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CHAPITRE XXVIII

Sommaire. — Troubles à Paris. — Dévastation de la maison Saint-Lazare. — On incendie les châteaux et les presbytères dans la plupart des départements. — Lettre de Louis XVI aux évêques pour leur demander des prières. — L'Etat s'approprie l'argenterie des églises. — Défection d'un certain nombre de religieux. — Abolition des vœux monastiques. — On propose la vente des biens du clergé. — Loi sur les assignats. — Protestation de Pie VI contre les décrets de l'Assemblée. — On veut imposer au clergé le serment à la Constitution civile. — Attitude des prêtres et des évêques qui étaient mem. bres de l'Assemblée, à propos de cette question. — Attitude du clergé à Paris et dans les départements.

Maintenant que nous avons fait connaître à nos lecteurs l'esprit de la Constitution civile du clergé et la protestation qu'elle souleva, nous allons retracer à grands traits les événements religieux dont Paris et la France furent le théâtre jusqu'au jour où l'Assemblée nationale fit place à la Convention.

Parmi les mots dénués de sens dont les factieux se servaient alors pour agiter les masses, celui (['accapareur occupait le premier rang. Les émissaires du Palais-Royal, surtout, ne cessèrent d'en abuser. C'est à ce mot qu'il faut attribuer la dévastation de la maison Saint-Lazare. Nul établissement n'avait droit à plus de respect de la part du peuple.

Dans la nuit du 12 au 13 juillet 1789, des meneurs restés inconnus parvinrent à soulever la multitude, en lui persuadant que les prêtres de la mission avaient caché des quantités considérables de

blé. Les portes de la maison furent enfoncées et les assaillants s'y précipitèrent en foule. Arrivés au réfectoire, ils se firent servir à boire et à manger. Les religieux espéraient qu'une fois repus ils consentiraient à les laisser tranquilles. Mais, le jour venu, la lie des faubourgs accourut de son côté et se répandit partout. Les meubles furent brisés, l'argent des confréries disparut. La chambre de saint Vincent de Paul, que l'on avait transformée en chapelle et où l'on conservait pieusement les effets dont il s'était servi, subit une dévastation complète. On brisa sa statue, placée depuis peu au fond d'une galerie ; on lacéra des toiles dont quelques-unes avaient du mérite ; on égorgea les moutons de l'enclos et l'on incendia les granges. L'église fut cependant respectée ; c'est que le peuple n'était pas encore mûr pour les sacrilèges attentats qui devaient un peu plus tard épouvanter l'Europe.

Pendant que le peuple de Paris préludait aux horreurs que préparait le jacobinisme, les provinces étaient en proie à l'anarchie. « Les propriétés, de « quelque nature qu'elles soient », lisons-nous dans un rapport qui fut présenté à l'Assemblée nationale, « sont la proie des plus coupables brigandages : de « tous côtés les châteaux sont brûlés, les couvents « détruits, les fermes abandonnées au pillage. Les «impôts, les redevances seigneuriales, tout est « détruit ; les lois sont sans force, les magistrats « sans autorité ; la justice n'est plus qu'un fantôme « qu'on cherche inutilement dans les tribunaux ».

Dans le Maçonnais et le Beaujolais, soixante-

douze châteaux furent la proie des flammes. Dans la Flandre, l'Alsace, le Lyonnais, le Dauphiné, le Vivarais, etc., des bandes armées parcouraient la campagne, pillant les églises, dévalisant les maisons et outrageant les personnes.

Que faisait pendant ce temps-là l'Assemblée nationale? Elle supprimait les titres de noblesse, abolissait les privilèges et dépouillait le clergé. Le peuple, à Paris et ailleurs, se bornait donc à appliquer les principes de ces étranges réformateurs.

Louis XVI, mieux avisé, écrivit aux évêques une lettre touchante, où, après avoir dépeint la situation de la France, il demandait que l'on prescrivît des prières publiques dans toutes les églises du royaume.

« Vous connaissez les troubles », disait le monarque, « qui désolent mon royaume ; vous savez « que, dans plusieurs provinces, des brigands et des « gens sans aveu se sont répandus, et que, non « contents de se livrer eux-mêmes à toutes sortes « d'excès, ils sont parvenus à soulever l'esprit des « habitants des campagnes ; et , portant l'audace «jusqu'à contredire mes ordres, jusqu'à répandre « de faux arrêts de mon Conseil, ils ont persuadé « qu'on exécuterait ma volonté ou qu'on répondrait « à mes intentions en attaquant les châteaux et en « y détruisant les archives et les divers titres de « propriété. C'est ainsi qu'au nom du Souverain, « le protecteur-né de la justice, et au nom d'un « monarque qui, je puis le dire, s'en est montré le « constant défenseur pendant son règne , on n'a « pas craint d'exciter le peuple à des excès que

« les plus tyranniques oppresseurs auraient craint « d'avouer. Enfin, pour augmenter la confusion et « réunir tous les malheurs, une contrebande, sou- « tenue à main armée , détruit avec un progrès « effrayant les revenus de l'Etat et tarit les res- « sources destinées au paiement des dettes les plus « légitimes, ou à la solde des troupes de terre et de « mer, ou aux diverses dépenses qu'exige la sûreté « publique.

« Ce n'est pas tout encore : un nouveau genre de « calamité a pénétré mon âme de la plus sensible « affliction. Mon peuple, renommé par la douceur « de ses mœurs et de son caractère, mon peuple, « dans quelques endroits, heureusement en petit « nombre, s'est permis d'être l'arbitre et l'exécu- « teur des condamnations que les dépositaires des « lois, après s'être livrés au plus mûr examen, ne « déterminent jamais sans une secrète émotion. . . « Averti par l'expérience des bornes de la sagesse « humaine , je veux implorer publiquement le « secours de la divine Providence, espérant que les « vœux de tout un peuple toucheront un Dieu de « bonté et attireront sur le royaume les bénédic- « tions dont il a tant besoin

« Je ferai, pour le rétablissement de l'ordre dans « les finances, tous les abandons personnels qui « seront jugés nécessaires ou convenables; car, non « pas seulement aux dépens de la pompe et des « plaisirs du trône, qui depuis quelque temps se « sont changés pour moi en amertumes, mais par « de plus grands sacrifices, je voudrais pouvoir

« rendre à mes sujets le respect et le bonheur. « Venez donc à mon aide, venez au secours de « l'Etat par vos exhortations et par vos prières ; «je vous y invite avec instance et je compte sur « votre zèle et sur votre obéissance (1) ».

Les évêques publièrent des mandements et engagèrent leurs diocésains à prier pour le rétablissement de la paix en France. Mais leur voix fut à peu près sans écho. Les esprits étaient trop agités pour que l'on songeât à solliciter la cessation d'un état de choses que beaucoup de gens considéraient de bonne foi comme le prélude d'une ère de prospérité.

Le mandement de l'évêque de Tréguier eut cependant le privilège d'attirer l'attention du public et de soulever les colères de l'Assemblée nationale, qui le déféra au Châtelet. Le prélat avait apprécié sévèrement les décrets et les doctrines des mandataires de la nation; les poursuites dirigées contre lui semblaient néanmoins difficiles à expliquer, en présence des attaques passionnées que Marat publiait chaque jour sur le même sujet. « Convaincu », disait cet écrivain, « que l'Assemblée nationale ne peut plus « rien faire pour la nation, dont elle a lâchement « abandonné les intérêts, je crois qu'elle ne saurait « être trop tôt dissoute = Et, afin que la nation ne « soit pas exposée deux fois au malheur de remettre « ses pouvoirs à des mains infidèles, je nommerai « tout haut ceux qui lui ont manqué de foi ; je les « poursuivrai sans relâche, jusqu'à ce que l'opinion « publique les ait couverts d'opprobres, forcés de

(1) Mémoires d'Auribeau.

« s'éloigner du maniement des affaires et réduits à « la honte de cacher leurs noms ».

Le 26 septembre, à propos d'une discussion sur le dénûment du trésor, M. de Jessé, député de Béziers, fit une motion que les ennemis du clergé accueillirent avec enthousiasme. « Il nous faut », s'écria-t-il, « des moyens prompts, mais pos- « sibles, et des ressources sûres. Nous manque- « rions notre but, si nous ne frappions pas sur des « richesses immenses qui demeurent ensevelies et « inutiles à l'Etat, l'argenterie des églises. Em- « ployons ce trésor, qui va réellement mériter ce « titre lorsqu'il servira au soulagement du peuple. « La moindre évaluation de l'argenterie qui se « trouve en France monte à un milliard; l'argente- « rie d'église en compose environ le septième : « voilà donc un secours de cent quarante millions « pour l'Etat ».

Mgr Jager, après avoir cité le discours de M. de Jessé, ajoute cette réflexion : « Ne dirait-on pas « cette scène de l'Evangile où le disciple qui trahit « le Sauveur dissimula sa cupidité sous un pareil « raisonnement? Du reste, en ce qui concerne les « pauvres, l'Eglise n'a pas attendu qu'un philan- « thrope du xvnf siècle lui fit la leçon pour sacri- « fier, dans les nécessités publiques, ses richesses « au soulagement des malheureux. On l'a vu dans « tous les temps. Mais en ce moment le clergé hési- « tait; non pas qu'il fût moins disposé à tout sacri- « fier pour le bien de la France, mais parce qu'au « seuil de l'Assemblée et derrière le spectre de la

Pje VI. - T. II. a

« banqueroute évoqué par Mirabeau, il n'entre- « voyait que trop l'hydre de la révolution prête à « tout engloutir ».

