‹ Le pontificat de Pie VI et l'athéisme révolutionnaireChapitre 13 sur 19 · CHAPITRE XXX VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX VII

Sommaire. — De Saint-Marcellin à Romans. — Arrivée dans cette dernière ville.

— Enthousiasme religieux de la population. — Conversions opérées parla vue du Souverain Pontife. — Ordres données par le Directoire au sujet de l'internement du Pape dans la citadelle de Valence. — Démêlés du commissaire avec l'administration centrale. — M. Boveron. — Règlements odieux de l'administration. — Mécontentement de la population valentinoise. — Le Directoire ordonne le transfert du Pape à Dijon. — Le commissaire Curnier manœuvre de façon à empêcher ce départ. — L'état du Pontife s'aggrave. — Boveron et Curnier sont destitués. — Le nouveau commissaire manifeste une grande sévérité. — Il veut exiger le départ de Pie VI. — Les médecins s'y opposent. — - La vie du Pape est en danger. — Détails sur ses derniers moments. —

— Sentiments qu'il manifeste avant de mourir. — Services funèbres. — Manifestations pieuses des fidèles de Valence. — Conduite odieuse de l'administration centrale. — Passage de Bonaparte à Valence. — Réflexions suggérées à l'auteur par la captivité et la mort de Pie VI.

Le 13 juillet, le cortège pontifical dut quitter Saint-Marcellin et se diriger vers le Rhône. Quoique le départ eût lieu à quatre heures du matin, toute la population était sur pied, et se pressait autour de la maison qu'occupait le Souverain Pontife. En dépit de la Révolution, la foi était, en 1799, ce qu'elle avait toujours été dans la masse du peuple français. On avait subi le despotisme de la Convention, comme on subit aujourd'hui les sinistres fantaisies du radicalisme, sans conviction d'aucune sorte, par peur ou par respect humain. Mais, comme l'échafaud n'était plus là et qu'à la place du Comité de salut public siégeaient les voluptueux fantoches du Directoire, le peuple, reprenant peu à peu conscience de lui-même, se montrait tel

qu'il était, affichant1 ses croyances, et flétrissant au besoin les indignités dont le pouvoir se rendait coupable. Aussi vit-on les habitants de Saint-Marcellin s'agenouiller sur le passage du Pontife et solliciter sa bénédiction pour eux et pour leurs enfants, tandis que du milieu de cette multitude vivement émue, s'élevaient, dominant les sanglots, des paroles indignées contre le lâche despotisme du Directoire.

Citons ici un fragment de la lettre que Fauvin, lieutenant de gendarmerie à Valence, écrivait au citoyen Fougère, son supérieur, pour lui rendre compte delà mission que ce dernier lui avait confiée, « d'aller à Saint-Marcellin à l'effet d'escorter le « Pape, de cette commune à Valence ».

« A la frontière du département », dit le brave militaire, « les pouvoirs du commissaire de l'Isère « cessèrent, et le citoyen Roussillac, commissaire « ad hoc pour le département de la Drôme, se char- « gea de la personne du Pape. A une lieue de « Romans , nous commençâmes de trouver une « foule immense d'hommes et de femmes, qui ne « fit qu'augmenter jusqu'à Romans. . . La route en « était obstruée au point que je fus obligé d'ordon- « ner aux postillons de deux voitures que nous « rencontrâmes de s'arrêter, pour ne pas laisser « écraser une centaine de personnes. Les individus « qui étaient dans ces voitures ordonnaient aux « postillons de passer au trot parmi la foule ; cette « inhumanité était révoltante ».

Il est probable que les patriotes qui voulaient

ainsi lancer leurs chevaux au milieu de cette foule inoffensive s'appuyaient, pour agir de la sorte, sur les arguments dont se servent maintenant les radicaux libres-penseurs, pour interdire les processions et les autres cérémonies religieuses qui se font d'ordinaire en dehors des églises. Décidément la démocratie n'invente rien ; mais elle ne cesse pas pour cela de se rendre odieuse toutes les fois qu'elle arrive à s'emparer du pouvoir.

