‹ Le pontificat de Pie VI et l'athéisme révolutionnaireChapitre 12 sur 19 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Sommaire. — De Saint-Bonnet à Vizille. — Réception des compagnons du Pape au château de cette ville. — Les dames de Grenoble et l'auberge de Provence. — Pie VI à Vizille. — Enthousiasme de la population grenobloise à l'arrivée du Pape. — La marquise de Vaux. — Le chapeau du commissaire.

— Une mère et ses deux filles. — Les prêtres prisonniers. — Les journaux de l'époque. — Départ de Grenoble. — Moirans. — La famille de la Porte.

— Tullins. — M. de Glasson. — Les dames de Tullins. — Députations rurales.

— Saint-Marcellin. — Le bouquet de roses. — Le maréchal des logis Julien.

L'armée austro-russe avait pénétré en Italie et remportait déjà de remarquables succès. Bérard, craignant que sa proie ne lui échappât, sollicita du général Muller la translation de Pie VI dans l'intérieur de la France.

Nos lecteurs savent quelles furent les impressions du Pèlerin apostolique, partagées par toutes les personnes de sa suite ; ses réclamations à ses geôliers et les arrangements qui furent pris. Pendant que le Saint-Père restait dans sa triste solitude de Briançon, Mgr Spina et les autres prélats, compagnons du Pape exilé, s'avancèrent dans l'intérieur de cette France , où l'impiété régnait en maîtresse absolue, et où cependant ils vont trouver encore tant de motifs de consolation et d'espérance. — Ils partirent sous l'escorte de trois officiers et de quatorze cavaliers. A Embrun, le bruit de leur arrivée se répandit avec la rapidité

de l'éclair. Les compagnons du Pape qui arrivent, se répète -t- on de toutes parts, et aussitôt la foule assiège leur auberge. Bientôt le corps municipal arrive pour complimenter les voyageurs. C'est à qui les logera : chacun s'estimait heureux de posséder au moins quelques instants ces confesseurs de la foi. On tombait à genoux pour recevoir leur bénédiction, on sollicitait de tous côtés le secours de leurs prières.

En vain ces ecclésiastiques, confus de tant d'égards , protestent contre les témoignages de vénération qu'on leur prodigue. L'honneur d'appartenir au Vicaire de Jésus-Christ persécuté, leur répondait-on, et départager ses épreuves, vous rend dignes des plus grands respects.

Les prélats atteignirent Vizille, le 11 juillet. Le château était alors occupé par des Genevois et renfermait une manufacture de toiles peintes qui fournissait du travail à la plus grande partie des habitants. Cette petite ville n'avait qu'une seule auberge. Nos voyageurs y étaient à peine installés que les Genevois vinrent leur offrir une bienveillante hospitalité.

Les instances furent même si pressantes que les prélats jugèrent à propos d'y envoyer l'abbé Marotti, le P. Jean-Pie, de Plaisance, et l'abbé Baldassari. On répondit qu'après le souper quelques-uns d'entre eux se transporteraient au château. « Nous « eussions été autant de cardinaux », remarque Baldassari, « qu'on n'aurait pu nous accueillir d'une « manière plus honorable. Des hommes, avec des

« flambeaux, vinrent nous chercher à l'auberge. Au « pied de l'escalier du château étaient deux estaflers « armés de torches, et, dans la salle, la maîtresse et « sa fille nous attendaient, tenant deux chandeliers « d'argent. Ces Genevois, tout protestants qu'ils « étaient, ne pouvaient s'empêcher de blâmer haute- « ment les procédés odieux du gouvernement fran- « çais envers le Pape et les personnes qui l'accom- « pagnaient ».

Ces témoignages de la foi de nos populations urbaines et rurales irritaient l'autorité. Aussi, à Grenoble, les consignes devinrent-elles'très-sévères. On enferma les exilés dans une auberge, comme des prisonniers. On redoubla de vigilance pour empêcher toute communication avec l'extérieur. L'ordre vint même d'éloigner encore les prélats et de les diriger sur Dijon. L'envoyé d'Espagne, le chevalier Pierre Labrador, intervint pour faire changer cette détermination, et montra aussi beaucoup de zèle à fournir aux malheureux voyageurs l'argent dont ils avaient besoin.

En dépit des soins pris par la police, afin d'empêcher toute relation entre les habitants de la ville et Y Auberge de Provence (1), quelques dames de Grenoble, appartenant aux premières familles du Dauphiné, parvinrent, par une ingénieuse charité, à tromper la vigilance des sentinelles. Ecoutons l'intéressant récit qu'en fait Baldassari, témoin oculaire et compagnon des ecclésiastiques proscrits.

