‹ Le pontificat de Pie VI et l'athéisme révolutionnaireChapitre 4 sur 19 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Sommaire. — Fuite de Louis XVI. — Pie VI lui écrit une lettre de félicitation. — L'Assemblée nationale en prend occasion de chercher querelle au Saint- Siège. — Agitation qu'elle provoque dans le Comtat. — Les officiers pontificaux sont contraints de se retirer. — Election schismatique de Maillièrts comme grand vicaire du chapitre à Avignon. — Lettre de Pie VI au clergé et aux fidèles du Comtat. — On propose à l'Assemblée nationale d'annexer cette province à la France. — Discours de l'abbé Maury. — Jourdan Coupetêtes. — Massacres de la Glacière. — Le clergé des provinces refuse en masse de prêter serment. — Béatification de Marie de l'Incarnation. — Pouvoirs extraordinaires accordés par Pie VI aux évèques de France. — Bref de Pie VI aux évèques de France pour leur accorder des pouvoirs spéciaux pendant la tourmente révolutionnaire. — Allocution relative à l'apostasie de Loménie de Brienne. — Nouveau bref de Pie VI au clergé de France au sujet des apostats et des intrus. — Le Souverain Pontife écrit en même temps a\i clergé et aux fidèles du Comtat-Venaissin.

Dépouillé de son pouvoir et désespérant de ramener les esprits égarés, Louis XVI résolut de quitter furtivement Paris avec sa famille. Il partit dans la nuit du 20 au 21 juin 1791. Son intention, parait-il, était de s'arrêter à Montmédy, où M. de Bouillé avait réuni un eorps de troupes restées fidèles. Reconnu à Varennes, il fut arrêté et ramené dans sa capitale. Pie VI, ayant appris l'évasion du roi, lui écrivit le 7 juillet 1791, pour lui témoigner la joie qu'il éprouvait de sa délivrance. Mgr Pacca, nonce à Cologne, avait été chargé do faire parvenir à Louis XVI le bref pontifical. L'Assemblée, qui eut connaissance de ce document, on

ne sait par quelle voie, en prit occasion de chercher noise au Souverain Pontife. Depuis 1789, elle entretenait des agents dans le Comtat-Venaissin, pour y fomenter la rébellion contre l'autorité du Pape ; niais elle n'avait pas encore manifesté l'intention de s'annexer cette partie du domaine pontifical.

Une assemblée représentative s'était réunie à Carpentras et imitait de son mieux l'Assemblée nationale. D'un côté, elle tolérait, quand elle ne les autorisait pas formellement, le pillage des églises et la suppression des monastères ; de l'autre, elle imposait le serment constitutionnel au clergé, tout en protestant de sa respectueuse soumission à l'autorité du Souverain Pontife. Pie VI n'ayant pas voulu approuver les procédés pour le moins étranges de l'assemblée de Carpentras, les révoltés chassèrent les officiers pontificaux et créèrent une nouvelle magistrature.

L'Assemblée nationale trouva que les affiliés du Comtat-Venaissin n'allaient pas assez vite. Pour hâter l'avènement du nouvel ordre de choses dans ce pays, naguère si heureux, les meneurs du jacobinisme y expédièrent une nuée de malfaiteurs dont les attentats odieux sont restés légendaires. L'archevêque d'Avignon et les autres prélats durent prendre la fuite pour échapper à la mort. On se hâta de les considérer comme démissionnaires, et, le 21 février 1791, on procéda au remplacement de l'archevêque.

Un nommé Duprat, qui était officier municipal,

se présenta au chapitre de la cathédrale, accompagné d'un détachement de gardes, et lui enjoignit de nommer un vicaire général.

Les chanoines opposèrent un refus catégorique à cette singulière prétention. Ils répondirent que l'archevêque n'était ni absent ni démissionnaire, puisqu'il résidait à Villeneuve et continuait à gouverner son diocèse. Duprat, que cette objection ne put convaincre, insista de façon à triompher de leur résistance. Ils crurent alors se tirer d'embarras en divisant leurs voix, de manière à rendre toute élection impossible. Mais la Révolution n'a jamais affiché beaucoup de scrupule en matière de légalité. L'un des chanoines ayant réuni quatre voix, Duprat le déclara élu.

Le chapitre rédigea, le jour même, une protestation contre la violence dont il avait été victime, et déclara qu'il ne reconnaîtrait jamais Maillières pour vicaire général. Les absents s'empressèrent d'adhérer à cet acte de résistance.

Maillières, oubliant tous ses devoirs, eut la faiblesse de pactiser avec les novateurs.

