CHAPITRE XXXI
Sommaire. — Mort de l'empereur Léopold. — Son fils François II lui succède.
— Bref de félicitation que lui adresse Pie VI. — Lutte des Girondins et des Jacobins. — Robespierre devient chaque jour plus menaçant. — Jugement de Louvet et de Mme Roland sur les dilapidations dont se rend coupable le ministre de la guerre. — Similitude de cette époque avec la nôtre. — Rapport de Mailhe sur la mise en accusation de Louis XVI. — Accord, au sujet de cette question, des Jacobins et des Girondins. — Le roi est décrété d'accusation. — Il est condamné h mort. — Ses derniers moments. — Son exécution.
— Récit de M. de Lamartine. — Allocution de Pie VI au sujet de cet événement. — Efforts que fait le Pontife pour sauver Marie-Antoinette et ses enfants.
Pendant que s'accomplissaient en France les événements qu'on vient de lire, l'empereur Léopold descendait au tombeau. Son fils lui succéda sous le nom de François II. Le nouveau souverain, quoique jeune encore, ne partageait point les idées que son père avait autrefois professées en Toscane. Aussi le Souverain Pontife se montra-t-il heureux de son avènement au trône. V oici le bref qu'il lui adressa à cette occasion :
« Cher Fils en Jésus-Christ, salut et bénédiction « apostolique. Nous devons différer Notre réponse « aux lettres si obligeantes et si agréables pour « Nous que vous avez écrites le 25 juillet dernier, « et qui Nous ont été remises par Notre cher fils le « noble homme Jean-Népomucène Clary de Aldrin- « gen, prince du Saint-Empire, et par lesquelles « vous Nous avez annoncé votre élévation à la
« dignité d'empereur des Romains. Ce retard est « occasionné par les actes qu'il est nécessaire de « dresser pour constater cet événement.
« Cependant, comme une autre cause très-grave h Nous invite à vous écrire, Nous commencerons « par vous témoigner Notre grande joie d'avoir « appris que vous avez été porté à ce faîte de « l'élévation et de la puissance. On a récompensé « ainsi vos vertus et cet esprit enflammé d'un vif « amour pour la religion, ce qui est si opportun, si « utile, si salutaire dans ces temps de perturbation. « Cet événement ne peut être que profitable à « l'Eglise, à l'Empire et au Saint-Siège.
« Ces dispositions et Notre joie ont été confirmées « récemment par la lettre de Notre vénérable frère « Jean Sifïrein Maury , archevêque de Nicée , « nonce apostolique extraordinaire à l'occasion de « cette cérémonie solennelle en particulier , et « comme témoin de l'excellence de votre caractère, « lorsqu'il a été vous féliciter en Notre nom.
« Elles demeureront fixées dans Notre cœur et « elles y demeureront éternellement, les paroles que « vous avez prononcées avec une sainte ardeur, « lorsque vous avez déclaré que vous défendriez la « religion, que vous vous dévoueriez entièrement « aux intérêts du Saint-Siège, et que vous avez « invité le nonce à Nous l'écrire.
« Nous, ému par cet amour et par ces promesses, « Nous avons voulu tout de suite vous envoyer ces « lettres, témoignage de Notre satisfaction et inter- « prêtes de Nos congratulations pour votre dignité
« nouvelle et pour l'assurance que Nous avons de « vos rares vertus. Par ces louanges vous pouvez « juger à quel point Nous concevons de hautes « espérances.
« Nous Nous réjouissions d'avoir vu auparavant « votre auguste père vivement affecté de Nos dou- « leurs par suite d'injustices imméritées , et prêt , « dans son esprit d'équité, à prendre en main la « défense de Notre cause. Il s'agissait alors de l'oc- « cupation de Nos possessions dans le royaume de « France. Nous avions envoyé à ce sujet un mé- « moire à la cour aulique, et particulièrement à « César, pour lui faire détester une si grave injure.
« César Nous exprima sur-le-champ ses nobles « sentiments, qui attestaient la magnanimité de son « âme, et il Nous dit qu'il agirait de tout son <\ pouvoir pour qu'on Nous restituât les provinces « enlevées. Rien ne serait plus juste que cette « restitution , et rien n'intéresse plus les grands « princes, pour qu'une telle usurpation ne soit « jamais prescrite dans aucun espace de temps.
« Nous avons cru devoir remercier votre père par « Nos lettres. Nous lui avons recommandé, en gé- « missant et en versant des larmes, les affaires de « la religion, renversées et tout à fait rompues en « France, et que votre autorité et votre puissance « peuvent rétablir ; mais, avant qu'il reçût ces « lettres du 3 mars, le prince avait été enlevé par « une mort inopinée.
« Son dessein ne peut pas avoir été anéanti par « sa mort ; c'est à vous de l'accomplir, avec l'aide de
« Dieu. C'est un droit qui vous a été transmis en « héritage.
« Vous avez succédé aux mêmes royaumes; vous « possédez les mêmes forces ; vous êtes excité à les « mettre en mouvement, puisque vous avez reçu « une déclaration de guerre de ceux-là mêmes qui « ont déjà commencé à détruire et à pervertir cri- « minellement les droits tant sacrés que royaux. . . « Vous avez un courage qu'il faut regarder comme « inspiré de l'Esprit de Dieu ; car, au commence- « ment de votre règne sur l'Empire et tant de « royaumes, vous regardez comme un devoir de « renverser vos ennemis et ceux de toutes les puis- « sances, pour parvenir à rétablir la religion et la « France dans leur premier état , et Nous faire « rendre Nos possessions, arrachées par la violence. « Toutes ces entreprises, la constance de votre « esprit les embrasse à la fois ; vous dépensez vos « soins, vos richesses et vos armées pour réussir « dans de tels projets.
« Quant aux lettres que Nous avons adressées « à votre père, il y a quelques mois, regardez-les « comme écrites à votre personne; cher Fils en « Jésus-Christ, lisez-les. Toutes ces exhortations que « Nous v avons insérées, considérez -les comme <{ adressées à vous ; d'autant plus que ce que Nous « demandions Nous semble déjà avoir été accordé « par vous spontanément ; Nous avons donc peut- « être moins à réitérer Nos sollicitations qu'à vous « rendre grâces de ce que vous avez fait.
« S'il y a quelque chose à ajouter quand Nous
« vous voyons porté de vous-même à conquérir la « vraie gloire, il Nous reste à vous dire qu'il con- « vient que, dans le cours d'actions illustres, dans « le désir de venger tant d'injures, dans la guerre «juste à suivre contre les ennemis communs,. « dans la défense des privilèges de tous les princes, « vous ne sépariez jamais ceux de la religion « de tout autre droit quelconque. Ayez aussi tou- « jours en vue de régler votre conduite, relati- « vement à vous et à vos Etas, de manière à respec- « ter sans cesse l'intégrité de la religion, le culte « sacré, la foi catholique, son unité fondée sur le « Siège apostolique. Persuadez-vous, par l'exemple « même des perturbateurs de la France, que l'in- « térêt des choses publiques veut que les royaumes « se soutiennent non - seulement par la fidélité « humaine, mais encore par la fidélité divine, et « qu'ils tombent en ruine avec fracas, quand ils « se laissent aller à des désordres suscités par des « opinions insensées.
« Ainsi, soit que vous déclariez la guerre, soit « que vous la dirigiez, vous ne devez jamais perdre « de vue les intérêts de Dieu ; car c'est de lui seul « que proviennent, pour les royaumes terrestres, « la force et la vigueur de la puissance publique.
« De cette manière vous vous rendrez favorable « et propice le Roi des rois, le Père des empires, le « conservateur et le distributeur de la victoire et « de toute félicité.
« Cependant Nous, cher fils, Nous ne cessons « de lui offrir Nos vœux pour vous, pour votre
« auguste maison, et pour les habitants de vos « vastes Etats. Nous joignons à ces vœux la béné- « diction apostolique, que Nous envoyons avec « amour à Votre Majesté impériale, du fond de « Notre cœur paternel.
« Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 8 août « de l'an 1 792 , de Notre pontificat le dix-hui- « tième ».
Cependant les affaires en France allaient de mal en pis. La Convention nationale offrait une image parfaite du chaos. Les diverses fractions de cette assemblée étaient également détestables, à quelque point de vue qu'on les considère. Sous l'influence d'un préjugé que l'histoire dément , on a fait aux Girondins une réputation imméritée de modération. Il est vrai que , riches pour la plupart, ils n'auraient pas voulu que le droit de propriété subit des atteintes trop graves. Mais ils ne cessèrent d'applaudir à la spoliation de la noblesse et à la persécution dirigée contre l'Eglise. Ils espéraient que tout se bornerait là, heureux de penser que sur les ruines des deux premiers ordres ils pourraient asseoir et leur fortune personnelle et la puissance politique de la bourgeoisie.
L'influence qu'ils exerçaient encore dans les départements contribuait à entretenir en eux cette illusion. Ils ne s'apercevaient pas des progrès redoutables que faisait la commune et de l'ascendant que Danton, Robespierre et Marat prenaient chaque jour sur le peuple de Paris.
Lorsque le mal eut empiré, ils songèrent à le combattre ; mais il était trop tard.
« Le premier engagement sérieux », dit M. de Genoude, « eut lieu le 24 septembre (1792).
« M. de Kersaint venait de proposer la création <{ d'un comité spécialement chargé de rendre compte « de l'état de la France et de Paris.
« Il demandait en outre une loi pour réprimer les « brigandages et les assassinats.
« La proposition de M. de Kersaint fut accueillie « par les murmures d'une forte partie de la gauche, « qui vit à l'instant qu'il était question d'instruire le « procès des ordonnateurs des massacres des 2, 3 et « 4 septembre. Billaut-Varennes, Bazire, Tallien, se « distinguèrent parmi les opposants ; M. de Ker- « saint fat si étonné de trouver une telle résistance, « qu'il voulut retirer sa proposition ou du moins en « demander l'ajournement.
« L'ajourner », s'écria Vergniaud, « c'est sanc- « tionner l'impunité des assassins, c'est demander
« l'anarchie Il existe dans la république des
« hommes qui se disent républicains, et qui sont les « esclaves déguisés de la tyrannie ! »
La proposition de M. de Kersaint finit par être adoptée. Mais, dès lors, il fut aisé de voir que les Girondins ne tarderaient pas à succomber.
Le lendemain , la lutte recommença. Les accusations de la veille furent renouvelées avec plus d'énergie par les orateurs de la droite, et, comme on demandait de tous les côtés de la salle les noms de ceux qui étaient l'objet de ces attaques , un
député de Marseille, nommé Rebecqui, s'élança à la tribune et dit : « Le parti qu'on vous a dénoncé et « qui a l'intention d'établir la dictature , c'est le « parti de Robespierre. Voilà ce que la notoriété « publique nous a appris à Marseille ; c'est pour le « combattre qu'on nous a envoyés, et je vous le « dénonce ».
Danton demanda que la dénonciation fût signée. Rebecqui la signa. Robespierre, ainsi mis en cause, dut prendre la parole. Son discours fut moins une réfutation des accusations dirigées contre lui qu'une apologie de sa conduite. Les dernières paroles qu'il prononça renfermaient une menace à peine dissimulée : « Oh ! mes concitoyens », s'écria-t-il, « qui « m'avez accusé d'aspirer à la dictature, où sont « vos faits? où sont vos titres? Vous m'avez « accusé, mais je ne vous tiens pas quittes! »
Barbaroux appuya vigoureusement la dénonciation de Rebecqui.
Vergniaud dirigea ses récriminations contre Marat, cet homme qui « osait élever sa tête auda- « cieuse au-dessus de la loi, bien que dégouttant de « calomnies, de fiel et de sang ».