Nous allons maintenant citer le récit de Baldassari :

« En approchant de Romans », dit cet auteur, « on se trouva entouré d'une si grande multitude, « qu'eu égard à la population, il ne s'était peut-être « rien vu de pareil en Italie ni en France. Tout ce « peuple paraissait animé d'un saint enthousiasme. « De toutes parts on demandait au Saint Père sa « bénédiction apostolique, et chacun s'efforçait de « voir et de contempler de son mieux cette figure « si auguste et si vénérable. Un des valets de « chambre, pour ôter autant que possible au gou- « vernement républicain tout prétexte de plainte « et de vexation, crut, en baissant les jalousies de « la voiture, modérer ce grand empressement. Cette « idée ayant été approuvée par le P. Fantini, et « Pie VI ne s'y opposant pas, toutes les jalousies « furent baissées. La population se mit à crier avec « force : — A bas les jalousies ! nous voulons voir « le pape. — Comme on n'acquiesçait pas de suite « à ces réclamations, des murmures éclatèrent « contre le commissaire* auquel on imputait cette

« nouvelle mesure. Plusieurs voulaient arrêter la « voiture. Dès que le commissaire sut de quoi il « s'agissait, il ordonna de lever les jalousies, et le « peuple, s'apaisant, demanda de nouveau la béné- « diction que le Pape se plut à lui donner. Plusieurs « blâmaient hautement l'injuste persécution qu'on « faisait souffrir au Vicaire de Jésus-Christ ; Pie VI, « les entendant, leva les yeux au ciel,, comme pour « leur dire qu'il fallait se résigner humblement aux « ordres de la divine Providence. Le reste du voyage « fut tranquille.

« Près de Romans, où la foule allait toujours « croissant, se trouvèrent quelques membres de « l'administration municipale. Dans la ville, les « balcons et les fenêtres étaient remplis dé monde « habillé comme aux jours de fête, et en avant de « la voiture du Pape on voyait une troupe de « jeunes filles vêtues de blanc , portant de jolis « paniers pleins de fleurs, dont elles jonchaient le « chemin jusqu'à la maison où descendit Sa Sain- « teté ».

Interrompons un instant le récit de Baldassari pour entrer dans quelques détails qui offrent un sérieux et touchant intérêt. Nous les empruntons, en partie du moins, à l'ouvrage que Mlle de Franclieu vient de publier sous ce titre : Pie VI dans les prisons du Dauphiné (1).

Beaucoup de personnes offrirent leurs maisons pour loger le Souverain Pontife et sa suite. Le

(1) Un volume. in-12 de près de 400 pages. A Grenoble, chez Aug. Cote, libraire, et à Paris, chez Jules Vie, 23, rue Cassette.

commissaire, nommé Pizeron, et la municipalité paraissaient hésitants sur le choix qu'ils avaient à faire, lorsqu'un négociant, M. Chabert, vint à son tour les prier de lui accorder la préférence. Voici les raisons qu'il fit valoir pour obtenir la faveur qu'il sollicitait : « J'observerai », dit-il, « tous les « égards, toutes les règles de bienséance, et le Pape « évitera, en logeant chez moi, les désagréments « qu'il pourrait s'attirer s'il était reçu chez un « fanatique ».

L'argument parut irréfutable au citoyen commissaire qui accéda au voeu de M. Chabert, et fit donner des ordres en conséquence.

Toutefois, le public, instruit de la décision que l'on venait de prendre, se montra mécontent, sinon scandalisé ; car la maison que l'on destinait à Pie VI et à sa suite était garnie de gravures obscènes.

Mais la Providence avait pourvu à tout.