Le 23 avril 1791, Pie VI écrivit une lettre au clergé et aux fidèles, afin de ramener par la douceur ce peuple égaré. Il envoya un commissaire chargé de recueillir les plaintes et de corriger les abus qui lui seraient signalés. Mais tout fut inutile. On ne peut rien contre la mauvaise foi ; or la mauvaise foi était évidente. « On a prétendu », disait le Pape, « que le motif de la révolte était le poids des « charges dont le peuple serait accablé. Ce n'était

Pie VI. — T. II. 8

« là qu'une grossière imposture, qu'une calomnie « visible à tous les yeux. On sait bien que l'on ne « paie aucune espèce d'impôts à Avignon et dans « tout le Comtat ; le gouvernement y est même si « doux et si modéré, que tous les autres peuples « enviaient le bonheur dont on y jouit. Il ne fut « donc pas difficile de découvrir que l'unique cause « de tant de désordres était un amour effréné de la « liberté. C'était pour l'obtenir qu'on disait haute- « ment qu'il fallait à tout prix adopter dans son « entier la Constitution décrétée par l'Assemblée « nationale de France, tant pour le gouvernement « civil, que pour le gouvernement ecclésiastique et « religieux ; et que le moyen d'assurer aux peuples « d'Avignon et du Comtat un bonheur plus parfait « et plus durable était de les soumettre à la domi- « nation de la France ».

Pie VI rappelle ensuite ce qu'il a fait pour le bien de ses sujets et la violence - exercée contre le chapitre. Quant à Maillières, dit le Pontife, il était presque aussi vieux que le célèbre Eléazar dont il est parlé dans l'histoire sainte. S'il eût suivi l'exemple de ce saint personnage, il aurait pu, comme lui, se couvrir de gloire et laisser un grand exemple aux jeunes gens et à tous ses concitoyens, par sa fidélité et son respect pour la sainteté des lois. « Maillières, au contraire, non-seulement ac- « cepta au milieu des soldats, dont la salle du cha- « pitre était remplie, la place de vicaire général, « que, du vivant de l'archevêque, les lois divines et « ecclésiastiques ne permettaient à personne d'oc-

« cuper, mais, rendu à sa liberté, il adressa un remer- « ciement public à la municipalité, et le 6 mars, « après que la messe eût été célébrée par Mouvans, « prêtre de l'Oratoire, qui portait l'écharpe munici- « pale sur ses habits sacerdotaux, il eut la hardiesse « de prendre possession dans la cathédrale, avec une « grande solennité et au milieu d'une troupe de « soldats, de l'emploi qui lui avait été conféré ». Nous devons ajouter que Maillières n'eut pas honte d'accepter les compliments de Richard, maire de la ville, et de Vinay, substitut de la commune, qui le louèrent pour l'appui qu'il avait prêté à la révolte. Il ne tarda pas à couronner par un dernier crime ceux dont il s'était déjà rendu coupable ; car il prononça devant tout le monde le serment d'obéir au roi de France et de se conformer à la Constitution civile du clergé, quelque obstacle qu'il pût y rencontrer.

Il publia, en outre, un mandement dans lequel il parlait de la vacance du siège et dispensait les fidèles d'une partie de la loi du Carême. Dès le 5 mars, il avait écrit au Pape pour lui notifier son élection et le prier de l'appruuver. Le 9, il interdit de leurs fonctions les supérieurs des séminaires, qui avaient refusé le serment, et supprima deux de ces maisons.

Le Pontife constate que la ville de Carpentras et les autres communautés du Comtat-Venaissin lui avaient paru tout d'abord mieux disposées qu'Avignon. Mais l'assemblée représentative ayant pri un certain nombre de délibérations qui étaient sa

reproduction textuelle des décrets de l'Assemblée nationale , le Saint-Siège avait dû refuser de les approuver.

Irrités de cette résistance, les novateurs ne voulurent pas reconnaître l'autorité du Vice-Légat. Ils tinrent la même conduite à l'égard de Christophe Pierrachi, recteur de Carpentras, et des autres officiers du gouvernement pontifical. — Ils instituèrent un nouveau tribunal, nommèrent trois conservateurs d'Etat et envoyèrent deux députés à Rome. Pie VI refusa de leur donner audience ; car les instructions qu'ils avaient reçues étaient pleines d'injures à son adresse.

Les officiers du Pape durent céder à la violence. Ils se retirèrent successivement à Aubignan, à Bouschet, à Montélimart et enfin à Chambéry, où ils renouvelèrent les protestations qu'ils avaient déjà fait entendre, et les déposèrent au greffe de la chancellerie épiscopale.