Voici comment il s'exprima à propos de la commune :
« S'il n'y avait que le peuple à craindre, je dirais « qu'il y atout à espérer ; car le peuple est juste et « abhorre le crime. Mais il y a ici des scélérats « soudoyés pour semer la discorde, répandre la con- « sternation et nous précipiter dans l'anarchie. Ils « ont frémi du serment que vous avez prêté de
« protéger de toutes vos forces la sûreté des per- « sonnes, les propriétés, l'exécution des lois. Ils ont « dit : On veut faire cesser les proscriptions, on « veut nous arracher nos victimes, on veut nous « empêcher de les égorger entre les bras de leurs « femmes et de leurs enfants. Eh bien, ayons recours « aux mandats d'arrêt du comité de la commune ; « dénonçons, arrêtons, entassons dans les cachots « ceux que nous voulons perdre. Nous agiterons « ensuite le peuple, nous lâcherons nos sicaires, et « dans les prisons nous établirons une boucherie de « chair humaine, où nous pourrons à notre gré nous « désaltérer de sang. Et savez vous, Messieurs, « comment disposent de la liberté des citoyens ces « hommes qui s'imaginent qu'on a fait la révolution « pour eux, qui croient follement qu'on a envoyé « Louis XVI au Temple pour les introniser eux- « mêmes aux Tuileries ? Savez-vous comment sont « décernés ces mandats d'arrestation ? La com- « mune de Paris se repose, à cet égard, sur son « comité de surveillance. Ce comité de surveillance, « par un abus de tous les principes ou par une con- « fiance criminelle, donne à des individus le terrible « droit de faire arrêter ceux qui leur paraîtront « suspects. Ceux-ci subdélèguent encore ce droit à « d'autres affidés dont il faut bien servir les ven- « geances, si on veut qu'ils servent les vengeances « de leurs complices. Voilà de quelle étrange série « dépendent la liberté et la vie des citoyens ! Voilà « entre quelles mains repose la sûreté publique ? « Les Parisiens aveuglés osent se dire libres ! Ah !
« ils ne sont plus esclaves, il est vrai, des tyrans « couronnés ; mais ils le sont des hommes les plus « vils et des plus détestables scélérats ! Il est temps « de briser ces chaînes honteuses, d'écraser cette « nouvelle tyrannie ; il est temps que ceux qui font « trembler les hommes de bien tremblent à leur « tour ! Je n'ignore pas qu'ils ont des poignards à « leurs ordres. Et, dans la nuit du 2 septembre, dans « cette nuit de proscription, n'a-t-on pas voulu les « diriger contre plusieurs députés et contre moi ? « Ne nous a-t-on pas dénoncés au peuple comme « des traîtres? Heureusement, c'était en effet le « peuple qui était là, les assassins étaient occupés « ailleurs ! La voix de la calomnie ne produisit au- « cun effet, et la mienne peut encore se faire en- « tendre ici. Et je vous en atteste, elle tonnera de « tout ce qu'elle a de force contre les crimes et les « tyrans ; et que m'importent les poignards des « sicaires ; qu'importe la vie au représentant du « peuple quand il s'agit du salut de la patrie. Lors- « que Guillaume Tell ajustait la flèche qui devait « abattre la pomme fatale qu'un monstre 'avait pla- « cée sur la tête de son fils, il s'écriait : Périssent « mon nom et ma mémoire, pourvu que la Suisse « soit libre ! Et nous aussi, nous disons : Périssent « l'Assemblée nationale et sa mémoire, pourvu que « la France soit libre ! Oui, périssent l'Assemblée « nationale et sa mémoire, si elle épargne, par sa « mort, un crime qui imprimerait une tache de « sang au nom français, si sa vigueur apprend aux « nations de l'Europe que, malgré les calomnies dont
« on cherche à flétrir la France, il est encore, au « sein de l'anarchie momentanée où les brigands « nous ont plongés, il est encore dans notre patrie « quelques vertus publiques, et qu'on y respecte « l'humanité ! Périssent l'Assemblée nationale et sa « mémoire, si, sur nos cendres, nos successeurs « plus heureux peuvent asseoir l'édifice d'une « constitution qui assure le bonheur de la France « et consolide le règne de la liberté et de l'égalité ».
Il s'agissait de savoir si Marat serait mis en accusation. Le résultat qu'eurent les périodes ampoulées de Vergniaud ne fut pas de nature à tranquilliser les beaux parleurs de la république aimable. La Convention nationale passa simplement à l'ordre du jour.
Le 29 septembre, la lutte s'engagea de nouveau. Le ministre Roland, après avoir dévoilé en partie les projets sanguinaires des Jacobins, déclara que la commune de Paris ne voulait entendre parler que de Robespierre.
Ce dernier prit la parole et se plaignit avec amertume des murmures qui l'empêchaient de se faire entendre. Puis, voyant que le silence ne se rétablissait pas , il paya d'audace et mit ses ennemis au défi de l'accuser en face. Aussitôt Louvet se lève et crie : « Eh bien, moi, je t'ac- « cuse ! » Robespierre , qui avait sans doute prévu cet incident, demanda que ses accusateurs fussent entendus, ajoutant qu'il leur répondrait.
Louvet dut relever le gant. Il le fit en ces termes :
« Qui domine dans la société des Jacobins? Qui « est l'âme de la commune et tout-puissant sur c< l'assemblée électorale de Paris ? Robespierre.
« Qui s'est constitué le flatteur du peuple de :< Paris, d'abord, puis du peuple français et du ;< peuple souverain? encore Robespierre.
« Ne sont-Us pas de vils subalternes bien connus, :< ceux qui vantent dans Robespierre l'homme ver- :< tueux par excellence, le seul qui puisse sauver la :< patrie? »
Passant ensuite aux journées de septembre, Louvet continua ainsi :
« Tout le crime de ces journées revient de droit :< à celui que j'accuse. Pourquoi, en effet, le ministre :< Roland parla-t-il en vain, et pourquoi Danton :< garda-t-il le silence? Parce que l'autorité de l'as- :< semblée législative était entravée par un insolent :< factieux qui venait a sa barre, au nom d'une ;< commune usurpatrice, lui dicter des décrets, et la « menaçait de faire sonner le tocsin, si elle n'obéis- :< sait pas ».
Robespierre demanda à être entendu à huitaine, ïe qui lui fut accordé. Son but, en sollicitant ce lélai, n'était pas seulement de préparer sa défense. [1 voulait encore paralyser l'action de ses enaemis en intéressant à sa cause les membres de la ïommune et en agitant le peuple des faubourgs.
Le jour convenu, Robespierre prit la parole. :< 11 ne répondit aux griefs articulés », dit M. de lenoude, « que par des récriminations, des sar- :< casmes lancés à ses adversaires, et des démentis
Pie VI. — T. 11.
« dénués de toute preuve. 11 affecta un ton décla- « matoire et insolent, parce qu'il savait d'avance « que la majorité qui allait le juger était avec lui; « au lieu donc de se disculper, il attaqua, et son « grand argument fut de s'identifier avec le peuple ; « il disait qu'on voulait faire le procès à la révolu- « tion en faisant le sien (1) ».
La péroraison mérite d'être citée :
« Je n'ai pas eu la moindre part aux journées des « 2 et 3 septembre », s'écria-t-il. « A cette époque, « j'avais cessé de siéger à la commune, et j'étais « renfermé chez moi. On assure qu'un innocent a « péri, un seul ; c'est trop sans doute. Citoyens, « pleurez cette mesure cruelle ! mais que votre « douleur ait un terme, comme toutes les choses « humaines. . .
« La sensibilité qui gémit presque exclusivement « sur les ennemis de la liberté m'est suspecte. Ces- « sez d'agiter sous mes yeux la robe sanglante du « tyran, ou je croirai que vous voulez remettre « Rome dans les fers. Calomniateurs éternels, vou- « lez- vous donc venger le despotisme ? Voulez- vous << flétrir le berceau de la République?
« Ensevelissez ces méprisables manœuvres dans « un éternel oubli. Pour moi, je ne prendrai aucune « conclusion qui me soit personnelle. Je renonce à « la vengeance que j'aurais le droit de poursuivre « contre mes calomniateurs. Je ne veux pour ven- « geance que le retour de la paix et dé la liberté ».
La majorité de l'Assemblée fit presque une ova-
I) De (ïeiiomle. Histoire de France.
tion à Robespierre, lorsqu'il descendit de la tribune. Ses adversaires ayant voulu lui répondre, leur voix fut étouffée par le cri : L'ordre du jour ! l'ordre du jour ! répété de toutes parts avec une insistance passionnée.
Son triomphe au club des Jacobins fut encore plus éclatant.
Empruntons aux Mémoires de Louvet le récit de sa lutte avec Robespierre.
« Le 21 septembre », dit-il, « la Convention « commença, et dès le second jour Robespierre et « Marat allèrent aux Jacobins prêcher l'insurrec- « tion contre la Convention ; le premier osa, quelques « semaines après, se plaindre à la Convention de ce « qu'il appelait calomnies répandues contre lui, et « défier un accusateur : à l'instant même je deman- « dai la parole. L'accusation que j'intentai contre « lui produisit le plus grand effet ; cinquante dépu- - « tés attestèrent les attentats que je rappelai, et « dont le moindre devait conduire cet homme à « l'échafaud. Le lâche crut sa dernière heure arri- « vée, il vint à la tribune me demander grâce. Si « Péthion, qu'ils n'avaient pas alors assez calomnié « pour lui ôter son immense influence; si Péthion, « que j'interpellai plusieurs fois, eût voulu dire « publiquement le quart de ce qu'il savait, Robes- « pierre et son complice étaient décrétés sur l'heure.
« Alors détestés dans la république entière, « n'ayant dans Paris qu'un parti très-inférieur à « celui de la Convention, ils recevaient le châtiment « de leurs crimes. L'infâme d'Orléans et une
« vingtaine de brigands subalternes rentraient « dans leur nullité; un Barrère, un Lacroix, un ra- « mas de vils intrigants, toujours prêts à traîner « le char du parti dominant, restaient rolandistes ; « la république était sauvée ! Péthion, Guadet, Ver- « gniaud, firent donc cette faute de ne pas répondre « aux fréquentes interpellations par lesquelles je « les appelais en témoignage, et un autre poussa la « faiblesse jusqu'à me blâmer, dans son journal, « d'avoir intenté cette accusation.
« Cependant Robespierre avait été tellement at- « terré qu'il avait demandé huit jours pour ré- « pondre. Ce terme expiré, il meubla, de tous les « jacobins et jacobines qu'on put recruter, les tri- « bunes, qui se trouvèrent pleines dès neuf heures « du matin. Le dictateur parla deux heures, mais « ne répondit pas. Je comptais l'écraser par ma « réplique. Les Girondins se levèrent avec la Mon- « tagne pour m'empêcher de parler. Je ne vis plus « pour moi que le fier Barbaroux, le brave Buzot, « le vertueux Lanjuinais et notre vigoureux côté « droit. Brissot, Vergniaud, Condorcet, Gensonné, « pensèrent qu'un ordre du jour, s'il sauvait Robes- « pierre, le déshonorait assez complètement pour « lui ôter à jamais toute influence, comme si, devant « cette faction sanguinaire, il s'agissait d'honneur, « comme si l'impunité physique ne devait pas l'en- « hardir à tous les forfaits. Cette énorme faute du « parti républicain me serra le cœur; dès lors je « prévis que les hommes à poignard l'emporteraient « tôt ou tard sur les hommes à principes ».
Les renseignements que nous donne Louvet sur l'état de l'armée française à cette époque ne sont pas moins instructifs.