« Une chanoinesse de Malte, du chapitre de Saint-Antoine, Mme de Chabrières, âgée de trentesix à trente-sept ans, résolut de porter elle-même remède au mal. On l'avait vue, pendant les sombres journées de la Terreur, s'exposer pour cacher des prêtres, faire à pied de longues marches, afin de procurer à des mourants les secours de la religion, ou pour avertir des confesseurs trop zélés que les gendarmes approchaient, et l'on savait comment cette vie toute de dangers et de mystérieux bonheurs avait doué son esprit et son âme de perspicacité, d'énergie et de foi ; mais M. Cha-

bert l'ignorait, et quand il reçut la chanoinesse, il fut surpris de l'originalité piquante de sa parole et de la vigueur de ses convictions. Un instant il crut pouvoir lutter. Mme de Chabrières revint à la charge avec une persistance charmante ; et bientôt son antagoniste s'avoua vaincu et heureux de pouvoir lui accorder tout ce qu'elle demanderait. Or, elle demandait beaucoup ; elle voulait, aidée de quelques amies, préparer l'appartement du Pape, et, travestie en servante, rester près de lui jusqu'à son départ, afin de pourvoir à tous ses besoins : « Vous êtes maîtresse de la maison, Madame », reprit M. Chabert, « disposez -la suivant vos « désirs 1 »

« L'amie intime de Mme de Chabrières était Mme du Vivier-Lentiole ; elle accourut à son appel, ainsi que sa fille Edwige et plusieurs autres femmes. Quelques heures suffirent, et la chambre du Pape fut transformée : des gravures de piété vinrent remplacer les peintures maudites , les meubles remis à neuf furent couverts de fleurs, les parquets tendus de tapis. M. Chabert, témoin de tout ce zèle, souriait : « Le Pape est un homme « comme un autre », disait-il à la chanoinesse, « et « votre crédulité, Madame, fait toute sa gran- « deur ! » La chanoinesse se contentait de répondre : « Vous verrez, Monsieur, que cet homme, « semblable aux autres hommes, est le Vicaire « de Jésus-Christ ! »

Plus loin, Mlle de Franclieu ajoute les détails qu'on va lire :

Pie VI. — T. II. 29

« M. du Vivier », dit-elle, « avait demandé et. obtenu d'être un des porteurs (du Pape) ; il se tenait prêt à remplir sa douce mission. M. Chabert était là dans la foule, il assista à la douloureuse opération à laquelle le Saint-Père était condamné, toutes les fois qu'il fallait l'arracher à sa voiture, opération qui consistait à soulever ses membres paralysés et brisés de fatigue et à les étendre sur le pliant de cuir. La langueur et l'abattement de ses traits, la douceur de sa physionomie, cette majesté dont l'expression ne l'abandonnait jamais dans les plus vives souffrances, frappèrent l'incrédule. Il tomba à genoux, reconnaissant en son âme que celui qu'il recevait était le Vicaire de Jésus-Christ. Ensuite il lui demanda bien humblement sa bénédiction, baisa ses pieds, les serra contre son cœur ; et, le soir, lorsque le commissaire de Romans l'eut quitté, il vint à Mme Gabrielle de Chabrières et la pria de lui trouver un prêtre qui n'eût pas renié la divine autorité de l'Eglise, car il ne voulait prendre aucun repos avant d'être entré en grâce avec Dieu. Mme de Chabrières fit venir le prêtre, et elle eut la consolation de voir celui qui, quelques heures auparavant, s'étonnait de son zèle, passer la nuit à pleurer ses fautes et à jeter les fondements d'une vie toute consacrée à la vertu et aux œuvres de Dieu (1).

(t) Mgr Spina, archevêque de Corinthe, donna à Mme de Chabrières une mule du Tape comme témoignage de sa gratitude. Pie VI lui légua à son tour la pyxide qu'il portait sur lui pendant ce douloureux voyage. Mme de Chabrières, au moment de mourir, laissa cette précieuse relique à son confesseur, qui, de son côté, en fit hommage à Mgr Chatrousse, évêque de Valence. Nous avons

L'auteur que nous venons de citer ajoute que les conversions se multiplièrent à Romans, pendant cette même nuit. Plusieurs ecclésiastiques jureurs furent touchés de la grâce et rentrèrent dans le giron de l'Eglise. Les prêtres restés fidèles ne pouvaient suffire à entendre les confessions.

