‹ Le pontificat de Pie VI et l'athéisme révolutionnaireChapitre 14 sur 19 · TOUT RASSEMBLEMENT · texte numérisé non relu

TOUT RASSEMBLEMENT

Pie VI fut directement conduit à la citadelle, où l'attendaient Mgr Spina et quelques autres personnes de sa suite. A peine entré, on lui déclara qu'il était en état d'arrestation. Le lendemain on affichait le fameux arrêté des quatre , arrêté qui remplit d'indignation tous les honnêtes gens.

Ainsi donc l'autorité du commissaire était méconnue, et les plaintes du citoyen Boveron n'avaient pas obtenu le moindre résultat.

•Ce dernier ne voulut pas en rester là. Il fit imprimer et placarder une affiche contenant l'exposé de ses griefs, partout où se trouvait l'arrêté de l'administration. L'irritation des quatre contre le dissident ne connut plus de bornes. Ils mandèrent sans retard le crieur public, et le sommèrent de dire en vertu de quel ordre il avait affiché la protestation imprimée de Boveron. Le malheureux avoua qu'il n'avait fait qu'obéir à ce dernier, ce qui lui avait paru tout simple, Boveron faisant partie de l'administration départementale. On lui demanda alors s'il avait

encore quelques exemplaires en sa possession. Il répondit qu'il lui en restait un. Ordre lui fut donné de le déposer sur le bureau. Ce qui fut fait ; et le président parapha, ne varietur, la pièce délictueuse.

Les administrateurs écrivirent en même temps une lettre au commissaire du Directoire exécutif pour protester contre la conduite du citoyen Boveron, lequel se proposait évidemment de rallumer les torches du fanatisme, d'exaspérer les esprits faibles et timides et de se former un parti parmi les sicaires du trône et de l'autel.

Boveron, qui ne voulait pas avoir le dessous dans cette affaire, adressa aux représentants du département de la Drôme une lettre où il peint ses adversaires sous des couleurs peu flatteuses. Il raconte que, le 28 messidor, un des membres de l'administration, le citoyen Algoud, se livra contre lui à des violences de langage vraiment inouïes. « L'assurance que je montrai », dit-il, « intimida les citoyens Daily et Leroy, qui, pendant une heure que durèrent les vociférations de mon antagoniste, ne proférèrent pas une seule parole ».

« Algoud », ajoute-t-il, « me prodiguait les épithètes les plus bizarres , élevait des griefs qui n'avaient pas le sens commun, mais avec de tels cris, de tels hurlements, de tels piétinements, qu'il m'était impossible de me faire entendre ; il asséna plus de cent coups de poing sur la table du bureau, et de sa main furibonde il brisa le fauteuil qui se trouvait devant lui.

Vie VI. — T. II. 30

— Afifi -

« Au milieu de ce fracas je me tus, je m'assis, et je reçus dans un silence nécessaire, toutes les bordées de mon détracteur.

« Le silence, loin de l'apaiser, ne fit que redoubler sa rage : il l'attribua au mépris, au dédain. Alors il s'agita comme un énergumène, et, se trouvant humilié de n'avoir point d'interlocuteur, il s'en prit à ses deux collègues Leroy et Daily, auxquels il adressa, d'une voix qui fit trembler les vitres, ces remarquables paroles : « Vous êtes des lâches, vous « m'avez abandonné, vous ne m'avez pas soutenu ; « je vous abandonne à mon tour, et je ne veux plus « délibérer ».

Et Boveron fait observer avec beaucoup de sagesse « que ce ne serait pas un très-grand mal- « heur si cette tête sulfureuse et rancunière venait « à cesser toute espèce de délibération ».

Le ministère ne pouvait pas rester témoin impassible de ces débats. Garder le silence, c'eût été favoriser le triomphe de l'anarchie dans le département de la Drôme. La population, d'ailleurs, prenait fait et cause contre les quatre énergumènes qui présidaient à ses destinées.

Le ministre de l'intérieur écrivit donc à l'administration centrale une lettre qui, selon toute apparence, ne brillait pas par la douceur ; c'est du moins ce que Boveron mandait à Mme de Montpezat : « Les « Mandrins», disait-il, «la cachent à tout le monde, « excepté à leurs nombreux complices. Il ne m'est « rien parvenu de ce qu'elle contient, je sais seule- « ment qu'elle est fulminante. Ils sont en deuil, ils

« portent sur leur sinistre figure la livrée de la rage « et du désespoir.

« J'ai été des premiers à démêler leurs peines sur « leurs visages renversés. Ils ont envoyé, ces jours- « ci, des paquets énormes à plusieurs ministres ; ils « se lèvent de grand matin pour broyer du noir à « plein mortier ».

Un peu plus loin, Boveron donne à Mme de Montpezat une idée de ce qu'était, à cette époque, l'état moyen de la démocratie valentinoise. Voici comment il s'exprime : « La société populaire de cette « ville est composée d'une trentaine d'individus, « parmi lesquels on compte mes quatre collègues. « Elle délibère à huis-clos. L'entrée en est interdite « à tous les profanes. Là, on agite les grands in tête rêts de la patrie, et, pour la sauver, on y dénonce « à tort et à travers tous les hommes qui ne par- « tagent pas l'enthousiasme des honorables mem- « bres. Comme malheureusement le nombre des « âmes tièdes est très-grand, c'est une conséquence « que celui des dénonciations est excessif ».

Curnier, las de lutter contre le mauvais vouloir des quatre drôles qui composaient la majorité de l'administration centrale, résolut de donner sa démission. Boveron , instruit de la détermination qu'avait prise le commissaire, se hâta d'écrire à Paris, pour empêcher que l'on accueillît sa demande. Il joignit même à sa lettre un dossier dont les pièces étaient de nature à éclairer le ministre.

Le 25 thermidor, Curnier écrivait à son tour au citoyen Quinette , qui avait alors le portefeuille de

l'intérieur, une lettre fort curieuse. Qu'on en juge par les détails qu'il donne sur deux membres de l'administration centrale :

« On dit », raconte-t-il, « qu'un nommé Foret, « ci-devant prêtre, dans la séance de la société « populaire de la commune de Valence, du 22 de « ce mois, monta à la tribune, et qu'il dénonça les « citoyens Daily et Dédier, administrateurs du « département, comme faisant partie des chefs de « bande des assommeurs, le premier de ceux de « Lyon, le second de ceux de Marseille.

