accru dans des proportions considérables. Les maisons religieuses de Rome ne pouvant suffire à tant de besoins, le Souverain Pontife avait arrêté, dans sa sagesse, que les prêtres réfugiés seraient répartis également dans les provinces, persuadé que la charité des religieux et des autres fondations pieuses ne s'y montrerait pas avec moins d'éclat qu'elle ne l'avait fait dans la capitale.

Chaque évêque devait s'associer à la sollicitude paternelle du Chef de l'Eglise, faire le relevé exact de tous les monastères et couvents de son diocèse, sans en excepter les Capucins et autres religieux mendiants, évaluer le chiffre de leurs ressources, et se concerter avec les supérieurs de ces maisons sur les moyens à prendre pour recevoir le plus grand nombre d'expatriés possible.

Le Souverain Pontife faisait tout spécialement appel aux communautés de religieux ; mais il exprimait en même temps le désir de voir les couvents de religieuses contribuer dans la mesure de leurs ressources à une œuvre aussi sainte.

Cette lettre touchante se terminait ainsi :

« L'unique soin auquel Sa Sainteté désire de plus « en plus que l'on s'attache, c'est que les commu- « nautés régulières et les autres maisons de piété, « dont elle réclame les secours, remplissent ce de- « voir de manière à ce que tout se fasse dans « l'ordre, avec un empressement qui parte du cœur ; « et que ce soit ici plutôt l'esprit de charité qui « triomphe, que l'autorité du commandement qui « ait à conquérir la bienfaisance ».

La voix du Pontife fut écoutée. D'ailleurs, afin de montrer à tous quel prix il ajoutait à ses recommandations en faveur des proscrits , il interrompit les travaux publics commencés depuis peu, pour en consacrer la dépense à leur soulagement. De plus, il consacra à cette œuvre une partie des revenus de la chambre apostolique. Les familles patriciennes de Rome, touchées du dévouement de Pie VI et de la munificence avec laquelle il pratiquait le devoir de la charité, voulurent concourir, de leur côté, au soulagement du clergé français. Une caisse de bienfaisance fut donc fondée, à leur instigation, en faveur des exilés.

A Bologne, le cardinal Archetti, légat du Pape, et le cardinal-archevêque, Mgr Gioannetti, accomplirent des prodiges d'abnégation. Le cardinal-légat soulageait les nobles qui avaient émigré dans cette ville et payait la pension d'un grand nombre de prêtres. L'archevêque s'occupait plus spécialement du clergé. Il témoignait aux ecclésiastiques qui se réfugiaient auprès de lui une affection toute pater-

Pie VI. — T. II. 19

nelle. Son palais était devenu comme un vaste magasin, rempli de linge et de vêtements, où chacun trouvait, à son arrivée, ce qui lui était nécessaire. Non content de cela, il ne cessait de solliciter pour ses protégés la charité des familles riches et des communautés de son diocèse. Grâce à son concours, une caisse de bienfaisance fut organisée à Bologne, comme elle l'avait été à Rome. Des secours nombreux ne tardèrent pas à y affluer, si bien que les ressources finirent par être à la hauteur des souffrances à soulager.

A Ferrare, le cardinal Mattei entretenait plus de trois cents prêtres. Son palais était devenu, comme celui du cardinal-évêque de Bologne, le vestiaire des proscrits. A Ravenne, à Camerino, à Viterbe, à Orsino, à Ancône, à Orvietto, etc., le même accueil leur était réservé. Le célèbre abbé Maury, devenu cardinal et évêque de Montefiascone, prodigua à ses compagnons d'exil les témoignages d'affection et de dévouement.

Tant de bienfaits devaient éveiller dans le cœur du clergé français de vifs sentiments de reconnaissance. Plusieurs prélats, réfugiés à Turin, parmi lesquels se trouvait l'archevêque de Vienne , adressèrent une lettre collective à Pie VI, pour le remercier avec effusion de sa vive sollicitude pour le troupeau dispersé.

Mais le Pontife ne devait pas borner à ce que nous venons de raconter ses témoignages de bienveillance. Le 21 novembre 1792, il adressa un bref aux archevêques, évèques, abbés, abbesses, et au

clergé tant séculier que régulier de l'Allemagne, en faveur du clergé proscrit.

Personne n'ignore, disait Pie VI, les désastreux événements qui ont mis les prélats et les prêtres français, ainsi qu'un grand nombre de religieux et de religieuses, dans la nécessité d'abandonner leur patrie et tout ce qu'ils y possédaient, et d'aller chercher un refuge chez les nations étrangères. Cette dispersion d'un clergé aussi illustre n'a pu Nous laisser indifférent. Aussi, éprouvons-Nous le besoin d'exprimer notre gratitude non-seulement aux princes, aux pasteurs et aux peuples catholiques, qui, dociles aux préceptes de l'Evangile, ont favorablement accueilli ces confesseurs de la foi et se sont chargés de pourvoir à leurs besoins, mais encore aux princes et aux peuples non catholiques, et, en particulier, au souverain de la Grande- Bretagne qui, de concert avec la nation dont il est le chef, a fourni aux malheureux exilés toute sorte de secours. Les uns et les autres ont été en cela les dignes imitateurs de ces anciens Romains « qui trou- « vaient beau et honorable que les maisons des « citoyens illustres fussent ouvertes à des hôtes « également illustres, persuadés que c'était un hon- « neur pour la République elle-même que des « étrangers pussent goûter dans leur ville les « joies de l'hospitalité (1) ».

Pour Nous, disait encore le Pontife, à;. qui a été confiée la charge de pasteur, Nous Nous sommes cru plus étroitement obligé qu'aucun autre à

(i) Cicéron, De Offic, lib. xii.

apporter un prompt soulagement à ceux des exilés qui sont venus se jeter dans nos bras. Car Nous sommes persuadé qu'il ne saurait y avoir de bienfaisance plus agréable à Dieu que celle qui a pour objet les confesseurs de la foi. N'ont-ils pas tout sacrifié pour le nom de Jésus-Christ ? N'est-ce pas à cause de leur amour pour la vérité qu'ils ont été dépouillés de leurs biens, chassés de leurs domiciles, accablés d'outrages et condamnés à errer de province en province, à la merci de l'étranger qui ne les connaît pas ?

Ces infortunés avaient lieu de s'attendre à mener une vie tranquille, sinon agréable, dans les asiles où ils s'étaient réfugiés. Mais les progrès imprévus des armées françaises en ont réduit plusieurs à prendre la fuite une seconde fois. Persévérant dans les mêmes sentiments de charité, malgré les circonstances difficiles au milieu desquelles Nous sommes placé, Nous avons donné les ordres nécessaires pour que les nouveaux réfugiés fussent accueillis et entretenus, non-seulement dans Notre ville capitale, mais encore dans les provinces de Notre Etat. C'est en vue de cela que, le 1 0 octobre dernier, Nous avons adressé une circulaire à Nos vénérables frères les archevêques et évêques des pays soumis à Notre domination, pour les inviter à prendre part, eux et leur clergé, ainsi que les communautés religieuses, à cette œuvre de miséricorde. Notre appel a trouvé un écho dans toutes les âmes, et une sainte émulation de charité s'est manifestée sur tous les points des Etats pontificaux.

Depuis l'invasion de Nice et de la Savoie, le nombre des réfugiés s'est accru de plus de deux mille.

Nous savons que beaucoup d'autres ecclésiastiques, grâce à la protection que leur accorde le souverain, se sont rendus sur les terres de l'empire, où ils ont trouvé les secours dont ils avaient besoin ; car Nous n'ignorons pas, vénérables frères et chers fils, combien votre piété et votre charité surpassent celles de vos glorieux ancêtres, dont on a écrit pourtant : « qu'ils étaient sensibles et « humains envers leurs hôtes, prévenants envers « les étrangers, à qui ils allaient d'eux-mêmes offrir « l'hospitalité, se disputant entre eux à qui en rem- « plirait le devoir avec plus de zèle (1) ».