(1) Actuellement VHôtel de France, dans la rue Saint-François, n° 3.

« Plusieurs d'entre elles, pour parvenir jusqu'à nous, se déguisèrent et, se chargeant de légumes, de fruits et autres choses semblables, elles s'introduisirent adroitement dans l'auberge, où, nonseulement elles faisaient cadeau à l'aubergiste de toutes leurs marchandises, mais donnaient encore de l'argent, pour obtenir d'assister à nos repas comme femmes de service. Tous les jours, trois ou quatre de ces Dames remplissaient cet office avec toutes les attentions d'une politesse peu commune. Nous admirions leur maintien modeste ; et, remarquant que les figures changeaient d'un jour à l'autre , nous ne pouvions comprendre comment il se trouvait, dans une si petite auberge, tant de personnes dont les manières étaient si distinguées. Mais le mystère ne tarda pas à s'éclaircir.

« Un jour, une des Dames venues pour nous servir se tenait immobile au bout de la table, une serviette et un plat à la main : tantôt elle levait les yeux vers le ciel, tantôt les baissait vers la terre. Un des officiers préposés à notre garde, qui s'en aperçut, lui demanda si elle était préoccupée de quelque grande affaire. — « Comme je révère dans « le Pape », répondit-elle avec vivacité, « le Vicaire « de Jésus-Christ ; je regarde ces Messieurs comme « les successeurs des disciples du même Jésus-Christ « notre Sauveur ». Puis levant la voix : « Jusqu'à « quand », ajouta-t-elle, « sera-t-il au pouvoir des « empires d'opprimer la justice et l'innocence ? « Qu'on cesse d'appeler notre siècle le SIÈCLE « DES LUMIÈRES, et de vanter notre pays comme

« celui où les droits de l'homme sont le mieux « garantis, puisqu'on ne cesse de fouler si manifes- « tement les droits sacrés de la nature et de « l'humanité ». — L'officier qui avait provoqué cette réponse, en fut d'abord un peu étourdi ; mais, voyant que son interlocutrice continuait sur le même ton, il l'interrompit avec un air d'autorité et lui dit : « Il ne vous appartient pas, Madame, de « prononcer sur ces sortes de questions. Par égard « pour votre sexe, je veux bien dissimuler la faute « que vous venez de commettre ; mais apprenez à « respecter le gouvernement, et à ne plus vous « mêler de censurer ses actes et ses décisions. En « attendant, sortez de cette chambre, et ne vous « avisez plus d'y remettre les pieds». — La noble Dame se retira sans dire un mot, et l'officier retrouva bientôt sa bonne humeur. Néanmoins l'aubergiste reçut une forte réprimande, et la surveillance devint encore plus rigoureuse ».

Revenons au Saint-Père. Sa situation s'était tellement aggravée qu'il ne parlait presque plus et n'avait d'autre consolation que la prière. Il fallut attendre les voitures envoyées de Grenoble avec le docteur Duchadoz, médecin expérimenté et religieux, grâce aux soins aussi empressés que généreux du chevalier Labrador.

Cependant, le 10 juillet, Pie VI se trouvait tellement mieux, que Duchadoz qualifiait ce changement de miracle. On partit. — La réception du Saint-Père à Corps, à la Mure, à Vizille, fut on ne peut plus convenable ; dans cette dernière ville

surtout les témoignages de respect et de sympathie se multiplièrent. Les directeurs de la fabrique du château, MM. Dubois et Arnold, dont nous avons déjà parlé, s'empressèrent de donner l'exemple. La femme de l'un d'eux était promptement accourue de Grenoble pour recevoir le Chef de l'Eglise avec tous les égards dus à son rang. Ces Messieurs parurent pénétrés de vénération à la vue du Pontife ; ils ne se lassaient pas d'admirer la majesté et la fermeté répandues sur son noble visage ; et, quand la population de la ville et des environs se pressait pour lui rendre ses hommages, lui baiser les pieds et recevoir cette bénédiction toujours donnée avec tant d'onction et de dignité, ils furent invités à s'approcher comme les autres, ils répondirent : « Nous ne pouvons avoir cet honneur ».