« Je crois que c'était là une calomnie ; mais la « dignité dont ces deux citoyens étaient revêtus « devait les engager à la mépriser, ou du moins à « n'en faire punir le téméraire auteur que par les « voies légales, pour ne pas montrer au peuple « l'exemple terrible de la réaction et de la ven- « geance. Point du tout ; ces deux magistrats « attendent une circonstance qui puisse donner « encore plus d'éclat à leur ressentiment et justifier « le tocsin de l'assassinat public.

« Avant-hier, jour de la fête du 10 août, sur les « six heures du soir, au milieu du Champs-de-Mars, « où le peuple s'était rendu en foule avec toutes les « autorités constituées, pour assister à des courses « à pied et à cheval, pour jouir du doux spectacle « d'un banquet fraternel, se livrer au plaisir de la « danse, à des chants civiques, les citoyens Daily et « Dédier, ces deux magistrats du peuple qui ne « devaient se montrer qu'avec leur caractère public « et embellir cette fête par un ton de décence et de

« retenue, viennent tout à coup la changer en un «jour de deuil. Ils aperçoivent le citoyen Foret « dans la foule. S'élançant sur lui comme des lions « rugissants, ils lui donnent, en présence de tout « ce monde, plus de deux cents coups de canne « qu'ils lui cassent sur la tête, sur les reins, sur les « bras, et il n'est soustrait à leur aveugle fureur « que par des hussards à cheval qui accourent « aux cris : A ux assassi?is! l'arracher d'entre leurs « mains et protéger sa fuite » .

Curnier fait suivre cette anecdote de la réflexion suivante, qui nous semble fort sensée : « Citoyen « ministre, je m'interdis toute réflexion ; mais s'il « reparaît des bandes de Jéhu et du Soleil qui « assassinent en pleine place, en pleine rue, ceux « qu'ils accusent de les avoir dénoncés, de quel « droit pourrait-on les poursuivre et les faire punir, « puisque les premiers magistrats leur donnent « l'exemple de se venger eux-mêmes, sans l'inter- « vention de la loi, qu'ils méprisent et apprennent « à méconnaître ».

Maintenant que nos lecteurs connaissent les hommes aux mains desquels le Directoire avait abandonné le Chef de l'Eglise, reportons-nous à quelques jours en arrière, et voyons quelle fut la conduite de Boveron et de Curnier envers l'auguste captif.

Le commissaire ne négligea rien pour adoucir les rigueurs de sa prison. Il permit, autant qu'il le put, aux personnes recommandables de Valence et des environs d'arriver jusqu'à lui. Comprenant que

le Pape aurait quelque jouissance à respirer le grand air, il voulut qu'on pût le faire promener dans le jardin en chaise roulante.

Boveron, de son côté, se rendait souvent à la citadelle, pour s'enquérir des besoins du Pontife et tâcher de les satisfaire. Pie VI s'entretenait volontiers avec lui ; car Boveron parlait couramment la langue italienne. Il n'y avait rien dans tout cela qui ne fût inofïensif, et la République n'était pas en péril, parce que le commissaire et M. Boveron avaient pour le Chef de l'Eglise un respect et des procédés qui répugnent peut-être aux mœurs républicaines, mais qu'un homme bien élevé considère comme un devoir.

Ombrageux à l'égal du Conseil des Dix, les membres de l'administration centrale introduisirent des espions dans la citadelle, avec ordre de surveiller les démarches de Curnier et de leur collègue. En même temps, ils prirent à l'égard du Pape des mesures de plus en plus rigoureuses. Des sentinelles furent placées à la porte de sa chambre à coucher, et aux fenêtres de l'appartement qui donnait sur le jardin.

Voici, de plus, quelle était la consigne du poste :

« Sur la terrasse, un sergent, un caporal et dix « fusiliers ; deux sentinelles pour examiner s'il n'y « a point de rassemblement dans la campagne ; une « au pied du mur. Dans ce cas on avertirait de suite « le chef du poste, qui, à son tour, en préviendrait « l'officier de garde chez le Pape ».

On délivra des cartes appelées de sûreté, par un

étrange abus de mots, aux gens du Souverain Pontife, sans en excepter les prélats, afin qu'ils pussent aller et venir en toute liberté. Ces cartes portaient le signalement exact de ceux qui en bénéficiaient.

A côté de la prison du Pape s'élevait un ancien couvent de Cordeliers, que la République avait transformé en maison de détention, et où étaient enfermés trente-deux prêtres non assermentés. Ils appartenaient au petit nombre de ceux qui avaient échappé à la guillotine. Il leur fut interdit de paraître sur la terrasse. On apposa même des sentinelles pour empêcher qu'ils ne fissent aucun signe aux personnes de la suite du Pape. On alla jusqu'à recommander au Saint-Père et à ceux qui l'entouraient d'être très-circonspects, et d'éviter avec soin tout ce qui pourrait alimenter la malveillance ou attiser le fanatisme. Il était réservé aux bourreaux de 93 de prêcher à Pie VI l'esprit de conciliation et la mansuétude évangélique !

Les membres de l'administration avaient eu la pensée, avant l'arrivée du Pape, d'empêcher les ecclésiastiques de sa suite de célébrer la messe. Mais, comprenant qu'un arrêté de ce genre soulèverait contre eux l'indignation publique, ils renoncèrent à leur projet. Toutefois, regrettant bientôt la concession que leur conscience démocratique venait de faire au fanatisme, ils redemandèrent la clef de la chapelle.

« Depuis deux mois que nous étions en France », écrit Baldassari, « on n'avait jamais prétendu gêner « notre liberté à cet égard ; les administrateurs de

« la Drôrae, arrêtés par cette considération, ne vou- « lurent pas se montrer plus rigoureux que les « autres. Il existait dans le château une chapelle « dévastée. On y disposa tout ce qui était nécessaire, « et nous commençâmes le saint sacrifice, le 15 « juillet. D'abord il y eut autant de messes que nous « étions de prêtres, et la chapelle était ouverte toute « la matinée. Cela déplut à l'administration, et on « nous redemanda les clefs de la chapelle. Quoi- « que nous pussions choisir une des chambres que « nous occupions pour y célébrer la messe, cepen- « dant nous regrettions beaucoup d'être privés d'un « endroit spécialement consacré au culte divin et « pourvu d'un tabernacle où nous conservions la « sainte Eucharistie. Mais le commissaire Curnier « nous tira d'embarras en nous suggérant de re- « mettre simplement les clefs sans fermer la porte. « Cet expédient nous réussit, et nous continuâmes à « nous servir de la chapelle, en prenant toutefois la « précaution de ne plus dire qu'une ou deux messes, « ce qui dura jusqu'à la mort de Pie VI, après « laquelle nous recommençâmes à dire tous la « messe ».