Nous en avons de nouveaux témoignages dans la lettre que l'archevêque de Paris et les évêques de Comminges, de Nîmes, de Saint-Malo, de Tréguier et de Lisieux Nous ont écrite le premier de ce mois ; lettre dans laquelle ils nous parlent, avec autant d'éloge que de reconnaissance, de l'accueil charitable qu'ils ont reçu à Constance, ainsi que les ecclésiastiques qui ont demandé l'hospitalité aux deux abbayes de Petershausen et d'Oreutzlingen. Ils Nous demandent en même temps d'employer notre crédit en faveur des autres prêtres expatriés auprès des prélats, évêques, abbés et chapitres de l'Empire. C'est pour répondre à ce vœu si légitime de leur part que Nous vous adressons cette circulaire, plutôt pour rendre hommage au zèle avec lequel

(1) Diod. de Sicile, liv. x. — Tacile, Mœurs îles Germains. — Pomponins Mêlas, liv. in.

vous avez prévenu Nos demandes, que pour vous adresser de nouvelles sollicitations en faveur de ces nobles athlètes de Jésus-Christ, assez puisamment recommandés par le caractère même de la cause qu'ils défendent et par l'éclat de leurs vertus.

Nous avons la consolation de penser, vénérables frères, au milieu des angoises du temps présent, que vous aurez toujours devant les yeux cette excellente maxime de l'Apôtre : « L'évêque doit « exercer /' hospitalité » ; maxime si fort recommandée par les saints Pères et par les conciles. « La « maison de l'évêque », écrivait saint Jérôme, « doit << être un asile ouvert à tout le monde, et le laïque « qui reçoit un, deux étrangers, plus ou moins, ne « fait que s'acquitter du devoir de l'hospitalité ; « l'évêque » ajoutait le saint docteur, pêche contre « l'humanité, s'il ne reçoit pas tous ceux qui se « présentent ».

Nous sommes également persuadé que vous aussi, nos bien-aimés, abbés et abbesses, vous aurez sans cesse présent à l'esprit, et que vous justifierez au moyen de vos oeuvres ce précepte imposé par saint Benoît aux religieux : « Que l'abbé ait tou- « jours quelques étrangers à sa table, et l'abbesse, « à l'entrée du monastère, comme le veut un Con- « cile d'Aix-la-Chapelle ».

Vous tous enfin, membres des chapitres et du clergé de l'Eglise d'Allemagne, de quelque classe que vous soyez, Nous espérons que vous tiendrez à honneur de pratiquer le conseil donné par le saint Concile de Trente à tous ceux qui possèdent des

bénéfices ecclésiastiques, séculiers ou réguliers, de s'accoutumer, autant que leur revenu pourra le leur permettre, à exercer la charité avec zèle et à donner l'hospitalité, ainsi que le recommandent les saints Pères, se souvenant que ceux qui se vouent à la pratique de cette vertu, reçoivent Jésus-Christ même dans la personne de leurs hôtes. Les évêques étant chargés par le même Concile de veiller à l'exécution de ce devoir, Nous ne doutons pas non plus que vous ne concouriez, vénérables frères, par vos exemples et vos pressantes exhortations, à procurer à ces infortunés, si dignes du respect de tous, le plus de secours possible jusqu'à ce que le jour de la consolation ait commencé à luire, et que la paix soit venue s'établir au milieu de nous, comme s'exprimait un de Nos prédécesseurs, Alexandre III, en recommandant quelques ecclésiastiques, cruellement persécutés par les ennemis de la foi (1 ).

Nous nous sommes borné à faire l'analyse du bref de Pie VI au clergé allemand. La parole du Pontife eut le privilège, comme toujours, de réveiller dans tous les cœurs les nobles sentiments auxquels il s'adressait. Les évêques de Paderborn, de Bamberg et de Munster rivalisèrent de dévouement avec l'épiscopat italien. Le cardinal de La Rochefoucault, plusieurs autres évêques et un grand nombre d'ecclésiastiques, que les armées françaises avaient contraints de quitter la Belgique où ils s'étaient tout d'abord réfugiés, reçurent dans cette partie de l'Allemagne une touchante hospitalité.

(I) Annal. Baron., année 1164, n° 41.

Les communautés religieuses y firent preuve de générosité et les familles riches ou simplement aisées suivirent leur exemple. Bon nombre d'habitants adoptèrent les exilés et les traitèrent comme s'ils avaient été membres de leurs familles. On établit en outre plusieurs maisons hospitalières pour les malades et les vieillards.

La Suisse recueillit plus de six mille prêtres. Le canton de Fribourg en eut quatre mille pour sa part. La justice nous fait un devoir de constater que les calvinistes, mettant de côté toute passion religieuse, firent preuve à l'égard du clergé proscrit d'une bienveillance vraiment admirable. « Ce fut à de bons « prêtres », écrit un protestant de Neufchâtel, dans ses Mémoires (1), « que je donnai un asile. « Je ne puis dire assez combien ces dignes ecclé- « siastiques se rendirent recommandables par leur « douceur et leur résignation pendant tout le temps « de leur séjour à Neufchâtel. Ils remplissaient avec « exactitude et sans affectation leurs devoirs reli- « gieux, ce qui nous édifiait tous ; et j'ai pu me « convaincre, en les voyant, qtie l'on peut sans « controverse et sans dispute ramener les hommes << aux saintes croyances ».

La Suisse est hospitalière, mais elle offre peu de ressources, et cependant on s'y disputait le bonheur de soulager les proscrits. Ces nobles populations s'attachaient à étudier les désirs des exilés, pour leur épargner l'ennui de les découvrir eux-mêmes, lisons-nous dans un auteur presque contempo-

(1) Fauche-Borel.

rain. Catholiques et protestants étaient persuadés que Dieu bénirait leur esprit de charité.

Du sommet des montagnes où ils s'étaient réfugiés, nous dit l'éditeur des brefs de Pie VI, « à « l'autre rive du lac qui sépare la Suisse de la « France, les exilés pouvaient contempler encore - « les horribles fêtes que des cannibales, se disant « Français, célébraient autour des cadavres sanglants « des vieillards, des malades, qui n'avaient pu fuir « assez vite pour échappera leurs assassins. Genève, « cet antique boulevard du calvinisme, oublia ses « vieilles haines contre le culte romain et ses mi- « nistres. Son consistoire même approuva nos « refus, sa magnanimité sauva nos prêtres. Berne « ne lui céda point en générosité. Une seule collecte « qui s'y fît, en 1793, par un vénérable prêtre « suisse, y rendit plus de trois cents louis. Dans les « cantons protestants, les paysans mêmes allaient « à la rencontre des ecclésiastiques. C'était le pa- « triarche accueillant les anges ; c'était le Samari- « tain de l'Evangile relevant le blessé. Partout le « pauvre apporte son obole ; on eût pu même le « croire riche, à voir la constance infatigable de ses « dons ou de ses secours. Bons suisses, généreux « étrangers ! puissent ces œuvres de charité leur « obtenir pour première récompense les lumières « de la vérité, de la part de celui qui a promis le ciel « tout entier pour prix d'un verre d'eau donné en « son nom ! Un seul, M. le baron de Stokalper, « dans le haut Valais, a donné successivement « l'hospitalité à plus de trois mille. C'était là partout

« l'esprit national. Le petit canton deFribourg en a « conservé plus de seize cents. Deux simples « bourgs, Landron et Cressier, dont la population « ne s'élève pas au delà de neuf cents âmes, en ont << gardé et secouru plus de quatre cents. Les prêtres « s'y trouvaient en famille : ces deux bourgs se « sont maintenus catholiques. Dans le pays protes- - << tant de Neufchâtel, la petite ville de Saint-Maurice <( avait trois fois autant de réfugiés que de maisons. « Mais ce sont surtout les abbés de Saint-Gai, de « Wettingen , Saint-Urbin, de Notre-Dame des « Ermites, dont les libéralités les ont égalés aux « prélats les plus opulents. Il n'y eut pas jusqu'aux « religieux trappistes de la Val-Sainte, lesquels, « étrangers eux-mêmes sur cette terre, accueillis « depuis 1791 par la même bienfaisance et réduits << à vivre* d'aumônes, qui ne voulussent partager « avec les nouveaux venus un pain conquis par « leurs sueurs sur un sol couvert d'éternels gla- « çons ».

L'Autriche, la Hongrie, la Pologne, la Russie offrirent aux confesseurs de la foi une généreuse hospitalité. Le cardinal-archevêque de Vienne, l'archevêque de Colocza, en Hongrie, les recommandèrent à leurs diocésains. Ils furent même chargés par ces prélats d'exercer le saint ministère auprès de nos soldats prisonniers.

En Russie, ils se livrèrent plus spécialement à l'éducation de la jeunesse. Les uns furent accueillis comme précepteurs dans les familles aristocratiques, les autres, suivant l'exemple de l'abbé Nicole à

Odessa et à Saint-Pétersbourg, établirent et dirigèrent des maisons d'éducation.