Ecoutons un journal du temps, le Courrier universel, rendre compte de ce voyage : « L'esprit de religion qui subsiste en France s'est montré avec éclat dans tous les lieux où est passé le Souverain Pontife. Depuis Briançon jusqu'à Grenoble, tous les habitants des campagnes et même ceux des villes accouraient en foule sur son passage. A la vue du Pape tous se tenaient en silence ; silence majestueux qui cédait de temps en temps à des expressions de respect et d'enthousiasme. Les personnes pieuses ne pouvaient s'empêcher de demander au Pontife sa bénédiction. Cette foule religieuse a entouré Pie VI et a suivi sa voiture jusqu'à Grenoble ».

Détail attendrissant : des mères faisaient toucher

Pie VI. — T. If. 28

le front de leurs enfants à la voiture du Pape, comme pour suppléer à sa bénédiction.

C'est un fait bien remarquable, selon la réflexion du cardinal Pacca, que ce concours empressé du peuple, ces témoignages de vénération dans un pays où l'on avait tout fait pour détruire la religion et ruiner dans l'esprit des peuples l'autorité des successeurs de saint Pierre. Après tant de déclamations furibondes contre le siège de Rome et tant de calomnies contre ses évêques et le clergé, il semble que le Pape et ses compagnons de captivité auraient dû être un objet de répulsion universelle.

Cependant tout le contraire arrive. A peine Pie VI paraît-il en France, que toutes les populations se mettent en mouvement et accourent au devant de lui, sollicitant sa bénédiction, lui prodiguant les plus touchants hommages ! ! !

Une noble et vertueuse Dame de Grenoble, la marquise de Vaux, avait sollicité et obtenu la faveur de loger le Pontife dans son hôtel (1). Ni soins ni dépenses n'avaient été épargnés pour préparer l'appartement destiné à Pie VI, qui arriva le

(1) Aujourd'hui hôtel Vaulserre, n" 6, place du Bœuf, actuellement place Lavalette. Le commissaire délégué avait demandé que l'on désignât, à Grenoble, pour y recevoir le Pape, son propre logement, assuré que sa sœur y ferait tous les préparatifs nécessaires, et alléguant qu'il paraîtrait assez naturel que le commissaire chargé de veiller à la sûreté du transport du Souverain Pontife le reçût chez lui, d'autant plus que l'escalier était fort grand et surtout commode pour porter le Pape à bras dans sa chambre. 11 ajoutait qu'il serait assurément chez lui beaucoup mieux qu'il n'avait été dans plusieurs endroits, malgré toute la bonne volonté dont il avait pu faire preuve. Cette demande du commissaire délégué ne fut point agréée. Le citoyen Réal désigna pour le logement du Pape à Grenoble, la maison de l'émigré de Vaux. (Note de M. Pilot, archiviste de l'Isère.)

6 juillet, entouré d'un concours . immense. Quelques administrateurs du département étaient aussi sortis de la ville, pour observer comment les choses se passeraient. Lorsqu'ils virent le Pape salué de cette foule innombrable, ils s'alarmèrent, se réunirent dans la cité, puis restèrent près de la porte, et aussitôt que le Pontife et sa suite furent entrés, ils ordonnèrent de la fermer, afin d'éviter l'affluence des habitants de la campagne.

Lorsque les voitures pénétrèrent dans la cour de l'hôtel de Mme de Vaux, un grand nombre de personnes s'y précipitèrent, malgré la résistance des gardes. Le commissaire du département ne crut pouvoir contenir ce torrent, qu'en faisant aussi fermer les portes de l'hôtel. — Au pied de l'escalier, le Saint-Père trouva réunis les fidèles compagnons de son exil : dès qu'il les aperçut, le sourire d'une douce joie épanouit son visage. Puis, levant au ciel un regard plein de reconnaissance, et joignant les mains, il remercia Dieu d'une réunion qu'il avait toujours espérée.

Mme de Vaux, qui se présenta pour recevoir le Saint-Père, fut saisie de la plus vive émotion, lorsqu'elle le vit si près d'elle. « Non », dit-elle, avec les sentiments du centenier, « non, je ne suis pas digne de recevoir dans ma maison le Vicaire de Jésus-Christ ! que pourrai-je faire pour reconnaître l'inestimable faveur que Dieu daigne m'accorder ? »