Aux mesures vexatoires que nous venons de citer, les Quatre en joignirent une autre à laquelle ils donnèrent solennellement la forme d'un arrêté dont voici le texte :

« 16 thermidor an vu.

« L'administration départementale de la Drôme, en interprétation de l'article 6 de son arrêté du 26

messidor dernier, relatif au Pape et à son séjour à Valence,

« Arrête :

« Que sous aucun prétexte, nul de ses membres ne pourra isolément pénétrer ni visiter dans les appartements du Pape, s'il n'est muni, pour chaque visite, d'une commission ad hoc en constatant la nécessité, la faculté de s'y introduire sans titre spécial ri étant réservée qu'à l 'administration en corps ».

Comme on le voit, le libéralisme des citoyens administrateurs était digne à tous égards de la correction de leur langage.

Quelques-uns d'entre eux avaient eu la pensée de dépouiller le Pape de ses habits pontificaux. Mais ils reculèrent devant une mesure que la population de Valence n'eût pas acceptée sans d'énergiques protestations.

Malgré toutes ces précautions, bon nombre de personnes parvinrent à pénétrer jusqu'auprès du Souverain Pontife. Les gens du peuple purent souvent jouir de cette faveur, grâce à leurs relations avec les sentinelles, qui ne prenaient pas au pied de la lettre les ordres de la commission administrative. Le commandant lui-même fermait les yeux ; car il comprenait tout ce qu'il y avait d'odieux dans la persécution dont Pie VI était victime.

Souvent, le soir, au milieu du silence de la nuit, des chœurs de femmes et de jeunes filles venaient se placer à quelque distance de la citadelle, dans les jardins situés entre le Rhône et la prison du Sou-

verain Pontife, et chantaient en l'honneur de l'auguste prisonnier des strophes qui sont arrivées jusqu'à nous. Le Pape en fat touché et fît remercier les chanteuses de leur attention délicate.

Une visite, qui procurait à Pie VI un plaisir bien sensible, était celle du chevalier Labrador. Le représentant de la catholique Espagne se rendait tous les jours auprès du Pape. A sa vue le Chef de l'Eglise devenait souriant et semblait oublier les humiliations et les souffrances dont l'abreuvaient ses persécuteurs. C'est au chevalier Labrador que le Pontife avait coutume d'adresser ses plaintes. Il se servait de son intermédiaire pour transmettre ses demandes au gouvernement français. Rarement l'intervention du ministre espagnol demeurait sans effet. — On observa que Pie VI, dès que le chevalier paraissait, avait l'attention de lui faire approcher un siège, n'oubliant pas l'étiquette de la cour romaine qui accordait à l'ambassadeur d'Espagne le droit de s'asseoir pendant le dîner du Pape.

Un jour, le cœur de Pie VI fut soumis à une rade épreuve. Le chevalier Labrador crut devoir demander au Souverain Pontife différentes faveurs que sollicitait la cour de Madrid, faveurs qui portaient une atteinte plus ou moins grave aux canons de l'Eglise. Le Pape acquiesça à tout ce que sa conscience lui permettait d'accorder, mais fut inflexible pour le reste. Le chevalier ayant insisté : « Monsieur », lui répondit le Pontife d'une voix ferme, « pour tous les monarques de la terre je n'agirai « pas contre ma conscience , et , pour plaire aux

« hommes, je ne veux point offenser Dieu à qui je « rendrai bientôt un compte rigoureux de ma vie ». Comme on crut devoir lui exposer de nouveau l'état des choses, en lui faisant observer que s'il perdait l'appui du roi d'Espagne, lui et toute sa suite pourraient se trouver en proie aux plus extrêmes besoins : « Que personne ne croie », répondit l'auguste Vieillard, « que je sois capable de vendre ma con- « science pour prolonger ma vie. Le nécessaire ne « manquera jamais à ceux qui seconfient en la Pro- « vidence. Le pouvoir que Dieu m'a donné doit servir « pour édifier, et non pour détruire ». Cet acte de fermeté mit fin à toute négociation, et le chevalier Labrador n'en continua pas moins ses bons offices.

Le Directoire, ne jugeant pas suffisantes les tortures qu'il avait infligées au Souverain Pontife , ordonna que l'auguste prisonnier serait transféré de Valence à Dijon. Le voyage devait se faire aux dépens de la victime. Cette mesure économique est digne à tous égards des ignobles coquins qui gouvernaient la France à cette époque d'abaissement et de lâches passions :

Cette mesure du Directoire fit l'objet d'un décret dont nous reproduisons intégralement le texte.

« 4 thermidor an vu.

« Art. premier. Le ci-devant Pape sera trans- « féré de Valence à Dijon, département de la Côte- « d'Or.

« Art. 2. Les commissaires du Directoire exécutif « près les administrations centrales de la Drôme,

« du Rhône, de l'Isère, de Saône-et-Loire et de la « Côte-d'Or , sont chargés de prendre toutes les « mesures qu'exigera la sûreté de ce transport.

« Art. 3. Le ministre de l'intérieur leur transmet- « tra à cet effet les instructions nécessaires.

« Art. k. L'administration centrale du départe- « ment de la Côte-d'Or, et le commissaire établi « près d'elle, sont spécialement chargés tant de la « surveillance sur la personne du Pape à Dijon, que « de sa sûreté et des moyens de pourvoir à ses « besoins avec les égards convenables.

« Art. 5. Le ministre de l'intérieur est chargé « de l'exécution du présent arrêté, qui ne sera pas <i imprimé.

« Le président du Directoire exécutif,

« SlEYÈS ».

Le citoyen Quinette , ministre de l'intérieur , adressait au commissaire central de la Drôme le décret qu'on vient de lire et une lettre contenant certaines instructions, d'ailleurs peu importantes. « Le ci-devant Pape », disait le ministre, « fournit « lui-même aux frais du voyage ; ainsi, vous n'au- « rez à payer que quelques frais extraordinaires « nécessités pour la sûreté de son transport pendant « qu'il sera sur votre territoire. Vous les prendrez « sur les fonds des dépenses imprévues qui sont à la « disposition de l'administration centrale. Vous « m'en enverrez un état sur lequel ils vous seront « remboursés ».