Le moment est venu de rappeler à nos lecteurs ce que l'Angleterre fit pour nous. Nous devons à son généreux dévouement un témoignage tout spécial d'admiration reconnaissante. Dieu , dans sa miséricorde, fit passer sur ce peuple, qui fut autrefois la consolation de l'Eglise, un souffle admirable de charité. L'esprit de la Réforme disparut pour faire place à celui de l'Evangile.

Le peuple et l'aristocratie rivalisèrent de zèle et d'abnégation en faveur des exilés.

<< Chaque fois », dit Mgr Jager, « qu'un navire « chargé de prêtres entrait dans un port, les habi- « tants accouraient, prêts à les recevoir et leur « offrant tous les secours nécessaires. Sans compter « le nombre, on les accueillait avec empressement, « et toujours leurs gîtes étaient préparés d'avance « dans les hôtels ou les maisons privées. La pré- « voyance était telle qu'on avait disposé de vastes « locaux où les prêtres qui manquaient de res- « sources étaient défrayés de tout jusqu'à leur « départ pour Londres et les villes de l'intérieur. « Au 16 septembre 1 792, il en était arrivé plus de « trois mille. Un an après, ce chiffre était presque « doublé (1) ».

Mgr de la Marche, évêque de Saint-Pol de Léon, le même que l'Assemblée nationale poursuivait à cause d'un mandement où les doctrines et la conduite des législateurs révolutionnaires étaient sévèrement

I Mer Jaser, Histoire rie l'Eglise de France.

appréciées, se réfugia à Londres en 1791. Ses grandes vertus, l'élévation de son caractère, sa noblesse de sentiments et la bienveillance dont chacun de ses actes était empreint, ne tardèrent pas à lui concilier le respect et l'affection de tous ceux qui l'approchaient. Un irlandais, Edmond Burke, se lia avec lui d'une étroite amitié. Le noble insulaire était membre du parlement et jouissait d'une grande réputation, dans le Royaume-Uni, de loyauté et de talent. Il hésita d'autant moins à plaider la cause des proscrits auprès de ses concitoyens, qu'il avait étudié de près le clergé français, et qu'à la suite d'un voyage entrepris dans le but d'étudier la Révolution, il avait porté sur l'Eglise de France un jugement resté célèbre. Cette page de Burke appartient à l'histoire. Notre devoir est de la citer :

«Si l'on devait s'en rapporter», dit-il, «aux « publications de toute espèce, on serait induit à « penser que le clergé de France était une sorte de « monstre, un composé horrible de superstition, « d'ignorance, de fainéantise, de fraude, d'avarice « et de tyrannie. Mais cela est-il vrai?... Lorsque « j'eus occasion d'aller en France, le clergé, sous « toutes les formes, attira une grande partie de ma « curiosité. Bien loin de recueillir contre ce corps « des plaintes et des mécontentements , comme «j'avais lieu de m'y attendre d'après les ou- « vrages que j'avais lus , je n'entendis aucune « déclamation ni publique, ni privée, si ce n'est « cependant parmi une certaine classe d'hommes « peu nombreux, mais bien active. Allant plus loin

« dans mes recherches, j'ai trouvé en général le « clergé composé d'hommes d'un esprit modéré et « de mœurs décentes, j'y comprends les séculiers et « les réguliers des deux sexes. Je ne fus pas assez « heureux pour avoir des relations avec un grand « nombre de curés ; mais, en général, je reçus les « meilleures informations sur leurs principes de « morale et sur leur zèle à remplir leurs fonctions. « J'ai été lié avec quelques personnes du haut clergé, « et j'ai eu sur le reste de cette classe les meilleures « sortes d'informations. Presque tous ceux qui la « composent sont des hommes de naissance ; ils « ressemblaient à tous ceux de leur rang, et lorsque « j'ai trouvé quelques différences, je les ai trouvées « en leur faveur. Quelques-uns des ecclésiastiques « de ce rang réunissent toute sorte de titres à un « respect général ; ils ont des droits à ma recon- « naissance et à celle de beaucoup d'Anglais. Si « jamais cet écrit tombe entre leurs mains, j'espère « qu'ils seront bien persuadés qu'il existe dans notre « nation des hommes qui partagent avec une sensi- « bilité peu commune la douleur que doivent inspirer « leur proscription injuste et la confiscation de « leur fortune (1) ».

L'opinion que Burke avait exprimée, avant l'émigration, à l'endroit du clergé français, eut en Angleterrè un sérieux retentissement, et fit naître dans tous les cœurs un commencement de sympathie pour les victimes de la Révolution. Aussi

(1) Considérations sur la Révolution française; Londres, 1790. — Cilé par Mgr Jager, dans son Histoire de l'Eglise de France.

lorsque, à la prière de Mgr de la Marche, l'auteur des Considérations publia une première lettre en faveur des prêtres émigrés, les dons arrivèrent de toutes parts. La première liste de souscription s'éleva au chiffre de 84,000 francs, auxquels, peu de jours après, venait s'ajouter une somme de 1,032,000 francs.

Avec ces ressources, relativement considérables, le vénérable prélat put organiser les secours, de manière à soulager la presque totalité de ceux qui étaient dans le besoin. Mgr de la Marche avait reçu l'hospitalité dans la maison de Mme Silburn, une chrétienne digne des premiers siècles de l'Eglise, et dont le nom « restera à jamais béni dans « l'histoire de la persécution (1) ».

Touchée du dévouement infatigable de l'évêque, elle se fit sa collaboratrice assidue. A leur arrivée à Londres, les confesseurs étaient reçus dans sa maison, en attendant que d'autres refuges leur fussent ouverts. Avant toutes choses, on leur donnait du linge et des vêtements. Les vieillards et les infirmes étaient l'objet d'une sollicitude vraiment admirable de la part de Mme Silburn. Aussi, le roi d'Angleterre lui accorda-t-il, à titre de récompense, une pension de 2,500 francs.

Mais que pouvait une somme de onze cent mille francs pour un nombre de proscrits qui dépassait huit mille ? L'évêque de Saint-Pol de Léon comprit que ces ressources ne tarderaient pas à être insuffisantes. Il fit donc de nouvelles démarches qui,

(1) Mgr Jager, Histoire de l'Eglise de France,

comme les premières, eurent un plein succès. Les chambres anglaises votèrent, à la fin de 1793, un secours qui fut renouvelé les années suivantes, et qui finit par atteindre, en 1 802, le chiffre total de quarante-six millions.

Les subsides accordés par le gouvernement anglais furent d'autant plus efficaces , que les prêtres émigrés, habitués en France à mener la vie commune, eurent la bonne inspiration de se réunir et de former comme autant de maisons religieuses, de manière à vivre avec économie, en même temps qu'ils s'édifiaient mutuellement par la pratique des vertus sacerdotales.

Cette conduite des confesseurs fut un sujet d'édification pour le gouvernement qui, désireux de favoriser cette pieuse inclination à la vie de communauté, leur donna le château de Winchester. Trois cents prêtres se réunirent dans cette résidence royale, sous la direction d'un religieux eudiste, ancien supérieur du séminaire deLisieux.

Peu de temps après, le gouvernement français ayant menacé de faire une descente à Jersey et à Guernesey, où se trouvaient beaucoup de réfugiés, on dut fonder en Angleterre trois nouvelles communautés composées des prêtres établis tout d'abord au château de Winchester.

Parmi les nouveaux venus se trouvait l'abbé Carron, du diocèse de Rennes, déjà connu par ses oeuvres pieuses. Sa réputation de charité se répandit en peu de temps jusque dans les bourgades les plus reculées du Royaume-Uni. 11 devint le collabo-

rate u r le plus actif et le plus assidu de Mgr de la Marche et de Mme Silburn. « Hôpitaux pour les « malades, chapelles catholiques dans les divers « quartiers de la ville, maisons de retraite pour les « prêtres âgés ou infirmes, séminaire pour les « jeunes clercs destinés à remplir les vides du sanc- « tuaire, bibliothèques à l'usage des réfugiés, mai- « sons d'éducation pour les fils et les filles des « émigrés ; des catéchismes, des sermons, des con- « férences, des offices où à de certains jours les « exilés retrouvaient les fêtes de leur patrie, tel est « l'exposé bien succinct de ce qu'entreprit et réalisa « à Londres le vertueux abbé Carron (1) ».