Le clergé consentit au sacrifice qui lui était demandé, avec l'intime persuasion que ni l'Etat ni les pauvres n'en tireraient profit. Mgr de Juigné monta à la tribune et adhéra, au nom de ses collègues, à la motion du député de Béziers. L'Assemblée invita donc les évêques, les chapitres, les supérieurs de maisons et communautés séculières et régulières de l'un et l'autre sexe, les municipalités, les fabriques et les confréries, à faire porter à l'hôtel des monnaies le plus rapproché toute l'argenterie des églises, fabriques, chapelles et confréries, qui ne devait pas être nécessaire pour la décence du culte divin. Quel profit tira le trésor de cette offrande du clergé? Aucun.

Sur ces entrefaites, quelques religieux clunistes du monastère de Saint-Nicolas-des-Champs, auxquels le joug de la règle paraissait trop lourd , offrirent à l'Assemblée, sans y être autorisés par qui que ce fût, les biens que possédait leur Ordre. Mais l'abnégation de ces étranges patriotes n'excluait pas une sage prudence ; car ils demandaient, en échange du sacrifice qu'ils faisaient , une pension annuelle de quinze cents livres. Puis ils ajoutaient discrètement qu'ils professaient un culte spécial pour la liberté, dont ils voulaient jouir comme les autres citoyens. Les réformateurs de l'Assemblée, qui savaient lire entre les lignes, acceptèrent avec empressement ces preuves de palrio-

Usine. Cette démarche scandaleuse de treize moines licencieux n'eut pas des suites immédiates. Elle prouva seulement aux ennemis de l'Eglise qu'ils pourraient , quand ils le voudraient , se ménager des intelligences dans les monastères et poursuivre, avec un succès assuré d'avance, la destruction des Ordres religieux, destruction que rêvait depuis longtemps la secte voltairienne.

Le 17 décembre 1789, trois mois après les événements que nous venons de raconter, le comité soidisant ecclésiastique proposa, par l'organe de Treilhard, l'abolition des vœux monastiques et la réduction du nombre des monastères. L'argument sur lequel s'appuyait le rapporteur, pour justifier cette double mesure, était aussi péremptoire qu'original. On demandait alors quatre cents millions au clergé. Or, disait Treilhard, si on veut facilement réaliser cette somme, il faut d'abord saisir les bâtiments des réguliers qui habitent les villes et reléguer à la campagne ceux de ces fanatiques qui s'obstineront à vivre dans la ferveur de leur état.

La motion de Treilhard fut repoussée, grâce à M. de Bonnal, évêque de Clermont et président du comité. Le prélat vint déclarer à la tribune qu'il entendait parler pour la première fois d'un semblable projet.

Cependant, le 1 9 décembre, le comité des finances proposa un décret fort embrouillé sur la vente d'une partie des biens du clergé et la création d'assignats de dix mille livres, portant un intérêt de cinq pour cent, et devant servir de préférence à l'achat des

propriétés ecclésiastiques. « Le clergé », dit Mallet Dupan dans le Mercure de France (1er n° de 1790), « rassembla ses dernières forces pour retarder l'ins- « tant où ses anciennes propriétés allaient être « mises à l'encan. Le respect du droit des titulaires, « respect qui avait été manifesté tant de fois pen- « dant la discussion sur la propriété des biens de « l'Eglise ; l'incertitude de la valeur des revenus « qui restaient à celle-ci, après que la suppression « de la dime les avait diminués de plus de moitié; « l'engagement solennel de pourvoir honorable- « ment au service des autels, à l'entretien de ses « ministres, à celui des pauvres, aux intérêts de la « dette du clergé et des communautés particulières ; « le danger d'aliéner les capitaux de l'Eglise avant « que ses besoins et ses devoirs fussent remplis, « avant que les provinces eussent été consultées, « ainsi que l'exigeait le décret du 4 novembre, « c'était là autant de moyens de défense que les « députés ecclésiastiques employaient avec l'éner- « gie du désespoir, mais inutilement. Ils ont inspiré « plus de lassitude que d'intérêt : ils n'ont obtenu « et conservé la parole qu'au milieu des interrup- « tions ; il ne leur a pas même été possible de se « faire entendre jusqu'au bout, et Ton eût dit que, « parties au procès, leur opinion devait être jugée « récusable ».

Comme on le voit, rien n'est changé depuis cette époque, et la Chambre de 1 878 ressemble à tous égards, moins le talent, à celle de 1 789 : même équité, même libéralisme et même urbanité.

Le clergé finit par consentir à la vente de ses propriétés pour une somme de quatre cents millions. Mais l'Assemblée ne voulut entendre à rien. La transaction fut repoussée, en ce sens que, s'il fallait vendre tout ce que possédait l'Eglise, pour arriver au chiffre de quatre cents millions, on le vendrait, sans se préoccuper des besoins du clergé et des exigences du culte. L'abbé Maury demanda vainement que le procès-verbal mentionnât les protestations des victimes.

Treilhard, invoquant l'état de pénurie où se trouvaient les finances, proposa de surseoir à la nomination des bénéfices, tandis qu'un autre comparse, Dupont de Nemours, voulait que les évêchés demeurassent vacants à la mort des titulaires. Cette dernière motion fut adoptée. Encouragé par ce succès , le citoyen Bouche demanda que les revenus des bénéficiers absents du royaume fussent confisqués. Cette proposition visait surtout l'archevêque de Paris que l'émeute avait contraint d'émigrer.

A toutes les époques, les mesures violentes sont provoquées par des hommes obscurs, soit que les meneurs des assemblées ne veuillent pas se compromettre , en s'exposant à un échec , soit que l'amour de la célébrité communique à tous les incapables les mêmes instincts de destruction qu'à l'incendiaire du temple d'Ephèse. Nous pourrions citer à l'appui de notre opinion la majorité de 1878, où quelques eunuques de l'intelligence se font une spécialité de la persécution.

Les revenus de l'archevêché de Paris furent séquestrés.

Cependant l'Assemblée éprouvait le besoin de revenir à la proposition du citoyen Treilhard sur la suppression des vœux solennels.

Pour atteindre plus sûrement son but, car, alors comme aujourd'hui, on pratiquait l'opportunisme, elle adjoignit quinze nouveaux membres au comité ecclésiastique. Grâce à cette ingénieuse combinaison, la majorité lui fut désormais acquise.

Le 11 février 1790, Treilhard parut de nouveau à la tribune. Son rapport est un pur chef-d'œuvre d'hypocrisie démocratique. Ses auditeurs auraient pu s'écrier en toute vérité :

Tartuffe vit encore; il a changé d'habit !

« Votre comité », disait-il, « a cru entrer dans « vos intentions en fixant vos premiers regards sur « l'état actuel de cette partie immense du clergé « qui se glorifie de devoir sa première existence à « l'amour de la perfection, dont les annales présen- « tent tant de personnages illustres et vertueux, et « qui compte de si grands services rendus à la reli- « gion , à l'agriculture et aux lettres : je veux « parler du clergé régulier. Tel est le sort de toutes « les institutions humaines qu'elles portent toujours « avec elles le germe de leur destruction. Les cam- « pagnes, fécondées par de laborieux solitaires, ont « vu s'élever dans leur sein de vastes cités, dont le « commerce a insensiblement altéré l'esprit de leurs « fondateurs. L'humilité et le détachement des

« choses terrestres ont presque partout dégénéré « en une habitude de paresse et d'oisiveté qui ren- « dent actuellement onéreux des établissements « fort édifiants dans leur principe. Partout a pénétré « l'esprit de tiédeur et de découragement, qui finit « par tout corrompre. La vénération des peuples « pour ces institutions s'est convertie, pour ne rien « dire de plus, en un sentiment de froideur et d'in- « différence , l'opinion publique, fortement pronon- « cée, a produit le dégoût dans le cloître, et les « soupirs des pievx cénobites embrasés de V amour « divin n'y sont que trop souvent étouffés par les « gémissements des religieux qui regrettent une liberté « dont aucune jouissance ne compense aujourd'hui « la perte. Le moment de la réforme est donc « arrivé ; car il doit toujours suivre celui où des « établissements cessent d'être utiles ».

Treilhard ajoutait que l'autorité civile, tout en s'abstenant de reconnaître les vœux monastiques, laisserait néanmoins aux religieux qui en auraient le désir la faculté de vivre et de mourir sous leur règle. En conséquence, il voulait que l'on permît aux habitants du cloître d'user ou de ne pas user de la liberté qui leur était offerte. « Sans « doute », ajoutait-il pieusement, « vous ne leur « refuserez pas le droit et le moyen de se régé- « nérer ».

L'évêque de Clermont déclara que l'Assemblée commettait un abus de pouvoir en s'occupant d'une question de ce genre. Ce langage déplut à la majorité qui ne répondit à l'orateur que par des inter-

ruptions et des murmures. Mgr de La Fare envisagea la question sous un autre point de vue. Il montra ce que le projet des réformateurs avait de désastreux pour les finances, et, certes, les événements ne tardèrent pas à justifier, de la façon la plus déplorable, les prévisions de l'évêque de Nancy. Mais tout cela importait peu à la majorité qui, du reste, a fait école. « Quand même la nation », s'écriait Barnave, « ne trouverait pas d'avantage « pécuniaire dans cette suppression, il suffit que « l'existence des moines soit incompatible avec les « droits de l'homme et avec le bon ordre de la so- « ciété, nuisible à la religion et inutile à tous les « autres objets auxquels on a voulu les consacrer ».

A la suite d'une sortie emphatique de Garât , l'évêque de Nancy s'élança de nouveau à la tribune et demanda que le catholicisme fût déclaré religion de l'Etat. Aussitôt éclata dans les rangs de la gauche un tumulte indescriptible, qui remplit une partie de la séance. Enfin, l'ordre du jour ayant été prononcé sur l'incident, on recommença la discussion.