Un peu plus loin, le ministre ajoutait, et nous

devons lui en être reconnaissant : « Ce vieillard doit « être considéré comme un otage et traité comme « tel. Son âge et ses infirmités exigent de grands « égards ; je vous recommande de les avoir, en empê- « chant néanmoins toutes communications avec lui « qui ne seraient pas nécessaires, notamment avec « les personnes suspectes ».

En apprenant la mesure que l'on venait de prendre contre lui, Pie VI ne put s'empêcher de laisser échapper quelques plaintes : « Hélas ! » s'écria-t-il, « ils ne veulent donc pas me laisser mourir en paix « ici ! Cela ne suffit donc pas pour satisfaire le « Directoire ! S'il a encore quelque chose à craindre « d'un vieillard qui ne peut lui échapper , qu'il « sévisse contre moi, qu'il me charge de fers, mais « qu'il me permette de finir tranquillement le peu « d'heures qu'il me reste à vivre ».

Le commissaire, que cette douleur du Pontife désolait, évita de parler immédiatement à l'administration centrale du décret qu'il avait reçu. D'une part, il voulait que les prélats eussent le temps de faire leurs préparatifs, et, de l'autre, il espérait qu'à la suite des renseignements qu'il adressait au ministre sur la santé du Pape, le gouvernement consentirait à accorder un sursis.

Toutefois, par mesure de précaution, et afin que Pie VI n'eût pas à souffrir, le cas échéant, de sa négligence, il écrivit à son collègue de Dijon de trèslongs détails sur la manière dont le prisonnier était traité à Valence, l'engageant à user envers lui des mêmes procédés.

Citons ce passage de sa lettre :

« Je crois qu'il est essentiel, mon cher collègue, « que je vous informe de la manière dont je me « suis conduit vis-à-vis de ce vieillard , depuis « un mois, à Valence, quel est le nombre des gens « qui sont à sa suite, ce qu'il fournit, et ce que « l'on est obligé de lui fournir au nom du gouver- « nement.

« Il est inutile de dire que la politique exige que « l'on ait pour cet otage important les plus grands « égards, et qu'il soit logé de manière que sa sûreté « s'allie avec la décence, et, s'il est possible, avec « les agréments, pour ôter tout prétexte aux puis- « sances étrangères de calomnier le gouvernement « français, et faire taire le fanatisme, qui ne man- « querait pas de crier à la barbarie, à l'inhumanité, « si l'on avait pour ce vieillard des rigueurs inu- « tiles.

« Je lui cherchai pour logement, à Valence, une « maison qui était placée dans l'intérieur de la cita- « délie, appelée hôtel du Gouvernement, qui était « très-bien située, fort grande, fort spacieuse, « puisque le Pape, avec toute sa suite, composée de « trente-trois personnes, y était logé très-commo- « dément.

« Cette maison a un fort beau jardin où le Pape « pouvait se promener journellement sur un fau- « teuil roulant, et respirer l'air le plus pur, ce qui « ne contribuait pas peu à rétablir sa santé ».

Comme on le voit, Curnier se taisait prudemment sur les mesures et arrêtés de l'administration cen-

traie. Il espérait que le bon exemple serait contagieux, et qu'à Dijon le Souverain Pontife trouverait une bienveillance que lui avaient refusée les tyrannaux de la Drôme.

Pendant que s'échangeait cette correspondance, la santé du Pape allait dépérissant. Curnier manda le docteur Blein et le pria de lui faire un rapport sur l'état du malade. Ce rapport fut peu rassurant. Alors le commissaire notifia le décret du Directoire à l'administration centrale, en même temps que l'avis du médecin déclarant impossible le transfert de Pie VI à Dijon.

Que faire en présence d'une situation de ce genre ? L'hésitation des Quatre fut à son comble ; car ils craignaient ou de soulever contre eux l'indignation publique, ou de provoquer les colères du Directoire.

Enfin il fut décidé que le mieux était d'écrire aux ministres pour leur faire part de l'état du Pontife. C'était précisément ce que voulait Curnier. La réponse ne se fit pas attendre. Le 26 thermidor, Quinette répondait au commissaire :

« Citoyen, j'ai reçu votre lettre du 19 présent « mois, par laquelle vous m'informez de l'impossi- « bilité momentanée où vous vous trouvez, par la « mauvaise santé du ci-devant Pape, d'exécuter « l'arrêté du Directoire exécutif qui ordonne sa « translation à Dijon.

« Je ne puis que vous inviter à apporter la plus « grande surveillance pour qu'aussitôt que le per- « mettra l'état de sa santé, on ne néglige aucun

« des moyens de donner la plus prompte exécution « à l'arrêté du Directoire exécutif ».

Le ministre avisait en même temps les membres de l'administration centrale que le Gouvernement jugeait à propos d'ajourner le transfert du Pape.

Puis il écrivait de nouveau à Curnier pour le prier d'informer les commissaires de l'Isère, du Rhône, de Saône-et-Loire et de la Côte-d'Or, de la résolution qui venait d'être prise.

Le Directoire avait cédé à la nécessité ; mais il est certain que le contre-temps qu'il éprouvait dans la mise à exécution de ses projets à l'endroit du Pape le contrariait vivement. Soupçonnant que Boveron et Curnier étaient pour quelque chose dans ses déboires, il exclut le premier de l'administration centrale et destitua le second. Décidément les Quatre triomphaient, et c'était justice; car ils pouvaient beaucoup mieux représenter le gouvernement d'alors que leurs deux antagonistes.

Le successeur de Curnier n'eut rien de plus pressé que de se signaler par des mesures de rigueur. Dès son entrée en fonctions, il avisa les prélats que le Pape devait se préparer à partir. Maisson mauvais vouloir et le désir qu'il avait de plaire à ses maîtres ne devait servir de rien, si ce n'est à le rendre odieux à tout ce qui restait d'honnêtes gens.

Le 1 6 août, « le malade était si faible et souffrait « tellement », dit Baldassari, « que les médecins « déclarèrent de nouveau qu'on ne pouvait l'arra-

« cher de son lit qu'en l'exposant infailliblement à « la mort. Le commissaire et les administrateurs se « rendirent en cérémonie à l'hôtel du Gouverne- « ment pour s'assurer, par leurs propres yeux, de « l'état du malade ; ils demeurèrent tous con- « vaincus que le rapport du médecin était pleine- « ment conforme à la vérité, et ils décidèrent que « le départ pour Dijon serait de nouveau indéfini- « ment ajourné.