Vers ce même temps, un grand nombre de soldats français gémissaient sur les pontons anglais. Diverses maladies, jointes aux privations de tout genre, au manque de vêtements et à la discipline de fer à laquelle ils étaient soumis, rendaient leur situation extrêmement douloureuse. La mortalité devenait chaque jour plus grande parmi ces malheureux. Mgr de la Marche ayant eu connaissance de cet état de choses, demanda au gouvernement anglais que des prêtres français pussent communiquer avec les prisonniers et leur procurer les secours de la religion. Sa requête fut accueillie favorablement. Les missionnaires n'avaient pas seulement à se préoccuper du salut de leurs compatriotes, dont plusieurs étaient imbus d'idées révolutionnaires : ils devaient aussi pourvoir à leurs besoins matériels. La situation était des plus délicates.

(1) Mgr Jagcr, Histoire de l'Eglise de France.

Faire appel au peuple anglais , c'était s'exposer à un échec, tant l'irritation était grande contre la Révolution et ceux qui la servaient. S'adresser au gouvernement, c'était le froisser, en ayant l'air de blâmer sa conduite à l'égard des captifs. Ils évitèrent ce double écueil en faisant appel d'une manière discrète au dévouement des émigrés. On vit alors ces hommes héroïques se dépouiller en partie du peu qu'ils tenaient de la charité en faveur de ceux qui avaient été leurs persécuteurs.

L'admiration des Anglais pour les prêtres exilés ne connut plus de bornes, si bien que William Pitt, alors premier ministre, n'hésita pas à leur rendre en plein parlement le beau témoignage que voici : « Notre sort » , dit-il, « est d'être témoin de la « révolution la plus terrible que l'Europe chrétienne « connaisse. Une nouvelle race ennemie de la reli- « gion s'est élevée, et depuis Rome jusqu'en Hon- « grie elle a ébranlé tous les trônes et attaqué tous « les autels. Une de leurs premières atrocités a été « le massacre d'une portion de leur clergé et le « bannissement presque total de celui qui restait. « Plusieurs milliers de ces respectables exilés ont « trouvé un asile en Angleterre ; peu de personnes « oublieront la piété, la conduite irréprochable, la « longue et douloureuse patience de ces hommes « respectables. Jetés tout à coup au milieu d'une « nation étrangère, différente par sa religion, sa « langue, ses mœurs, ses usages, ils se sont concilié « le respect et la bienveillance de tout le monde « par l'uniformité d'une vie remplie de piété et de

Pie VI. — T. 11. 20

« décence. Le pays qui les a reçus a été favorisé du « ciel. Dans les malheurs particuliers et publics que « la plupart des autres pays ont éprouvés, la Provi- « dence l'a comblé de gloire et d'honneur. La paix « a régné dans ses palais , l'abondance dans ses « murs. Tous les climats ont été tributaires de son « commerce et toutes les mers ont été illustrées « par ses victoires ».

Plusieurs prêtres bien connus, parmi lesquels nous citerons M. de Cheverus et l'abbé Matignon, traversèrent les mers et se fixèrent en Amérique. Le président des Etats-Unis les accueillit avec bienveillance ; il leur accorda même des secours pour les aider à bâtir une église. Le zèle de l'abbé de Cheverus fut béni du Ciel. Plusieurs ministres protestants auxquels se joignirent ceux qu'ils évangélisaient ouvrirent les yeux à la vérité. En 1810, Pie VII nommait l'abbé de Cheverus évêque de Boston. Appelé plus tard en France àl'évêché de Montauban, il laissa à ses successeurs un diocèse peuplé de nombreux fidèles. C'est ainsi que Dieu se servait delà haine des Jacobins envers l'Eglise pour répandre au loin la semence de l'Evangile. Comme aux premiers siècles du Christianisme, le sang des martyrs enfantait à la foi une multitude de nouveaux croyants.

Après avoir parlé de l'Angleterre et de l'Amérique, signalons en peu de mots les témoignages de dévouement que l'Espagne nous prodigua. La plupart des évêques et des prêtres qui appartenaient à la région du sud-ouest se retirèrent au delà des

Pyrénées. Ils le firent avec confiance ; car ils connaissaient la foi ardente des Espagnols. Leur attente ne fut point trompée. L'archevêque de Tolède reçut mission de désigner aux proscrits les villes de l'Espagne où chacun d'eux devrait fixer sa résidence. L'illustre et charitable prélat commença par donner l'exemple aux fidèles et au clergé, en prenant cinq cents prêtres à sa charge. De toutes parts on rivalisa de zèle. L'évêque de Valence transforma son palais en un vaste asile. Il ne recueillit pas moins de deux cents émigrés. Il fit graver sur tous les murs cette parole de saint Paul : Oportet episcopum esse hospilalem, il faut que l'évêque exerce l'hospitalité.

On manifesta le même empressement dans les autres diocèses. Les monastères furent partout ouverts aux émigrés. L'évêque de Calahorra et ses diocésains poussèrent la charité jusqu'aux limites les plus extrêmes. Ce bon et noble prélat déclara même que, s'il le fallait, il vendrait son anneau et sa croix pectorale pour venir en aide aux confesseurs de la foi. Mgr de Quevedo, évêque d'Orense, écrivait au grand- vicaire d'Angers , en octobre 1792 : « Venez en tel nombre que vous voudrez, « venez, accourez au plus vite, je vous fournirai les « secours qui vous sont nécessaires ; plus vous « multiplierez votre nombre, plus vous augmen- « terez notre joie (!) ».

Hélas ! pourquoi faut-il que nous interrompions ici l'expression de notre gratitude envers ceux qui

(1) Mgr Jager, Histoire de l'Eylise de France.

furent les bienfaiteurs de nos malheureux proscrits, pour signaler à nos lecteurs la conduite odieuse dont la Prusse fit preuve en cette circonstance. Les Luthériens de ce pays et de quelques principautés voisines ne se bornèrent pas à refuser tout secours aux victimes de la persécution; ils allèrent jusqu'à provoquer des mesures odieuses de la part de leurs gouvernements contre les exilés. Certaines abbayes de la Souabe, dit Mgr Jager, n'imitèrent que trop les protestants de la Poméranie et du Mecklembourg. L'évêque de Nîmes écrivait, en 1799, à l'archevêque d'Alby, une lettre où se fait jour l'amertume de son âme, à propos des faits que nous signalons. « Sans un « emprunt de quinze mille livres prêtées parl'ab- « baye d'Ensiedeln (sur la garantie de cinq évêques « français et du cardinal de Rohan qui avait con- « sërvé des biens en Allemagne), nos pauvres « prêtres mouraient de faim sous les yeux de vingt « abbayes millionnaires de la Souabe, dont les plus « riches croient faire beaucoup en nourrissant trois « ou quatre prêtres, en donnant une vingtaine de « louis ».

Avant de clore ces réflexions, nous sentons le besoin de reproduire en substance • le bref que Pie VI adressa aux archevêques et évêques des Etats pontificaux, pour régulariser la situation des prêtres émigrés vis-à-vis des ordinaires. On verra par là jusqu'où le Pape poussait l'amour de l'ordre et y conformait sa conduite.

Voici en quels termes s'exprimait le secrétaire de

Pie VI : « Les rapports fréquents quej'ai eu occasion de vous faire ne vous ont pas laissé ignorer qu'en même temps que Sa Sainteté applaudissait au zèle ardent et affectueux des archevêques, des évêques, des communautés régulières et autres établissements pieux, à seconder ses intentions bienfaisantes dans un sujet aussi grave, Elle n'a pas négligé un seul moment de surveiller, avec la plus scrupuleuse attention, l'état et la conduite des réfugiés, pour éloigner du sanctuaire tout ce qui aurait pu s'y glisser d'impur, assurer de la manière la plus efficace la tranquillité de ceux qui leur accordent généreusement les bienfaits de l'hospitalité, enfin établir une juste proportion dans le partage des charges dont Elle n'aurait pas laissé le poids à ses chers sujets , si Elle n'y eût été sollicitée par les intérêts plus puissants encore de la religion.

« L'ordre et la règle voulant, dans les moyens d'exécution, un plan analogue à la sagesse de l'entreprise, l'intention de Sa Sainteté est que les divers règlements particuliers soient réunis dans une même instruction générale, où les archevêques et évêques et ensuite les réguliers trouvent tout ce qui concernera la conduite qu'ils auront à tenir à l'égard de leurs nouveaux hôtes.

« C'est dans cette vue que Sa Sainteté a arrêté les articles qui suivent ».