L'abbé de Montesquiou, voulant éluder en partie le danger qui menaçait les couvents, présenta un décret en vertu duquel la loi réservait, quant au lien spirituel, les droits de la puissance ecclésiastique. Les religieux qui jugeraient à propos de quitter le cloître devraient tout d'abord se ranger sous la dépendance des évêques. Les départements seraient, tenus de fournir des logements commodes à ceux qui voudraient continuer à vivre de la vie religieuse. Mais Barnave et Thouret combattirent

la proposition de l'abbé de Montesqniou, et firent adopter un décret ainsi conçu : « I. L'Assemblée « nationale décrète, comme article constitutionnel , « que la loi ne reconnaîtra plus de vœux monas- « tiques solennels de l'un ni de l'autre sexe ; dé- « clare, en conséquence, que les Ordres dans les- « quels on fait de pareils voeux sont et demeurent « supprimés en France, sans qu'il puisse en être « établi de semblables à l'avenir. — II. Tous les in- « dividus de l'un et de l'autre sexe existant dans les « maisons religieuses pourront en sortir, en faisant « leur déclaration devant la municipalité du lieu ; « et il sera incessamment pourvu à leur sort par « pension convenable. . . Il sera pareillement indi- « qué des maisons où pourront se retirer ceux qui « ne voudront pas profiter de la disposition du pré- « sent décret ».

Ainsi donc il était admis en principe que l'on spolierait l'Eglise. Mais la foi des populations devenait tout à coup un obstacle auquel n'avaient pas songé les jacobins de l'Assemblée nationale. Trouverait-on facilement des acquéreurs pour les biens enlevés aux communautés religieuses et au clergé séculier ? La chose parut douteuse. Bailly chercha le moyen de tourner la difficulté, et il le trouva dans une certaine mesure. Il proposa, au nom des communes, de prendre directement pour deux cents millions de biens dits nationaux que l'on revendrait ensuite aux particuliers. Il supposait que l'on achèterait sans répugnance aux municipalités. Ce mode d'aliénation fut accepté avec empressement.

Le 9 avril 1790, le député Chasset voulut faire faire un pas de plus à la question ; car on marchait lentement, progressivement, pour arriver sûrement. 11 crut que le moment était arrivé de consommer la spoliai ion de l'Eglise. « Il est impolitique », disait-il, « que les grands corps aient des propriétés. On est « impatient de l'exécution de vos décrets. Celui du « 2 novembre ne sera rien, tant que le clergé ne « sera point exproprié. Les ennemis de la Révolu- « tion nous accusent de faiblesse : ils sentent que « les biens du clergé dans les mains des ecclésias- « tiques sont nuls pour nous, nuls pour la confiance, « nuls pour la prospérité publique ».

L'évêque de Nancy répondit à cette nouvelle attaque par une déclaration énergique, à laquelle les prêtres de l'Assemblée adhérèrent sans restriction.

Le 12, Mgr de Boisgelin prit à son tour la parole et prononça un discours des plus remarquables. « Que sont devenues », disait-il, « les promesses « que vous nous avez faites, au nom d'un Dieu de « paix, que nos propriétés seraient inviolables et « sacrées ? N'avez-vous donc pris ces engagements « que pour nous ravir jusqu'aux restes de ces «propriétés? N'avez-vous juré de les maintenir « que pour les détruire sans ressource ? Vous « avez d'abord aboli les dîmes avec rachat, puis « avec remplacement, puis vous avez prononcé un « remplacement sans équivalent. Vous avez pro- << posé ensuite cette question : Les biens du clergé « appartiennent-ils à la nation ? Et, sur cette der-

« nière question, vous avez entendu nos raisons, « vous les avez senties. Nous disions que les pro- « priétés des églises n'avaient d'autres titres que « ceux des églises ; que ces biens n'avaient été « donnés ni à la nation ni par la nation. La motion « fut abandonnée ; le mot disposition fut substitué au << mot propriété; la discussion ne fut pas permise, « et vous prononçâtes que la disposition des biens «du clergé appartenait à la nation, sous la sur- « veillance des provinces. Cette disposition n'est « donc pas la propriété, sans cela vous auriez « décrété comme principe que la propriété appar- « tenait à la nation ».

Impossible de raisonner avec plus de logique. Le prélat, pour enlever tout prétexte à l'Assemblée de poursuivre ses empiétements, proposa de nouveau de contracter un emprunt de quatre cents millions hypothéqués sur les biens de l'Eglise de France.

Thouret, répondant à l'archevêque, invoqua le décret du 2 décembre, et dit que si les biens de l'Eglise étaient à la disposition de l'Etat, rien ne pouvait empêcher l'Etat d'en disposer. On vit alors combien était sensée et prévoyante la lutte que soutint l'abbé Maury contre Mirabeau, la première fois que fut discutée la question des propriétés ecclésiastiques.

Le 14 avril, après de longs et orageux débats, l'Assemblée vota les quatre articles suivants : 1° L'administration des biens déclarés, par le décret du 2 novembre dernier, être à la disposition de la nation, sera et demeurera, dès la présente année,

confiée aux assemblées des départements et des districts ou à leurs directoires. — 2° Dorénavant et à partir de la présente année, le traitement de tous les ecclésiastiques sera payé en argent, aux termes et sur le pied qui seront incessamment fixés ; et néanmoins les curés de campagne continueront provisoirement à administrer les fonds territoriaux attachés à leurs bénéfices, à la charge d'en compenser les fruits avec leur traitement et faire raison du surplus, s'il y a lieu. — 3° Les dîmes de toute espèce, abolies par l'article 5 du décret du 4 août, cesseront d'être perçues à jamais, à compter du 1er janvier 1791 . — 4° Dans l'état des dépenses publiques de chaque année, il sera porté une somme suffisante pour fournir aux frais du culte de la religion catholique, apostolique et romaine, à l'entretien des ministres des autels, au soulagement des pauvres et aux pensions des ecclésiastiques tant séculiers que réguliers de l'un et de l'autre sexe, de manière que les biens qui sont à la disposition de la nation puissent être dégagés de toutes charges, et employés par ses représentants aux plus grands et aux plus pressants besoins de l'Etat.

Cet acte consommait la spoliation du clergé. Mais les vues de la révolution ne se bornaient point là ; ce qu'on voulait surtout, c'était l'apostasie ou la disparition de ce grand corps, auquel la France devait en partie son passé glorieux et l'influence qu'elle exerçait en Europe.

La loi sur les assignats fut votée en même

temps que la spoliation du clergé. L'archevêque d'Aix et l'abbé Maury protestèrent, non sans raison, contre ce nouvel acte de l'Assemblée nationale. Leur opposition ne servit de rien. Ouverte le 15 avril 1790, la discussion fut close le 17. Grâce au despotisme sous lequel la France était courbée, le papier monnaie put circuler pendant quelque temps. Mais on s'aperçut bientôt que les assignats n'étaient qu'une duperie, et la France marcha dès lors vers la plus effroyable banqueroute que l'histoire ait enregistrée jusqu'à ce jour (1).

Cependant le Souverain Pontife protesta, dans le consistoire tenu le 9 mars 1 790 , contre les décrets de l'Assemblée nationale. « C'est un fait « universellement connu », disait le Pontife, « et « dont il n'est plus permis de douter, que la déplo- « rable situation où vient d'être entraîné le « royaume de France. Cette vaste et vigoureuse « monarchie qui tenait le premier rang parmi les «puissances de l'Europe, frappée aujourd'hui par « les seuls coups que lui ont portés ses propres « habitants, est tombée tout à coup dans l'abîme « du malheur, et touche à sa ruine. Les premiers « actes de cette révolution avaient eu pour objet « l'ordre à établir dans l'administration publique, « et, comme le but en devait être la diminution des « charges populaires , elle paraissait absolument « éloignée du ressort de notre ministère, lorsque, « d'une constitution politique, on s'est fait un degré « pour s'élever jusqu'à la religion même, comme si

(1) Elle fut de treille milliards.

« la religion devait être soumise et asservie à des « intérêts politiques.

Pie VI, en apprenant les malheurs de la France, a ordonné des prières publiques, afin d'en obtenir la cessation. Mais Dieu ne s'est point laissé toucher, et le mal a pris un caractère tel, qu'on ne voit pas qu'il puisse aller plus loin.

« Les décrets rendus par les Etats généraux de « la nation française », continue le Pontife, « atta- « quent et bouleversent la religion ; ils usurpent les « droits du Siège apostolique, ils violent les traités « conclus solennellement ; et parce que ces sortes « de maux prenaient leur source dans les fausses « doctrines que contenaient des écrits empoisonnés « et corrupteurs circulant de main en main, c'a été « pour donner un cours plus libre et plus étendu à « la publicité de ces principes contagieux, pour en « assurer l'impression, qu'un des premiers décrets « de cette assemblée garantit à chacun la liberté de « penser comme il lui plaît, même en matière reli- « gieuse, et de manifester sa pensée au dehors avec « impunité, et prononce que tout homme ne peut « être lié par d'autres lois que par celles qu'il a « consenties ».

Le Pontife se demande si, en présence de pareilles calamités, il lui est permis de garder le silence. Il lui semble entendre cette parole d'Isaïe : Malheur à moi, parce que je me suis tu ! Mais à qui s'adresserat-il ? aux évêques? La plupart d'entre eux ont dû abandonner leurs diocèses, et les autres sont impuissants. Réclamera-t-il l'intervention de Louis XVI ?