Après avoir contraint les représentants du pouvoir pontifical à s'éloigner, la municipalité de Carpentras, unie à celle de quelques autres communautés, déclara que les populations du Comtat avaient été abandonnées par leur souverain, et se trouvaient, par le seul fait, déliées du serment de fidélité.

« Nous déclarons », dit le Souverain Pontife, « que ces allégations sont dénuées de toute vérité. « Nous sommes résolu, au contraire, à donner «. aux habitants du Comtat, comme Nous l'avons « toujours fait d'ailleurs, les secours et les soins

« qui seront en Notre pouvoir. Et, afin de leur « prouver à quel point ces dispositions de Notre « part sont sincères, Nous avons offert à ceux qui « s'étaient rendus coupables de défection le pardon « le plus absolu du passé. Cet acte de clémence a « été reçu à Avignon et à Carpentras avec l'audace « la plus inouïe. Les délibérations qui ont été prises « dans ces deux villes, à cette occasion, sont telle- « ment révoltantes, que loin de chercher à les faire « connaître, Nous voudrions pouvoir les ensevelir « dans un éternel oubli ».

Pie VI, en vertu de son autorité apostolique, déclara nuls, illégitimes et sacrilèges les actes ayant pour but d'introduire dans le Comtat la Constitution civile du clergé. Il cassa et annula, en particulier, l'ordonnance de la municipalité d'Avignon, du 8 octobre 1790, concernant l'obligation pour le clergé, de prêter le serment civique. La même sentence fut prononcée contre l'élection de Maillières, comme vicaire général du chapitre.

« Quoique ce malheureux », ajoute Pie VI, « ait à « se reprocher plusieurs crimes très-graves, Nous « voulons user de mansuétude à son égard et lui « faciliter le moyen de revenir à de meilleurs senti- « ments. C'est pourquoi Nous Nous abstenons, « pour le moment, de prononcer contre lui les peines • ( canoniques qu'il a encourues. Nous Nous bornons « à le déclarer suspens de toutes ses fonctions sacer « dotales et soumis à l'irrégularité, s'il ose en « exercer une seule. Même défense lui est faite « pour les fonctions attachées à la dignité de vicaire

« général, dignité dont il n'a été pourvu ni régu- « lièrement ni canoniquement.

Le Souverain Pontife suspend aussi de ses fonctions l'Oratorien Mouvans, pour avoir célébré la messe, lors de la prise de possession du soi-disant vicaire général Maillières, et aussi pour avoir eu l'audace d'ajouter l'écharpe municipale aux habits sacerdotaux dont il était revêtu. S'adressant ensuite au clergé du Comtat, Pie VI le félicite de son attachement à l'Eglise, l'exhorte à repousser les intrus, et venge l'archevêque d'Avignon des accusations calomnieuses dont il a été l'objet. — Enfin, il conjure les fidèles de rester fermes dans la foi : « Que les factions », leur dit-il, <* que les haines et les « inimitiés ne divisent donc plus les citoyens l Que « l'ordre se rétablisse, que les coeurs jouissent « encore des douceurs de la charité, de la justice et « de la paix ! Il ne Nous restera rien à désirer pour « Notre bonheur, si cette paix précieuse est le fruit « de votre fidélité aux lois de Dieu, de l'Eglise et « de votre souverain ».

En novembre 1789, une minorité infime a vait proposé à l'Assemblée nationale d'annexer à la France le Comtat- Venaissin. Cette motion fut repoussée avec mépris. Les annexionnistes ne se découragèrent pas ; car ils savaient, comme le dit Picot, dans ses Mémoires, que l'on parvient toujours à triompher des répugnances de législateurs dépourvus de principes en matière de justice. En 1791, la question fut de nouveau posée. Maury prononça, à cette occasion, un des plus remarquables discours que nous ayons

de lui. Malgré l'éloquence du grand orateur et la ferme opposition de la droite, l'Assemblée décida que des commissaires seraient envoyés dans le Comtat, afin d'y ramoner la paix.

Ces étranges pacificateurs ne négligèrent rien de ce qui pouvait augmenter la perturbation dont ce malheureux pays était le théâtre, et s'efforcèrent de persuader aux populations que leur annexion à la France deviendrait pour elles une source de félicité. Dans le rapport qu'ils firent à l'Assemblée, en septembre 1791, ils exprimaient la même opinion. L'abbé Maury démasqua leur mauvaise foi. Ils les accusa d'avoir agi avec une partialité scandaleuse, et de s'être faits les protecteurs et presque les amis des brigands qui désolaient les villes et les campagnes du Comtat. Après avoir énuméré tous les abus de pouvoir dont ils s'étaient rendus coupables, il offrit à l'Assemblée de soutenir ses accusations devant la haute Cour nationale d'Orléans. Mais que pouvait la parole de Maury contre les haines de la majorité? Le 14 septembre, on incorpora à la France le Comtat- Venaissin.