Ces articles où éclate une fois de plus la sagesse du Pontife sont au nombre de vingt-trois. Nous nous bornons à les résumer, l'espace dont nous

disposons ne nous permettant pas de les donner textuellement.

Il sera dressé dans chaque diocèse , disait Pie VI, un tableau exact, que l'on enverra au greffe du secrétaire d'Etat, de tous les ecclésiastiques français, tant séculiers que réguliers, qui y sont réfugiés, en les désignant par leurs nom et prénom, lieu de naissance. On indiquera également leur âge et les fonctions qu'ils remplissaient, ajoutant, pour les séculiers, le nom du diocèse dans lequel ils étaient emptoyés, et, pour les réguliers, l'Ordre auquel ils appartiennent, la province dont ils dépendent, la maison religieuse dont ils sont membres, indiquant, pour les uns comme pour les autres, le lieu, le monastère, le couvent où chacun d'eux réside actuellement. Il sera aussi fait mention des passeports au moyen desquels ils sont arrivés dans tel ou tel diocèse.

Tous les ecclésiastiques français réfugiés, tant séculiers que réguliers, devront, avant d'entrer dans la maison qui leur est assignée, et immédiatement après la promulgation de la présente, adhérer à la profession de foi prescrite par le pape Pie IV, et signer le formulaire imposé par Alexandre VII, ainsi que cela se pratique d'ailleurs dans plusieurs diocèses de France.

Voici quels étaient les termes du serment que chaque ecclésiastique devait prêter devant l'ordinaire du diocèse, ou en présence soit d'un vicaire général, soit d'un autre délégué de l'évêque : « Je « me soumets à la constitution apostolique du Pape

« Innocent X, publiée le 31 mai 1653, et à celle du «pape Alexandre VII, du 16 octobre 1656; je « rejette et condamne sincèrement les cinq propo- « sitions extraites du livre de Corneille Jansénius, « intitulé Aitgustinns, dans le sens de l'auteur dudit « ouvrage, lesquelles ont été condamnées par le « Siège apostolique, dans les constitutions rappor- « tées ci-dessus, et je jure ainsi ».

Il ne sera permis à aucun des réfugiés de sortir du diocèse qui lui aura été assigné comme résidence, sans une permission expresse de l'ordinaire. Aucun ne viendra à Rome sans passeport, lequel ne sera délivré que par le secrétaire d'Etat, sur la demande de l'évêque. Ceux qui contreviendraient à l'un de ces deux points seront censés avoir renoncé par cela même à tout droit d'asile dans les Etats de l'Eglise.

S'il arrivait que quelqu'un d'eux vînt à se retirer du diocèse où il aura été reçu, l'ordinaire en fera son rapport au secrétaire d'Etat. De même pour le cas de mort. D'après ces dispositions, il sera bon que les prêtres étrangers se présentent tous les deux mois devant l'ordinaire ou devant l'un de ses vicaires généraux, ou devant le vicaire général forain le plus rapproché du lieu de leur domicile.

Ils auront de même à se présenter devant un ecclésiastique désigné par l'évêque diocésain, lequel examinera de quelle manière ils célèbrent la messe. Ces précautions, faisait observer Pie VI, ayant pour but de prévenir les irrévérences auxquelles est exposé le plus auguste de nos mystères, ne sau-

raient paraître minutieuses à aucun bon prêtre.

Us seront tenus de se conformer, pour les repas et la rentrée à la fin du jour, aux heures et à la règle du monastère ou du couvent où ils résident ; ainsi que pour l'assistance aux offices et autres exercices religieux, Sa Sainteté leur accordant la permission de suivre la liturgie et le cérémonial du diocèse ou de la communauté où se trouve leur domicile, tant pour la récitation du saint office que pour la célébration des messes.

Quoique les religieux aient fait assez connaître l'ardeur de leur charité par le zèle avec lequel ils ont accueilli et entretenu les ecclésiastiques depuis leur exil, les évêques n'en saisiront pas moins toutes les occasions de les leur recommander. Ils insisteront soit auprès des réguliers, soit auprès des séculiers pour les engager à ne point se relâcher dans l'exercice de la charité.

Pour faciliter aux prêtres émigrés la perception des honoraires de messes, les évêques pourront leur attribuer celles que, dans le cours de leurs visites, ils auraient trouvé ou trouveront en retard , et permettre que celles dont le grand nombre empêchera qu'elles ne soient acquittées dans les églises et sur les autels désignés par le fondateur ou bienfaiteur, le soient par ces mêmes prêtres dans l'église du monastère où ils demeurent, Sa Sainteté voulant que les privilèges et indulgences attachés à telles églises ou à telles chapelles soient étendus aux églises où ils célébreront le saint sacrifice, selon qu'il en aura été disposé par l'ordinaire.

Les évêques des diocèses où les rétributions provenant des messes seront nulles ou d'une faible ressource, pourront s'entendre avec ceux des diocèses voisins où elles sont plus considérables. Ils sont même autorisés à s'adresser à Notre-Dame de Lorette et autres lieux de pèlerinage situés dans les Etats de l'Eglise. Sa Sainteté verra avec plaisir l'excédant de ces ressources refluer vers les diocèses qui en sont dépourvus. Et si tous ces efforts étaient encore insuffisants pour les besoins des émigrés, les évêques pourraient s'adresser aux1 secrétaires de la Visitation apostolique et de la fabrique de Saint- Pierre, qui ont déjà reçu à ce sujet les instructions nécessaires.

Dans les maisons religieuses où l'austérité de l'institut défend de manger du gras, même aux étrangers qui y séjournent, les évêques pourront accorder la permission d'en servir aux ecclésiastiques français réfugiés.

L'ordinaire sera libre de déterminer , dans sa sagesse, la manière dont l'application des messes à acquitter par ces prêtres devra se concilier avec leurs besoins personnels, et les ressources des monastères qui leur ont donné asile. Il avisera de même aux moyens de les employer utilement au service de son diocèse.

Aucun ecclésiastique français , même engagé dans les saints ordres, ne pourra être promu à un ordre supérieur sans le témoignage de son propre évèque, et sans une permission expresse de Sa Sainteté, qui la fera expédier par le secrétariat

d'Etat, auquel on devra s'adresser aussi dans le cas où il serait impossible de se procurer les témoignages exigés. Le Souverain Pontife y suppléera de sa pleine autorité. Cette même règle sera applicable aux simples clercs qui voudraient entrer dans les ordres sacrés.

A défaut de confesseurs qui comprennent le français, l'évêque permettra aux ecclésiastiques exilés de se confesser entre eux, après avoir choisi ceux qu'il croira les plus dignes de sa confiance et leur avoir fait subir un examen A'idonéité.

Si parmi les prêtres français réfugiés dans les Etats du Pape, il s'en trouvait qui eussent eu le malheur de prêter le serment civique, ils devraient se présenter à l'évêque du diocèse où ils résident, ou à l'un des grands vicaires, pour en obtenir l'absolution des censures et la dispense de l'irrégularité encourue par eux. Pour justifier du repentir qu'ils éprouvent, ils feront trois copies de leur rétractation. Une de ces copies restera au greffe de la chancellerie ecclésiastique, une autre sera envoyée à la municipalité du lieu où ils ont donné le scandale de leur serment schismatique, et la troisième au cheflieu du département, «requérant que cette rétractation soit insérée dans les registres et rendue publique. A la suite de cette formalité, qui est de rigueur, les évêques ou grands vicaires pourront procéder à l'absolution des censures en faveur de ceux de ces ecclésiastiques qui n'auront cédé que par faiblesse, et qui, depuis leur serment, se seront abstenus de tout acte public de schisme, montrant

une crainte respectueuse des censures qu'ils ont encourues, et témoignant une sincère et persévérante douleur de la faute commise. Quant à ceux qui auraient ajouté le mépris des censures à la prestation du serment, et violé la défense qui leur avait été faite de continuer à remplir les fonctions ecclésiastiques, ou même auraient été intrus, après qu'ils auront donné les témoignages de repentir les moins équivoques, et rempli toutes les conditions imposées ci-dessus, Sa Sainteté veut bien que les évêques ou leurs grands vicaires aient la liberté de les absoudre ; mais Elle ordonne qu'avant de leur accorder la dispense d'irrégularité, les évêques ou leurs vicaires généraux leur interdisent, pendant quelque temps, l'exercice des saints ordres.