On sait que la violence l'a dépouillé de son autorité et qu'il est contraint de sanctionner ces mêmes décrets. « La presque totalité de la nation, séduite « par un vain fantôme de liberté, obéit et se laisse « subjuguer par un conseil de philosophes toujours « aux prises, toujours se harcelant les uns les autres; « elle oublie que la doctrine chrétienne est la plus « ferme base du salut des empires, et que le gage « de la félicité publique est dans le lien d'une obéis- « sance à ses rois, pleinement, universellement « consentie, comme s'exprime saint Augustin (1) ».

Pie VI est loin de méconnaître la gravité des raisons qui semblent l'obliger à parler ; mais il sait, en même temps, que sa voix sera perdue au milieu de cette multitude sans frein, qui se livre à tous les excès de la licence, qui n'épargne ni incendies, ni brigandages, ni tortures, ni massacres, et n'écoute même plus la voix de l'humanité. Saint Grégoire le Grand, saint Athanase, saint Grégoire le Thaumaturge et saint Denis d'Alexandrie nous apprennent qu'il est des circonstances où il faut pousser très-loin la réserve du langage. Mais il n'en est pas moins vrai que le silence doit avoir des bornes, et que celui qui a reçu la charge de la parole est tenu de se faire entendre, lorsqu'il peut sans péril rompre enfin le silence.

Nous avons dit ailleurs que, dans sa lettre du 10 juillet 1790, le Souverain Pontife recommandait à Louis XVI de consulter Mgr de Cicé, archevêque de Bordeaux, et Mgr de Pompignan, archevêque de

(1) Coulr. Faust., liv. xxi.

Vienne, sur ia ligne de conduite qu'il avait à suivre au sujet de la Constitution civile du clergé, ces deux prélats faisant partie du ministère. L'un possédait une connaissance approfondie du dogme et de la discipline de l'Eglise, et l'autre avait défendu la foi contre les attaques de l'incrédulité.

Le même jour, Pie VI écrivait aux deux prélats pour les exhorter à se souvenir de leurs devoirs d'évêques et de français.

« Les décrets nouvellement rendus par votre As- « semblée nationale, concernant les matières ecclé- « siastiques » , disait-il à Mgr de Pompignan , « portent également le caractère de l'erreur et de « la nullité, et ils émanent d'une autorité incompé- « tente. Il vous sera plus facile de calculer par la « pensée la profondeur des plaies et de la douleur « dont ces événements Nous ont frappé, qu'il ne « Nous le serait de vous l'exprimer.

« Mais combien Nos peines ne seraient-elles pas « au-dessus de toute consolation, si le roi très-chré- « tien allait donner sa sanction à ces décrets ! Et « cette condescendance de l'autorité royale, que <\ produirait-elle autre chose qu'un schisme, dont « l'effet inévitable serait d'interrompre toute com- « munication entre le royaume de France et le « centre de l'unité, placé, par l'institution divine, « sur le Siège apostolique que Nous occupons. Ce « monarque honoré du surnom glorieux de roi « très-chrétien, Nous aurions donc la douleur de le « voir tombé dans le schisme ; tous les évêques « élus dans les formes prescrites par l'Assemblée

« nationale seraient schisraatiques, et Nous-même « Nous serions réduit à la nécessité de les déclarer « retranchés de la communion des fidèles. C'est « alors que Notre cœur serait en proie à d'in- « croyables douleurs, de voir sous Notre pontificat « se perdre ce puissant empire d'une si vaste « étendue, qui a si bien mérité de l'Eglise ; d'être le « témoin de la victoire remportée sur elle par les « incrédules, dont les intentions non équivoques, « en refusant de déclarer le culte catholique reli- « gion dominante de l'Etat, étaient d'abolir jusqu'à « son nom, et d'entraîner dans des maux affreux « d'innombrables victimes ».

Pie VI ajoute*que, par un sentiment de prudence facile à comprendre, il a cru devoir garder le silence, mais qu'à la vue de l'abîme vers lequel se précipite la France, il lui est impossible de se taire plus longtemps. Ne pouvant s'adresser de vive voix à Louis XVI, il charge les évêques de se faire son interprète, et plus spécialement ceux qui ont l'honneur d'approcher le roi.

« Vous êtes de ce nombre », poursuit le Pontife, « et plus capable que personne d'opérer un bien aussi « précieux, après les témoignages éclatants que vous « avez plus d'une fois donné de votre zèle à défendre « et à maintenir la saine doctrine. Ainsi, comme il « n'y a point de temps à perdre pour rendre à la « même cause les plus signalés services,... Nous es- « pérons que vous vous chargerez de cette impor- « tante mission avec empressement, avec activité, « pour sauver la religion, le roi et votre patrie ».

PlB VI. - T. II. 6

Dans sa lettre à Mgr de Cicé, Pie VI commence par faire le tableau de l'état lamentable où se trouve la France. Les nouveaux décrets de l'Assemblée nationale, dit-il, sont d'une telle gravité, qu'ils rompent absolument l'unité de l'Eglise catholique, qu'ils brisent les liens de la communication de ce royaume avec le Siège apostolique, si l'on obtient du roi une sanction qui le ferait tomber dans le schisme. Les évêques élus dans les formes ordonnées par ces mêmes décrets seraient considérés par le Souverain Pontife comme intrus et sans juridiction. C'est afin d'éviter un malheur de ce genre que le Chef de l'Eglise réclame les bons offices de l'épiscopat français, et de l'archevêque de Bordeaux en particulier, à cause de son expérience des affaires et de la haute situation qu'il occupe auprès du souverain. « Nous sommes loin de penser », ajoute Pie VI, « qu'il faille vous rappeler les obli- « gâtions que vous avez contractées par un enga- « gement solennel au jour de votre consécration, « convaincu que Nous sommes qu'elles vous sont con- « tinuellement présentes. La plus sacrée, la plus « indispensable de toutes, est de détourner le roi de « cette fatale sanction, de peur qu'il ne ferme l'entrée « du royaume des cieux à lui et à ses peuples ».

Les deux prélats reçurent avec une respectueuse déférence les exhortations et les conseils du Souverain Pontife ; mais ils ne firent rien de ce que Pie VI les pressait de faire dans l'intérêt de l'Eglise. A quoi faut-il attribuer cette inaction et le soin avec lequel ils gardèrent le silence sur les brefs

qu'ils avaient reçus? Il serait difficile de le savoir. Mgr de Pompignan a eu la bonne fortune d'être défendu par M. Emery. D'ailleurs, tombé malade le 1 7 août, le vénérable prélat ne sortit de son appartement que pour descendre dans le tombeau. Or, Louis XVI sanctionna la Constitution civile le 24 du même mois. L'archevêque de Vienne n'a donc pas opiné en faveur de cet acte schismatique. Quant à Mgr de Cicé, il serait bien difficile de le laver de cette accusation. Il est probable que, par une subtilité des plus étranges, il crut pouvoir approuver comme ministre ce qu'il condamnait comme évêque ; car on sait qu'il adhéra à Y Exposition des principes. Peut-être supposa-t-il que Rome finirait par céder, afin d'éviter un plus grand mal, et que son acte de faiblesse serait ainsi légitimé.

Pie VI ne se bornait pas à réchauffer le zèle de ceux qu'il soupçonnait de tiédeur, il félicitait aussi avec effusion les prélats qui résistaient aux empiétements de la révolution déchaînée. « Nous avons « été ravi d'admiration en voyant l'inaltérable « fermeté de vos principes », écrivait-il à l'évèque de Saint-Pol-de-Léon, « et le caractère sacerdotal « avec lequel vous êtes résolu de maintenir et de « justifier votre ministère contre les innovations « de l'Assemblée nationale. Vous avez raison de « soutenir que personne n'a le droit, contre l'ap- « probation du Siège apostolique, ni d'étendre les « fonctions du ministère épiscopal sur un territoire « étranger à sa juridiction, ni de les resserrer dans « un espace plus borné ».

Dans une réponse qu'il fit à l'évèque de Quimper, le Pontife disait : « Nous sommes plein d'estime « pour le courage qui vous anime, et les sentiments « religieux dont votre lettre contient la profession « éclatante, par la résolution où vous êtes de dé- « fendre énergiquement l'intégrité du diocèse confié « à vos soins, malgré tous les efforts de la violence « et les actes d'une autorité illégitime ».

Mais le moment de l'épreuve, pour le clergé français, était arrivé, épreuve terrible dont le résultat devait être de séparer le bon grain d'avec l'ivraie. Le 26 novembre, un député nommé Voidel demanda, au nom des comités réunis, que l'on fit une loi pour obliger le clergé à prêter serment à la Constitution civile. Les évêques et les curés qui refuseraient de se soumettre seraient considérés comme ayant renoncé à leurs offices.

Etaient tenus à prêter serment : 1 0 les évêques, les archevêques et les curés ; 2° les vicaires généraux et les directeurs de séminaires.

Le plus grand appareil devait entourer cet acte d'apostasie. Les membres du clergé qui faisaient partie de l'Assemblée nationale seraient appelés à se prononcer huit jours après la sanction du décret.

On poursuivrait comme rebelles ceux qui, ayant prêté serment, s'aviseraient de le rétracter

Les évêques et les curés qui, après avoir refusé de se soumettre, s'immisceraient dans leurs anciennes fonctions, seraient considérés comme perturbateurs du repos public, ainsi que les prêtres et les laïques

qui se coaliseraient pour combiner un refus d'obéir aux décrets de l'Assemblée.

Les membres de la droite essayèrent d'obtenir un ajournement ; mais Barnave et Mirabeau signifièrent à la gauche de n'accorder aucun délai, et la gauche obéit avec cette docilité bêtement servile qui a toujours caractérisé en France les majorités radicales.

L'évêque de Clermont protesta contre les insinuations calomnieuses de Voidel, qui avait prétendu que l'opposition du clergé venait moins de ses convictions que du regret qu'il éprouvait de perdre ses richesses.