Outre Mme de Chabrières, Mme du Vivier et sa fille, qui étaient déguisées en servantes, quelques personnes encore purent arriver jusqu'au Souverain Pontife. Mlle de Franclieu cite, entre autres, Mme Charles et sa fille, Mme du Portroux et ses deux enfants. M. du Portroux avait appris à sa petite fille, âgée de huit ans, un compliment latin, qu'elle récita au Pape, en lui offrant un bouquet d'œillets rouges. Quant à son fils, qui était beaucoup plus jeune, la pieuse mère ne put, dans son émotion, que le déposer sur le lit du Saint-Père, qui le bénit avec tendresse.

Dès l'arrivée de Pie VI dans le logement qui lui avait été préparé, les habitants de la ville et des environs se portèrent en foule sous ses fenêtres, demandant avec de vives instances qu'il leur donnât sa bénédiction. « Déjà plusieurs », ditBaldassari, « étaient parvenus à s'introduire, malgré la « résistance des gardes ; ceux-ci ayant fermé les « portes , le peuple menaça de les enfoncer. Le « commissaire du Directoire et les membres du con- « seil municipal, craignant quelque désordre, cru-

déjk raconté dans quelle circonstance le vénérable prélat crut devoir l'envoyer îi Pie IX. — Nous ne saurions trop recommander l'ouvrage de Mlle de Franclieu à ceux qui nous liront.

« rent. qu'il fallait trouver un moyen de satisfaire « la multitude. On proposa de placer Pie VI au fond « d'une chambre, et de faire défiler le peuple, sans « lui permettre de s'arrêter ou de s'approcher de « Sa Sainteté ; mais il fut résolu que le Saint-Père « se montrerait à un balcon. Le commissaire avertit « les personnes de la suite du Pape, qui, ne voulant « pas céder trop facilement à cette invitation, de- « mandèrent qu'elle leur fût présentée par écrit. « Le commissaire, pressé par les circonstances, se « soumit à cette formalité, et le Saint-Père fut porté « au balcon, où il resta quelques instants, et donna « sa bénédiction au peuple. La foule témoigna sa « joie par de vives acclamations ».

Avant de suivre Pie VI dans son voyage de Romans à Valence, il est utile que nous disions un mot des ordres donnés par le Directoire au sujet de la translation du Souverain Pontife dans cette dernière ville, et de la manière dont ils furent exécutés par l'administration départementale.

Le 22 prairial, pour nous servir de l'argot de cette époque,, le citoyen Merlin, président du Directoire exécutif, donna communication de l'arrêté suivant à Messieurs les commissaires des Hautes- Alpes, de l'Isère et de la Drôme :

« Le Directoire exécutif arrête ce qui suit :

« Article premier. Il sera donné incessamment les ordres nécessaires pour le transport du Pape de Briançon.à Valence (département de la Drôme).

« Art. 2. Le commissaire du Directoire exécutif

près l'administration centrale du département des Hautes- Alpes sera chargé de prendre les mesures qu'exigera la sûreté de ce transport.

« Art. 3. Le commissaire près l'administration centrale du département de la Drôme sera spécialement chargé, tant de la surveillance sur la personne du Pape à Valence, que de sa sûreté et des moyens de pourvoir à ses besoins avec les égards convenables.

« Art. 4. Le présent arrêté ne sera pas imprimé. Le ministre de l'intérieur est chargé de son exécution ».