« Le 1 8, Pie VI voulut qu'on le levât, et de- « meura quelques heures dans son fauteuil. Il « essaya même de réciter les heures canoniales « avec son confesseur ; mais il ne put remplir cette « tâche : il répétait sans ordre les psaumes qu'il « savait par cœur. Le 19, il paraissait visiblement « mieux ; il avait l'esprit plus libre, et nous lé « vîmes, non sans étonnement, prendre avec goût « le peu d'aliments qui lui fut présenté. Mais après « ce léger repas, comme il reposait, suivant son « usage, il fut pris de grands vomissements ; il ne « lui vint point en pensée ou il n'eut pas la force de « sonner la personne qui se tenait dans la pièce « voisine. Celle-ci, ayant entendu un sourd gémis- « sèment, entra dans la chambre du Pape, le vit les « traits altérés, dans un état convulsif et presque « entièrement tombé en léthargie. Tout le monde « accourut. On appela le docteur Blein, qui vint « avec empressement donner ses soins au malade. « Il crut d'abord que les vomissements avaient été « occasionnés par une mauvaise digestion. Mais « quand il vit que, malgré les remèdes employés, le

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« second et le troisième jour se passaient sans qu'il « se manifestât aucune amélioration, que le dégoût « pour toute espèce de nourriture allait toujours « croissant, et qu'à ces symptômes venait se joindre « le hoquet, il déclara que le mal était beaucoup « plus grave qu'il ne l'avait jugé d'abord. On << envoya un exprès au docteur Duchadoz, qui, s'é- « tant rendu de Grenoble à Valence, prit son loge- « ment dans la citadelle, et commença, le 23 août, « de concert avec le docteur Blein, à traiter le « Pape. Mais la veille, le mal avait fait de grands « progrès. Une particularité remarquable, c'est que « plus le corps de l'auguste malade s'affaiblissait, « plus on voyait se dissiper les nuages qui, depuis « quelques jours, obscurcissaient ses facultés intel- « lectuelles ; à l'assoupissement léthargique succé- « dèrent alors une sérénité d'âme et une présence « d'esprit qui se soutinrent presque jusqu'aux der- « niers moments.

« Le 27 août, Pie VI se fit habiller et demanda à « être placé sur son fauteuil ; comme il devait rece- « voir le saint viatique, il se confessa et se fit revêtir « de son rochet, de sa mosette et de l'étole. Mgr « Spina, précédé des autres ecclésiastiques, qui te- « naient des cierges allumés, porta la sainte Eucha- « ristie de la chapelle dans la chambre du Pape. Il « la déposa sur une petite table placée en face du « malade, qui, s'étant découvert et s'inclinant pro- « fondement, adora le Fils de Dieu fait homme, « dont il était le représentant par l'éminence de sa « dignité, et la vive image par tant de souffrances

« supportées patiemment. Mgr Caracciolo, placé à « côté du Saint-Père, récita en son nom la profes- « sion de foi. Pie VI l'écoutait très-attentivement, « et témoignait par le mouvement de sa tête de sa « ferme adhésion et de sa soumission entière aux « divers enseignements de l'Eglise catholique ; puis, « mettant la main sur le saint Evangile, il attesta « sa foi en prononçant lui-même ces paroles : Sic « me adjuvet Deus et hœc sancta Dei Evangelia.

« Lorsquele P. Fantini récita le Confiteor, il voulut « aussi répéter, depuis le commencement jusqu'à la « fin, ces humbles et touchantes expressions de la « pénitence. Après le Misereatur et YIndulgentiam, il « s'empressa de répondre : A men. Quand Mgr Spina, « tenant entre ses mains la sainte Eucharistie, lui « annonça son Sauveur par ces douces paroles : « Ecce Agnus Dei,eccequi lollit peccata mundi, le Pape « commença le Domine, non sum dignus, qu'il répéta « trois fois entièrement. Mais avant de recevoir « Notre-Seigneur, il s'arrêta quelques instants, afin « de prier Dieu pour la religion et pour la France.

« Les assistants, témoins oculaires de cette tou- « chante cérémonie, sortirent très-émus de la cham- « bre de Sa Sainteté, où il ne resta que le P. Fantini. « Ce bon religieux devait aider le Saint-Père dans « son action de grâces ; mais il avoua depuis ingé- « nument qu'il n'aurait su lui suggérer les prières « et les oraisons jaculatoires que sa piété lui ins- « pira. Il regardait l'image de la sainte Vierge ou « le tableau qui représentait Notre-Seigneur cou- « ronné d'épines ; plus souvent il arrêtait les yeux

« sur le crucifix, et, s'excitant au repentir de ses « fautes, il en demandait humblement pardon à la « divine miséricorde. Tantôt il priait Dieu de lui « appliquer les mérites de la passion et de la mort « de son Fils, et tantôt, animé de la plus vive espèce rance, il se réjouissait d'être sur le point de re- « cevoir la couronne d'immortalité ».

La population de Valence était vivement préoccupée de la santé du Pontife. Les portes de la citadelle étaient littéralement assiégées par la multitude de ceux qui allaient, plusieurs fois par jour, s'enquérir de son état.

Les membres de l'administration centrale, qui tenaient à ménager l'opinion publique, se présentèrent à leur tour, accompagnés du nouveau commissaire. Le docteur Duchadoz se contenta de leur dire que le mal était sans remède, et s'opposa à ce que l'on entrât dans la chambre du Pontife.

Les administrateurs craignaient que les fidèles, considérant Pie VI comme un martyr, ne se livrassent à des manifestations pieuses peu conformes aux principes de la philosophie révolutionnaire. Ils entrèrent donc en délibération pour aviser au moyen d'empêcher ce scandale. Quelques-uns furent d'avis qu'il fallait enterrer le Pontife, aussitôt après son décès, dans une grande quantité de chaux vive. De cette façon, disaient-ils, « nous enlèverons aux « fanatiques toute occasion de se remuer pour avoir « des reliques ». Les autres repoussèrent cette motion, d'abord parce qu'une mesure de ce genre n'empêcherait pas le fanatisme de s'agiter, et, en se-

cond lieu, parce qu'on s'exposerait à exaspérer la population et à la pousser aux dernières extrémités.

Us convinrent alors que l'on engagerait les prélats de la suite du Pape à transporter ses restes en Italie. Ce fut précisément ce que firent le commissaire et un des administrateurs pendant la visite dont nous venons de parler. Mgr Spina leur répondit qu'il se réservait d'adresser une demande dans ce sens au Directoire, quand le moment serait venu. Le commissaire promit d'appuyer sa supplique. Il ajouta qu'il serait bon d'employer le crédit de l'ambassadeur d'Espagne auprès du gouvernement, afin d'assurer le succès de cette démarche. Tant de sollicitude étonna Mgr Spina qui ignorait les craintes des citoyens administrateurs.