Un instant, l'Assemblée parut ébranlée par le langage ému et plein de dignité du prélat. Mirabeau, craignant un échec, monta à la tribune, et prétendit qu'en agissant comme elle le faisait, la majorité révolutionnaire prouvait une fois de plus son attachement à la religion. Entraîné par la nature de son sujet dans le domaine de la théologie, il soutint, comme l'avait fait Treilhard, lorsque fut discutée la Constitution civile, que la juridiction épiscopale était illimitée, et il cita, à l'appui de son affirmation, le premier article de la Déclaration de 1682.

« Je vous supplie de déclarer », lui dit alors l'abbé Maury, « si vous n'avez pas prétendu que « chaque évêque, jouissant d'une juridiction sans « limite, était, en vertu de son ordination, évêque « universel de toutes les églises, et que cette pro- « position était la reproduction textuelle du pre- « mier des quatre fameux articles du clergé de

« France en 1682. Voilà ce que j'ai cru entendre ; « je vous prie de me dire si ma mémoire ne m'a « point trompé ».

Mirabeau se lève et répond avec animation : « Non, Monsieur, ce n'est pas là ce que j'ai « dit. Ces ridicules paroles ne sont jamais sorties « que de votre bouche. Voici ce que j'ai dit : J'ai « avancé que chaque évêque tenait la juridiction de « son ordination ; que l'essence d'un caractère « divin était de n'être circonscrit par aucune limite, « et, par conséquent, d'être universel, suivant le « premier article de la Déclaration du clergé en 1 G82. « Voilà ce que j'ai dit ; mais je n'ai jamais prétendu « que l'ordination fît d'un évêque un évêque uni- « versel ».

De longs applaudissements, partis de la gauche et des tribunes, accueillirent ces paroles de l'orateur. L'abbé Maury, qui avait la riposte aussi prompte qu'acérée, lui adressa alors cette apostrophe sanglante : « J'espère qu'il me sera facile de vous « faire expier ces applaudissements ». Et avec cette sûreté de mémoire qui le caractérisait, il récita lentement les quatre articles, de manière à prouver aux plus ignorants et aux plus prévenus qu'il n'y est question ni de près ni de loin d'un évêque universel, puis il ajouta : « Je ne vous dirai pas à mon « tour que ces ridicules paroles ne sont sorties que « de votre bouche; mais je dirai, et cette Assemblée « dira comme moi, que votre proposition n'a pu « sortir que d'une tête absurde ».

Les autres orateurs de la gauche ne furent pas

plus épargnés que Mirabeau. Maury flagella surtout le comité ecclésiastique. « C'est ce comité », s'écria-t-il, « qui, par l'organe d'un chef de bureau, « qu'il appelle fastueusement son président, a écrit « aux corps administratifs : Osez tout coatre le « clergé et vous serez soutenus. C'est votre comité « ecclésiastique qui a usurpé le pouvoir exécutif.C'est « lui qui s'est chargé de faire exécuter vos décrets sans « vos ordres ; qui a prévenu la réponse du Saint-Siège, « que vous sembliez attendre avec tant de modéra- « tion ; lui qui a provoqué les persécutions et les « soulèvements populaires qui vous sont dénoncés ; « lui qui a aggravé la rigueur de vos décrets en « enjoignant aux municipalités de fermer les églises « des Chapitres, d'interdire aux chanoines l'habit « canonial, l'entrée du chœur et les fonc/cions de la « prière publique. Qu'il parle, ce com/té, et qu'il « nous dise en vertu de quel droit h a donné de « pareils ordres ; qu'il nous dise que7 est le décret « qui l'a autorisé à renouveler 1er- horreurs des « Huns et des Vandales, en condamnant à la soli- « tude d'un vaste désert ces sanctuaires d'où les « lévites sont bannis comme des criminels d'Etat et « autour desquels les peuples consternés viennent « observer avec une religieuse terreur les ravages « qui attestent votre horrible puissance, comme on « va voir, après un orage, les débris d'une enceinte « abandonnée, qui vient d'être frappée par la « foudre ».

Puis, s'adressant à l'Assemblée elle-même, l'orateur s'exprime en ces termes : « J'observe, Mes-

« sieurs, qu'on ne vous a jamais demandé directe- « ment aucune destruction. Le grand art de la « majorité de cette Assemblée consista toujours à « apprivoiser les esprits par des décrets prépara- « toires qui n'annonçaient rien de sinistre, mais qui « n'en conduisaient que plus sûrement au terme « caché où l'on voulait arriver. L'histoire des déli- « bérations relatives à nos biens nous fournirait des « exemples mémorables de ce système dont je vous « révèle la savante perfidie. On voulait d'abord « consacrer le principe que les propriétés ecclésias- « tiques étaient à la disposition de (a nation ; il « n'était question ni de la propriété de nos biens ni « encore moins de leur aliénation. Mais, après nous « avoir arraché ce traité vague, on l'a commenté « avec toutes les subtilités de l'esprit d'invasion et « ensuite on a mis tous les domaines de l'Eglise à « l'encan ».

La majorité opportuniste de 1 878 pourrait aisément se reconnaître dans le portrait qu'on vient de lire. Les enfants n'ont point à rougir de la tartufferie de leurs ancêtres ; car ils en imitent la mansuétude féline et les procédés tortueux.

L'orateur ajouta :

« Lorsque vous vîntes inviter le clergé, au nom « d'un Dieu de paix, à prendre place dans cette « Assemblée parmi les représentants de la nation, « il ne devait pas s'attendre à s'y voir livré, du haut « de la tribune, au mépris et à la rage des peuples. « Nous dirons qu'il y a autant de lâcheté que d'in- « justice à attaquer des hommes qui ne peuvent

« opposer aux outrages que la patience et à la « fureur que la résignation. Nous dirons à nos « détracteurs que si le tombeau dans lequel ils « croient nous avoir ensevelis ne leur paraît pas « assez profond pour leur répondre de notre anéan- « tissement, ce seront leurs injures, ce seront leurs « persécutions qui nous en feront sortir avec gloire, « pour reconquérir V estime et l 'intérêt de la nation, et « que la pitié publique nous vengera bientôt du mal « que nous a fait l'envie ».

A ces mots, les cris : A l'ordre, partirent de tous les points de la salle, mais sans que l'orateur en fût intimidé. Nul mieux que lui ne savait affronter les tempêtes parlementaires.

« Vous demandez qu'on me rappelle à l'ordre », -poursuivit-il, « mais on n'a pas rappelé à l'ordre « les orateurs qui ont insulté les évêques, auxquels « tous les ecclésiastiques s'empressent de donner « par ma voix des témoignages d'admiration et de « respect. Quand nous rendons cet hommage public « à nos chefs, nous voulons apprendre quels sont « nos sentiments pour leur gouvernement paternel, « pour les soins courageux et constants qu'ils pren- « nent pour la gloire de l'Église de France, de cette « Eglise aujourd'hui méconnue et qui n'en est pas « moins la première Église de l'univers. En les « louant comme la postérité les louera, je sers la « chose publique ; car, prenez-y garde, il n'est pas « bon de faire des martyrs ».

Ce discours de Maury est un des plus beaux que l'on ait prononcés à cette époque. Mais que pouvait

l'orateur contre le parti pris d'une Assemblée dont la majorité se composait de jansénistes et de philosophes ?

Les évêques, et M. de Boisgelin en particulier, attendaient avec impatience une réponse de Rome et cherchaient à retarder la sanction du roi. La majorité, au contraire, travaillait à précipiter les choses, dans la crainte que la voix du Souverain Pontife ne raffermît les hésitants. Pie VI pouvait-il porter un jugement précipité sur les innovations de l'Assemblée nationale ? Assurément non. La situation était trop grave, pour que le Saint-Siège n'en fit pas l'objet d'une étude attentive. D'ailleurs, Louis XVI et les évêques auraient dû ne pas ignorer ce que pensait le Pape de la Constitution civile. Pie VI ne s'était-il pas prononcé de la façon la plus catégorique en écrivant au roi, le 10 juillet, aux archevêques de Vienne et de Bordeaux à la même date, au cardinal de la Rochefoucauld le 31 mars, à l'évêque de Saint-Pol-de-Léon le 4 août, et à Louis XVI le 1 7 du même mois ?

Dans cette dernière lettre, il disait à l'infortuné souverain : « Il est possible que plusieurs évêques « de votre empire aient été surpris de Notre silence. « Ils auraient voulu que Notre voix se fit entendre « avec éclat et solennité. Mais Votre Majesté peut « leur certifier à tous, avec quel empressement Nous « avons agi auprès d'e//epour la défense de la religion « attaquée depuis longtemps dans vos Etats, par « tant d'écrits imprégnés de fiel et d'impiété. Que « si Nous n'avons point prêché sur les toits, on ne

« Nous accusera pas d'avoir dissimulé la vérité, « toutes les fois qu'il Nous a été possible d'en faire « parvenir les accents à l'oreille de souverains tels « que vous, et que Nous n'avions pas à courir le « danger qu'en compromettant la sûreté des mi- « nistres des autels, Nous ne portassions préjudice « à la religion dont ils sont en quelque sorte les « instruments ».

Ayant appris que le roi avait donné sa sanction à la Constitution civile, le 24 août, Pie VI lui écrivit le 22 septembre une lettre où il déplorait cet acte de faiblesse.

« Nous gémissons du fond de notre cœur », lui disait-il , « en pensant que Votre Majesté a « été contrainte , par la violence et la tyrannie « des circonstances, de publier les décrets de l'As- « semblée nationale, auxquels elle avait déjà donné « sa sanction , avant de s'en référer à Nous, et « de Nous consulter sur les moyens de pourvoir « aux intérêts des consciences, d'éviter le scandale « des dissensions parmi les catholiques de son « royaume, et de prévenir les maux déjà presque « irréparables du schisme.