Pie VI, entendant ces paroles si pleines de foi, regarda avec bonté cette pieuse dame ; mais elle, accablée par les sentiments qui inondaient son âme,

s'évanouit. On porta le Pape dans un fauteuil, et tous les prélats et les ecclésiastiques se prosternèrent à ses pieds. Baldassari remarque que, dans tout le cours de leur voyage en France et en Italie, il n'avait jamais vu le Pape aussi bien portant que le jour de son arrivée à Grenoble. Le commissaire du département se promenait dans la chambre, le chapeau sur la tête ; il s'approcha de Pie VI, se découvrit et lui adressa quelques mots ; puis il remit son chapeau et continua à se promener. Le Saint- Père demanda quelle était cette dame qu'il avait vue d'abord ; on lui répondit que c'était la maîtresse de la maison, dame recommandable par sa piété ; il pria qu'on l'engageât à se présenter. Mme de Vaux, revenue à elle-même, vint se prosterner aux pieds du Souverain Pontife, qu'elle baisa respectueusement, les arrosant de ses larmes, sans pouvoir proférer une seule parole. Pie VI répondit à ce langage si expressif par des paroles pleines de reconnaissance.

Au dehors, la foule s'était prodigieusement accrue : les fenêtres, les balcons, les toits des maisons et les rues qui conduisaient à l'hôtel de Vaux, regorgeaient de monde. On réclamait à grands cris le bonheur de voir le Pape. Le commissaire, stupéfait de ces clameurs, ferma lui-même les rideaux de la chambre. Alors la multitude, irritée de cette mesure ridicule, cria avec plus de force : A bas le commissaire ! Nous voulons voir le Pape ! C'était un hourra général. — On conseilla au commissaire, pour calmer l'effervescence, de faire transporter le

Pape sur le balcon pendant quelques instants ; il se rendit à ce conseil, tout en maudissant les incurables préjugés du fanatisme. Pie VI était en simarre blanche et en manteau rouge. Le commissaire, toujours le chapeau sur la tête, se tenait près de lui.

Dès qu'on aperçut l'auguste vieillard, tous, d'une seule voix, s'écrièrent : Vive le Saint-Père ! vive le Saint-Père ! puis, à genoux, implorèrent sa bénédiction. Ceux qui, trop pressés, ne purent s'agenouiller, inclinèrent plus profondément la tête. Ce fut un spectacle vraiment majestueux et consolant à la fois. Néanmoins, l'attitude grossière du citoyen commissaire finit par indigner ce bon peuple, et de toutes parts partit ce cri : 4 bas le chapeau ! A bas le commissaire! Celui-ci, fatigué de cette scène, où il jouait un si triste rôle, ferma la fenêtre du balcon (1).

Chose étonnante pour ces temps-là, plusieurs officiers et soldats sollicitèrent comme une faveur

(1) Pendant le séjour du Pape à Grenoble, on mit pour escorte d'honneur à sa porte un piquet de garde nationale et quelques officiers. Nous publions la consigne stricte et sévère qu'avait donnée, à l'officier de service commandant le poste, le commissaire du pouvoir exécutif près de l'administration centrale de l'Isère, chargé au surplus de tout ce qui se rattachait au passage du Pape :

1° Avoir soin de dissiper tout rassemblement qui pourrait se former auprès de la maison où loge le Pape ;

2° Ne laisser d'autres communications avec le Pape que celles qui seraient nécessaires pour son service et celui des personnes attachées à sa suite ; à cet effet, se concerter soit avec le citoyen Rolland, commissaire délégué pour veiller à la sûreté du transport, soit avec le citoyen Grangé, commissaire près la commune de Grenoble, soit, en leur absence, avec le citoyen Hache-Dumirail et avec les commissaires de police de service, qui désigneront à l'officier du poste les personnes qui peuvent avoir un libre accès auprès de sa personne ;

3° Dans aucun cas ne laisser entrer dans l'appartement du Pape aucun ecclésiastique autre que ceux de sa suite, aucune femme, ni personne suspecte ;

4° L'ambassadeur d'Espagne aura libre accès auprès du Pape.

insigne d'être introduits dans l'appartement du Chef de l'Eglise et admis à lui baiser les pieds.

Le séjour à Grenoble fut de quatre jours. On eut encore beaucoup de peine à obtenir du commissaire que les compagnons de voyage de Pie VI le suivissent à Valence. Il fallut recourir aux bons offices du général Muller et de l'envoyé d'Espagne. On finit par convenir que la suite du Pape prendrait les devants, et que Sa Sainteté partirait ensuite pour la retrouver à Valence (1 ).