A partir de ce moment, les troubles et le brigandage furent poussés à un degré inouï, non-seulement à Avignon, mais jusque dans les plus petites localités. Les scélérats qui inondèrent de sang ce malheureux pays avaient eu d'abord comme chef un nommé Patrix ; ils ne tardèrent pas à l'assassiner, prétextant qu'il avait favorisé l'évasion de quelques prisonniers. Jourdan Coupe-Têtes lui succéda. On vit alors le nombre des crimes se multi-

plier d'une manière effrayante. Avignon surtout fut inondé de sang. Cette ville, malgré tous les efforts de la révolution, restait attachée au Pape. La population, irritée de la conduite révoltante du secrétaire de la municipalité, se souleva, et ce dernier périt dans l'émeute. Jourdan, que les habitants de Carpentras avaient repoussé, résolut de venger son lieutenant. Son entrée à Avignon fut signalée par des assassinats sans nombre. Il choisissait de préférence ses victimes parmi les gens riches et le clergé, dont il s'appropriait les dépouilles.

Au commencement des troubles, on avait enfermé bon nombre de prêtres et de nobles, parmi lesquels se trouvait l'abbé Nolhac , ancien recteur du noviciat des Jésuites à Toulouse et alors curé de Saint-Symphorien d'Avignon.

La plupart des prisonniers croyaient qu'on ne tarderait pas à leur rendre la liberté. Mais l'abbé Nolhac, mieux instruit des projets de la secte, les tira de leur illusion.

« Nous allons tous ensemble paraître devant Dieu », leur dit-il ; «je le remercie de m'avoir en- « voyé pour préparer vos âmes au passage du temps « à l'éternité. Allons, mes enfants, les instants sont « précieux ; demain, aujourd'hui peut-être nous ne « serons plus de ce monde : disposons-nous, par « une sincère pénitence, à être heureux dans l'autre. « Que je ne perde pas une seule de vos âmes ! « Ajoutez à l'espoir que Dieu me recevra moi- « même dans son sein le bonheur de pouvoir vous « présenter à lui, comme des enfants qu'il me

« charge de sauver et de rendre dignes de sa misé- « ricorde ».

A ces paroles, tous les prêtres qui étaient détenus se jetèrent aux pieds du vénérable vieillard, se confessant et demandant l'absolution. Les laïques imitèrent leur exemple. A peine les prisonniers avaient-ils rempli ce grand acte de religion, que les portes de la prison s'ouvrirent et que les brigands entrèrent.

On fit l'appel nominal. A leur sortie, les victimes étaient assommées à coups de barres de fer et précipitées dans la tour de la Glacière, au fond de laquelle on avait préparé un lit de chaux vive.

Quelque temps avant, c'est-à-dire le 1 1 juin, car le lugubre événement que nous venons de raconter se passait dans la nuit du 1 6 au 1 7 octobre, les meneurs de la Révolution avaient saisi et fait pendre le marquis de Rochegude, l'abbé François-Maurice Offray , bénéficier de la métropole d'Avignon , Suarez de la Croix, "marquis d'Aulan, et Charles- Louis Aubert, marchand de bas.

Ces massacres eurent en France un douloureux retentissement ■ car on n'était pas encore habitué aux exécutions en masse. L'Assemblée, effrayée à son tour, ordonna l'arrestation des coupables. Mais les Jacobins, dont l'influence commençait à grandir, proposèrent à l'Assemblée législative un décret d'amnistie qui fut voté, et à la faveur duquel Jourdan Coupe-Têtes recouvra sa liberté.

Après avoir raconté en peu de mots les divers événements qui accompagnèrent l'annexion du

Comtat-Venaissin à la France, revenons à la Constitution civile du clergé.

En province, la résistance fut aussi vive qu'à Paris. Un certain nombre de prêtres, ne se rendant pas exactement compte de ce que leur conduite avait de coupable, ou dominés par la peur, prêtèrent tout d'abord serment. Mais la voix du Souverain Pontife ne tarda pas à ranimer leur courage. Aussi, la plupart d'entre eux retirèrent-ils l'adhésion qu'ils avaient donnée au décret schismatique de l'Assemblée. Les Anna tes philosophiques, un recueil du temps que nous avons lieu de croire bien informé, assurent qu'en 1791, les trois quarts des prêtres avaient refusé ou rétracté le serment.