Tous les réguliers sortis de France devant, aux termes de la loi qui en a été portée, se rendre dans les monastères ou couvents des Ordres respectifs auxquels ils appartiennent, les archevêques et évêques, après en avoir conféré avec les supérieurs de ces divers Ordres, auront soin de veiller à l'exécution de ladite ordonnance, dans le cas où il s'en trouverait dans leurs diocèses qui eussent négligé de s'y soumettre.

Pie VI entrait à ce sujet dans les détails les plus minutieux.

Vu l'état d'indigence où ils sont, disait -il, on ne pourra rien exiger d'eux pour droit d'entrée, ni à titre de premières dépenses, comme c'est l'usage, ni à titre d'avances sur ce qui peut revenir à chacun

annuellement. Les supérieurs des monastères ou couvents s'efforceront de concilier les droits de la charité fraternelle avec une sage économie, et pourvoieront aux divers besoins des exilés, comme ils le font à l'égard des autres membres de leur famille religieuse.

Les nouveaux venus seront astreints aux règles et coutumes observées dans les maisons où ils seront reçus, nonobstant la différence qui pourrait exister entre la manière de vivre de ces maisons et celle des couvents où ils ont passé leurs premières années de vie régulière.

En conséquence, ils suivront fidèlement l'ordre établi dans leurs maisons adoptives, pour les heures du lever, de l'office, du réfectoire, de la récréation, et sans se distinguer en aucune manière des religieux parmi lesquels ils ont été reçus.

Ils ne pourront rien exiger de particulier dans la nourriture, ni en aucune autre chose ; mais ils se contenteront de vivre comme leurs frères en religion.

Les supérieurs veilleront à ce qu'ils ne se livrent pas aux vaines distractions d'une littérature profane, et à la dissipation qu'entraînent toujours la fréquence des visites et plus spécialement le commerce des gens du monde.

Si parmi les confesseurs du monastère ou du couvent, il n'y en avait pas qui comprissent le français, le supérieur choisirait parmi les religieux étrangers ceux qu'il croirait le plus dignes de sa confiance, après s'être assuré de leur capacité par un examen préalable.

Les religieux français n'étant reçus que provisoirement au sein des communautés italiennes, ils ne trouveront pas mauvais que, dans les actes capitulâmes et les élections, ils n'aient voix délibérative que si Sa Sainteté leur concède ce droit, sur la demande expresse des supérieurs. Ils pourront néanmoins remplir les fonctions que ces mêmes supérieurs jugeront à propos de leur confier.

Les laïques profês, également accueillis dans les maisons religieuses , seront tenus d'accepter les divers emplois dont on les chargera.

Enfin, les archevêques, évèques, supérieurs de communautés et les ecclésiastiques français devront prendre une connaissance exacte et précise de l'ordonnance pontificale, afin que personne ne puisse la violer sous prétexte d'ignorance.

Nous avons tenu à reproduire en substance, sinon d'une manière textuelle, ce grave document, parce qu'on y voit briller, depuis le commencement jusqu'à la fin, un amour ardent de la discipline ecclésiastique joint à une immense charité. Il faut avouer que l'attitude de ce Pape, alors un vieillard, en face de la Révolution déchaînée, offrait un singulier contraste avec celle des autres souverains de l'Europe, que les violences du Jacobinisme frappaient de stupeur et faisaient trembler sur leurs trônes.

Parmi les évêques intrus, les uns avaient prêté serment en haine de l'Eglise, les autres par ambition. Du nombre de ces derniers, était Panisset, homme doux et simple qui, depuis longtemps, ambitionnait une mitre, et s'étonnait que le Saint-

Esprit, eu considération de ses vertus et de son mérite comme théologien, eût négligé de lui confier le gouvernement d'un diocèse. Ce que l'Eglise lui avait refusé, la Révolution le lui donna en le faisant évêque du Mont-Blanc. Ses illusions ne furent pas de longue durée. Les saturnales de la Terreur, les noyades et l'échafaud lui firent comprendre qu'il avait mal interprété la Constitution civile, et que, pour assurer le salut de son âme, il devait revenir à d'autres sentiments et se réconcilier avec l'Eglise. C'est ce qui eut lieu en 1795. Le Souverain Pontife qui, comme le divin Maître, était toujours disposé à recevoir dans ses bras le pécheur repentant, fit écrire à l'abbé de la Palme, vicaire général du diocèse de Chambéry, une lettre pleine de sagesse et de bienveillance, pour lui indiquer la ligne de conduite qu'il avait à suivre à l'égard de l'évêque intrus.

« La congrégation particulière », disait le cardinal Zélada, « nommée pour connaître des affaires « ecclésiastiques de France, ayant, conformément « à l'ordre qu'elle en avait reçu de Notre Saint « Père le Pape, pris en considération la requête de « M. Panisset, évêque intrus de Savoie, ainsi que « la lettre que vous lui avez adressée, a jugé à « propos, avec l'agrément de Sa Sainteté, de vous « donner communication de ce qui suit :

« Sa Sainteté déclare que c'est sans aucun fon- « dément que l'on a prétendu qu'Elle avait fait « absoudre le sieur Panisset, par le ministère d'un « prêtre inconnu ; et l'assurance qu'Elle en donne « changera, pour nous, en certitude les doutes que

« vous avez commencé à concevoir contre la vé- « rité d'une telle assertion ».

Après avoir démenti cette fausse nouvelle , le cardinal rappelle à M. de la Palme les conditions auxquelles doivent se soumettre les intrus qui veulent recevoir l'absolution de leur faute. Ces conditions ont été déterminées par le Souverain Pontife dans son bref du 13 juin 1792. « Pour empêcher», écrivait Pie VI , « que ces absolutions ne soient « accordées immédiatement, ou qu'elles ne présen- « tent des formes diverses, Nous suivrons le modèle « tracé par le concile de Nicée, et les règlements « de discipline les plus favorables : Nous voulons « donc », ajoutait le Pape, « qu'aucun intrus ne « soit absous à moins d'avoir auparavant rétracté « par écrit le serment civique, et les erreurs con- « tenues dans la Constitution civile du clergé, et dé- « claré spécialement que les ordinations reçues ou « conférées par les intrus sont toutes sacrilèges, « que l'autorité déléguée par eux est nulle, que « l'intrusion est un sacrilège dont la nullité enve- « loppe tous les actes faits en conséquence ; d'avoir « promis avec serment la foi et l'obéissance au « Saint-Siège apostolique, et aux évêques légitimes ; « enfin de renoncer à la paroisse ou portion de pa- « roisse qu'ils ont envahie , lesquelles rétractation « et démission doivent être publiques comme le \< crime l'a été ».

La volonté du Chef de l'Eglise était formelle et conforme de tous points aux règles établies par le droit. Panisset ne devait pas hésiter à s'y soumettre

en toute humilité, s'il voulait sérieusement se réconcilier avec Dieu. Le serment' prêté par lYvêque du Mont-Blanc était celui de liberté et d'égalité. Le cardinal Zélada faisait observer à M. de la Palme que le Saint-Siège ignorait en quels termes ce serment était conçu et qu'il avait besoin d'être renseigné à ce sujet.

Une fois ces conditions remplies, M. Panisset obtiendra le bienfait de l'absolution ; mais il ne sera pas néanmoins autorisé à exercer les actes et les fonctions du ministère épiscopal ; car, avant d'être absous, il faut qu'il se démette de son église usurpée, et qu'il s'en démette publiquement, attendu que le scandale a été public. « Vous saurez « encore», poursuivait le cardinal, « que M. Pa- « nisset devra se regarder comme étant réduit à la « communion laïque, jusqu'à ce que, par sa conduite « irréprochable, il ait réparé le scandale de son « intrusion ».

L'abbé de la Palme était prié de s'assurer si la conversion de l'évêque jureur était sincère ; cette sincérité une fois constatée, le Souverain Pontife conférerait à un prêtre approuvé pour entendis les confessions des fidèles le pouvoir de l'absoudre.

M. Panisset devait enfin condamner les erreurs contenues dans ses écrits et se conformer en tout et pour tout aux constitutions apostoliques, et, en particulier, à celles qui avaient été rendues contre les erreurs de Baïus, de Jansénius et du P. Quesnel.