« Salles, Barbaroux, Buzot et moi, nous ne ces- « sions de dénoncer la faction d'Orléans. Brissot, « Guadet, Péthion et Vergniaud ne nous secon- « daient jamais que très-faiblement. Hébert et « Marat nous calomniaient sans cesse dans leurs « journaux très-popularisés. Pache, après avoir « trompé Roland par son hypocrisie de patriotisme « et de vertu, trompait la nation et la trahissait en « désorganisant tout au ministère de la guerre, en « suscitant mille entraves au génie de Dumouriez, « alors très-sincèrement républicain, quoiqu'il puisse « dire aujourd'hui. Les armées se remplissaient des « apôtres de l'indiscipline et de toute espèce de bri- « gandage, les états-majors se peuplaient de brigands « dévoués à la faction. Les bureaux de la guerre, « les Jacobins, les Cordeliers, les sections où trente « coquins dominaient par la terreur, retentissaient « des cris de révolte ; nos tribunes nous insultaient, « ne nous laissaient plus la liberté de parler, et ce- « pendant nos malheureux amis voyaient à tant de « maux un remède unique, le plan de constitution « qu'ils achevaient; et quand on leur parlait d'un « coup de vigueur contre les conjurés, ils répon- « daient avec le plus déplorable sang-froid qu'il « fallait se garder d'aigrir ces hommes naturelle- « ment violents ».
Les républicains modérés de notre époque devraient méditer ce passage des mémoires de
Louvet. Ils y puiseraient plus d'un enseignement dont ils paraissent avoir besoin ; car ils se nourrissent des mêmes illusions que les Girondins, en 1792.
Disons maintenant un mot de Pache et de son administration. Le sans-gêne avec lequel il traitait les finances de l'Etat mérite une mention spéciale ; mais, comme on pourrait nous accuser de dénaturer l'histoire , nous laisserons à Mme Roland le soin d'édifier nos lecteurs sur l'intégrité de cet austère citoyen.
« Les malversations », nous dit cet écrivain, « ou plutôt les dilapidations dans l'administration « de la guerre furent horribles sous son ministère : « la désorganisation s'effectua partout à raison du « mauvais choix des sujets ; il fut prouvé qu'on « payait, comme au complet, des régiments réduits « à un petit nombre d'hommes ; la comptabilité fut « impossible, non-seulement à établir, mais à figu- « rer par plus de cent trente millions ; dans les « vingt-quatre heures qui suivirent sa démission << forcée par tant de maux, il nomma à soixante « places tout ce qui restait à sa connaissance de « sujets assez vils pour lui 'aire la cour, depuis son « gendre le vicaire, deven ordonnateur à dix-neuf « mille livres d'appointements, jusqu'à son perru- « quier, fait, à dix-neuf ans, commissaire des « guerres. Voilà les exploits que le peuple de « Paris a récompensés, en l'appelant à la mairie, où, « soutenu par les Chaumette, Hébert, etc., il afavo- « risé l'oppression du Corps législatif, la violation
« de la représentation nationale, la proscription de « tout ce qu'il y a d'hommes vertueux et assuré la « perte de son pays ».
Pour compléter le tableau, nous devons ajouter que Pache était Suisse. Qu'eût dit Mme Roland si elle avait vécu en 1870-1871 , elle qui s'indignait si fort pour cent trente millions disparus sans laisser de trace ? Ce chiffre est bien modeste en comparaison de celui qui figure au passif de la probité républicaine sous le gouvernement de la Défense nationale. Quant à la curée des fonctions publiques, elle a été plus scandaleuse de nos jours qu'en 1 793 ; et Pache eût semblé timide aux hommes du 4 Septembre, si, sortant du tombeau , il s'était avisé de faire une nouvelle application de ses procédés administratifs. Les galons dont il affubla son perruquier auraient été bien pâles à côté de ceux qui brillaient sur la poitrine des faillis et des apothicaires en rupture de ban, alors que le citoyen Gambetta exerçait sa dictature à Tours et à Bordeaux.
Bien qu'ennemis acharnés, les Jacobins et les Girondins ne manquaient jamais de s'entendre lorsqu'il s'agissait de l'Eglise ou de la monarchie. Aussi, le 7 novembre, oubliant tout à coup leurs querelles, ils décrétèrent que le rapport de Mailhe sur la mise en accusation de Louis XVI serait imprimé sans retard à un grand nombre d'exemplaires, et distribué dans les départements et à l'armée.
Les questions posées étaient celles-ci : Louis XVI
peut-il être jugé? Par quel tribunal ? Dans quelles formes ?
Le rapporteur prétendit que le premier de ces trois points lui paraissait évident, et que s'il en abordait la discussion, c'était uniquement pour faire tomber les scrupules de ceux qui se figuraient encore que le roi était inviolable.
Sa conclusion fut que Louis XVI pouvait être jugé, qu'il devait être jugé par la Convention, et que le jugement aurait lieu par appel nominal.
La discussion du décret fut renvoyée à quatre jours. Les Jacobins profitèrent de ce délai pour intimider les députés, en publiant dans leurs journaux que ceux qui ne se prononceraient pas énergiquement contre le ci-devant roi devraient être considérés comme des royalistes et traités en conséquence.
Le 13 novembre, les débats commencèrent. Les Girondins auraient voulu sauver Louis XVI ; mais ils firent preuve d'une maladresse inouïe. Pour complaire aux Jacobins, ils admirent comme autant de vérités les calomnies répandues contre le monarque. Puis, par la plus étrange des contradictions, ils prétendirent qu'on devait s'abstenir de le juger.
Les Jacobins avaient beau jeu contre un semblable raisonnement. Ils en profitèrent pour entraîner les indécis de la plaine, si connus sous le nom de crapauds du Marais.
La droite soupçonnait les Montagnards de vouloir faire un souverain de Philippe Egalité. Elle expliquait ainsi leur obstination à demander la
mort de Louis XVI. Pour s'assurer que tel était bien le projet de leurs adversaires, les Girondins chargèrent Brissot de proposer un décret portant peine de mort contre quiconque demanderait le rétablissement de la monarchie.
Les Jacobins donnèrent dans le piège. Robespierre se prononça nettement contre cette proposition. Toute la gauche l'appuya. Les tribunes elles-mêmes se montrèrent hostiles à la motion de Brissot. Le décret fut néanmoins rendu, mais avec cette modification que la peine de mort était prononcée contre quiconque tenterait de rétablir en France , soit la royauté, soit tout autre pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple.
Le 30 novembre, Legendre fit observer que le procès de Louis XVI deviendrait interminable si, à propos de la moindre question de détail, l'Assemblée se résignait à entendre les discours que chaque député croirait devoir prononcer. Il proposait, en conséquence, de déposer toutes ces harangues sur le bureau du président et d'en ordonner l'impression, afin que l'on pût en prendre connaissance et décider à bref délai.
Le 3, Robespierre demanda une condamnation sans jugement.
« Louis » s'écria-t-il, « n'est point accusé, vous « n'êtes pas ses juges. . . Les peuples lancent la « foudre. . . Ils ne condamnent pas les rois, ils les « plongent dans le néant. . . Louis doit périr plutôt « que cent mille citoyens vertueux. Louis doit périr, « parce qu'il faut que la patrie vive. . . Je demande
« que la Convention nationale le déclare traître à « la nation française, criminel envers l'humanité ».
La motion de Robespierre fut repoussée. L'Assemblée décida que Louis XVI serait jugé, et jugé par elle.
Nous ne ferons pas le récit de la captivité qu'eut à subir la famille royale ; car nous ne devons emprunter à l'histoire de France que les faits qui se rattachent directement à notre sujet. Disons seulement que, le 1 1 décembre, l'infortuné monarque parut devant ses juges. Il fut interrogé par Barrère qui, ce jour-là, présidait la Convention. Les réponses de Louis XVI furent aussi péremptoires que possible.
Il désigna Target pour son défenseur, et, à son défaut, Tronchet. Il eût même voulu les avoir l'un et l'autre. Le premier refusa l'honneur qui lui était offert, dans une lettre adressée au président de la Convention. Tronchet, au contraire, accepta sans hésiter. Malesherbes , de son côté , bien que septuagénaire, offrit au souverain captif le ministère de sa parole. Voici la lettre qu'il écrivit au président de l'Assemblée :
Paris, le 11 décembre 1792.
« Citoyen président, j'ignore si la Convention << donnera à Louis XVI un conseil pour le défen- <•< dre, et si elle lui en laisse le choix : dans ce cas- « là, je désire que Louis XVI sache que, s'il me « choisit pour cette fonction, je suis prêt à m'y « dévouer. Je ne vous demande pas de faire part à
« la Convention de mon offre, Car je suis bien éloigné de me croire un personnage assez important « pour qu'elle s'occupe de moi ; mais j'ai été appelé « deux fois au conseil de celui qui fut mon maître, « dans un temps que cette fonction était ambition- « née par tout le monde : je lui dois le même ser- « vice, lorsque c'est une fonction que bien des gens « trouvent dangereuse. Si je connaissais un moyen « possible pour lui faire connaître mes dispositions, « je ne prendrais pas la liberté de m'adressera vous. « J'ai pensé que, dans la place que vous occupez, « vous aurez plus de moyens que personne pour lui « faire passer cet avis. Je suis avec respect ,
« Lamoignon de Malesherbes ».
Louis XVI répondit en ces termes à la députation : « Je suis sensible aux offres que me font les « personnes qui demandent à me servir de conseil, « et je vous prie de leur en témoigner ma recon- « naissance ; j'accepte M. de Malesherbes pour « mon conseil ; si M. Tronchet ne peut me prêter « ses services, je me concerterai avec M. de Males- « herbes pour en choisir un autre ».
La bonne harmonie entre les Jacobins et les Girondins fut de courte durée. Le 16 décembre, la lutte recommença à propos du décret de bannissement que Buzot voulait qu'on prononçât contre les Bourbons, sans en excepter Egalité et sa famille.
La droite appuya Buzot. La Montagne, au contraire, le combattit. Camille Desmoulins, Marat et
Jean Bon Saint-André surtout plaidèrent la cause du duc d'Orléans.
L'Assemblée, après avoir émis un vote favorable sur la proposition de Buzot, en ajourna la discussion à trois jours. Les amis d'Egalité profitèrent de ce délai pour faire des démarches en faveur de leur client.
S'il faut en croire Bertrand de Molleville, ceux qui provoquèrent ce décret de bannissement consentirent volontiers à le modifier en ce qui concernait Egalité, mais à condition que ce prince et ses amis , dans la Convention , prendraient l'engagement de voter la mort du roi. Cet engagement fut contracté, ajoute M. de Molleville, et assura de la sorte la majorité de la faction sanguinaire.
M. de Genoude dit, de son côté : « Ce qui con- << firme la vérité de ce fait, c'est le dénouement de « cette discussion : Buzot consentit à ce que son « projet fût remis en délibération ; Marat et Robes- « pierre prirent la parole pour défendre le duc « d'Orléans, et l'Assemblée ajourna sa décision « jusqu'après le jugement de Louis XVI ».
Le 26 décembre, le roi parut à la barre de la Convention, assisté de ses conseils.
La défense fut lue par M. de Sèze.
La Convention écouta ce discours avec une attention soutenue. La Montagne elle-même se montra calme, parce qu'elle était assurée de son triomphe,
Quand M. de Sèze eut fini de lire, le roi prit la parole et dit :
« On vient de vous exposer mes moyens de
« défense ; je ne les renouvellerai point. En vous « parlant, peut-être pour la dernière fois, je « vous déclare que ma conscience ne me reproche « rien et que mes défenseurs ne vous ont dit que « la vérité.
« Je n'ai jamais craint que ma conduite fût exa- « minée publiquement ; mais mon cœur est déchiré « de trouver dans l'acte d'accusation l'imputation « d'avoir voulu faire répandre le sang du peuple, « et surtout que les malheurs du \ 0 août me soient « attribués.