Dans beaucoup de diocèses, le nombre des prêtres qui firent défection peut être regardé comme insignifiant. A Nîmes, il n'y en eut qu'un seul ; à Alais aucun n'oublia ses devoirs ; à Uzès, Bordeaux, Montpellier, Toulouse et dans toute la Guyenne, la résistance fut générale. Dans la Lozère, on ne trouva qu'un prêtre jureur. A Reims, on ne put signaler que deux défections. Cambrai et Saint- Omer se montrèrent dignes des premiers siècles du christianisme. La Lorraine, l'Alsace, le Maine et la Bretagne prouvèrent à leur tour que la Révolution serait impuissante à les faire apostasier. Dans le Doubs, le Jura et la Haute-Saône, le nombre des prêtres restés fidèles dépassa de beaucoup celui des assermentés. La même observation peut s'appliquer au diocèse de Lyon et à ceux du Dauphiné. Parmi les ecclésiastiques qui oublirèent leurs de-

voirs, les uns s'efforcèrent de vivre ignorés, tandis que les autres s'unirent aux persécuteurs contre la partie du clergé restée fidèle. Nous ne donnerons sur eux aucun détail biographique. Il nous répugne d'étaler aux yeux de nos lecteurs les plaies morales de ces malheureux, dont la plupart revinrent à de meilleurs sentiments et abjurèrent leurs erreurs avant de paraître au tribunal de Dieu.

Cependant les embarras de tout genre que la Révolution causait au Saint-Siège n'empêchaient pas le Souverain Pontife de s'occuper des nombreuses questions qui se rattachent directement à l'exercice du pouvoir spirituel.

Barbe Aurillat, née à Paris en 1565, et morte le 1 8 avril 1618, peut être considérée comme la fondatrice en France des Carmélites-Déchaussées. Favorisée, pendant sa vie, de dons extraordinaires, elle opéra de nombreux miracles après sa mort. Aussi le clergé de France, réuni en assemblée générale, sollicita, en 1651 et en 1655, sa canonisation auprès d'Innocent X et d'Alexandre VII. Il était réservé à Pie VI de terminer le procès de béatification. Le décret porte la date du 24 avril 1791.

Nous croyons devoir citer quelques passages de ce document ; car il nous intéresse à plus d'un titre :

« Si les plaies multipliées qu'on fait en France à « l'unité et à la puissance de l'Eglise », y est-il dit , « déchirent de plus en plus, tous les jours, le cœur << paternel de N. S. P. le Pape Pie VI, le même

« royaume lui offre aussi une consolation bien « grande dans la vénérable servante de Dieu, Marie « de l'Incarnation, qui, dans le jugement qu'on « vient enfin d'en porter, a été trouvée digne des « honneurs réservés aux habitants de la céleste « patrie.

« En effet, quoi de plus analogue aux circon- « stances que de pouvoir décerner dans sa patrie « un culte public à une sainte ; que de rappeler au « souvenir, que de proposer à l'imitation de ses con- « citoyens une femme qui, préconisée dans le siècle « dernier par les Français comme un sublime mo- << dèle de sainteté, paraissait dès lors réprouver par « sa conduite et ses discours la plupart des nou- « veautés profanes qu'on y répand aujourd'hui.

« On vit en effet briller en elle un zèle ardent « pour la propagation de la foi catholique. Elle ne « négligea rien de ce qui pouvait donner à la reli- « gion plus de splendeur et d'éclat. Sa respectueuse « et filiale soumission envers l'Eglise et sa hiérar- « chie fut absolue.

« Soupirant sans cesse après l'extirpation des « hérésies, elle entretenait souvent le ciel de l'objet « de ses vœux ; et, avec le concours de bons ecclé- « siastiques qu'elle y employa, elle n'épargna ni « dépenses ni peines pour ramener au sein de « l'Eglise les hérétiques et leur faciliter les moyens « de s'instruire.

« Les temples et leurs ministres, dont on met au- « jourd'hui les biens à l'encan, dont on dissipe les « revenus, excitaient si puissamment sa tendre sol-

« licitude , que , soit par ses propres largesses , « soit au moyen de celles qu'elle recueillait de « toutes parts, elle soulagea leur pauvreté, et em- « ploya toute son industrie à fournir les autels « d'ornements et les églises de meubles précieux.

« Ils étaient si respectables à ses yeux, si chers à « son cœur, ces Ordres religieux, dont l'entière abo- « lition est décidée en France, que, non contente « d'en faire l'objet de sa tendresse et de ses complai- « sances, de les soutenir par d'abondants secours, « elle s'employa tout entière, par ses richesses, son « crédit et son infatigable activité, à en introduire « de nouveaux dans ce royaume, et spécialement « des Carmélites-Déchaussées : et dès qu'elle eut « obtenu d'y être admise dans l'humble office de « Sœur converse, elle ne cessa de publier haute- « ment que c'était une des plus grandes grâces que « le Seigneur lui eût faites, malgré son indignité.