Le 18 juillet suivant, M. Curnier, commissaire du Directoire près l'administration centrale de la Drôme, écrivait au citoyen Merck, chef de brigade, commandant le département, pour le prier d'envoyer à Saint-Marcellin une escorte de dix gendarmes et d'un lieutenant, laquelle devrait accompagner le Pape depuis cette ville jusqu'à Valence et veiller à la sûreté de sa personne. Le commissaire requérait également le citoyen Merck de donner des ordres pour que, le 25 ou le 26 du même mois, il y eût quinze hommes de garde au Gouvernement, où allait être logé le Souverain Pontife. Les sentinelles ne devaient laisser entrer personne, soit dans la citadelle, soit dans les appartements du Pape, sans y être autorisées par M. Curnier, dont la lettre se terminait ainsi :

« S'il est de l'humanité d'avoir des égards conve- « nables pour ce vieillard, il est aussi de la prudence « d'empêcher toute communication avec lui qui ne

« serait pas nécessaire , notamment avec les per- « sonnes suspectes ».

Le citoyen Merck transmit cette injonction au commandant de la place deValence,avec une soumission toute militaire, mais en employant un style qui ne révélait pas une éducation de premier ordre. Voici comment il s'exprimait :

« Je vous adresse, citoyen, copie d'une réquisi- « tion du Directoire exécutif près de l'administra- « tion centrale du département de la Drôme, rela- « tive aux mesures à prendre pour la surveillance « de la personne du Pape et pour sa sûreté. Vous « voudrez bien mettre à exécution tout ce qui y est « contenu. La garde de cet individu vous est « confiée ; vous prendrez toutes les mesures que « vous croirez nécessaires pour vous assurer de sa « personne ».

« Le ton si peu convenable de cette lettre n'éton- « nera plus », fait observer M. l'abbé Nadal dans son Histoire hagiologique de Valence, « quand on « saura quel est le personnage dont elle porte la « signature. Le citoyen Merck était un soldat sans « aveu, que la fortune éleva aux premiers grades, « et dont le nom est inconnu dans les fastes mili- « taires de son époque. Le Directoire, le jugeant « peu propre à combattre , on le fit geôlier de « Pie VI».

Après avoir pris les mesures administratives que nous venons de faire connaître, le gouvernement dut songer à rendre habitable l'hôtel du Gouvernement.

Le commissaire, M. Curnier, dans une lettre qu'il adressa aux membres de la commission départementale, leur rappelait que, faisant avec eux, quelque temps auparavant, la visite de la citadelle, ils l'avaient trouvée dépourvue de meubles. « Les « portes », ajoutait-il, « avaient même été déplacées « et fermées dans un appartement dont le concierge « nous dit que le citoyen d'Anglemont, officier de « l'artillerie qui était à Grenoble, avait la clef ». Le commissaire écrivit à ce dernier qui vint lui-même à Valence et fit ouvrir toutes les pièces. On n'y trouva que quelques mauvais bois de lit et quelques vieilles tapisseries détendues. On dressa un état des lieux et du mobilier, afin de pouvoir régulariser les dépenses qui résulteraient des réparations à faire. D'autre part, comme on ne pouvait remeubler le Gouvernement qu'avec le concours des âmes honnêtes qui voudraient bien prêter des meubles à cet effet, « il fallait que les meubles appartenant aux « particuliers ne pussent être confondus avec le « peu qu'il y avait encore au Gouvernement ».

En conséquence, le commissaire requérait les administrateurs de vouloir bien nommer une commission chargée de vérifier toutes choses, et d'indiquer en détail les réparations qui devaient être faites au bâtiment.

L'administration départementale prit en considération la demande du commissaire et chargea le citoyen Tronchet , géomètre à Valence, de voir quelles étaient les dépenses à faire, et d'en dresser un devis estimatif.