Le Souverain Pontife quitta Grenoble le 10 juillet. En descendant l'escalier de Mme de Vaux, il vit tout à coup sortir d'une petite chambre une dame et ses deux filles. Elles se jetèrent à ses pieds, en versant des torrents de larmes. « — Que puis-je faire pour vous? » demanda le Saint-Père, « — Nous sommes», dit la mère, d'une voix entrecoupée de soupirs, « nous sommes trois humbles servantes du Seigneur, cachées depuis hier dans cette petite

(1) L'ambassadeur d'Espagne, Pierre Labrador, qui accompagnait le Souverain Pontife pour affaires intéressant son gouvernement, était à peine arrivé à Grenoble, le 5 juillet (17 messidor), qu'il écrivit une lettre au commissaire du pouvoir exécutif près de l'administration centrale de l'Isère, pour le prier de permettre qu'on rendit à la compagnie de Sa Sainteté l'archevêque de Corinthe, le prélat Carraciolo, l'abbé Marotti, son aumônier, son secrétaire et un autre prêtre de sa suite, qui en avaient été séparés à Briançon. La lettre de l'ambassadeur était motivée, à la fois, sur des raisons de convenance et d'intérêt majeur, soit pour l'Espagne alliée de la France, soit même pour le gouvernement français. Il est dit dans la lettre que l'arcbevèque de Corinthe était commis pour faire les rapports à Sa Sainteté, et que l'abbé Marotti fournissait la rédaction des résolutions. Le commissaire se rendit aux désirs de Labrador; il répondit le même jour que, prenant en considération les motifs de sa demande et pour montrer la bonne intelligence qui régnait entre la République française et la cour d'Espagne, il prévenait l'archevêque de Corinthe qu'il pouvait se rendre à Valence, ainsi que les autres personnes indiquées, pour y rester jusqu'à de nouveaux ordres du gouvernement, qu'il instruisait de cette disposition.

chambre dans l'espoir de recevoir la bénédiction du Chef de l'Eglise ». Elles eurent le courage de suivre à pied la voiture pontificale jusqu'à Tullins.

Avant de sortir de la ville, on passa près d'une prison où étaient détenus bon nombre d'ecclésiastiques fidèles. Ils firent avertir le Pape, le conjurant de les bénir en passant. On était convenu avec les voituriers que ceux-ci feraient une petite halte à l'endroit désigné. Une grande partie de la population grenobloise bordait la route, et avait même passé la nuit dans la campagne craignant qu'on ne tînt, le matin, les portes fermées.

Or, Messieurs du Directoire, vous espériez que sur la terre de France le vieux levain du fanatisme sacerdotal ne fermenterait plus pour infliger un éclatant démenti à toutes vos prédictions. Vous pensiez que dans le département de l'Isère, qui donna le signal des innovations, on applaudirait à l'enlèvement d'un Pape. Vous vouliez montrer Pie VI à ces populations comme le dernier représentant de la superstition expirante ! et voilà que ce vieillard, qui peut à peine lever les mains pour bénir, traverse nos contrées au milieu d'un peuple à genoux.

A Moirans, l'auguste Pontife est l'objet de démonstrations incroyables de dévouement et de piété. La famille de La Porte avait préparé un déjeuner ; mais l'auguste voyageur n'y toucha pas. Lorsqu'on le descendit de voiture pour lui procurer quelques instants de repos, il fit une chute ; tous les spectateurs frisonnèrent ; pas de contusion, leur dit Pie VI en souriant, mais un peu de confusion !

— uuo —

Cependant M. de Glasson recevait la dépêche suivante :

« Le Commissaire du pouvoir exécutif près de l'administration municipale de Tullins, au citoyen Glasson :

« Vous êtes prié et invité de faire préparer un logement pour le Pape qui arrivera et couchera dans cette commune... ; vous observant qu'il faut ménager un appartement où l'on puisse placer trois lits, l'un pour le Saint-Père, et les deux autres pour ceux de ces gens employés à le secourir dans ses besoins.

« Je pense aussi que deux officiers de santé, qui sont à sa suite, resteront dans le même corps de logis.

« Salut et fraternité ».

Le Saint-Père arriva à Tullins le 10 juillet, à dix heures du matin. La garde nationale, tambours en tête, alla au-devant de Sa Sainteté chez M. de Glasson. Le vénérable Pontife répondit avec sa grâce accoutumée au compliment que lui adressa le citoyen Michal, commissaire du pouvoir exécutif, et dut venir au balcon pour bénir la population recueillie et heureuse de le posséder. — Le lendemain, à son départ, qui s'effectua à quatre heures du matin, le Pape se vit encore entouré d'une foule immense accourue de tous les environs.