« Enfin », lisons-nous encore dans ce bref, « elle « parut faire un si grand cas de l'autorité divine de « l'Eglise, obéir avec tant de ponctualité et d'ar- « deur à ses moindres ordonnances, avoir pour ses « premiers pasteurs un respect si profond , être « surtout si vivement pénétrée de l'élévation et de « la puissance du Souverain Pontife, qu'elle n'en « prononçait jamais le nom sans donner quelque « signe extérieur de respect ; et qu'elle recevait « avec empressement et allégresse, comme venant « de Dieu même, tout ce qui en émanait.

« Considérant donc du haut des cieux le renverse* « ment absolu de la discipline ecclésiastique, l'assu-

« jettissement de son régime à l'autorité civile, les « droits sacrés des évêques resserrés de toutes parts, « les vrais pasteurs chassés de leurs sièges, la juri- « diction suprême du Souverain Pontife bannie de « France et devenue comme étrangère à ses habi- « tants, elle n'éprouve sans doute que de l'indigna* « tion et de l'horreur pour un si prodigieux boule- « versement dans les choses ecclésiastiques ; et elle « avertit, par l'exemple de ses vertus, ses conci- « toyens égarés de rentrer enfin dans le chemin de « la vérité ».

Le Souverain Pontife ne se bornait pas à déplorer l'état de désolation où se trouvait réduite l'Eglise de France. Il cherchait encore à parer de son mieux aux graves inconvénients qui résultaient de la persécution que le jacobinisme dirigeait contre le clergé. Les évêques ne pouvaient plus avoir de relations suivies avec le centre de l'unité. Il était donc nécessaire que le pape leur accordât des pouvoirs exceptionnels, jusqu'à ce que la tourmente révolutionnaire se fût calmée. C'est ce que fit Pie VI dans son bref du 18 août 1791 aux archevêques et évêques de France, et dans celui du 16 septembre de la même année aux archevêques de Lyon, de Paris et de Vienne, ainsi qu'aux plus anciens évêques de chaque province du royaume.

« Ayant appris », disait le Pape, « qu'il n'est plus « possible de célébrer publiquement, et selon le rite « ecclésiastique , le culte divin, nous avons cru « qu'il serait utile aux intérêts de la foi de faire « intervenir l'autorité du ministère apostolique ;

« et, dans cette étrange révolution où les principaux « points de la discipline ne sauraient être observés, « de vous accorder les dispenses nécessaires, afin de « vous mettre dans le cas d'agir validement, si les « circonstances exigent que vous usiez des pouvoirs « à vous concédés.

« Voulant donc satisfaire aux voeux que vous « Nous en avez exprimés, Nous croyons devoir « absoudre et relever personnellement, par les pré- « sentes concessions, tant au présent qu'à l'avenir, « de toutes sentences d'excommunication, de sus- « pense, d'interdit et autres censures et peines spi- « rituelles prononcées ou par la loi ou par jugement, « pour quelque cause et dans quelque circonstance « que ce soit, ceux de vous qui pourraient les avoir « encourues ».

Il conférait ensuite aux évèques, jusqu'à révocation, le pouvoir de bénir les saintes huiles, un autre jour que le jeudi saint, en se faisant assister des prêtres qu'il leur serait possible de réunir ; d'admettre et de promouvoir aux quatre Ordres mineurs les clercs qui ne les auraient pas reçus, à d'autres époques qu'aux Quatre-Temps, et dans la même ordination. Quant aux Ordres sacrés, ils pouvaient les conférer en trois jours de dimanches ou de fêtes, hors des époques prescrites par le droit, mais non consécutivement. Il leur permettait de déléguer à de simples prêtres la faculté de bénir les ornements sacrés, les tabernacles destinés à garder le Saint- Sacrement, et tous les objets nécessaires à la célébration de la messe; de consacrer les calices et

patènes, par l'onction de l'huile sainte; de réconcilier les églises profanées, en se servant d'une eau bénite par l'évêque, ou même par un simple prêtre, s'il y avait impossibilité de recourir à l'évêque.

Le 1 8 août de la même année, Pie VI accordait aux évêques le pouvoir de déléguer aux membres de leur clergé, quand ils le jugeraient utile, la permission de consacrer les autels portatifs, en employant l'huile et le chrême bénits par un évêque en communion avec le Saint-Siège. Il autorisait également les prêtres approuvés à célébrer la messe en tel lieu qu'ils croiraient convenable, en plein air au besoin, une heure avant l'aurore, une heure après midi, et sur un autel portatif, alors même qu'il serait dépourvu de reliques; de porter le Saint- Sacrement aux malades en secret et sans luminaire.