« J'avoue que les preuves multipliées que j'avais « données dans tous les temps de mon amour pour « le peuple, et la manière dont je m'étais toujours «conduit, me paraissaient devoir prouver que je « craignais peu de m'exposer pour épargner mon « sang et éloigner de moi une pareille imputation ».
Après le départ du roi, l'Assemblée décida que la défense serait signée de lui et de ses conseils et déposée sur le bureau du président.
La gauche voulait que Louis XVI fût jugé séance tenante. La droite protestait contre ce procédé sommaire et digne à tous égards des chefs du Jacobinisme. Le tumulte devint épouvantable. Lanjuinais, s'élançant alors à la tribune, déclare qu'on ne peut juger Louis XVI sans violer toutes les règles conservatrices de l'honneur et de la vie des citoyens ; qu'il n'appartient qu'à des conspirateurs qui se sont déclarés hautement, à cette tribune, les auteurs de ï illustre journée du 10 août. . . L'orateur ne peut achever. Des cris de fureur éclatent dans
les rangs de la gauche et dans les tribunes. Les uns demandent que l'orateur soit rappelé à l'ordre ; les autres, qu'il soit conduit à l'Abbaye.
L'intrépide orateur ne se laisse pas intimider. Il reprend avec plus de force encore : « Non ! vous « ne pouvez pas être accusateurs, jurés et juges, « ayant tous ou presque tous donné vos avis, et « quelques-uns avec une férocité scandaleuse ! »
Le désordre fut alors à son comble. Des menaces de mort se firent entendre de tous côtés. Les énergumènes des tribunes mêlaient leurs clameurs à celles de la Montagne. « J'entends », répond Lanjuinais, « qu'on me menace de « mort ! Sachez que je la préfère à l'horreur de « prononcer un jugement inique ».
Le calme s'étant rétabli, l'Assemblée décrète que la discussion est ouverte sur le jugement de Louis Capet et se poursuivra, toute affaire cessante, jusqu'à ce que le jugement soit prononcé.
Le 27, Saint-Just fut le premier qui prit la parole : « Quand le peuple », s'écria-t-il, « était « opprimé, ses défenseurs étaient proscrits. Les << rois persécutaient les peuples dans les ténèbres ; « nous, nous jugeons les rois à la lumière. . .
« Je ne pense pas qu'on veuille vous persuader « que c'est le dessein de rendre la liberté au « peuple qui fit convoquer les Etats généraux. La « volonté d'abaisser les parlements, voilà ce qui « nécessita cette convocation. Après que l'Assem- « blée nationale eut porté ses premiers coups, le « roi rassembla toutes ses forces pour l'attaquer
« elle-même. On se souvient avec - quel artifice il « repoussa les lois qui détruisaient le régime ecclé- « siastique et le régime féodal. . .
« Le malheureux ! il a fait égorger, depuis, ce « peuple qu'il avait aimé. On n'a point trouvé « parmi ses papiers des projets pour bien gouver- « ner; mais on en a trouvé pour séduire le peuple.
« On a parlé d'un appel au peuple. N'est-ce pas « rappeler la monarchie ? Il n'y a pas loin de la << grâce du tyran à la grâce de la tyrannie. La révod lution ne commence que quand le tyran finit. « Ayez le courage de dire la vérité ; la vérité « brûle dans tous les cœurs comme une lampe « dans un tombeau ».
Robespierre appuya Saint-Just. Il* déclara que le peuple qui a recouvré ses droits, en arrachant le sceptre des mains de Louis, avait celui de le punir de l'avoir porté.
Vergniaud réclama l'appel au peuple. Son discours renferme plus d'une contradiction. La question de droit y est traitée faiblement, parce que, en maintes circonstances, l'orateur avait méconnu les principes sur lesquels il était contraint de s'appuyer pour rendre sa thèse à peu près irréfutable, étant données les doctrines philosophiques de l'époque. Il faut néanmoins reconnaître que l'orateur girondin fut vraiment beau, lorsqu'il montra, dans un tableau aussi rapide que saisissant, les conséquences qu'aurait l'usurpation des Jacobins. Ce passage mérite d'être cité.
« Oui », s'écria Vergniaud, « ils veulent la guerre
« civile, ceux qui appellent les poignards contre « les représentants de la nation ; ils veulent la « guerre civile, ceux qui accusent l'humanité de « conspiration, et la patrie d'une déshonorante pu- « sillaniraité, parce qu'elle ne veut pas frapper « sans conviction ; ils veulent la guerre civile , « ceux qui proclament traître tout homme qui « n'est pas à la hauteur du brigandage et de l'as- « sassinat, ceux qui pervertissent toutes les idées « de morale, et qui, par des discours artificieux, « des flagorneries hypocrites, ne cessent de pousser « le peuple aux excès les plus déplorables.
« On a représenté le Temple comme la source de « tous les maux dont souffre le peuple ; mais, après « la mort du roi , qu'ils demandent avec tant « d'acharnement, ils auront les mêmes raisons et « la même puissance pour faire attribuer la cause « de tous les maux à la Convention, et rendre les « représentants de la France aussi odieux au « peuple que l'est dans ce moment le roi détrôné.
« A quelles horreurs Paris ne serait-il pas livré, « quand il serait devenu la proie d'une horde « d'infâmes assassins ! Qui pourrait habiter une « cité où régneraient la désolation et la mort ? Qui « consolerait les citoyens industrieux dont le travail « fait toute la richesse, et pour qui les moyens de « travail seraient détruits ? Quelles mains essuie- « raient leurs larmes et porteraient des secours à « leurs familles désespérées, à qui on enlèverait les « derniers moyens d'exister ?
« V ous iriez , dans cette heure de désolation ,
« trouver ceux qui vous auraient précipités dans « l'abîme. Redoutez leur réponse; je vais vous l'ap- « prendre : Allez dans les carrières disputer à la « terre quelques lambeaux sanglants des victimes << que nous avons égorgées; ou voulez- vous du « sang? Prenez, voici celui que nous venons de « répandre, nous n'avons pas d'autre nourriture à « vous donner ».
Quand on parcourt les débats de la Convention nationale, on se demande si les membres de cette assemblée n'étaient pas un ramassis de fous furieux chez lesquels toutes les facultés avaient fait naufrage, à l'exception de l'éloquence.
« Citoyens », s'écria Péfchion, « on appelle hau- « tement à l'insurrection, si Louis n'est pas con- « damné. Je ne connais maintenant qu'une insur- « rection possible, c'est celle des voleurs et des « assassins. Une insurrection est nécessaire lors- << qu'il s'agit de renverser. Ici la noblesse, le clergé, « la royauté sont abattus ; le terrain est nivelé par « les mains même de l'égalité; nous n'avons plus « qu'à construire. Si, à mesure qu'une colonne « s'élève, on la détruit, l'édifice de la liberté ne « peut s'achever. Que ceux qui disent au peuple de « s'élever s'expliquent. Ce ne peut être que pour « anéantir la Convention ou pour exercer des ven- « geances particulières. Anéantir la Convention, « c'est dissoudre la République, c'est armer les « citoyens les uns contre les autres, c'est nous jeter « dans la plus affreuse anarchie ».
L'homme qui tenait ce langage, il est bon de le
Pie VI. — T. 11. 13
savoir, aurait pu empêcher les massacres qui suivirent le 1 0 août, et il ne le fit pas.
Les tribunes étaient pleines de Jacobins qui soutenaient de leurs applaudissements les orateurs de la Montagne. Le président avait tent é, mais en vain, de rappeler cette foule au silence et à la pudeur. L'extrême gauche encourageait la résistance de ses affidés. La droite indignée se leva furieuse et déclara qu'elle aurait raison de ce scandale. La discussion menaçait de tourner au pugilat, lorsque le président se couvrit, attendant que l'orage se calmât de lui-même.
Les débats se prolongèrent ainsi jusqu'au 7 janvier. Ce jour-làon prononça inopinément la clôture, et on ajourna au 14 le prononcé du jugement.
Les questions soumises à la Convention étaient les suivantes :
1 0 Louis Capet est-il coupable ?
2° Le jugement sera-t-il soumis à la ratification du peuple?
3° Quelle sera la peine infligée à Louis Capet? Dans la séance du lendemain, il fut décidé : 1 0 Que chaque membre émettrait son vote à la tribune; 2° que les votes seraient signés par leurs auteurs; 3° que les absents pourraient voter après l'appel et motiver leur opinion ; 4° que l'on mentionnerait sur les listes des absents ceux dont l'absence ne serait pas justifiée par des motifs suffisamment sérieux; 5° que le président leur appliquerait la censure et qu'on les signalerait aux départements.
Lorsque ces décrets furent rendus, le président .donna lecture à l'Assemblée de la première question. Sur sept cent quarante-neuf membres, huit déclarèrent qu'ils ne voulaient pas être juges du roi, et vingt-neuf qu'ils ne pouvaient pas se prononcer en une matière aussi grave; huit étaient malades, et vingt absents par commission. Six cent quatre-vingt-trois membres émirent un vote affirmât if.
Le président proclama, au nom du peuple français, Louis Capet coupable de conspiration contre la liberté de la nation et d'attentat contre la sûreté de l'Etat.
Voici quel fut le résultat du vote sur la seconde question :
Neuf membres étaient absents pour cause de maladie ;
Vingt par commission ; Six refusèrent de voter ;
Quatre admirent l'appel au peuple avec condition;
Deux cent quatre-vingt-six l'appel au peuple sans condition ;
Quatre cent vingt-quatre rejetèrent l'appel au peuple.
Le président déclara donc que le jugement contre Louis Capet ne serait pas soumis à la ratification du peuple.
Le 1 G, les tribunes et les abords de la Chambre étaient envahis, par des gens à figures sinistres qui buvaient et mangeaient, en attendant l'ouverture de la séance.
« La salle », dit M. de Lamartine, « était inégale- « ment éclairée. Les lampes du bureau et le lustre « de la voûte jetaient sur quelques parties de la « salle d'éclatantes lueurs, et laissaient les autres « parties dans l'obscurité. Les tribunes publiques « descendant par degrés en amphithéâtre jusque « près des bancs élevés de la Montagne, avec les- « quels elles se confondaient, regorgeaient de spec- « tateurs. Au premier rang de ces tribunes, on « voyait assises beaucoup de femmes jeunes, parées « de couleurs tricolores, causant entre elles avec « insouciance, comptant les votes et les marquant « sur une carte avec la pointe d'une épingle. Des << valets de salle circulaient entre les gradins, por- « tant des plateaux chargés de sorbets, de glaces « et d'oranges. Sur les gradins les plus élevés « étaient des hommes du peuple; on y voyait des « garçons bouchers, leurs tabliers ensanglantés re- « troussés d'un côté à la ceinture, et le manche de « longs couteaux de leur profession sortant avec << affectation des plis de la toile qui leur servait de « fourreau ».
Quelques membres firent entendre de timides protestations contre les menaces que l'on avait proférées contre eux aux abords de la Chambre. Leur but était d'appuyer une lettre que le ministre Roland venait d'écrire, et où on lisait entre autres choses : « Comment ne pas être effrayé avec les « arrêtés incendiaires de plusieurs sections, avec « les canons qu'on a fait venir hier de Saint-Denis « pour les répartir entre elles? Toutes ces disposi-
« tions ne doivent-elles pas l'aire redouter de voir « revenir ces jours de septembre, où des millions « d'hommes ont vu une poignée de brigands dé- « vaster les prisons et déshonorer la France? »
Les ministres lurent ensuite un rapport sur la situation, et l'Assemblée passa à l'ordre du jour qui était celui-ci : « Quelle peine sera infligée à Louis Capet? »
Un député du Morbihan, nommé Le Hardy, demanda que la condamnation ne pût être prononcée qu'à la majorité des deux tiers des voix. Danton soutint, au contraire, que le décret concernant Louis XVI devait être rendu comme tous les autres à la simple majorité.