Les dames de Tullins ayant obtenu, moyennant gratification donnée aux gardes, la permission d'orner de fleurs l'intérieur de la voiture du Saint-

Père, avaient suspendu au-dessus de sa tête une couronne de roses, avec une colombe au milieu. Lorsque Pie VI aperçut ces fleurs, il fit signe de les ôter. Le peuple accourut et se pressa autour de la voiture pour les recueillir. Tous ceux qui purent en avoir les emportèrent précieusement et les baisaient avec dévotion.

Ce fut le 1 1 juillet que le Pèlerin apostolique partit de Tullins pour se rendre à Saint-Marcellin. La chaleur était excessive. Cependant il aima mieux rester exposé au soleil et supporter la poussière, plutôt que de laisser fermer les rideaux de la voiture, afin que les habitants de la campagne, accourus de toutes parts, pussent le voir tout à leur aise. On admirait sa patience à les bénir, dès qu'il s'apercevait que tel était leur désir. — On a remarqué aussi sa prédilection pour les pauvres et les enfants.

Une vie de Pie VI, écrite en 1 801 , sur des documents authentiques, constate cette particularité : « Il faut rendre cette justice aux gendarmes du département de l'Isère, qu'ils eurent pour le vertueux Pontife tous les égards dus à son caractère ; ils avaient soin de s'arrêter, quand il le fallait, pour que la foule qui s'empressait près de la voiture du Pape, ne fût pas blessée par leurs chevaux. Ils avaient l'attention de désigner au peuple la personne de sa Sainteté : Cest celui qui est à droite habillé de blanc, disaient-ils. Ils voulaient aussi qu'on eût pour le Saint-Père le respect convenable ; et, quelquefois, en termes énergiques, ils faisaient mettre le chapeau bas à quelques curieux impertinents.

« Quand on apprit à Pie VI qu'il était dans le diocèse de Vienne, il se rappela qu'il avait accueilli à Rome l'archevêque de cette ville (1), qu'il l'avait retenu longtemps malgré lui, lorsqu'il voulait retourner auprès de son troupeau, et s'exposer dans des temps trop orageux. Cest, disait-il, un pasteur digne des premiers siècles; il va à pied comme le plus simple missionnaire. Et par l'estime singulière qu'il avait conçue pour ce prélat, il souhaitait, en passant, les plus abondantes bénédictions du ciel sur son troupeau ».

Le Pape s'arrêta quelques instants à l'AUégrerie, près Vinay. Mme Arnaud, née Caillât, à la tête de ses compagnes, en profita pour offrir une fleur magnifique au Saint-Père, et reçut, en retour, une affectueuse bénédiction.

On arriva à Saint-Marcellin à neuf heures du matin. Les habitants de cette ville ne témoignèrent pas moins de zèle pour honorer le Père commun des fidèles. Ils saisirent l'occasion de la fête de saint Pie, qui tombe le 12 juillet, pour présenter au Pape un bouquet de roses. La jeune personne qui l'offrait lui fit le compliment obligé qui consiste à souhaiter que les roses soient sans épines. Le Saint- Père reçut le bouquet avec bonté ; mais à ce mot d'épines, qui lui rappelait celles dont son âme était environnée depuis si longtemps, il leva les yeux au ciel et laissa apercevoir un mouvement de résignation qui témoignait combien sa position était différente de celle qu'on lui souhaitait. — Il logea

(1) Mgr d'Avian.

chez le comte de la Blache, dans des appartements occupés depuis par les Dames de la Visitation. L'affluence fut si grande à Saint-Marcellin, que l'administration s'en effraya, et, pour y couper court, prit le parti de faire dire que Pie VI était malade et avait besoin de repos.

C'est à la brigade de cette même ville qu'appartenait M. Julien, mort plein de jours et de mérites. Ce brave maréchal des logis, sous une allure martiale, sous une rude écorce, cachait un cœur d'or, une âme vraiment chrétienne. En escortant la voiture Pontificale, selon la consigne, il eut pour la personne du Saint-Père tant de soin et de respect, il l'entoura de tant d'attentions, que Pie VI, en témoignage de reconnaissance, lui envoya la décoration de Y Eperon d'or.

Tel est le récit de M. l'abbé Clerc- Jacquier sur le passage de Pie VI dans le département de l'Isère. Connaissant comme nous le connaissons ce consciencieux écrivain, nous n'hésitons pas à affirmer qu'il n'y a rien dans les pages qu'on vient de lire qui ne soit parfaitement authentique.

Page 1