Dès que l'on fut instruit de ce qui se passait, plusieurs personnes offrirent des meubles à l'administration. Mme de Veynes s'était présentée l'une des premières. Au lieu d'accepter le concours de ces âmes honnêtes, ainsi que les appelait le commissaire, les citoyens administrateurs se mirent à délibérer sur la question de savoir s'il était convenable d'accueillir les offres des aristocrates. Comme la démocratie valentinoise, suivant une tradition qui se continue dans le parti, n'avait pas coutume de se dépouiller au profit des autres, les membres de la commission se résignèrent à voir l'aristocratie leur venir en aide. Ils firent donc savoir aux citoyens qu'on recevrait pour l'usage du Pontife et des personnes qui l'accompagnaient, des meubles de toute nature, avec promesse de les rendre à leurs propriétaires, dès qu'on n'en aurait plus besoin.

« A cette annonce », lisons-nous dans Baldassari, « il y eut une noble émulation parmi les habitants « de Valence, et dans l'espace de quarante-huit « heures, non-seulement on eut des meubles pour « les appartements du Pape et des prélats , et pour « les chambres des personnes de sa suite, mais on « fut obligé de rendre plusieurs objets offerts , « comme superflus. La marquise de Veynes s'em- « ploya avec le plus grand zèle à disposer tout ce « mobilier, et se réserva l'honneur de garnir de ses << propres meubles toutes les pièces que Pie VI de- « vait occuper. Elle n'y plaça que deux objets qui « ne lui appartenaient pas : le premier était un « beau crucifix sculpté en bois, prêté par le com-

« missaire du Directoire exécutif, nommé Curnier, « l'autre était un Ecce Homo, tableau de prix, ap- « partenant à la mère du général Championnet, qui « demanda avec instance que ce tableau fût placé « dans la chambre de Pie VI ».

Nos lecteurs ont déjà compris de quels hommes se composait l'administration centrale du département. Nous allons achever de leur faire connaître ces personnages, en reproduisant d'une manière à peu près textuelle l'arrêté qu'ils prirent le 24 messidor (style républicain).

« Considérant », disaient-ils, « que l'arrivée d'un personnage de cette importance peut devenir un sujet de trouble et de discorde, par l'affluence que la curiosité ou tout autre motif pourrait occasionner dans la commune de Valence : qu'alors il appartient à l'autorité chargée de la haute police de pourvoir, par des dispositions réglementaires, au maintien de la tranquillité publique, de même qu'à tout ce qui peut empêcher que le séjour du ci-devant Pontife de Rome ne serve, dans ce département, d'aliment au fanatisme et à la malveillance avide d'occasions ; ouï le représentant du commissaire exécutif (par suite du refus du commissaire de prendre part à cette délibération) ;

« Arrête ce qui suit :

— « Le commandant de la place de Valence est requis de faire placer, dans le local qui sera habité par le Pape, un corps de garde composé de quinze hommes et un officier, moitié garde nationale et moitié troupe de ligne, indépendamment de celui

des vétérans nationaux, chargé de la garde intérieure du ci-devant Gouvernement et des postes de la citadelle.

— « La force armée sera distribuée tant en dedans qu'au dehors des appartements habités par le Pape, de manière qu'il y ait continuellement un officier de planton dans lesdits appartements, un factionnaire à la porte de la cour du ci-devant Gouvernement, un à la porte donnant sur le jardin, un sur les bastions et un sur la terrasse.

— « Le Pape ne pourra, sous aucun prétexte, sortir du local qui lui est destiné ; nul ne pourra, excepté les personnes de sa suite et les fonctionnaires publics désignés ci-après, lui parler qu'en présence du commandant de la place ou d'un officier par lui commis à cet effet.

— « Il sera placé au ci-devant Gouvernement un concierge et un portier, au choix de l'administration centrale concurremment avec le commissaire.

— « L'administration centrale et le commissaire central seuls ont le droit de pénétrer dans les bâtiments servant de logement au Pape ; encore ne s'y transporteront-ils en corps que lorsque leur présence sera indispensable. Ce droit est commun à l'administration de Valence et au commissaire près d'elle.