Le cardinal Zélada terminait ainsi sa lettre à l'abbé de la Palme :

« Sa Sainteté, dont j'ai l'honneur d'être l'inter- « prête auprès de vous, informée de votre grande « sagesse, instruite d'ailleurs de la confiance que « vous porte M. Panisset, espère, avec la plus vive « confiance, que vous contribuerez puissamment « au retour parfait du coupable, en lui faisant un « exposé fidèle de tout ce qui le concerne dans les « susdites ordonnances, et lui faisant reconnaître « tout ce qu'il y a de raisonnable dans les conditions « exigées de lui, avant de pouvoir l'admettre au « bienfait de l'absolution. Vous devez donc à votre « zèle d'instruire M. Panisset des sentiments et des « résolutions de Notre Saint Père le Pape, qui, « pour des motifs dont vous comprenez la haute « convenance, n'écrit pas Lui-même au coupable, « mais se confie entièrement dans les sentiments « religieux et la prudence qui vous caractérisent ».

L'évêque du Mont-Blanc fit preuve de sincérité dans son repentir. Les Annales catholiques publièrent sa rétractation. Dans cette pièce, qui ne fut pas sans retentissement, l'auteur s'accuse d'avoir été téméraire d'abord, ensuite parjure, bientôt schismatique, intrus enfin, pour devenir plus tard apostat. « Le « premier mérite », dit saint Cyprien, « eût été de « ne pas tomber ; mais, après celui-là, il y en a « encore un autre, c'est celui de se relever de sa « chute (1) ».

Pie VI ne pensait pas autrement que saint Cyprien. Aussi, le 1er juin 1796, il écrivait une lettre pleine de bienveillance au pécheur repentant.

1; 54 ad Corn.

Pie VI. - T. 11.

« Notre cœur paternel », lui disait-il, « a éprouvé « une satisfaction inexprimable, en lisant la rétrac- « tation que vous Nous avez envoyée, signée de « votre main, le 22 février dernier ». Cette pièce était accompagnée d'une lettre où M. Panisset assurait le Saint Père de son renoncement à l'erreur, et de son retour à l'Eglise. Pie VI le félicitait de l'exactitude avec laquelle il avait rempli toutes les conditions exigées dans ses brefs de la part de ceux qui veulent abandonner le schisme. « Ces « heureuses dispositions » , ajoutait le Pontife , « Nous sont encore confirmées par votre démission « de la cure de Saint-Pierre d'Albigny, dont vous « étiez légitime titulaire. Nous donnons une appro- « bation spéciale au dessein où vous êtes d'assurer, « par la voie de la presse, la publicité la plus éten- « due à votre rétractation, afin que personne ne « puisse nier son existence ».

Le Souverain Pontife terminait sa lettre par ces paroles touchantes :

« Nous accordons à un prêtre approuvé pour « entendre les confessions des fidèles, et dont vous « ferez vous-même le choix, les facultés de droit « nécessaires pour vous absoudre de l'excommuni- « cation, et des fautes graves dont vous vous recon- « naissez coupable, vous accusant et vous repentant « de les avoir commises. Après l'absolution reçue, « vous devez, néanmoins, rester encore suspens « de l'exercice de tout ordre quelconque, comme « étant frappé d'irrégularité , et vous regarder « comme réduit uniquement à la communion laïque.

« Ce sera à Nous, d'après l'expérience acquise de « votre persévérance dans vos résolutions actuelles, « à statuer plus tard s'il convient ou non de vous « accorder , sur de nouveaux titres , la faveur « d'exercer quelqu'un des ordres qui vous avaient « été conférés auparavant. La charité paternelle « Nous fait ici un devoir d'insister à vous exhorter, « du plus profond de Notre cœur, à persévérer « constamment dans la carrière où vous avez été « ramené, sans jamais prêter l'oreille à ceux dont « les coupables efforts tendraient à vous entraîner « de nouveau dans la voie de la perdition, comme « Nous savons que tel a été et que tel est encore « le but des tentatives des évêques intrus de France. « Veuille le Dieu tout-puissant et tout miséricor- « dieux achever son ouvrage, en vous pénétrant, « en vous couvrant de la grâce vivifiante de son « Esprit-Saint ! Puisse Notre bénédiction aposto- « lique être pour vous le canal des plus abondantes « miséricordes de la part du Père céleste. Nous « vous l'accordons affectueusement et du fond de « notre cœur ».

Avant de raconter les événements dont Rome et les Etats pontificaux ne tarderont pas à être le théâtre, disons encore un mot du clergé français. Outre les émigrés et ceux qui moururent de mort violente, il y eut les déportés, dont l'histoire n'est pas la moins douloureuse.

On pense généralement qu'à la chute de Robespierre le calme se rétablit en France, et que le clergé, sans être libre, cessa d'être en butte aux

violences du pouvoir. Des prêtres émigrés en assez grand nombre n'hésitèrent pas à rentrer de l'exil. Le Directoire leur imposa l'obligation de prêter le serment de haine à la royauté. Quelques-uns se soumirent, pensant qu'un pareil acte n'était pas en opposition avec les enseignements de l'Eglise. On condamna les autres à la déportation.

Le 22 avril 1 798, la frégate la Décade en emporta cent soixante qui furent jetés sur les côtes de Cayenne. Le premier août suivant, cent vingt montaient sur la corvette la Bayonnaise et prenaient la même direction.

Les déportés de 1798 eurent moins à souffrir que ceux de 1794 de la part des équipages (1). Mais à quoi bon les tortures, puisque, dans la pensée de leurs persécuteurs, la Guyane allait être leur tombeau ?

il) En 1794, on ne put diriger les confesseurs de la foi vers les colonies, parce que les Anglais bloquaient nos côtes. On dut se décider à les garder dans les ports. A Rochefort on en comptait plus de sept cents, appartenant à diverses légions. Il y en avait cent douze de la Meuse, quarante-six de la Meurthe, cinquante-quatre de la Moselle, quatre-vingt-un de la Haute-Vienne, quatre-viugts de la Seine-Inférieure, soixante-quatorze de l'Allier, soixante-trois de la Dordogne. La Charente, la Creuse, le Finistère, les Côtes-du-Nord, etc., fournirent aussi leur contingent. Le séjour des prisonniers sur le Washington et les Deux- Associés ne fut qu'un long martyre. Les prêtres du Lot, de l'Aveyron, de la Corrèze, du Puy-de-Dôme, de l'Ariége, de la Haute-Loire, de la Côte-d'Or, d'Indre-et-Loire, de la Mayenne, du Rhône, du Var, de Yaucluse et de l'Isère, furent envoyés à Bordeaux et emprisonnés dans le fort du Hâ, et dans les maisons religieuses transformées en maisons de détention. Us étaient plus de six cents. D'autres déportés avaient été enfermés à Blaye dans des souterrains humides, où, comme à Bordeaux et à Rochefort, on leur refusait les choses les plus indispensables. On leur prodiguait en retour les mauvais traitements et les outrages. Déjà, à Bordeaux, on avait dressé l'échafaud dans la cour du fort, quand Robespierre et ses complices furent renversés par les Thermidoriens. Les détenus durent la vie à cet événement. Mais le 9 thermidor ne modifia en rien la situation des prêtres qui étaient à Rochefort. Privés de vêtements et de nour-

Leur situation sur les vaisseaux où on les avait entassés était encore fort triste. Pendant quatorze heures et quelquefois davantage, dit l'auteur des Martyrs de la Révolution, ils restaient enfermés dans un entre-pont infect, où l'air ne pouvait pénétrer que par deux ouvertures étroites , qui servaient d'entrée et de sortie , au moyen d'une échelle presque perpendiculaire.

Là se trouvaient entassés tous ces malheureux, la plupart infirmes, suspendus dans des hamacs, les uns au-dessus des autres, de telle sorte, fait observer le même écrivain, que ceux qui couchaient dans les rangs supérieurs pesaient sur ceux des rangs inférieurs. « L'air de ce gouffre devenait bientôt si « fétide, que les sentinelles postées aux écoutilles « en dehors demandèrent que le temps de leur « faction fût abrégé. Ce n'était pas sans raison que « le capitaine chargé de faire rentrer les prêtres, « tous les soirs, dans ce lieu d'infection, ne man- « quait jamais, en leur donnant toutefois une qua- « lification absurde, de fredonner à leurs oreilles « ce vers d'une chanson d'alors contre les rois :

Tyrans, descendez au cercueil ».

Huit de ces infortunés moururent pendant la

riture, ils se virent littéralement décimés par les lièvres et le scorbut. En dix mois, il en mourut plus de cinq cents. Un certain nombre d'autres prêtres furent conduits près de Nantes, sur une galiote hollandaise. Presque tous étaient d'un âge avancé. Ils appartenaient, soit au département de la Nièvre, soit à celui de Maine-et-Loire. La faim, le manque d'air et la dyssenterie en tuèrent vingt-deux en un mois. Des prêtres venus des Côtes-dti-Nord et du Mont Blanc ne tardèrent pas à les remplacer.

traversée. La Décade arriva à Cayenne vers le milieu de juin, et la Bayonnaise à la fin de septembre seulement.