« D'après tous les témoignages que Votre Majesté « a donnés, depuis qu'elle est assise sur le trône, de « ressentiments pour la religion, de l'attachement « qu'elle a voué au Siège apostolique, de l'affection « filiale qu'elle Nous porte ; c'est pour Nous, non « pas un surcroît de peine, mais le comble de la « douleur, de voir un prince si vertueux, si puis- « sant, céder aux efforts de la violence, ensouscri-

« vant à des actes dirigés contre les fondements de « la religion catholique ».

Le roi et les évêques pouvaient-ils supposer qu'après avoir ainsi jugé la Constitution civile du Clergé, le Souverain Pontife modifierait sa manière de voir et autoriserait le serment à cette même Constitution ?

Le 2G décembre, l'acceptation du décret par Louis XVI fut communiquée à l'Assemblée qui se hâta d'en presser l'exécution. Le curé Grégoire manifesta le premier l'intention de prêter serment. Charrier, Laurent, Expilly et Marolles suivirent son exemple. Talleyrand ne tarda pas, lui aussi, à adhérer au schisme, ainsi que Gobel, évêque de Lydda.

Le clergé fidèle essaya de sauvegarder les intérêts de l'Eglise, au moyen d'une formule que l'on se fût empressé d'accepter, si la majorité avait été mue par des sentiments honnêtes. Voici en quels termes cette formule était conçue : « Je jure de veiller avec « soin sur les fidèles dont la conduite m'a été ou me « sera confiée par l'Eglise, d'être fidèle à la nation et « au roi et de maintenir de tout mon pouvoir, en tout « ce qui est de tordre politique, la constitution décré- « tée par l'Assemblée nationale et acceptée par le « roi, exceptant formellement les objets qui dépendent « de V autorité spirituelle ». L'évêque de Clermont, qui avait été chargé de porter cette proposition à la tribune, ne put se faire entendre.

Le lendemain, le prélat revint à la charge, mais sans plus de succès. Sur la proposition de Barnave,

et malgré les efforts de Cazalès, la majorité décida que, le 4 janvier, expirerait le délai accordé aux ecclésiastiques . membres de l'Assemblée , pour prêter serment à la Constitution civile.

Quelques jours auparavant, on avait affiché au Palais-Royal un placard incendiaire. On y remarquait le passage suivant : « Ces scélérats de prêtres « se font passer pour des victimes que l'on persé- « cute ; ils espèrent, à l'aide de ces ruses perfides, « reprendre leur puissance, reconquérir leurs biens, « qu'ils devaient à l'ignorance des peuples et à la « sottise des nobles ».

Dans la matinée du 4 janvier, l'Assemblée fit publier le décret relatif au serment constitutionnel. On lisait en tête de ce document : « Seront déclarés « perturbateurs du repos public les prêtres qui ne « prêteront pas le serment >>. Etant donné l'état des esprits, une pareille excitation à la haine des masses contre le clergé pouvait avoir des conséquences lamentables.

Lorsque, le 4 janvier, le président annonça qu'il allait faire l'appel nominal des ecclésiastiques de tout rang qui appartenaient à l'Assemblée, les tribunes retentirent du fameux cri de mort : « Les prêtres à la lanterne ! »

Quelques députés ayant demandé que l'on mît fin à ces clameurs, les intéressés répondirent que ces manifestations ne modifieraient en rien leur ligne de conduite.

Mgr de Bonnac, évêque d'Agen, fut le premier qui parut à la tribune. Voici comment il s'exprima :

« Messieurs, les sacrifices de la fortune me coûtent « peu; mais il en est un que je ne puis faire, c'est « celui de ma foi : je ne puis prêter le serment qu'on « exige de moi ». M. Fournez, curé du même diocèse, fut ensuite appelé. « Messieurs », s'écria ce digne prêtre, «je me fais gloire de suivre l'exemple « que mon évêque vient de me donner ; je marcherai « sur ses traces, je le suivrai jusqu'au martyre ». Des cris de colère, partis de la gauche, répondent à cette courageuse déclaration. M. Leclerc, curé du diocèse de Séez, se lève à son tour et dit d'une voix ferme : « Je suis né catholique, apostolique et « romain ; je veux mourir dans cette foi ; je ne puis « donc prêter le serment que vous me demandez ». Mgr de Saint-Aulaire, évêque de Poitiers, s'avance alors vers la tribune : « Messieurs », dit-il, « j'ai « soixante et dix ans : j'en ai passé trente-trois « dans l'épiscopat. Je ne souillerai pas mes cheveux « blancs parle serment de vos décrets; je ne jurerai « pas » I

Sur trois cents prêtres qui faisaient partie de l'Assemblée, soixante-dix seulement adhérèrent au schisme. La résistance héroïque du sacerdoce au despotisme révolutionnaire frappa d'admiration toutes les puissances de l'Europe. Aussi l'évêque d'Uzès put écrire avec raison : « Le jour d'hier « sera heureux dans les annales du clergé de France; « c'est le premier où j'ai reçu quelque consolation. « Si nous avions combattu pour la gloire, nous pour- « rions dire que nous n'avons rien à désirer. Je « ne suis pas sans espoir que cette journée sauve

« la religion en France; mais je suis sûr, au moins, « qu'elle l'a glorifiée. . . Les deux ou trois cents « brigands employés dans ces occasions entouraient « la salle et y faisaient retentir le cri : A la lanterne! « Nous y avons souri dédaigneusement et demandé « qu'on ne s'occupât point de ces vaines clameurs... « Nous avons soutenu la première attaque d'une « manière digne du devoir que nous avions à rem- « plir ; nous soutiendrons de même toutes les « épreuves jusqu'à la dernière heure. Ce n'est pas « de notre côté que sont la crainte et l'embarras ; « nous les laissons à ceux qui n'écoutent pas leur « conscience et qui ne suivent pas les principes (1)».

De toutes parts, le clergé protesta contre le décret de l'Assemblée nationale. Cette fière attitude des victimes irrita les persécuteurs. On ferma presque partout les églises. Des gardes nationaux en défendaient l'entrée aux fidèles, et on vit dans plusieurs villes, à Soissons entre autres, des magistrats constitutionnels apposer les scellés sur le tabernacle.

A Paris, le décret rencontra une vive résistance. Bailly se présenta à Notre-Dame et somma les vicaires généraux de prêter serment. Tous refusèrent avec énergie et déclarèrent que ni la ruse ni la violence ne les feraient se départir de leur résolution, Il se rendit de là au séminaire, où il rencontra la même fermeté. Découragé et sentant le besoin d'avoir auprès de lui quelqu'un qui le secondât, il pria Mirabeau de l'accompagner à Saint-Sulpice.

(1) Les Martyrs du clergé français.

Ils y arrivèrent au moment où le curé de la paroisse descendait de chaire.

Une troupe de bandits entra avec eux, en poussant des cris furieux. L'un de ces ignobles séides saisit l'abbé de Pancemont par les cheveux et, lui mettant le pistolet sous la gorge : « Jure », lui criat-il, « ou je te tue comme un chien ! » Bailly joignit ses exhortations aux menaces du brigand, mais sans plus de succès. Le courageux pasteur lui répondit, avec un calme et une fermeté qui n'autorisaient aucune instance : « Je ne reconnais d'autre loi que « celle de Dieu, en ce qui concerne les choses de la « religion ».

Même attitude à Saint-Roch, à Saint-Germaindes-Prés, à Saint-Antoine. Plus de six cents ecclésiastiques, sur huit cents qui étaient employés dans le saint ministère, refusèrent le serment qui leur était demandé.

L'épiscopat se composait de cent trente-cinq prélats. Quatre seulement oublièrent leurs devoirs. Nous voulons parler de Loménie de Brienne, archevêque de Sens, de Savines, évêque de Viviers, de Jarente, évêque d'Orléans, et de Talleyrand-Périgord, évêque d'Autun.

Ces trois derniers donnèrent dans des écarts de conduite extrêmement regrettables. M. de Talleyrand est assez connu, pour que nous n'ayons pas à esquisser sa biographie, et nous croyons entrer dans les vues de nos lecteurs en évitant de leur rappeler les scandales dont l'évêque d'Orléans se rendit coupable. Quant à Mgr de Savines, les der-

niers jours de sa vie rachetèrent, dans une certaine mesure aux yeux du monde, et complètement aux yeux de Dieu, les actes par lesquels il se signala au début de la Révolution. En 1 805, il écrivait à un évoque, autrefois son ami, pour lui faire part de son repentir : « Mes yeux », disait-il, « se sont ouverts « sur ma faute et sur mes erreurs passées, et je « n'ai vu dans toute ma conduite, mes pensées et « mes écrits, que le plus grand désordre. Je m'a- « dresse à vous pour vous prier de faire connaître « que je désavoue et déplore de tout mon cœur les « écarts sans exemple auxquels je me suis livré. Je « rétracte sans exception tout ce que j'ai dit, ou « écrit, ou fait, dans le sens des mauvais principes « que j'avais adoptés. Je prie le clergé du diocèse « de Viviers de me pardonner mes égarements et « de ne se souvenir de moi que pour me plaindre et « prier Dieu pour moi ».

Plus loin, il disait encore : « J'ai été dans une « espèce de démence, depuis que j'ai prêté le mal- « heureux serment jusqu'à ce que je l'aie pleine- « ment rétracté ». Il n'y a pas à en douter, les larmes du repentir et les austérités de la pénitence purifièrent cette âme égarée et la préparèrent à paraître au tribunal de Dieu. Mgr de Savines mourut à Embrun, sa ville natale, en 1 814.