Le 28 août, Pie VI exprima le désir d'être placé dans son fauteuil. Il y resta jusqu'à dix heures du matin. Les médecins, qui surveillaient de près les progrès de la maladie, voyant la faiblesse excessive du Pape, déclarèrent que le moment était venu de lui donner l'Extrême-Onction.

« On remit alors», dit Baldassari, « le Pontife « sur son lit, et on l'avertit qu'on allait lui adminis- « trer les derniers secours de l'Eglise. Non-seule- « ment il marqua son contentement par un signe de « tête, mais l'expression de sa figure annonça la « joie qu'il en ressentait. Mgr Spina, qui avait eu « la précaution de se munir des saintes huiles à « Florence, procéda lui-même à la cérémonie. A « peine avait-il commencé les prières prescrites par « le Rituel, que le Pape lui fit signe de la main de

« ne pas se presser, mais d'aller doucement. Il « répondait amen à toutes les prières, et lorsque le « P. Fantini récita le Confdeor, il voulut encore le <n répéter, tout faible qu'il était. On lui mit entre « les mains un petit crucifix qu'il continua à tenir « jusqu'au moment de son agonie, et tant qu'il eut « la force de l'approcher de ses lèvres, il le baisait « de temps en temps avec tendresse.

« Vers le milieu du jour, on le crut sur le point de « mourir ; mais au bout d'une heure environ, il « parut mieux, et les médecins opinèrent qu'il pour- « rait bien vivre tout le jour suivant ou au moins « une grande partie de la journée. Dans la soirée, le « catarrhe se déclara, et, vers le milieu de la nuit, « le malade, ne pouvant plus expectorer, souffrait « d'une grande oppression. On alla éveiller le doc- « teur Duchadoz, et nous entrâmes dans la chambre <i du Pape, qui tenait encore le crucifix de sa main « gauche. Il tourna les yeux de notre côté et nous « regarda tous avec bonté. Il serra la main aux « ecclésiastiques qui se trouvaient à sa droite , « comme pour leur dire qu'il les remerciait de leurs « services et de leur dévouement. Le P. Fantini lui « suggéra alors d'imiter l'exemple du Sauveur, en « pardonnant généreusement à ses ennemis. Le « Pape fit un effort pour parler, et dit, de manière « à être entendu : Domine, ignosce Mis. Le même « P. Fantini l'avertit de se préparer à recevoir de « nouveau l'absolution sacramentelle ; il témoigna « par un mouvement de tête qu'il y était tout dis- « posé; il répondit delà même manière à Mgr Spina,

« qui lui demanda la permission de lui donner la « bénédiction in articulo mortis, avec l'indulgence « plénière.

« Ensuite le P. Fantini commença les prières de « la recommandation de l'âme, et à une heure vingt « minutes après minuit, il s'arrêta un instant. A ce « moment, Pie VI souleva sa main droite et nous « donna sa triple bénédiction ; puis il laissa tomber « ses bras sur son lit, et c'est alors que le crucifix « lui échappa des mains. A ce dernier gage inat- « tendu d'affection paternelle, les larmes coulèrent « de nos yeux en abondance, et comme le Pape « demeura les bras étendus et immobiles et ne « paraissait plus donner aucun signe de vie, nous « crûmes qu'il avait cessé d'exister, et, nous étant « mis à genoux autour de son lit, nous commence çâmes les prières pro defunctis. Mais le docteur « Duchadoz , qui se tenait près du Saint-Père , « l'observa attentivement, lui tâta le pouls et nous « dit qu'il restait encore un fil de vie, et que ce que « nous prenions pour la mort était une paisible et « douce agonie. Nous continuâmes donc les prières « de la recommandation de l'âme. Cinq minutes « s'étaient à peine écoulées, lorsque, une légère con- « traction s'étant fait remarquer sur le visage de « l'agonisant, le médecin annonça que le Pape était « mort (I) ».

Mgr Spina fit donner avis à l'administration cen-

(1) Un magistrat, M. Ch. Poneet, a recueilli un grand nombre de documents sur la captivité de Pie VI à Valence. Cet ouvrage, extrêmement précieux pour l'histoire, forme un volume in-8°. On le trouve chez Bray, éditeur, à Paris.

traie que Pie VI n'était plus. Les administrateurs se rendirent alors à la citadelle, firent constater la mort du Pontife par deux médecins, et décidèrent que le corps serait ouvert devant eux à quatre heures de l'après-midi. Cette opération fut faite par le chirurgien de Sa Sainteté, qui procéda ensuite à l'embaumement en présence des autorités civiles et militaires, de l'ambassadeur d'Espagne, et des personnes de la maison du Pape. On dressa procès- verbal de cette opération.

Le corps fut immédiatement après revêtu des habits du Pontife, et déposé dans un cercueil de plomb qu'entourait un autre cercueil en bois de noyer. On plaça près des restes du Pape quelques pièces de monnaie frappées sous son pontificat. Puis on entoura le cercueil de six bandelettes sur lesquelles on apposa sept sceaux, celui de l'administration centrale et ceux du commandant de place, de l'ambassadeur d'Espagne, de l'archevêque de Corinthe, de Mgr Carracciolo, et du secrétaire de Pie VI,

Mgr Marotti composa une inscription que l'on déposa sur le cercueil.

En voici le texte latin :

HIC SITUS EST PUS SEXTUS, POMIFEX MAXIMUS, OLIM JOANNES ANGELUS BRASCH1US CESCENAS

QUI DIUTURMTATE PONTIFICATCS CJLTEROS OMNES PONTIFICES PR.ETERGRESSUS, ECCLESIAM REXIT ANNOS XXIV, MENS. VI, DI. XIV. DECESSIT SANCTISSIME VALENTIjE,

DIE XXIX AUGUSTI, ANNO MDCCXCIX, IN ARCE IN QUA OBSES GALLORUM CUSTODIEBATUR, DUM ANNUM AGERET LXXXI, MENS. VIII, DI. XI. VIR ADMIRANDA ANIMI FIRMITATE ET CONSTANTIA IN LABORIBUS MAXIMIS PERFEREND1S.