Les malades furent laissés à l'hôpital. On dissémina les autres dans les cantons voisins où les attendait une affreuse misère. La majeure partie d'entre eux eut pour résidence le désert de Synnamary et celui de Konanama.

Ceux qui étaient destinés à ce dernier canton durent s'embarquer de nouveau. Pendant trois jours, ils n'eurent que de l'eau de mer pour se désaltérer. Une fois débarqués, il leur restait encore trois lieues et demie à faire, la valise sur le dos. Mourants de soif, ils furent contraints de s'abreuver à l'eau saumâtre d'une rivière. S'il leur arrivait de demander quelque soulagement au chef de l'escorte qui les accompagnait, ce misérable leur répondait d'une voix courroucée : « Taisez-vous, « chiens de déportés, ou je vous fais taire à coups de fusil ».

On les confina sur un plateau que le soleil dévorait pendant le jour, et où chaque nuit des millions d'insectes malfaisants venaient les tourmenter. Des huttes de feuillage leur servaient de demeure ; et ils n'avaient d'autre lit que la terre nue. Ce ne fut que plus tard qu'ils purent obtenir des hamacs. « On « avait fixé leur ration journalière », dit Pitou, « à « huit onces de pain, douze onces de cassave (farine « de racine de manioc desséchée), huit onces de « viande, deux onces de riz, quatre trente-deuxièmes « de tafia, quinze onces d'huile qu'on ne leur a jamais

« données ; et jamais ils ne reçurent les objets pré- « eédents suivant le poids indiqué. De peur qu'ils « n'allassent chercher des aliments chez des indi- « gènes peu éloignés, qui peut-être auraient eu « pitié de leur détresse, on leur avait défendu de « sortir de l'enceinte qui leur était assignée , ne << voulant pas, disait-on, qu'ils allassent soulever « les habitants par la superstition, c'est-à-dire leur « parler de Dieu, et les édifier par leurs vertus. « Cette défense les empêchait aussi de pourvoir à « leur subsistance par la pêche ou la chasse à l'arc. « Ceux qui échappaient à la vigilance des gardes, « dans ce dessein, ne pouvant atteindre leur but « sans passer dans les forêts, y couraient le risque « d'être dévorés par les bêtes féroces (1) ».

L'auteur des Martyrs de la Révolution nous fait une peinture lamentable des souffrances auxquelles étaient condamnés les déportés de Konanama. « Ils n'ont encore passé », dit-il, « qu'une nuit dans ce séjour dévorant, et déjà le lendemain, quand ils se regardent les uns les autres, ils ne se reconnaissent presque plus, tant l'horreur de leur sort a déjà changé leur visage. Ils errent comme des spectres, leur bréviaire à la main, sans savoir où ils vont ; ils se rencontrent, se touchent, s'entrechoquent et ne s'aperçoivent même pas. Un d'eux, surpris par le délire de la fièvre chaude, s'est déjà précipité dans une rivière, comme pour éteindre le feu qui le consume; et son corps, qu'on leur rapporte le quatrième jour de leur arrivée, leur fait comprendre

(1) Pitou, Voyages.

que l'habitation qui leur est le plus nécessaire en ce lieu est un cimetière consacré par la religion. Ils se le procurent à l'instant (1).

« Quinze jours se sont à peine écoulés, et les carbets (les huttes), ainsi que l'hôpital (une grande cabane qui portait ce nom, à cause de la destination qui lui était donnée), sont pleins de malades ; les ongles se détachent de leurs doigts ; leurs jambes, leurs corps mêmes sont enflés et couverts de pustules. Les chiques se sont introduites en si grande quantité dans la chair des uns, qu'elle tombe en lambeaux ; la dyssenterie a tellement épuisé les autres, qu'ils n'ont pas même la force de changer de place ; et l'odeur qui s'exhale de leurs corps en dissolution est si repoussante, qu'il n'y a plus que leurs confrères, animés de la plus héroïque charité, qui aient le courage d'approcher d'eux pour les servir. La plupart, attaqués de peste et de scorbut, ne cessent de vivre qu'après une cruelle agonie longtemps prolongée.

« Les prêtres aimaient mieux expirer dans leurs carbets qu'à l'hôpital , parce que les infirmiers barbares qui le desservaient les accablaient d'outrages, au lieu de leur donner des soins. Le malade qu'on y déposait se voyait enlever en entrant tous ses effets par un garde-magasin; et lorsqu'il réclamait ensuite quelque objet que son mal rendait indispensable, le garde-magasin lui répondait :

1) Ils choisirent pour sépulture un terrain circulaire, situé sur le bord d'une rivière, et entouré de palmiers qui inclinaient leurs branches et leur feuillage sur les tombes qu'ils se marquaient, pour ainsi dire, à eux-mêmes. ■

« Vous êtes mort; ce que vous avez doit vous « suffire ».

« Quand un prêtre ne laissait rien en mourant, soit dans les carbets, soit à l'hôpital, les nègres chargés de faire la fosse pour l'enterrer, se refusant à cette fatigue dont ils n'espéraient pas de salaire particulier, les confrères du défunt étaient obligés de creuser eux-mêmes la terre qui devait le recevoir, et de l'y porter, à moins que, par une cotisation souvent impossible, ils pussent payer ces avides fossoyeurs, qui, dans ce cas-là même, semblaient vouloir être les bourreaux du cadavre. On voit, par une lettre de l'officier du poste à l'agent directorial, qu'ils ne faisaient que des creux étroits et courts ; que pour y faire entrer les cadavres, ils leur cassaient les jambes, les repliaient sur le tronc, et trépignaient dessus avec force, jusqu'à ce que le cadavre, rendu pour ainsi dire malléable, se fondît en quelque sorte dans tous les vides qu'offraient les irrégularités de cette parcimonieuse ouverture.

« Pour comprendre toute l'horreur de la situation des prêtres déportés à Konanama, il suffirait de savoir que leurs gardes, quoiqu'ils n'eussent guère à supporter que les inconvénients du climat, ne pouvaient plus y résister. Leur commandant s'en plaignit à l'agent directorial, dès le 22 octobre 1 798, lui exposant que les « marécages du voisinage « envoyaient dans ce séjour leurs miasmes putrides ; « qu'on n'y avait à boire que de l'eau très-bour- « beuse ; qu'on n'y trouvait aucun fruit, pas même

« un citron pour en corriger la mauvaise qualité ; « que les soldats et les officiers y couraient le risque « de manquer de vivres ; qu'enfin il leur était im- « possible de rester davantage dans un lieu que les « Indiens eux-mêmes avaient abandonné à cause du « mauvais air (1) ».

Grâce à la supplique ou plutôt à la remontrance de l'officier qui commandait le poste, les quelques prêtres échappés à la mort purent quitter cette contrée pestilentielle et se rendre à Sinnamary. Avant de partir, ils allèrent s'agenouiller sur les tombes de ceux de leurs compagnons qui avaient succombé, et réclamer leur intercession auprès de Dieu ; car ils ne doutaient pas de leur salut.

En arrivant à Sinnamary, ils s'aperçurent que leur sort n'était guère changé. La plupart de leurs anciens compagnons de voyage avaient succombé aux fièvres et à l'insalubrité du climat, et ceux qui survivaient étaient méconnaissables. En peu de temps cent soixante-neuf déportés perdirent la vie, et les autres revinrent en France atteints de cruelles infirmités.

Onze cents prêtres environ étaient détenus dans l'île de Ré. Le fort de l'île d'Oléron en était également rempli. Là, comme ailleurs, les confesseurs de la foi eurent à supporter toute sorte d'outrages et des privations dont la seule pensée effraie l'imagination.

Les commandants des forts les condamnaient souvent au cachot pour le seul plaisir de les tour-

(1) Martyrs de la Révolution.

menter. Nous ne parlons pas des injures que leur prodiguaient officiers et soldats et des blasphèmes qu'ils étaient condamnés à entendre.

Tout cela se passait sous le Directoire, un gouvernement de républicains modérés, s'il faut en croire certains historiens, à l'ombre et sous la protection duquel la France put enfin respirer à son aise et se couronner de fleurs.

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