Loménie de Brienne, que nos lecteurs connaissent déjà, prêta serment à la Constitution civile, le 23 janvier 1791, dans la cathédrale de Sens. Son exemple entraîna une partie du clergé dont Dieu l'avait établi le guide. Dès le 23 novembre de la

Pie VI. - t. il. 7

même année, ce malheureux prélat, comprenant ce que son attitude avait de répréhensible, adressait une lettre au Souverain Pontife, pour tenter de se justifier d'avance. Le 30 janvier, il lui écrivait de nouveau pour lui dire qu'il avait fait le serment que la loi exigeait, serment qui devait revêtir, quelques jours plus tard, une solennité toute particulière ; mais il ajoutait aussitôt qu'il n'avait pas donné à cet acte son assentiment intérieur, et qu'il avait refusé l'institution canonique au curé de Gomecourt, nommé tout récemment évêque de Versailles. Il terminait en disant que si le même cas se présentait de nouveau, il lui serait difficile de résister, sans s'exposer à être dépossédé de son diocèse.

Pie VI lui répondit avec une sévérité que justifiait pleinement la conduite du cardinal.

« A la première lecture de votre lettre » (celle du 23 novembre 1790), disait le Pontife, « j'ai par- « faitement compris à quel point votre manière de « penser s'écarte des sentiments purs et droits de « vos collègues, sentiments qui sont aussi les « miens. Mes soupçons étaient fortifiés par le bruit « qui s'était répandu que vous étiez attaché aux « opinions des novateurs, et que vous favorisiez « leurs desseins. J'ai donc tardé à vous répondre « pour deux motifs : d'abord, parce que ma réponse « aux évêques de France, à laquelle je travaillais « avec un soin assidu, pouvait aussi s'appliquer à « vous ; ensuite parce que je ne voulais vous donner « aucune marque d'improbation, ni vous faire « aucun reproche, avant d'avoir acquis des preuves

« certaines des écarts que la renommée vous im- « putait.

« J'étais près déterminer ma réponse aux évêques, « réponse qui satisfaisait en même temps à vos de- « mandes, lorsque, dans le moment même où l'on « m'annonçait vos nouvelles démarches, j'ai reçu « de vous, contre mon attente, une seconde lettre, « en date du 30 janvier. Vous y affectez beaucoup « d'indifférence pour l'opinion de la majorité des « évêques de France, absolument contraire à la « vôtre. Alléguant la prétendue tyrannie des cir- « constances et une nécessité imaginaire, vous me « dites que vous avez résolu d'établir un nouveau « presbytère dans votre église cathédrale ; que vous « avez pourvu, ainsi que le besoin l'exigeait, au « gouvernement de cette partie d'un diocèse étranger « que l'on a réunie au vôtre, que vous avez prêté le « serment prescrit par l'Assemblée nationale ; que « ce serment, dont vous m'avez envoyé la formule, « ne doit pas être regardé comme un assentiment de « votre part à toutes les opérations de l'Assemblée, « qu'il ne s'applique point à tous les décrets, et qu'il « est restreint à la conduite de votre diocèse ; qu'en « exécutant les décrets de la nation, votre autorité « es rectifie et les dégage de tout ce qui pourrait s'y « être glissé d'irrégulier.

« Vous ajoutez qu'à la vérité vous avez jusqu'ici « refusé de donner l'institution canonique au curé « de Gomecourt, dont on a fait un nouvel évêque de « Versailles ; mais que vous appréhendez que ce « curé ne réitère ses sollicitations, que d'autres ne

« vous fassent les mêmes instances, et que vous ne « soyez réduit à l'alternative ou de leur accorder ce « qu'ils demandent, ou d'abandonner votre siège ; « et, en vous exprimant ainsi, vous laissez assez voir « que vous préférerez le premier parti, si l'on en « juge par ce qui suit : Je redoute , dites-vous, « cette dernière extrémité. . . . parce que je m'imagine « qu'il en rejaillirait quelque tache sur la pourpre sa- « crée, et parce que je prévois les maux qui en résulte- « raient pour mon diocèse.

« Je ne trouve point de termes pour vous expri- « mer la douleur dont j'ai été pénétré, en vous « voyant écrire et publier des sentiments si indignes « d'un archevêque et d'un cardinal. Mais ce n'est « ici ni le temps ni le lieu de vous convaincre des « erreurs où vous êtes tombé. Je me contente de « vous dire , en passant , que vous ne pouviez « pas imprimer un plus grand déshonneur à la « pourpre romaine, qu'en prêtant le serment civique, « et en l'exécutant, soit par la destruction de l'an- « cien et vénérable chapitre de votre église, soit « par l'usurpation d'un diocèse étranger, irréguliè- « rement remis entre vos mains par la puissance « civile ; car de telles actions sont des attentats « odieux.

« Lisez le quatrième canon du concile de Lyon ; « vous y verrez qu'il est expressément défendu à « qui que ce soit de s'emparer du diocèse d'un « évêque absent par nécessité, d'y officier pontifica- « lement, d'y conférer les ordres. Et si quelqu'un « se porte à cet excès d'audace et de témérité, il

mérite non-seulement d'être blâmé par le concile, mais encore d'être privé de la communion de l'Eglise. Rien n'est surtout plus opposé à la saine doctrine, que la prétention que vous avez de pouvoir, par des actes aussi irréguliers, légitimer le décret de l'Assemblée nationale. Enfin, en prononçant un serment contraire à d'autres serments plus saints et plus solennels, par lesquels vous devez vous souvenir que vous êtes lié, vous avez promis d'accomplir tout ce que renferme la nouvelle Constitution du clergé de France, et vous ne devez pas ignorer que c'est un amas et comme un extrait de plusieurs hérésies.

« Alléguer, pour couvrir votre faute, que votre serment a été purement extérieur, que c'est la bouche et non le cœur qui l'a prononcé, c'est avoir recours à une excuse aussi fausse qu'indécente ; c'est s'autoriser de la pernicieuse morale d'un soi-disant philosophe qui a imaginé ce subterfuge tout à fait indigne, je ne dis pas de la sainteté du serment, mais de la probité naturelle d'un honnête homme ; et toutes les fois que cette doctrine a été publiée, l'Eglise n'a jamais manqué de la condamner et de la proscrire. La réponse que je vais adresser aux évêques de France fera connaître tout le venin de vos erreurs ; et en même temps elle annoncera les peines que les canons leur infligent. Je me verrai, quoique à regret, forcé d'employer à votre égard cette sévérité, et même de vous dépouiller de la dignité de cardinal, si, par une rétractation faite à propos et d'une

« manière convenable, vous n'expiez le scandale que « vous avez donné ».

Nous avons reproduit presque intégralement la lettre de Pie VI à Lornénie de Brienne, pour montrer une fois de plus que le Pontife savait allier à une bonté admirable une ferme sévérité, lorsqu'il s'agissait de défendre la foi ou la discipline de l'Eglise.

L'abbé Maury, qui avait eu connaissance de ce bref par le cardinal Zélada, s'empressa de le faire connaître. Il espérait que les prêtres hésitants se raffermiraient dans la foi, en voyant l'énergie avec laquelle le Chef de l'Eglise condamnait la Constitution civile du clergé.

Loménie de Brienne, loin de revenir à de meilleurs sentiments, manifesta la prétention d'en remontrer au Pape. « Par l'examen que nous avons « fait de la Constitution civile », écrivait-il à Pie VI, « nous avons reconnu que nous avions l'autorité « nécessaire pour coopérer aux articles dont l'exécu- « tion nous était demandée. . . Nous avons reconnu « surtout que ces articles n'étaient point contraires « à la foi et à ce qui appartient à l'essence de la reli- « gion, telle qu'elle nous a été donnée par Jésus- « Christ ».

Le 26 mars 1791 , il envoya à Rome son chapeau de cardinal. Voici, à ce propos, ce qu'il écrivait au Souverain Pontife : « Les liens de la reconnaissance « ne sont plus supportables pour l'honnête homme « injustement outragé. Quand Votre Sainteté a « daigné m' admettre dans le Sacré-Collége, je ne

« prévoyais pas que, pour conserver cet honneur, « il fallût être infidèle aux lois de mon pays et à ce « que je crois devoir à l'autorité souveraine. Placé « entre ces deux extrémités, de manquer à cette « autorité ou de renoncer à la dignité de cardinal, je « ne balance pas un moment, et j'espère que Votre « Sainteté jugera, par cette conduite, mieux que par « d'inutiles explications, que je suis loin de ce pré- « tendu subterfuge d'un serment extérieur ».

A la suite de ce nouvel acte d'insubordination, Loménie de Brienne fut dépouillé de la dignité cardinalice. Il avait espéré qu'en résistant au Chef de l'Eglise, il se referait une popularité auprès de la secte philosophique. Mais il se trompa. Les événements avaient marché depuis 1789, et le moment était venu où les hommes de la trempe de Loménie allaient être en butte au mépris des uns et à la pitié des autres. S'étant retiré à Sens, il y fut emprisonné. On se disposait à le transporter dans un autre lieu de détention, lorsqu'il mourut subitement, le 16 février 1793, « rongé de dartres et chargé d'infirmités », dit un de ses biographes.