Le 26 septembre, le Souverain Pontife, après avoir consulté les cardinaux, crut devoir conférer aux archevêques de Lyon, de Paris et de Vienne et aux plus anciens évêques de chaque province du royaume les pouvoirs énumérés dans les décrets suivants :

1 0 Sa Sainteté a accordé et accorde, pour un an, à l'archevêque de Paris, tous les pouvoirs nécessaires et convenables pour l'administration immédiate du spirituel de la portion de l'évêché d'Orléans, que l'Assemblée nationale a enlevée à ce diocèse et que son évêque a délaissée. Elle maintient l'archevêque de Lyon dans la possession des pouvoirs qui lui ont été donnés pour le diocèse d'Autun, conformément à la lettre du cardinal Zélada,

en date du 11 avril 1791, adressée aux grands vicaires du diocèse d'Autun.

2° Elle a accordé et accorde les mêmes pouvoirs, pour une année, à l'archevêque de Lyon, pour la partie du diocèse de Sens que les décrets de l'Assemblée nationale en ont détachée, et qui est abandonnée par le métropolitain de Sens.

3° Elle a accordé et accorde les mêmes pouvoirs, pour un an, aux plus anciens évêques de chaque province qui n'ont pas prêté le serment civique, s'il arrive que le siège métropolitain soit vacant, et que le chapitre ne puisse choisir un vicaire capitulaire. Dans le cas où, ce qu'à Dieu ne plaise, quelque autre métropolitain que celui de Sens deviendrait prévaricateur par la prestation pure et simple du serment civique, et serait suspendu de l'exercice de sa juridiction , ou frappé d'excommunication, Sa Sainteté déclare qu'elle donnera pour son diocèse les pouvoirs nécessaires et convenables à celui qu'elle en aura cru capable.

4° Elle a décrété que les archevêques susdits de Lyon et de Paris, ainsi que les plus anciens évêques de chaque province du royaume de France, choisiront des vicaires qui résideront en personne dans les lieux dont il s'agit, sans toutefois que ces prélats renoncent pour eux-mêmes à la juridiction que Sa Sainteté leur délègue pour un an par les présentes provisions.

5° Sa Sainteté déclare qu'Elle pourvoira, par une délégation expresse du Saint-Siège, au cas où les quatre évêques qui ont prêté le serment pur et

simple viendraient à être déchus de la juridiction qu'ils exercent encore dans leurs diocèses, pour cause de suspense ou d'excommunication.

6° Sa Sainteté a accordé et accorde, pour un an, aux archevêques susdits de Lyon, de Paris, de Vienne, et aux plus anciens évêques de chaque province, les pouvoirs nécessaires et convenables pour disposer des ecclésiastiques qui, refusant de souiller leurs consciences par la prestation du serment civique, seraient injustement suspendus, ou privés des fonctions du ministère par les évêques jureurs de Sens, d'Autun, d'Orléans et de Viviers.

Le jour où ces décrets étaient rendus, le Souverain Pontife, répondant à diverses questions que lui avaient posées les évêques de France, indiquait aux prélats restés fidèles la ligne de conduite qu'ils avaient à suivre, relativement à l'administration du baptême, à la célébration des mariages et aux sépultures ecclésiastiques. Les règles prescrites en cette circonstance par le Chef de l'Eglise peuvent se résumer en deux mots : éviter partout et toujours l'intervention des intrus dans les choses de la religion.

A la même date, enfin, Pie VI tint un consistoire où la démission du cardinal de Brienne fut acceptée. L'allocution du Pontife est un mélange de fermeté et de douceur. On y trouve une esquisse fort remarquable de la vie de ce malheureux prélat. Après avoir parlé du zèle de Loménie, à l'époque où il était archevêque de Toulouse, le Souverain Pontife ajoute les réflexions suivantes :

« Les inquiétudes sur ses principes et sa conduite commencèrent à l'époque où, ayant obtenu par la faveur de la cour sa translation de l'archevêché de Toulouse à celui de Sens, on le vit joindre aux dignités de l'Eglise les honneurs du siècle. A peine était-il en possession du poste éminent de premier ministre auquel le roi l'avait appelé, que, malgré les avertissements que Nous lui donnâmes de se mettre en garde contre les efforts et les artifices des hérétiques, la France vit reparaître les dispositions de l'édit de Nantes sur la tolérance accordée aux protestants ; édit désastreux, source fatale des maux qui assiègent et déchirent l'Eglise et l'empire ; édit que, pour cette raison, le Siège Apostolique avait proscrit dès son origine, et sur lequel l'assemblée du clergé de France, et Loménie lui-même, s'étaient expliqués avec tant de force et de vérité, dans l'assemblée de 1765. Nous Nous empressâmes de lui en faire porter des plaintes expresses par Notre vénérable frère Antoine, archevêque de Rhodes, Notre nonce en France. Ce même service avait été rendu à la religion par plusieurs évêques du royaume ; mais Nos avertissements et ceux de ses collègues dans l'épiscopat furent par lui rejetés et restèrent sans effet.