L'avis de Danton prévalut.
« Les premiers votes entendus par l'Assemblée », dit M. de Lamartine, « laissaient l'incertitude dans les esprits. La mort et le bannissement semblaient se balancer en nombre égal dans le retentissement alternatif des votes. Le sort du roi allait dépendre du premier vote que prononcerait un des chefs du parti girondin. Au nom de Vergniaud, les conversations cessèrent; les regards se portèrent sur lui seul. Il se recueillit un moment, puis d'une voix sourde il prononça la mort. Le silence de l'étonnement comprima le murmure et la respiration même de la salle. Robespierre sourit d'un sourire presque imperceptible, où l'oeil crut distinguer plus de mépris que de joie. Danton leva les épaules. « Vantez donc vos orateurs », dit-il tout haut à Brissot ! « des paroles sublimes ! des actes lâches !
« Que faire de tels hommes? Ne m'en parlez plus, « c'est un parti fini (1) ».
Le vote qui produisit l'impression la pins péniblo et la plus vive fut celui du duc d'Orléans, Philippe- Egnlité. « Uniquement préoccupé de mon devoir », dit-il, « persuadé que ceux qui ont attenté ou atten- « feront par la suite à la souveraineté du peuple « méritent la mort, je prononce la mort de Louis ».
Un mouvement d'horreur se manifesta sur tous les points de la salle. Des murmures de réprobation partirent même du groupe dont le prince faisait partie.
La majorité vota la mort.
Quelques écrivains ont prétendu que si le scrutin n'avait pas été frelaté, Louis XVI aurait échappé à l'échafaud (2). Le décret fut rendu à trois
(1) Lamartine, Les Girondins.
(2) Voici les réflexions que fait k ce sujet un auteur contemporain :
« La Convention était composée de sept ceot qnarante-buit membres, y compris la députation d'Avignon. Un était mort, restait sept cent quarante-sept. Onze étaient absents par commission, restait sept cent trente-six. Les absents volontaires sans cause, ou sous un pi étendu prétexte de maladie, ceux qui n'ont pas opiné, n'ont pas voulu évidemment voter pour la mort ; et le sieur f.astel, qui s'est fait porter dans l'Assemblée, tout malade qu'il était, pour demander le bannissement, en est la preuve. Or, sur sept cent trente-six membres, il fallait trois cent soixante-neuf voix pour avoir la majorité d'une seule, et il n'y en a eu que trois cent soixante-six, comme l'attestent tous les journaux. Et que seraitce donc encore, si, sur ces trois cent soixanie-six voix, on retranchait et ce parent dénaturé, que toutes les lois obligeaient de se récuser, et ces prêtres apostats, et les voix qui, comme celle de Valazé, ont été comptées pour la mort par des secrétaires infidèles, quoique données pour sauver la vie dn roi, et tous les députés, tons les folliculaires, qui avaient manifesté antérieurement une haine pour le roi, qui devait les eiclure de le jug>>r, et l'athée Dupont, qui ne croit point en Dieu et qui veut qu'on croie à sa justice, et tons ces députés faibles, que les violences et les menaces ont foi ces de voter contre leur propre vœu.
« Ainsi une minorité de trois voix a consommé soi-disant légalement, au nom d une oadon corrompue ou paralysée, le plus graDd des attentats.
« Manne!, étonné pourtant du réveil de sa conscience, effrayé de ce qu'un si
heures du matin, sous la présidence de Vergniaud.
Dans la séance du 19, l'Assemblée décida qu'il ne serait pas sursis à l'exécution de Louis XVI, qu'on lui notifierait sa condamnation sans retard et que, vingt-quatre heures après, le jugement serait exécuté.
Voici d'ailleurs le texte de ces décrets :
Article premier. La Convention nationale déclare Louis Capet, dernier roi des Français, coupable de conspiration contre la liberté de la nation, et d'attentat contre la sûreté générale de l'Etat.
Art. 2. La Convention nationale déclare que Louis Capet subira la peine de mort.
Art. o. La Convention nationale déclare nul l'acte de Louis Capet apporté à la barre par ses conseils, qualifié d'appel à la nation, du jugement rendu par la Convention ; défend à qui que ce soit d'y donner aucune suite, à peine d'être poursuivi et puni comme coupable d'attentat contre la sûreté générale de la République,
Art. k. Le conseil exécutif provisoire notifiera le présent décret, dans le jour, à Louis Capet, et prendra des mesures de police et de sûreté pour en assurer l'exécution dans les vingt-quatre heures, à compter de sa notification, et rendra
horrible événement était consommé par cinq voix, dans le calcul le plus favorable au crime, a donné sa démission. Kersaint, si violent contre le roi luimême, qui avait eu la démence de le déclarer coupable, a suivi l'exemple de Manuel, et la Convention, épouvantée de ces remords, pour en arrêter le cours, a fait faire le lendemain un second appel ». {Examen du décret régicide, xxie prévarication, art. 28, page 73.)
compte du tout à ]a Convention nationale, immédiatement après qu'il aura été exécuté.
Nous lisons dans le Journal de Cléry que, pendant la lecture qui lui fut faite de ce document, Louis XVI ne laissa paraître aucune émotion sur les traits de son visage. Au mot de conspiration, un sourire d'indignation et de mépris se dessina sur le bord de ses lèvres. Quand Grouvelle, secrétaire du conseil, eut fini de lire, le roi s'avança vers lui, prit le décret, le plia, et le plaça dans son portefeuille. Puis, retirant un papier de ce même portefeuille, il dit à Garât : « Monsieur le ministre « de la justice, je vous prie de remettre sur le « champ cette lettre à la Convention nationale ». Le ministre parut hésiter ; ce que voyant, le souverain ajouta : « Je vais vous en faire la lecture » ; et il lut sans aucune altération ce qui suit :
« Je demande un délai de trois jours pour pou- « voir me préparer à paraître devant Dieu ; je « demande, pour cela de pouvoir voir librement la « personne que j'indiquerai aux commissaires de la « Commune, et que cette personne soit à l'abri de « toute crainte et de toute inquiétude pour cet acte « de charité qu'elle remplira auprès de moi.
« Je demande d'être délivré de la surveillance « perpétuelle que le conseil général a établie de- « puis quelques jours.
« Je demande dans cet intervalle à pouvoir voir « ma famille quand je le demanderai, et sans « témoins ; je désirerais bien que la Convention
« nationale s'occupât tout de suite du sort de ma « famille, et qu'elle lui permît de se retirer libre- « ment où elle le jugerait à propos.
« Je recommande â la bienfaisance de la nation « toutes les personnes qui m'étaient attachées : il « y en a beaucoup qui avaient mis toute leur for- « tune dans leurs charges, et qui, n'ayant point << d'appointements, doivent être dans le besoin, et « même de celles qui ne vivaient que de leurs « appointements ; dans les pensionnaires, il y a « beaucoup de vieillards, de femmes et d'enfants « qui n'avaient que cela pour vivre.
« Fait à la tour du Temple, le 20 janvier 1 793 » .
Garât prit la lettre du roi, disant qu'il la remettrait sans retard à la Convention. Louis XVI, fouillant de nouveau dans son portefeuille, en retira l'adresse de M. Edgeworth de Firmont, n° 483, rue du Bac, — c'était le nom du prêtre qui devait l'assister, — et la lui donna également, afin que l'Assemblée pût faire prévenir cet ecclésiastique.
Nous ne raconterons pas les événements dont la prison du Temple fut le théâtre pendant la nuit qui précéda l'exécution du souverain. Nous renvoyons nos lecteurs au Journal de Cléry. C'est une page d'histoire dont l'analyse est impossible.
Le 21 janvier, dès six heures du matin, dit M. de Genoude, on vit se rassembler tout ce que Paris et les faubourgs renfermaient d'hommes pervers, de vagabonds et de bandits.
Le bruit des tambours et de l'artillerie remplis-
sait la population honnête d'une indicible terreur. Des canons chargés à mitraille étaient braqués sur les ponts, sur les places publiques, dans les grandes avenues et aux quatre coins de l'échafaud.
« Le conseil exécutif était chargé de faire exé- « cuter la douloureuse sentence. Tous les ministres « étaient réunis dans la salle de leurs séances, et « comme frappés de consternation . . .
« Les portes et les fenêtres étaient fermées, et « chacun attendait chez soi le triste événement. A « huit heures, le roi partit du Temple. Des officiers « de gendarmerie étaient placés sur le devant de « la voiture. Ils étaient confondus de la piété et de « la résignation de la victime. Une multitude « armée formait la haie. La voiture s'avançait lente- « ment au milieu du silence universel (1) ».
Citons maintenant M. de Lamartine :
« Un rayon de soleil d'hiver, qui perçait la brume, laissait voir la place couverte de cent mille têtes, les régiments de la garnison de Paris formant le carré autour de l'échafaud, les exécuteurs attendant la victime', et l'instrument du supplice dressant au-dessus de la foule ses madriers et ses poteaux peints en rouge, couleur de sang.
« Ce supplice était la guillotine. Cette machine, inventée en Italie et importée en France par l'humanité d'un médecin célèbre de l'Assemblée constituante, nommé Guillotin, avait été substituée aux supplices atroces et infamants que la Révolution avait voulu abolir. Elle avait de plus, dans la
(1) De Genoude, Histoire de France.
pensée des législateurs de l'Assemblée constituante, l'avantage de ne pas faire verser le sang de l'homme par la main et sous le coup souvent mal assuré d'un autre homme , mais de faire exécuter le meurtre par un instrument sans âme, insensible comme le bois et infaillible comme le fer. Au signal de l'exécuteur, la hache tombait d'elle-même. Cette hache, dont la pesanteur était centuplée par des poids attachés sous l'échafaud, glissait entre deux rainures d'un mouvement à la fois horizontal et perpendiculaire, comme celui de la scie, et détachait la tète du tronc par le poids de sa chute et avec la rapidité de l'éclair. C'était la douleur et le temps supprimés dans la sensation de la mort. La guillotine était dressée, ce jour-là, au milieu de la place de la Révolution, devant la grande allée du jardin des Tuileries, en face et comme en dérision du palais des rois, à peu près à l'endroit' où la fontaine jaillissante la plus rapprochée de la Seine semble aujourd'hui laver éternellement le pavé.
« Depuis l'aube du jour, les abords de l'échafaud, le pont Louis XVI, les terrasses des Tuileries, les parapets du fleuve, les toits des maisons de la rue Royale, les branches mêmes dépouillées des Champs-Elysées étaient chargés d'une innombrable multitude qui attendait l'événement dans l'agitation, dans le tumulte et dans le bruit d'une ruche d'hommes, comme si cette foule n'eût pu croire au supplice d'un roi, avant de l'avoir vu de ses yeux. Les abords immédiats de l'échafaud avaient été
envahis, grâce aux faveurs de la Commune et à la connivence des commandants des troupes, par les hommes de sang des Cordeiiers, des Jacobins et des hommes des journées de septembre, incapables d'hésitation ou de pitié. Se posant eux-mêmes autour de l'échafaud, comme les témoins de la République, ils voulaient que le supplice fût consommé et applaudi.