Cette inscription peut se traduire ainsi : « Ci-gît « Pie VI, Souverain Pontife, nommé auparavant « Jean- Ange Braschi, né à Césène, lequel, par la « durée de son pontificat, ayant dépassé tous les « papes, gouverna l'Eglise vingt-quatre ans, six « mois et quatorze jours. Il mourut très-saintement « à Valence, le 29 du mois d'août 1799, dans la « citadelle où il était gardé comme otage des Fran- « çais, à l'âge de quatre-vingt-un ans, huit mois et « onze jours. Homme d'une force admirable et « d'une rare constance à supporter les plus grands « maux ».

Le lendemain de la mort du Pape, les prélats commencèrent les cérémonies funèbres, appelées novemdiales. Mais hélas ! quelle pauvreté ! Empruntons encore quelques détails à l'abbé Baldassari :

« Quatre chandeliers de table », dit-il, « avec « des cierges allumés, étaient placés sur le cer- « cueil ; tous les prêtres disaient la messe, puis « nous récitions en chœur l'office des morts. « Enfin, l'archevêque Spina offrait le saint sacri- « fice, après lequel il faisait l'absoute prescrite par « le Rituel. Pour jeter l'eau bénite sur le cercueil, « il employa, faute d'aspersoir, quelques feuilles « d'hyssope. Les encensements furent omis, parce

« que nous n'avions ni encens ni encensoirs. « Cependant, ces humbles obsèques reçurent de la « piété des fidèles un lustre qui valait bien la « pompe des plus riches funérailles ».

« L'administration avait, il est vrai, défendu « l'entrée de la citadelle ; mais les soldats qui en « composaient la garnison ayant été obligés de « partir pour l'armée des Alpes, les gardes natio- « naux qui les remplacèrent, se souciant peu des « ordres de l'administration, introduisaient dans le « château leurs femmes, leurs parents, leurs con- « naissances de Valence et d'ailleurs, pour assister « à nos messes et vénérer les dépouilles mortelles « du Pontife. La salle voisine de la chapelle, quoi- « que spacieuse, était toute la matinée remplie de « monde. Lorsque ces pieux chrétiens étaient « proches du cercueil, ils s'agenouillaient, le bai- « saient avec beaucoup de dévotion, y faisaient « toucher des images, des chapelets, y répandaient « des fleurs, et, emportant comme des reliques « celles qu'on y avait déposées précédemment, ils « se les partageaient entre eux, en donnaient à « leurs amis et en envoyaient même à d'assez « grandes distances.

« Tout se passa tranquillement dans les premiers « jours de la neuvaine ; mais l'administration dé- « partementale fut très -mécontente de voir ses « ordres ainsi méconnus, et le commandant de la « place fut vertement réprimandé. Celui-ci vint tout « en colère se plaindre à Mgr Spina de la transgres- « sion de l'arrêté qui interdisait à qui que ce fût

l'entrée du château. Ce prélat lui répondit, sans se déconcerter, qu'avant de lui adresser des rereproches, il aurait dû s'informer par qui avaient été introduites les personnes qui avaient pénétré dans la citadelle et dans le château ; il lui déclara que nous n'étions pour rien dans ce zèle empressé des fidèles, et que c'était à ceux qui étaient chargés de la garde de la citadelle à prendre des mesures. Il fut donc enjoint aux officiers des postes de veiller à l'exécution de l'arrêté, s'ils ne voulaient s'exposer à des punitions sévères. Mais ces officiers ne se mirent guère en peine du commandant et de la menace, et l'affluence du peuple continua comme auparavant. Ce fut même en vain que Mgr Spina, suivant le conseil qu'on lui en avait donné, fit fermer la porte de la salle contiguë à la chapelle. Les gardes nationaux l'ouvrirent de force, et grand nombre d'entre eux voulurent assister aux cérémonies. Plusieurs furent condamnés aux arrêts avec l'officier qui les commandait ; mais tout fut inutile. Enfin, on fit venir un petit détachement de troupes de ligne qu'on mit à l'entrée de la citadelle, et de cette manière le concours cessa. Quelques personnes trouvaient pourtant moyen d'entrer encore tous les jours, sous prétexte d'apporter des comestibles ou de venir reprendre les objets prêtés au Pape. Après la neu vaine, comme le soleil échauffait la chapelle, on descendit le cercueil dans un caveau qui se trouvait immédiatement au-dessous ».

Pie VI avait légué le peu qui lui restait aux personnes de sa suite. Mais il avait compté sans l'administration départementale. Les sycophantes qui en faisaient l'ornement, et dont nos lecteurs connaissent la valeur morale, firent mettre les scellés sur la modeste garde-robe du Pontife. Ces intègres citoyens prétendirent que les objets qui la composaient étaient une propriété nationale, sous le fallacieux prétexte qu'ils n'étaient pas marqués au nom personnel du Pape. Ce fut en vain que le chevalier Labrador leur représenta la bassesse d'une semblable conduite. Les administrateurs s'obstinèrent, et les serviteurs de Pie VI eurent la douleur de retourner en Italie, sans emporter le plus petit objet ayant appartenu à l'auguste captif. Les légataires avaient cependant réclamé auprès du Directoire ; mais le Directoire ne répondit même pas à leur requête.

Vers le commencement d'octobre, les ecclésiastiques de la suite du Pape se promenaient le long des murs de la citadelle de Valence. Une berline à deux places étant venue à passer, le principal voyageur leur fit dire que s'ils voulaient bien se rapprocher de la route, il les verrait avec plaisir. En même temps, la voiture s'arrêta.

« Lorsque nous nous présentâmes », dit Baldassari, « il nous reçut d'un air gracieux et riant, et nous demanda aussitôt des nouvelles du Pape. Apprenant qu'il était mort le 29 août : « J'en suis « fâché », dit-il ; puis il ajouta : « Et vous, que pen- « sez-vous faire ?» — Nous lui répondîmes que

nous désirions beaucoup retourner en Italie, mais que, malgré toutes nos instances, nous n'avions pu obtenir des passeports. « Il est juste », reprit-il, « que vous retourniez dans les lieux où votre reli- « gion s'exerce en liberté. Mais le corps du Pape, « que voulez- vous en faire ?» — Nous lui répondîmes que nous avions jusqu'ici inutilement sollicité du Directoire la permission de le transporter en Italie, pour l'inhumer suivant les intentions qu'avait manifestées le feu Pape. Le voyageur répondit qu'il ne voyait à cela aucune difficulté.