« De Loménie ne s'en tint point là. Il parvint, par des voies sourdes et détournées, à faire réussir d'autres projets que le temps ne tarda pas à découvrir, et qui, favorables au but où il espérait arriver, causèrent à la religion et à l'Etat un préjudice immense. Il s'en promettait peut-être une ample

moisson d'applaudissements; mais il arrive le plus souvent, et sans doute par l'effet de la Providence divine, que les illusions vaines et fallacieuses de la politique s'en vont en fumée. Loménie l'éprouva. Au lieu des éloges et de la faveur qu'il s'attendait à recueillir, ce ne furent que reproches et accusations. Il devint l'objet de la haine publique, et tomba dans un discrédit si général, que ce fut pour le roi une nécessité de l'éloigner de sa personne ».

Pie VI fait ensuite connaître les moyens employés par Loménie pour arriver au cardinalat.

« Prenant alors la résolution » , dit le Pontife , « de descendre lui-même d'un rang où il ne pouvait plus se soutenir, de Brienne se décida à remettre au roi, par une démission volontaire, la place de premier ministre ; mais, fortement persuadé qu'il ne réussirait à dérober son front à l'ignominie et sa vie même au danger qui la menaçait qu'en remplaçant par quelque autre dignité le ministère dont il allait être dépouillé, à force d'instances et de sollicitations auprès du roi, qui ignorait ses desseins ultérieurs, il en tira la promesse d'obtenir de Nous, en sa faveur, la dignité de cardinal.

« Ce furent sans doute une combinaison adroite et une résolution pleine d'habileté et de prévoyance, que la démission de l'archevêque de Sens, sa fuite précipitée de la capitale et sa sortie du royaume, pour aborder une terre étrangère, où il pût attendre en sûreté le succès de la recommandation du roi auprès de Nous. Il serait difficile d'exprimer combien effectivement elle fut pressante, et ce que Nous

éprouvâmes d'instances à plusieurs reprises de la part du roi très-chrétien, pour diminuer les impressions de Notre répugnance personnelle. Mais, vaincu enfin par les prières réitérées du fils aîné de l'Eglise, cédant aux égards que Nous Nous sommes toujours fait un devoir de rendre à sa personne et à ses vertus, croyant aussi pouvoir Nous flatter de l'espérance que l'archevêque de Sens, devant à cette faveur son repos et sa sûreté, trouverait dans la dignité même dont il serait revêtu, et dans la reconnaissance qu'il ressentirait pour Nous, des motifs irrésistibles de retourner à ses anciens sentiments, déterminé par ce concours de circonstances et de considérations, Nous le proclamâmes cardinal dans le consistoire du 15 décembre 1788. Nos premières espérances ne furent point trompées. Nous eûmes un juste sujet de Nous y confier, quand, à la première nouvelle que Loménie reçut à Nice, où il était alors retiré, de la dignité de cardinal à laquelle Nous venions de l'élever, il se répandit en protestations les plus expressives d'obéissance et d'attachement. Il Nous assure, dans ses lettres, « qu'il se sent « attaché à Notre personne parles liens de l'union « la plus intime, et de la plus entière soumission ; << que, brûlant de l'ardeur vive et inaltérable de dé- « fendre les droits de la religion et du Saint-Siège, « il ne forme point de vœu plus empressé que celui « de se voir à -portée de faire connaître la sincérité « de sa reconnaissance et l'étendue de sa fidélité ».

De si beaux sentiments ne devaient pas tardera s'évanouir.

« L'opinion avantageuse que Nous commencions à reprendre en sa faveur», continue le Pontife , « ne fut pas de longue durée, et bientôt des protestations si solennelles ne Nous laissèrent que des regrets. En effet, ce nouveau cardinal, que la haine publique avait condamné à vivre en exilé et en transfuge, hors de sa patrie, forme tout à coup le dessein d'y rentrer. Nous avons ignoré, et tout le monde ignorait avec Nous que la révolution accomplie par l'Assemblée nationale avait été projetée,

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