« A l'approche de la voiture du roi, une immobilité solennelle surprit cependant tout à coup cette foule et ces hommes eux- mêmes. La voiture s'arrêta à quelques pas de l'échafaud. Le trajet avait duré deux heures. « Le roi, en s'apercevant que la voiture avait cessé de rouler, leva les yeux, qu'il tenait attachés au livre, et, comme un homme qui interrompt sa lecture, pour un moment, il se pencha à l'oreille de son confesseur, et lui dit à voix basse et d'un ton d'interrogation : « Nous voilà arrivés, je « crois ? » Le prêtre ne lui répondit que par un signe silencieux. Un des trois frères Sanson, bourreaux de Paris, ouvrit la portière. Les gendarmes descendirent. Mais le roi, refermant la portière et plaçant la main droite sur le genou de son confesseur d'un geste de protection : « Messieurs », dit-il, avec autorité aux bourreaux, aux gendarmes et aux officiers qui se pressaient autour des roues, «je vous recommande monsieur que voilà! Ayez « soin qu'après ma mort il ne lui soit fait aucune « insulte. Je vous charge d'y veiller ! » Personne ne répondit. Le roi voulut répéter avec plus de force cette recommandation aux exécuteurs. L'un
d'eux lui coupa la parole : « Oui, oui », lui dit-il avec un accent sinistre, « sois tranquille, nous en « aurons soin, laisse-nous faire ». Louis descendit. Trois valets du bourreau l'entourèrent et voulurent le déshabiller au pied de l'échafaud. Il les repoussa avec majesté, ôta lui-même son habit, sa cravate, et dépouilla sa chemise jusqu'à la ceinture. Les exécuteurs se jetèrent de nouveau sur lui. « Que vou- « lez-vous faire ? » murmura-t-il avec indignation. « — Vous lier », lui répondirent-ils, et ils lui tenaient déjà les mains pour les nouer avec leurs cordes. << — Me lier 1 » répliqua le roi avec un accent où toute la gloire de son sang se révoltait contre l'ignominie; « non ! non ! je n'y consentirai jamais ! « Faites votre métier, mais vous ne me lierez pas; « renoncez-y ! » Les exécuteurs insistaient, élevaient la voix, appelaient à leur aide, levaient la main, préparaient la violence. Une lutte corps à corps allait souiller la victime au pied de l'échafaud. Le roi, par respect pour la dignité de sa mort et pour le calme de sa dérnière pensée, regarda le prêtre, comme pour lui demander conseil. « Sire », dit le conseiller divin, « subissez sans résistance ce « nouvel outrage comme un dernier trait de res- « semblance entre vous et le Dieu qui va être votre « récompense ». Le roi leva les yeux au ciel avec une expression du regard qui semblait reprocher et accepter à la fois : « Assurément », dit-il, « il ne « faut rien moins que l'exemple d'un Dieu pour « que je me soumette à un pareil affront ! » Puis, se tournant et tendant de lui-même les mains vers
« les exécuteurs : « Faites ce que vous voudrez », leur dit-il, « je boirai le calice jusqu'à la lie ! »
« Il monta, soutenu par le bras du prêtre, les marches hautes et glissantes de l'échafaud. Le poids de son corps semblait indiquer un affaissement de son âme ; mais parvenu à la dernière marche , il s'élança des mains de son confesseur, traversa d'un pas ferme toute largeur de l'échafaud, regarda, en passant, l'instrument et la hache, et se tournant tout à coup à gauche, en face de son palais, et du côté où la plus grande masse de peuple pouvait le voir et l'entendre, il fit aux tambours le geste du silence. Les tambours obéirent machinalement. « Peuple », dit Louis XVI, d'une voix qui retentit dans le silence et qui fut entendue distinctement de l'autre extrémité de la place , « peuple, « je meurs innocent de tous les crimes qu'on m'im- « pute ! Je pardonne aux auteurs de ma mort, et je « prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne « retombe jamais sur la France ! » Il allait continuer; un frémissement parcourut la foule. Le chef d'étatrmajor des troupes du camp sous Paris, Beaufranchet, comte d'Oyat, fils de Louis XV et d'une favorite nommée Morphise, ordonna aux tambours de battre. Un roulement immense et prolongé couvrit la voix du roi et le murmure de la multitude. Le condamné revint de lui-même à pas lents vers la guillotine et se livra aux exécuteurs. Au moment où on l'attachait à la planche, il jeta encore un regard sur le prêtre qui priait à genoux au bord de l'échafaud. Il vécut, il posséda son âme tout entière
jusqu'au moment où il la remit à son Créateur par les mains du bourreau.
« Un des exécuteurs prenant la tête du supplicié par les cheveux la montra au peuple et aspergea de sang les bords de l'échafaud. Des fédérés et des républicains fanatiques montèrent sur les planches, trempèrent les pointes de leurs sabres et les lames de leurs piques dans le sang et les brandirent vers le ciel, en poussant le cri de : Vive la République ! L'horreur de cet acte étouffa le même cri sur les lèvres du peuple. L'acclamation ressembla plutôt à un immense sanglot. Les salves de l'artillerie allèrent apprendre aux faubourgs les plus lointains que la royauté était suppliciée avec le roi. La foule s'écoula en silence. On emporta les restes de Louis XVI dans un tombereau couvert au cimetière de la Madeleine, et on jeta de la chaux dans la fosse pour que les ossements consumés de la victime ne devinssent pas un jour les reliques du royalisme. Les rues se vidèrent. Des bandes de fédérés armés parcoururent les quartiers de Paris, en annonçant la mort du tyran et en chantant le sanguinaire refrain de la Marseillaise. Aucun cri d'enthousiasme ne leur répondit : la ville resta muette.
« Les grandes catastrophes humaines ont des contre-coups dans l'imagination publique, qui sont plus fortement ressentis par certains hommes doués, pour ainsi dire, de la faculté de résumer en eux l'impression de tous et de porter jusqu'au délire, quelquefois jusqu'au crime, l'exaltation que ces catastrophes leur impriment. La mort de Louis XVI,
l'étonnement, la profanation, la douleur, produisirent cette commotion des âmes dans tout l'empire. Tous ceux qui ne partageaient pas le stoïcisme des juges furent saisis par l'horreur et par la consterna, tion. Il leur semblait qu'un grand sacrilège appelait sur la nation, qui l'avait accompli ou souffert, une de ces vengeances où le ciel demande pour le sang d'un juste le sang d'un peuple tout entier. Des hommes moururent de douleur en apprenant la consommation du supplice; d'autres en perdirent la raison. Des femmes se précipitèrent du toit de leur maison dans la rue, et des ponts de Paris dans la Seine. Des sœurs, des filles, des femmes, des mères de conventionnels éclatèrent en reproches contre leurs maris ou leurs fils (1) ».
Si nous avons donné sur le procès et la mort de Louis XVI des détails aussi étendus, c'est que nous avions à reproduire l'admirable allocution que Pie VI prononça, à l'occasion de cet événement, le 17 juin de la même année, en présence du Sacré-Collége.
Nous citons en entier ce document, à cause de son importance doctrinale et de l'élévation des sentiments qui y sont exprimés.
« Pourquoi », dit le Pontife, « les larmes et les sanglots n'interrompent-ils pas Nos paroles ? Ne sont-ce pas les gémissements, plutôt qu'aucune voix, qui doivent exprimer l'immense douleur que Nous ressentons, en vous annonçant l'événement horrible dont Paris a été le théâtre, le 21 janvier de cette année.
(1) Lamartine, Les Girondins.
« A la suite d'une conspiration d'hommes impies, Louis XVI, roi très-chrétien, a été condamné à la peine capitale, et le jugement a été exécuté.
« Nous vous dirons en peu de mots ce que fut ce jugement et pour quelle raison on le rendit. La Convention nationale l'a porté sans droit d'aucune sorte.
« Cette assemblée, après avoir supprimé la monarchie, qui est la forme de gouvernement la plus naturelle, avait attribué à peu près toute la puissance publique au peuple, qui ne suit presque jamais les inspirations de la sagesse, ni les conseils qu'on lui donne, et dont l'esprit ne saurait être bon juge en ces sortes de questions. Il obéit d'ordinaire à ses impressions, il est par cela même inconstant et facile à tromper. On l'entraîne à toute sorte de crimes ; il devient arrogant et barbare ; la vue du sang lui plaît, le spectacle de la mort l'attire. Il applaudit au supplice des victimes, il s'en repaît avec volupté, comme autrefois dans les amphithéâtres. La fraction la plus féroce de ce peuple , non contente d'avoir détruit l'autorité royale , voulut encore frapper de mort le souverain. Elle ordonna à ceux qui avaient accusé Louis de se constituer ses juges, et les malheureux se déclarèrent ouvertement les ennemis du prince. Bien plus, on appela aux portes même du lieu où allait être prononcé le jugement, des hommes d'une méchanceté atroce, afin que, par l'effet de leurs menaces, la majorité fût acquise au parti de ceux qui demandaient sa condamnation. Cependant ils ne purent obtenir ce
Pie VI. — T. II. 14
résultat, car le roi fut immolé par la minorité (1) ».
Comme on le voit, le Souverain Pontife embrasse l'opinion que nous avons signalée précédemment au sujet de cette question ; opinion que des écrivains contemporains, parmi lesquels figure Monseigneur Besson, l'éminent évêque de Nîmes, soutiennent, appuyés sur des arguments sérieux.
« De tant de juges iniques », poursuit le Pontife, « de tant de suffrages forcés, que ne dèvait-on pas attendre d'infâme, d'exécrable, de triste ! Cependant, comme l'horreur d'un si grand crime avait éveillé des remords dans la conscience de plusieurs juges, il s'éleva une sérieuse dissidence entre les votants ; il parut convenable d'ouvrir un nouveau scrutin, dont l'issue fut déclarée régulière, quoiqu'elle ne soit qu'une sentence des conjurés eux-mêmes.
« Nous passons sous silence beaucoup d'actes contre le droit, et de leur nature nuls et faux,qu'on peut connaître en lisant les feuilles publiques et l'éloquente défense des avocats. Nous ne parlons pas des traitements que le roi dut souffrir avant le dernier supplice : une longue incarcération dans des geôles diverses, qu'il ne quittait que pour être conduit à la Convention ; la mort donnée à son confesseur (2) ; la nécessité d'être séparé
(1) Voir la lettre que Mgr Besson a publiée dans l'Univers à la date du 25 janvier 1878, et que l'éditeur de Pie VI a reproduite dans les Révélations d'un Rose-Croix.
(2) En Italie, eu Espagne et ailleurs, on a été longtemps persuadé que l'abbé Edgeworth de Firmont avait été exécuté en même temps que Louis XVI. C'est ce qui explique le passage de l'allocution pontificale.
de sa famille ; une foule de vexations ignominieuses dont on ne peut entendre parler qu'avec épouvante, surtout quand on pense au caractère de Louis, doux, bienfaisant, clément, patient, rempli d'amour pour son peuple, ennemi de la sévérité et de la rigueur, facile et indulgent envers tous. Ce sont ces dispositions qui l'ont engagé à réunir les comices du royaume, que l'on demandait avec instance ; ces comices qui, ensuite, se sont rués contre l'autorité royale, et ont amené les événements qui viennent de faire tomber la tète du monarque.
« Nous ne pouvons pas vous entretenir des vertus qui ont dicté son testament à Louis XVI, testament écrit de sa propre main, et dans lequel se révèlent les qualités intimes de son cœur. Ce document a été publié partout. Quels ne furent pas le courage de ce prince, l'ardeur de son âme pour la religion catholique, les indices de sa piété envers Dieu, sa douleur, son repentir, parce que, malgré lui, il avait apposé son nom à des actes contraires à la discipline de la foi orthodoxe ! Aussi, au milieu de tant d'adversités qui l'assiégeaient sans cesse, il pouvait dire comme Jacques Ier, roi de la Grande- Bretagne : « On répand des calomnies contre moi « dans les discours tribunitiens, non parce que j'ai « commis quelque crime, mais parce que je suis « roi, et qu'être roi, c'est commettre le plus grand « des crimes ».
« Ici Nous cesserons un instant de Nous occuper de Louis, pour vous citer un exemple tiré de l'his-
toire, qui se rapporte à notre argument, et qui est appuyé du témoignage d'écrivains sincères.