Le 1 3 avril 1 79 1 , un mois après la publication du bref aux évêques de France, relativement à la Constitution civile, Pie VI adressa une seconde lettre au clergé et aux fidèles du royaume. La première partie de ce document est un exposé des faits qui ont motivé l'intervention du Saint-Siège. Le Pape y fait un éloge sans réserve de V Exposition des principes. Il déclare de nouveau les décrets de l'Assemblée hérétiques, sacrilèges, schismatiques , ren-

versant les droits du Siège apostolique, et aussi opposés à l'ancienne discipline qu'à la nouvelle. 11 félicite le clergé de France de la fermeté avec laquelle il a refusé de prêter serment ; il déplore, néanmoins, dans l'amertume de son âme, l'apostasie des évêques d'Autun, de Lydda, d'Orléans, de Viviers et du cardinal Loménie de Brienne. Il nous est revenu de toutes parts, ajoute Pie VI, que le 24 février, l'évêque d'Autun, déjà souillé d'un parjure, déjà coupable de défection, s'associa aux évêques de Lydda et de Babylone pour imposer ses mains sacrilèges, dans l'église des prêtres de l'Oratoire, à Louis-Alexandre Expilly et à Claude-François Marolles, au mépris de toutes les lois. Le Pontife rappelle également la consécration de Lindet, comme évêque d'Evreux, de Massieu, comme évêque de Beauvais, de Laurent, comme évêque de Moulins, et du cure Héraudin, comme évêque de Châteauroux. Il déclare ces élections d'intrus illicites, sacrilèges, illégitimes, contraires aux saints canons ; et, usant des pouvoirs dont il est revêtu, il les casse, les annule, ainsi que toutes celles qui viendraient à se produire dans les mêmes conditions. Les élus seront privés de toute juridiction et suspens de toute fonction épiscopale, ainsi que les évêques d'Autun, de Babylone, et de Lydda, en leur qualité de prélats consécrateurs. Sont frappés de peines analogues les autres ecclésiastiques qui ont prêté leur consentement ou leur concours à ces consécrations exécrables.

Pie VI félicite ensuite avec une tendre effusion de

cœur les évêques restés fidèles, et leur applique l'éloge que saint Léon adressait autrefois aux évêques catholiques d'Egypte, réfugiés à Constantinople : « Quoique nous compatissions de tout notre cœur « aux maux que vous avez soufferts pour la défense « de la religion catholique ; quoique les outrages « que vous avez essuyés de la part des hérétiques « nous soient aussi sensibles que si nous en avions « été nous-même l'objet, nous sentons cependant « qu'il faut plutôt vous féliciter que vous plaindre, « puisque, avec le secours de Notre-Seigneur Jésus- « Christ, vous êtes restés fermes et inébranlables « dans la doctrine de l'Evangile ».

« Le spectacle de vos vertus », ajoutait le Pape, « est pour Nous une source de douces consola- « tions. Rappelez-vous sans cesse les liens sacrés de « l'alliance spirituelle qui vous unit à vos églises « et qui ne peuvent être rompus que par la mort « ou par l'autorité du Saint-Siège. Ne les aban- « donnez jamais à la merci des loups dévorants ».

Pie VI, s'adressant aux chapitres, les engageait à rester étroitement unis à leurs chefs légitimes, et à repousser les intrus qui voudraient s'emparer du gouvernement de leurs églises.

« Reconnaissez aussi Notre voix, curés et pas- « teurs du second ordre », disait-il encore, « vous « qui, distingués par votre nombre et par votre cou- « rage, êtes restés fidèles à vos devoirs » ; continuez l'œuvre commencée, n'oubliez pas que seuls vos évêques légitimes peuvent vous ôter l'institution qu'ils vous ont donnée; quoique dépouillés de vos

fonctions et chassés de vos paroisses par le pouvoir civil, vous continuez à en être les vrais pasteurs. Votre devoir est de protéger les âmes que Dieu vous a confiées contre les tentatives des brigands qui cherchent à s'en emparer et à les perdre.

Le Pontife terminait ce bref, l'un des plus beaux qu'il ait écrits, par un appel aux simples fidèles. Il les exhortait à respecter la religion de leurs pères, cette religion qui ne se borne pas à nous procurer une félicité éternelle, mais qui doit encore être considérée comme pouvant seule assurer le salut des empires et le bonheur de la société civile. « Gardez-vous », poursuivait-il, « de prêter l'oreille « aux discours trompeurs des philosophes du « siècle, qui vous conduiraient à la mort ; éloignez « de vous tous les usurpateurs, sous quelque titre « qu'ils se présentent, archevêques, évêques, curés ; « n'ayez rien de commun avec eux, surtout dans « l'exercice de la religion. Soyez toujours dociles à « la voix de vos pasteurs légitimes qui vivent en- « core, ou qui, dans la suite, seront appelés à vous « gouverner suivant les formes canoniques. En un « mot, attachez- vous au Saint-Siège ; car, pour être « dans l'Eglise, il faut être uni à son chef visible et « tenir fortement à la chaire de Pierre ».

Or, pendant que le Souverain Pontife luttait sans relâche pour le triomphe de la vérité, l'Assemblée nationale avisait au moyen de faire exécuter ses décrets schismatiques, Dans toutes les provinces, les prêtres fidèles furent en butte à la violence, plu-

sieurs même payèrent de la vie leur refus de prêter serment.

Vers la fin du mois de mars 179!, le duc d'Orléans chargea les émeutiers qu'il avait £1 Sel solde de provoquer des manifestations contre les monastères. Le 9 avril, une foule tumultueuse, composée de vagabonds et de prostituées, envahit les quartiers où se trouvaient des communautés religieuses, en vociférant : « A bas les béguines I des verges et des « pioches I » Les portes des couvents furent enfoncées, les religieuses poursuivies, accablées d'injures, meurtries de coups et fouettées avec ignominie. Voilà en peu de mots les odieux traitements que cette canaille infligea aux filles héroïques de Saint- Vincent de Paul.

Le dimanche des Rameaux, 17 avril, les clubistes attachèrent des verges à la porte d'une église, avec cette inscription au-dessus : « Avis aux dévotes « aristocrates » Une jeune fille s' étant avisée d'entrer, elle fut saisie et fustigée publiquement, sur le perron de l'édifice. A ce spectacle, la foule s'amassa et de toutes parts on entendit des forcenés s'écrier : « Fouettons les femmes et assommons les prêtres l »

L'évêque de Senez fut arraché de son palais et emprisonné à Digne. Il n'échappa qu'avec peine à la fureur de la populace.

Dans le département du Finistère, des bandes armées parcouraient les villes et les campagnes , arrachant les prêtres de l'autel et se livrant à toute sorte de profanations. Plus de 70 ecclésiastiques furent enfermés dans les prisons de Brest.

Dans la région de l'Est, on tua à coups de fusils plusieurs curés, au moment où ils exposaient les motifs qui les obligeaient à refuser le serment.

Les laïques eux-mêmes n'étaient pas à l'abri de la persécution, s'ils manifestaient quelque froideur pour les prêtres intrus. Non loin de Rennes, les patriotes se saisirent d'un fermier et lui signifièrent de jeter au feu le catéchisme diocésain. Le refus du breton fut énergique. Pour le punir de sa résistance, on lui brûla les mains. « Je ne céderai pas « pour cela », répondit aussitôt l'intrépide paysan, « brûlez mon corps tout entier, si cela vous plaît ; « mais ne croyez pas que je consente à commettre « une lâcheté contre la religion.

A La Rochelle et dans plusieurs villes du sudouest, des femmes furent fouettées publiquement et foulées aux pieds.

Nous écririons des volumes entiers, si nous voulions passer en revue toutes les scènes d'horreur dont la France fut le théâtre à cette époque. Et pourtant, ce n'était que le prélude de ce que l'histoire a baptisé du nom de Terreur.

Nous ne pouvons mieux faire que de citer ici la lettre que Raynal écrivit à l'Assemblée nationale, au sujet des événements dont il était le témoin.

« Près de descendre dans le tombeau », disait le député philosophe, « que vois-je autour de moi ? « Des troubles religieux, des dissensions civiles, la « consternation des uns, la tyrannie et l'audace des « autres, un gouvernement esclave de la tyrannie « populaire, les exécuteurs des lois environnés

« d'hommes effrénés, des soldats sans discipline, « des chefs sans autorité, et les puissances pu- « bliques n'existant plus que dans les clubs. En « organisant les deux pouvoirs, vous êtes arrivés « à ce triste résultat : Un roi sans autorité, un « peuple sans frein.

« Après avoir déclaré le dogme de la liberté des « opinions religieuses, vous souffrez que des prêtres « soient accablés de persécutions et d'outrages. « Vous avez un gouvernement monarchique, et des « écrivains audacieux, qui profanent le nom de pa- « triotes, le font détester ; vous voulez la liberté du « peuple, et ils veulent faire du peuple le tyran le « plus féroce. Vous avez détruit les corporations, « et la plus redoutable de toutes les agrégations « s'élève sur nos têtes et menace de dissoudre tous « les pouvoirs. Des hommes violents s'électrisent, « se serrent, et forment un volcan redoutable qui « vomit des torrents de lave capables de tout en- « gloutir.

« Il est temps de faire cesser l'anarchie qui nous « dévore, d'arrêter les vengeances, les séditions, « les émeutes, de nous rendre enfin la paix et la « confiance ».

Il disait encore : « Vous vous applaudissez de « toucher au terme de votre carrière, et vous « n'êtes entourés que de ruines, et ces ruines sont « souillées de sang et baignées de larmes : des « bruits sourds et vagues, une terre qui fume et « qui tremble de toutes parts annoncent encore des « explosions nouvelles. Qui osa jamais rêver pour

« un grand peuple une constitution fondée sur un « nivellement abstrait et chimérique? Ma pensée « va jusqu'à désirer que le tombeau se referme « promptement sur moi ; vous recevrez d'un vieil- « lard qui s'éteint la vérité qu'il vous doit ».

Comme cette vérité n'avait rien de flatteur pour ceux à qui elle était adressée, les membres de la majorité traitèrent Raynal de vieux radoteur et passèrent à d'autres exercices.

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