« Il voulut savoir nos noms à tous et demanda des nouvelles du cardinal Mattei, du duc Braschi et de Mgr Caleppi. Il lui fut répondu que nous étions sans aucun renseignement sur ces personnages; qu'il ne nous avait pas même été accordé de correspondre avec nos familles. « Cela est trop fort », dit alors le voyageur. — Le voyant si humain et si poli, on le pria de vouloir bien, lorsqu'il serait à Paris, aider de son crédit les demandes qu'on lui avait adressées : il promit de le faire et continua sa route ».

Or, ce voyageur était Bonaparte, qui revenait de son expédition d'Egypte. Il courait, à Paris, jeter aux gémonies ce Directoire, tellement tombé en pourriture, remarque M. Crétineau-Joly, quen disparaissant, il ne laissa pas même de fumier !

Un des historiens de Pie VI, Antoine Nadari, raconte ceci : « Le six des calendes d'août , on « apporta à Pie VI le très-saint Viatique. Dès qu'il « le vit, le Pontife, de sa voix la plus forte, s'écria : « Seigneur Jésus-Christ, voilà ton Vicaire, et le

« pasteur du troupeau catholique, exilé, captif, « mourant pour ses ouailles. En ce moment su- « prême, je t'adresse deux prières, à toi, Père très- « clément et mon Maître. La première est que tu « accordes le plus ample pardon à mes adversaires « et à tous mes ennemis ; la seconde est que tu « rendes en entier à Rome la chaire de Pierre et son « propre trône, la paix à l'Europe, et la religion à la « France, qui m'a toujours été si chère, et qui a si « bien mérité de l'Eglise chrétienne (1) ».

Les vœux du Pontife ne tardèrent pas à être exaucés. A peine premier consul, Bonaparte déclarait solennellement, dans un décret daté du 9 novembre, que Pie VI avait été une victime du Directoire et ordonnait que des funérailles convenables fussent faites aux restes mortels du Pontife défunt. En même temps que ceci se passait en France, les armées coalisées de l'Europe entraient en Italie et en expulsaient les Français, tandis que l'empereur d'Allemagne offrait un asile aux cardinaux dans le monastère des Bénédictins de l'île Saint- Georges, à Venise.

Le 30 novembre 1799, trente-quatre cardinaux entraient en conclave, et, le 1 k mars 1 800, Pie VI avait un successeur dans la personne du cardinal Chiaramonti. Le nouveau Pape prit le nom de Pie VII, et se rendit à Rome, où il prit possession du sceptre et de la tiare dont la révolution avait dépouillé son prédécesseur.

Le 10 janvier 1802, Pie VI était exhumé et

(1) Vito Pu Sexti ; Padoue, 1840.

ramené dans la Ville Eternelle. Plus tard son cœur était transféré à Valence, et son corps inhumé à la Confession de Saint-Pierre, tout auprès des reliques du Prince des apôtres.

Notre tâche est remplie.

Nous voulions montrer la Révolution aux prises avec la Papauté. Nos lecteurs ont pu suivre les péripéties de cette lutte gigantesque de l'enfer déchaîné contre le centre de l'Unité catholique. Plus d'une fois, en parcourant ces pages, ils auront tressailli d'indignation ; car jamais l'Eglise n'avait eu à repousser les attaques de pareils ennemis. Le triomphe du mal semblait définitif. La Révolution n'éprouvait aucun doute à ce sujet. Elle aimait à se persuader que Pie VI serait le dernier Pape, et que la Papauté resterait ensevelie à tout jamais dans l'humide caveau où furent déposés les restes du grand Pontife. Et voilà qu'à ce moment même Celui qui a dit au Prince des Apôtres : « Tu es « Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise et « les puissances de l'Enfer ne prévaudront jamais « contre elle » , livrait la Révolution aux mains d'un jeune officier qui, devenu souverain, la bâillonnait et brisait sa puissance. Les évêques et le clergé rentraient dans leur patrie encore rouge de sang et couverte de ruines. Nos vieilles églises étaient purifiées de leurs souillures et rouvertes à la piété des fidèles, qui accouraient en foule au pied des autels. Les louanges de Dieu retentissaient de nouveau sur tous les points de la France, et les affreux démons qui l'avaient terrifiée et foulée aux pieds disparais-

saient ou courbaient le front sous le regard du maître que la Justice divine venait de leur donner.

Mais il fallait que les crimes dont la nation s'était rendue coupable fussent expiés. Il fallait que les autres puissances de l'Europe, dont les souverains s'étaient faits les complices du voltairianisme et des sociétés maçonniques, eussent une large part au châtiment divin. A Bonaparte était réservée la terrible mission de flageller peuples et monarques pendant près de quinze ans. Son passage à travers le monde a été semblable à celui d'un ouragan. Les hommes tués par millions, les villes détruites par le fer et par le feu, les dynasties renversées, les peuples bouleversés de fond en comble, et condamnés à perdre leurs frontières et jusqu'aux noms qu'ils portaient : tel est le bilan des guerres de l'Empire.

Il semble que les peuples devraient ne pas oublier de semblables enseignements. Et cependant ils les oublient.

La lutte que nous avons décrite est près de recommencer. Une fois de plus, la Révolution est debout en face de l'Eglise, qu'elle se flatte encore de pouvoir détruire. Elle espère que ce que le jacobinisme n'a point su accomplir, une persécution savante le fera. Elle croit à la toute-puissance de la légalité, qu'elle confond avec la justice. Elle compte sur l'action démoralisatrice de la presse. Et elle se dit : Quand j'aurai vilipendé le clergé, ridiculisé ses doctrines, et tué la foi dans les âmes, il n'y aura plus ni Papauté, ni Eglise ; mon règne sera venu.

Vaines illusions !

Les hommes qui nous menacent et qui, pour atteindre plus sûrement leur but, nous désignent à la haine du peuple, en lui disant : « Voilà l'ennemi ! » ces hommes passeront comme ceux qui les ont précédés. Ils passeront, et l'Eglise restera ; et les peuples, affolés à la vue des ruines que les théories révolutionnaires auront accumulées de toutes parts, tourneront de nouveau leurs regards suppliants vers Rome chrétienne ; et ils demanderont au Vicaire de Jésus-Christ de vouloir bien dissiper leurs ténèbres. Et les enfants de Dieu pourront répéter une fois de plus ces paroles de l'apôtre saint Jean : Ambulabunt gentcs in lumine ejus, les peuples marcheront à la faveur de ses rayons. Et il en sera toujours ainsi ; car Dieu, voulant éclairer l'Eglise, lui a donné pour flambeau la lumière de son Verbe : Nam claritas Dei iUuminavit eam, et lucerna ejus est Agnus.

Pie VI. — T. H.

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