« Parlons de Marie Stuart, reine d'Ecosse, fille de Jacques V, roi de la même contrée, et veuve de François II, roi de France ; de cette reine qui avait pris les titres et les insignes des rois d'Angleterre, que les Anglais avaient déjà attribués à Elizabeth. Au rapport des historiens, combien de persécutions la reine Marie n'a-t-elle pas éprouvées ! Que de violences cachées ou publiques n'a-t-elle pas souffertes de la part de sa rivale, des factieux et des calvinistes ! Souvent enfermée dans des prisons, souvent soumise au jugement des hommes, elle refusait de se défendre, disant : « Une reine ne doit « rendre compte de sa vie qu'à Dieu seul ». Enfin, elle fut tellement tourmentée en diverses manières, qu'un jour elle se décida à répondre ; elle détruisit tous les chefs d'accusation, et prouva son innocence. Mais ses juges ne mirent pas pour cela un terme à leurs poursuites ; ils prononcèrent contre elle la peine de mort, comme si cette princesse avait été coupable et convaincue ; et alors la tête royale roula sur l'échafaud.
« Benoît XIV, dans le livre troisième de son ouvrage sur la Béatification des Serviteurs de Dieu, chapitre xm, n° 10, s'exprime ainsi à ce sujet: « Si, ce que l'on n'a pas fait jusqu'à présent, on « posait la question du martyre de cette reine, on « trouverait le moyen de réfuter toutes les opposi- « tions dans la sentence elle-même, et dans les « injures que les hérétiques ont vomies contre la
« princesse. Parmi ces auteurs, il faudrait nommer « Georges Buchanan, qui a écrit un libelle infâme « intitulé : Marie démasquée. Mais, si l'on examine « la vraie cause de cette mort, qui ne fut votée « qu'en haine de la religion catholique, laquelle « aurait régné de nouveau en Angleterre, dans le « cas où la reine aurait survécu ; si l'on considère « la constance invincible dont elle s'arma pour « repousser tout abandon de cette religion •; si l'on « contemple l'admirable intrépidité avec laquelle « elle reçut la mort ; si l'on fait attention, comme « on ne doit pas y manquer, aux protestations « émises avant et pendant le supplice, protesta- « tions par lesquelles la reine assura qu'elle avait « toujours vécu dans la religion catholique, et « qu'elle mourait volontiers pour cette même foi : « si on n'omet pas, comme on ne doit pas les « omettre, les évidentes raisons qui prouvent que « non-seulement les crimes dont on accuse Marie « sont faux , mais qu'encore l'inique sentence de « mort, appuyée uniquement sur des calomnies, n'a « procédé que de la haine pour la religion catholique, « haine qui exigeait que les dogmes hérétiques « demeurassent irrémovibles en Angleterre, il ne « manquera peut-être rien aux arguments néces- « saires pour établir l'existence du vrai martyre ».
« Nous savons par saint Augustin que ce n'est pas la peine, mais la cause qui fait le martyre ; aussi Benoît XIV, qui éprouvait le besoin de décerner cet honneur à Marie Stuart, ajoute les paroles suivantes à celles que vous venez d'en-
tendre : « N'est-ce pas assez pour le martyre que « le tyran qui donne la mort soit poussé à com- « mettre cet acte par sa haine contre la foi du « Christ, quel que soit d'ailleurs, pour motiver « ensuite cette mort, le prétexte mis en avant ».
« Le souverain pontife Benoit XIV conclut ainsi, conduit par la raison : « Un acte reçoit son carac- « tère propre de sa cause finale, et non de sa cause « impulsive et des circonstances qui l'accompa- « gnent. Il suffit donc, pour qu'il y ait martyre, que « le persécuteur donne la mort en haine de la foi, « alors même que le motif apparent de l'exécution « n'a rien de commun avec les choses de la reli- « gion ».
« Maintenant revenons au roi Louis. Si l'autorité de Benoît XIV est grave, s'il faut accorder beaucoup à son opinion relativement au martyre de Marie Stuart, pourquoi ne professerions-Nous pas un sentiment analogue sur la mort de Louis XVI ? Les sentiments du monarque, la fermeté de' sa volonté, la grandeur du sacrifice, nous indiquent suffisamment la nature de son mérite. Peut-on douter qu'il n'ait été tué principalement en haine de la foi, et parce qu'il professait les dogmes catholiques ? Depuis longtemps déjà les calvinistes machinaient en France la ruine de la religion orthodoxe. Mais il fallait auparavant préparer les esprits ; il fallait abreuver les peuples de doctrines mauvaises, que l'on ne cessait de répandre, au moyen de libelles hypocritement séditieux, et avec le concours des coryphées de la philosophie. En 1745,
l'Assemblée générale du clergé de France dénonça ces menées pernicieuses de l'impiété ; Nous-même Nous avons signalé, au commencement de Notre pontificat, la détestable industrie de ces hommes perfides. Notre lettre encyclique du 25 décembre 1 775 appelle l'attention du monde religieux sur ce grave danger. Nous disions aux évêques de la chrétienté : « Enlevez le mal qui est au milieu de « vous, c'est-à-dire les livres empoisonnés ; arra- « chez-les des mains de vos fidèles avec un zèle « persévérant »
« Si Nos exhortations avaient obtenu quelque succès, Nous n'aurions pas à gémir maintenant sur la ruine qui menace les rois et les royaumes.
« Lorsque ces hommes criminels ont vu que leurs menées avaient du succès et que le moment d'accomplir leurs desseins était venu, ils se sont décidés à agir ouvertement. Dans un livre imprimé en 1 787, on trouve cette assertion de Hugues Rosario et d'un autre auteur : « Il est louable de se « défaire d'un souverain qui ne veut pas suivre la « religion réformée, ni servir le parti des protes- « tants pour la même religion ». Cette opinion fut répandue un peu avant que Louis ne tombât dans de si déplorables malheurs ; personne ne se refusa à croire que telle était l'origine de son infortune. On fut bientôt convaincu que plus les mauvais livres croissaient en France, comme d'une séve empoisonnée, plus les fruits amers apparaissaient aux yeux de tous. Alors, ainsi qu'on peut le voir dans la vie que l'on a publiée de Voltaire, on se
plut à rendre des actions de grâces à cet infâme personnage comme au premier auteur de la Révolution. On répétait qu'il avait appris au peuple à connaître et à employer ses forces, qu'il était parvenu à détruire le rempart du despotisme, c'est-àdire de la puissance religieuse ; qu'alors seulement on avait pu songer à secouer le joug de la tyrannie, attendu que le sacerdoce et la tyrannie se soutiennent, et que, le sacerdoce une fois détruit, la tyrannie est impuissante à se soutenir.
« Ceux qui se félicitaient de la victoire remportée sur la monarchie et la religion déclaraient que les écrivains de la mauvaise presse étaient les chefs de l'armée triomphante, et proclamaient avec enthousiasme la gloire de leur nom. Ils s'attachèrent alors à peupler d'illusions l'esprit de la multitude en faisant sonner aux oreilles du peuple le mot de liberté et en le poussant à proclamer son indépendance. Telle est cette liberté philosophique qui a pour but de pervertir les esprits, de corrompre les mœurs, et de renverser Tordre de choses établi.
« C'est ce mal qu'a dénoncé et condamné l'Assemblée du clergé de France, alors qu'il commençait à faire irruption dans le cœur du peuple, que Nous avons dénoncé et condamné Nous-même dans l'encyclique précitée.
« Voici en quels termes Nous Nous exprimions : « Ces novateurs cherchent à rompre les liens par « lesquels les hommes, pour être contenus dans le « devoir, sont unis entre eux et avec leurs chefs. « Ils crient, jusqu'à donner des nausées, que l'homme
« est né libre, que personne n'a autorité sur lui ; « ils répètent que la société est composée d'êtres « ineptes toujours disposés à se prosterner devant « les prêtres qui les trompent, devant les rois qui « les oppriment ; que la concorde entre le sacerdoce « et l'empire n'est autre chose qu'une odieuse con- « spiration contre la liberté dont l'homme doit « jouir ».
« Au nom faux et menteur de la liberté, ces patrons si vantés du genre humain en ont ajouté un autre tout aussi trompeur, celui de l'égalité, comme si, parmi des hommes qui ont formé une société civile avec tant d'affections diverses, de penchants incertains soumis à la passion de chacun, il ne devait plus exister personne qui prévalût par l'autorité et par la force, qui contraignît, qui modérât, qui rappelât au devoir les méchants. Sans cela cette société, dominée par une impétuosité téméraire et le conflit de tant de désirs opposés, ne pourrait que tomber dans l'anarchie; elle ne saurait échapper à une dissolution rapide. Il en est alors de la société comme de l'harmonie, qui se compose de l'accord de plusieurs sons. Mais si elle n'a pas pour âme un accord aussi parfait que possible de cordes et de voix, elle ne produit plus qu'une sorte de bruit confus, sinon les dissonnances les plus étourdissantes.
« Après s'être constitués, suivant les paroles de saint Hilaire de Poitiers (1), instituteurs, maîtres, arbitres de la religion, tandis que la religion exige
(1) De Trinit,, lib. ï, num. 15.
avant tout l'obéissance, ces nouveaux précepteurs ont eu l'impudence de vouloir réformer l'Eglise en lui imposant une législation de leur goût. C'est de cette officine qu'est sortie la Constitution que Nous avons réfutée Nous-même, le 10 mars 1791, dans Notre réponse à V Exposition que trente évêques Nous avaient envoyée. On peut faire ici l'application de ces paroles de saint Cyprien : « Comment « se fait-il que l'hérétique ait la prétention déjuger « le chrétien, l'infirme celui qui est fort et vigou- « reux, le blessé celui qui est sain et sauf, l'homme « tombé celui qui est debout, le criminel celui qui a « reçu mission de le citer à son tribunal, et le sacri- « lége celui que Dieu a revêtu de la dignité sacer- « dotale? S'il devait en être ainsi, l'Eglise n'aurait « plus qu'à se soumettre au Capitole ».
« Les citoyens qui étaient encore fidèles à leurs foi, et qui refusaient de prêter serment à la nouvelle Constitution, se voyaient exposés, quelle que fût leur position sociale, à la persécution et à la mort. Alors ont commencé les meurtres; on a sévi contre un grand nombre d'ecclésiastiques, on a massacré des évêques. Notre-Seigneur Jésus-Christ nous a appris cependant avec quelle dévotion et quel respect doivent être honorés les ecclésiastiques : suivant saint Cyprien, « Dieu, jusqu'au jour de la Passion, « a eu pour les pontifes et les prêtres les égards « auxquels ils avaient droit en vertu de leurs fonc- « tions, bien qu'ils n'eussent ni la crainte de Dieu, « ni la connaissance du Christ ».
« Ce ne fut pas tout, on immola ensuite une foule
d'hommes de tout rang. Ceux dont la peine devait être plus douce se virent expulsés de leurs demeures, sans distinction d'âge, de sexe et de position sociale, et relégués dans des contrées étrangères, quoiqu'on eût décrété que chacun pourrait pratiquer les lois de sa religion au gré de ses caprices, comme si toutes les voies conduisaient au salut éternel ! On ne prohibait que la religion catholique, on la proscrivait seule. Le sang de ses enfants coulait sur les places publiques, dans les rues, dans les maisons. S'ils s'avisaient de fuir à l'étranger et qu'ils fussent repris par ruse ou perfidie, ils étaient mis à mort immédiatement. Telle est la nature de l'hérésie ; tel était l'usage des calvinistes qui forçaient les populations à professer leurs erreurs au moyen des menaces et de la violence.
« De là est venue chez les Français cette suite ininterrompue d'actes impies. Il est aisé de voir que les machinations qui agitent et bouleversent aujourd'hui l'Europe ont eu pour cause la haine de l'Eglise et ont fini par entraîner la mort du roi Louis.