— « Néanmoins, chaque jour, et aussi souvent que l'exigeront les circonstances, un membre ou deux de l'administration centrale iront, à tour de rôle, ainsi que le commissaire près d'elle, faire la

visite de ce local en petit costume et non autrement, et feront leur rapport à l'administration.

— « Il sera délivré aux personnes attachées au service du Pape et à sa suite, une carte signée par deux membres de l'administration centrale, et visée par le commissaire. Sans cette carte, le factionnaire ne laissera entrer personne.

— « Il en sera délivré une semblable aux personnes qu'on croira indispensable de laisser entrer au ci-devant Gouvernement. Ces cartes seront en outre revêtues du cachet de l'administration. On doit en être très-avare et en tenir registre. Personne ne peut en délivrer que l'administration centrale, et dans les formes ci-dessus prescrites. Après l'objet rempli, ces cartes seront rendues au commandant de la place qui les rendra de suite au département.

— « Le poste établi aux portes de la citadelle est chargé expressément de ne laisser entrer qui que ce soit sans passeport et sans cocarde ; néanmoins les habitants de la ville, et surtout ceux qui vaquent aux travaux de la campagne sont exceptés quant aux passeports.

— « Le commandant de la place et celui de la gendarmerie nationale sont tenus de faire de continuelles patrouilles dans les parties de la ville et de la campagne qui entourent le ci-devant Gouvernement, et de dissiper toute espèce de rassemblement, s'il s'en formait.

— « Les factionnaires placés sur les terrasses et les bastions empêcheront qu'il ne s'établisse un

colloque avec le Pape et les personnes de sa suite, soit avec les ci-devant prêtres détenus aux ci-devant Cordeliers, soit avec tous les autres individus, dans les jardins de l'hôpital ou les environs. Dans le cas contraire, les factionnaires empêcheront ce colloque, et l'administration municipale sera chargée de défendre aux prêtres reclus de paraître sur la terrasse.

— « Le Pape étant seul dans un état de détention, toutes les autres personnes attachées à son service peuvent aller librement dans la commune pour vaquer à leurs affaires ; mais leur présence ne peut, sous aucun prétexte, donner lieu au moindre rassemblement dans quelque lieu que ce puisse être. Pour cet effet, l'administration municipale doit surveiller essentiellement cet objet, et, en cas de contravention , en faire punir les auteurs.

— « Il est essentiellement recommandé au Pape et à ceux qui sont attachés à sa personne d'être circonspects dans leurs propos et de s'abstenir de toute expression qui pourrait servir de prétexte et d'aliment à la malveillance ou au fanatisme, et l'administration centrale s'empressera de procurer au ci-devant Pontife tous les agréments, toutes les commodités que sa situation et les localités peuvent permettre.

— « L'administration municipale du canton de Valence aura soin, conjointement avec le commandant de la place, de faire préparer le corps de garde mentionné à l'article premier et de le pourvoir de tous les objets et ustensiles nécessaires.

— << D'administration municipale dudit canton commandera chaque jour le nombre d'habitants de la garde nationale que le commandant de la place jugera nécessaire, et celui-ci fera choix pour la garde du Pape des citoyens qu'il reconnaîtra pour amis de l'ordre et de la République.

— « Le commandant du département, et en son absence celui de la place de Valence, commandera un détachement de cent hommes au moins de cavalerie, infanterie ou garde nationale, pour escorter les voitures du Pape, depuis son entrée dans le département jusqu'à son arrivée à Valence. Cette force armée est essentiellement chargée de protéger la personne du Pape, de dissiper tout semblement et d'arrêter toute personne qui , par des propos ou des voies de fait, troublerait l'ordre public ».

Le reste de l'arrêté est sans importance. On peut voir par ce que nous en avons reproduit de quelle outrecuidance étaient les tyranneaux qui gouvernaient alors le département de la Drôme. L'un d'entre eux, M. Boveron, refusa d'apposer sa signature au bas de ce document, estimant, disait-il, qu'il convient d'en référer au ministre de l'intérieur et d'attendre sa décision.

Le Directoire avait spécialement confié à Curnier, son commissaire, le soin de veiller sur le Pape. Mais les membres de la commission départementale, sans se préoccuper de ce que voulait ou ne voulait pas le pouvoir central, s'arrogèrent tous les droits, y compris celui de recommander au Chef de l'Eglise

la prudence et la circonspection dans ses paroles et ses actes.

Cette pièce portait la date du 12 juillet, ou, si l'on préfère, du 24 messidor. Le même jour, le commissaire du Directoire se plaignait avec raison des empiétements de l'administration centrale. Il adressait aux membres dont elle se composait l'arrêté du 22 germinal, arrêté par lequel le Directoire le chargeait de la surveillance et de la sûreté de la personne du Pape, ainsi que des moyens de pourvoir à ses besoins avec les égards convenables. « Il en résulte », ajoutait Curnier, « que nulle autorité n'a le droit de « faire des règlements de police dans la maison que « j'ai choisie pour le logement du Pape et de sa « suite, et que cette pénible tâche me regarde seul, « parce que, s'il arrivait quelque événement im- « prévu, je serais seul responsable. . . »

La lettre que le ministre avait adressée au commissaire, en même temps qu'il lui envoyait son arrêté, était plus claire et plus explicite que l'arrêté lui-même. Ce personnage recommandait à Curnier d'avoir pour Pie VI les égards dus à son âge. « En conséquence », disait en finissant le commissaire, « je vais requérir le commandant de la « place de fournir une forte garde pour la sûreté du « Pape, et je lui donnerai la consigne nécessaire pour « que ma responsabilité relativement à la surveil- « lance spéciale que j'ai de sa personne soit à l'abri » .

Le commandant Mermillod se plaignit à son tour des procédés arbitraires de l'administration centrale. Mais ce fut sans plus de succès.

M. Boveron écrivit le lendemain, 13 juillet (25 messidor), au commissaire du Directoire, pour lui déclarer qu'il avait protesté et continuait à protester contre l'arrêté de ses collègues à l'administration centrale. «J'eusse consigné», disait-il, «mes « protestations dans le registre général des arrêtés, « à la suite de celui dont il s'agit, s'il avait pu y « être couché, ce qui ne peut avoir lieu de quelques « jours, ce registre n'étant pas au courant. Cet « incident m'oblige à prendre la voie épistolaire « pour vous prier de faire transcrire dans le vôtre « cette lettre, qui, en attendant, suppléera à mes « protestations ultérieures » .

Le surlendemain, Curnier répondait à Boveron qu'il avait communiqué sa lettre à l'administration centrale, et il ajoutait : « Quelle que soit la détermi- « nation de vos collègues, vous n'en êtes pas moins « louable, citoyen administrateur, de ne pas vouloir « paraître dans un arrêté qui méconnaît la hiérar- « chie des pouvoirs, franchit les actes des autorités « supérieures , et donne l'exemple de la déso- « béissance en attribuant à l'administration des « droits qui ne lui sont pas délégués et qui sont « hors de sa compétence ».

Boveron ne se borna pas à cette double protestation. Le 25 messidor (14 juillet), il fit signifier par huissier au citoyen Bénistant, imprimeur de l'administration centrale, d'avoir à reproduire sa protestation à la suite de l'arrêté du 24 messidor.

Revenons maintenant à Pie VI.

L'auguste prisonnier partit de Romans, le 14

juillet, à quatre heures du matin. A huit heures, le cortège arrivait à Valence. La presque totalité des habitants se rendit au devant du Pontife. Les témoignages de respect et de dévouement qu'il avait reçus depuis son entrée en France se renouvelèrent dans cette dernière ville, et si la population fut un peu moins expansive qu'à Romans et à Saint-Marcellin, c'est que les citoyens administrateurs calmèrent son pieux enthousiasme, en chargeant la force armée de pro léger la personne du Pape et de dissiper

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