« Les mêmes hommes cherchèrent à réunir contre lui beaucoup de chefs d'accusation dans les questions politiques. Au nombre de ces crimes figure la fermeté avec laquelle il refusa d'approuver et de sanctionner le décret qui condamnait à l'exil les prêtres français, et la lettre dans laquelle il déclarait qu'il rétablirait en France le culte catholique aussitôt qu'il le pourrait.
« Cela ne suffit-il pas pour démontrer qu'il n'est
point téméraire de penser et de dire que Louis a été martyr ? La sentence de mort portée contre Marie Stuart s'appuyait aussi sur une accusation d'entreprises criminelles ourdies contre la sûreté publique, et cependant on ne citait en particulier que son zèle pour la religion.
« Benoît XIV méprisant , néanmoins , les motifs exprimés dans la sentence, jugea que la vraie cause de la condamnation était dans une haine invétérée de la religion, et conclut qu'il y avait lieu de reconnaître que Marie était martyre.
« A cela on objecte, — Nous l'avons entendu Nous-même, — qu'un obstacle s'oppose à la déclaration du martyre de Louis. Voici cet obstacle : Le prince a approuvé la déclaration civile du clergé, déclaration que Nous avons réfutée Nous-même dans Notre réponse ci-dessus mentionnée. Quelquesuns pensent que les choses se sont passées autrement. Ils assurent que, lorsqu'on lui apporta à signer cette Constitution, il fut tout d'abord pensif et hésitant. Puis il aurait refusé sa signature, craignant qu'elle n'eût la valeur d'une approbation. Alors un de ses ministres (on le nomme même et l'on dit qu'il avait la confiance du roi ) lui affirma que cette suscription ne faisait que constater l'authenticité de ce document auprès du Saint-Siège. En conséquence, le monarque, trompé par ce sophisme, consentit à donner sa signature, mais en faisant comprendre qu'il le faisait contre son gré. Il ne pouvait, en effet, se contredire lui-même, puisqu'il avait refusé de signer le décret qui envoyait en exil les prêtres
non assermentés, et que, d'autre part, dans sa lettre à l'évêque de Clermont, il avait déclaré vouloir rétablir en France le culte catholique.
« Mais quel qu'ait été le fait (car Nous ne voulons rien affirmer), accordons qu'entraîné par l'irréflexion ou trompé par une fausse appréciation des choses, Louis ait approuvé en signant, cela doit-il modifier Notre opinion sur la question du martyre ?
« Cela ne saurait être, attendu que sa rétractation est tout à la fois certaine et solennelle et qu'il a subi la mort en haine de la religion. Il Nous parait conséquemment bien difficile de lui refuser l'honneur du martyre. Saint Cyprien professait sur le baptême des hérétiques un sentiment qui n'était pas en harmonie avec la vérité. Cependant il dit que Dieu, par la glorieuse faulx du martyre, trancha un sarment fructueux qu'il était nécessaire de trancher. Saint Augustin dit la même chose dans plusieurs endroits d'une façon tout aussi explicite.
« On ne posa pas la question autrement dans la congrégation des rites, quand on demanda si l'on pouvait s'opposer à la déclaration du martyre de Jean de Britto, de la Compagnie de Jésus, parce que, dans la mission du Maduré, il avait approuvé les rites chinois , qui étaient prohibés à Rome. Les membres de la congrégation n'hésitèrent pas à se prononcer dans un sens négatif, c'est-à-dire à déclarer que ce serviteur de Dieu avait rétracté, par son martyre subséquent, l'usage qu'il avait fait des rites chinois. Seulement les juges se divisèrent sur la question de savoir si l'on pouvait promulguer un
décret favorable. Quelques-uns craignirent qu'on ne trouvât là une occasion de soutenir qu'on s'était désisté de la proscription répétée plusieurs fois de ces mêmes cérémonies. Mais Benoît XIV écarta toute difficulté, en faisant observer que du décret à rendre on ne pourrait conclure que le Saint-Siège avait voulu se désister des constitutions de ses prédécesseurs (constitutions qui prohibaient ces rites) ; et il admit la rétractation du vénérable Jean, faite non dans un écrit tracé avec de l'encre, mais écrite avec son sang. Ainsi il décida que l'opposition n'avait pas de valeur. Il ordonna que, dans la cause du vénérable serviteur de Dieu Jean de Britto, on passât outre, et qu'on procédât à la discussion du doute sur le martyre et sur la cause du martyre, et d'un autre doute sur les signes et miracles qui auraient été opérés par l'intercession de ce vénérable.
« Cela résulte du décret rendu et imprimé le 2 juillet 1741 . En conséquence, Nous Nous considérons comme instruit par ce décret. Nous regardons comme prouvée la rétractation de Louis ; elle a été écrite à la fois avec de l'encre et avec son sang généreux. Nous pensons que Nous ne devons pas Nous éloigner beaucoup du jugement de Benoît XIV, non pas au point de rendre en ce moment un semblable décret, mais afin de prouver que Nous persistons dans Notre opinion sur la question du martyre de Louis, quelle qu'ait été l'approbation donnée par lui à la Constitution civile du clergé.
« Oh ! France ! France ! appelée par Nos prédé-
cesseurs le miroir de la chrétienté, l'appui inébranlable de la foi, dans la ferveur de ta croyance religieuse et dans ta dévotion au Siège apostolique, tu ne suis pas les autres, tu les précèdes. Comme maintenant tu es Notre ennemie ! Ton hostilité contre la vraie religion est telle que tu prends place parmi ceux qui ne l'ont jamais défendue ! Et cependant, tu ne peux ignorer, quoique tu le veuilles, que les Etats ne sauraient se tenir debout si la religion ne leur sert de point d'appui. C'est la religion qui réprime les abus du pouvoir et la licence des sujets ; et c'est pour cette raison que les ennemis de la puissance royale, poussés par un sentiment d'envie, aspirent à l'anéantir, afin de renverser ensuite l'édifice religieux.
« Oh I France ! encore une fois, toi qui as demandé que l'on te donnât un roi catholique, parce que les lois fondamentales du royaume ne souffraient qu'un roi catholique, voilà qu'aujourd'hui que tu en avais un, tu l'as tué par cela seul qu'il était catholique.
« Ta fureur envers ton souverain a été telle, que tu n'a pas été rassasiée après l'avoir immolé. Tu as voulu l'insulter mort, et tu as osé sévir contre ses restes ! Tu as fait enterrer sa dépouille mortelle sans honneur ! Après la mort de Marie Stuart, on a pris soin de la dignité royale. « Son « corps a été porté dans la citadelle et embaumé, « placé dans un caveau, prêt à être enseveli. On a « ordonné à ses serviteurs et à ses ministres de « rester auprès d'elle, de conserver leur ancienne
« attitude et leur dignité, de ne rien concéder « jusqu'à ce que le corps eût reçu les derniers « devoirs (1) ».
« France ! qu'as -tu gagné à ta haine rassasiée ? Le déshonneur, l'infamie, les injures, l'indignation, et les malédictions des rois et des princes. Ces sentiments ont été exprimés plus âprement contre toi qu'ils ne l'ont été autrefois contre l'anglaise Elizabeth.
« 0 jour triomphal pour Louis ! Dieu lui a donné le courage dans la persécution, et dans le supplice la victoire. Nous avons la confiance que pour lui Dieu a changé heureusement la couronne royale et les lis, qui se flétrissent en peu de temps, contre la couronne éternelle, formée des lis immortels des anges du ciel.
« Nous allons apprendre de saint Bernard ce qu'il reste à faire pour accomplir Notre ministère apostolique. Il écrivait en ces termes à son Eugène : « Vous devez ne rien négliger pour « que les incrédules se convertissent, que les con- « vertis persévèrent, et que ceux qui sont égarés « reviennent (2) ».
« Nous avons aussi sous les yeux l'exemple de Clément VI, Notre prédécesseur. Il chercha toujours à venger la mort donnée à André, roi de Sicile. On lit dans ses lettres apostoliques que ce Pontife infligea de grandes peines aux conspirateurs qui avaient assassiné ce prince.
(1) Collection de Jebb.
(2) De Considérât., lib. III, cap. [, uutû. 3.
« Mais quelle utilité, quel avantage pouvons- Nous tirer de ceci pour un peuple qui non-seulement a méprisé Nos conseils, mais qui encore Nous a insulté de la façon la plus grave, qui s'est rendu coupable envers Nous d'usurpations, d'injures et de calomnies , qui enfin a poussé l'audace et l'infamie jusqu'à publier en Notre nom de fausses lettres soigneusement accommodées à ses erreurs ?
« Laissons-le donc tel qu'il veut être, obstiné dans sa dépravation. Espérons toutefois que le sang de Louis s'élèvera vers le ciel, et obtiendra que cette nation reconnaisse enfin et condamne son opiniâtreté à provoquer la colère céleste. Elle pourra alors se faire une idée des châtiments terribles que Dieu, juste vengeur du crime, a coutume d'infliger pour les moindres forfaits.
« Nous avons voulu vous parler ainsi afin d'obtenir quelque consolation dans les circonstances douloureuses où se trouve l'Eglise. Nous finissons en vous invitant aux funérailles solennelles que Nous célébrerons, suivant l'usage, pour le roi défunt.
« Ce service funèbre pourra paraître superflu, puisqu'il s'agit de celui que l'on croit avoir acquis le titre glorieux de martyr ; car saint Augustin dit : « L'Eglise ne prie pas pour les martyrs ; elle « se recommande plutôt à leurs prières ». Cependant cette sentence de saint Augustin ne doit s'appliquer absolument qu'à celui qui est regardé comme martyr, non en vertu d'une persuasion humaine, mais d'après le jugement du Siège apostolique.
Pie VI. - T. II. 15
« En conséquence, au jour que Nous vous indiquerons, Vénérables Frères, Nous célébrerons avec vous, suivant l'usage, et dans Notre temple pontifical, les funérailles solennelles pour le repos de l'âme de Louis XVI, roi très-chrétien ».
Les obsèques du monarque eurent lieu en présence de ses tantes, les princesses Victoire et Adélaïde ; Mgr Paul Léardi prononça l'oraison funèbre. On rapporte que Pie VI versa des larmes abondantes, en écoutant le récit des vertus dont Louis XVI avait donné l'exemple sur le trône et pendant sa captivité.
Le vénérable Pontife avait fait auprès des souverains de nombreuses démarches dans le but de sauver l'auguste captif.
On fut sur le point d'obtenir que la Convention renonçât à sa vengeance, en faisant à la République une cession de territoire. L'Espagne, sur l'invitation de Pie VI, avait offert quatre millions à Danton, s'il voulait sauver le roi. La proposition fut acceptée par le fougueux orateur. Malheureusement le fondé de pouvoirs du gouvernement espagnol ne possédait cette somme qu'en traites sur divers Etats de l'Europe. Danton exigea de l'or, à cause des difficultés qu'il y aurait pour lui à négocier ces papiers, à un moment où i'or était chose fort rare. Grâce à cette circonstance, Louis XVI monta sur l'échafaud.
Des négociations du même genre furent entamées par l'Autriche en faveur de la reine, à l'instigation de Pie VI. Mais l'empereur était jeune et
sans expérience. Quant à Kaunitz, il avait plus de quatre-vingts ans et manquait de l'activité nécessaire pour mener à bien une affaire de ce genre.
Les Conventionnels qui disposaient alors de la France traînèrent les choses en longueur, espérant que les pourparlers finiraient par aboutir. Mais voyant que la Cour de Vienne ne prenait aucune décision, ils ordonnèrent le supplice de la reine.
Elle fut exécutée le 1 4 octobre 1 793 .