‹ Le pontificat de Pie VI et l'athéisme révolutionnaireChapitre 8 sur 19 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Sommaire. — La Révolution vise à faire disparaître la Papauté. — Elle envoie des émissaires à Rome. — Laflotte et Basseville. — Mission qu'ils sont chargés de remplir auprès du cardinal Zélada. — Réponse de Pie VI aux exigences et aux menaces du gouvernement français. — Laflotte et Basseville font une manifestation imprudente. — Ce dernier est blessé à mort. — Conduite du Pape en cette occurrence. — Persécution en France. — Guerre de la Vendée. — Siège de Lyon. — Cruautés commises dans cette ville par Fouclié et Collot-d'Herbois. — Carrier à Nantes. — La Terreur h Angers, à Mayenne, a Laval, à Château-Gonthier, à Bordeaux, dans le Comtat Venaissin, dans le Nord, etc. — Fréron et Barras à Marseille et à Toulon. — Prise de Toulon et massacre de ses habitants. — Jugement porté par Chateaubriand sur les Conventionnels.

La Convention nationale ne se bornait pas à établir en France le pouvoir satanique de la Révolution. Elle cherchait encore à faire pénétrer chez les nations étrangères les théories subversives dont elle était la personnification vivante. Rome attirait surtout l'attention du Jacobinisme. Les persécuteurs comprenaient que leur œuvre de destruction ne serait complète et n'aurait de sérieux résultats que le jour où la papauté disparaîtrait pour ne plus reparaître.

Aussi envoyèrent-ils des agitateurs dans la capitale du monde chrétien, avec la mission d'y faire pénétrer l'esprit révolutionnaire. L'ambassadeur de France près la Cour de Naples fut chargé de veiller au succès de l'entreprise.

Le 11 janvier 1793, arrivèrent à Rome les citoyens Laflotte et Basseville. Ce dernier était secré-

taire d'ambassade. 11 se rendit en cette qualité au palais pontifical et présenta au cardinal Zélada une lettre de son chef, l'ambassadeur de Naples, en même temps qu'un mémoire rempli de menaces à l'adresse du Saint-Siège.

La Convention nationale signifiait à Pie VI d'avoir à reconnaître le gouvernement de la République, en permettant au Consul français d'arborer le drapeau tricolore à la porte du palais consulaire et à l'Académie de France.

Le cardinal-secrétaire refusa de donner une réponse avant d'avoir consulté le Souverain Pontife. Pie VI, sans se laisser intimider, dicta à son ministre un document diplomatique dont il fit remettre une copie aux divers ministres des puissances étrangères.

Dans cette note, il déclarait tout d'abord ne pouvoir céder aux injonctions des révolutionnaires français, attendu qu'en agissant ainsi, il approuverait d'une manière implicite les événements dont la France était le théâtre, sans en excepter les mesures persécutrices qui atteignaient les catholiques. Pie VI ne pouvait pas se mettre en contradiction avec luimême et désavouer les brefs qu'il avait adressés à l'épiscopat et aux fidèles, pour les prémunir contre les doctrines révolutionnaires.

Le Saint-Siège ne reconnaissait pas le gouvernement républicain, parce que ce gouvernement avait déclaré à la religion, dont le Pape est le chef, une guerre implacable ; parce que la Convention nationale ne reconnaissait elle-même ni le pouvoir tem-

porel ni l'autorité spirituelle du Souverain Pontife ; et enfin parce que les cabinets de l'Europe considéraient le nouvel ordre de choses établi en France comme une atteinte portée au principe d'autorité et refusaient d'admettre dans le concert européen un gouvernement issu de la révolte. Convenaitt-il que le Pape fût le premier à reconnaître ce pouvoir nouveau ? Ne s'exposerait-il pas, en agissant ainsi, à offenser les autres monarques, et à s'en faire autant d'ennemis ?

Comme souverain temporel, le Pape ne supporterait pas que l'on arborât le drapeau tricolore dans sa capitale. Il n'avait pas oublié qu'à Paris, le 3 mars 1791 , on avait brûlé ses brefs et son portrait, et que le nonce, ayant vainement demandé satisfaction, s'était vu obligé de quitter la France.

Pie VI se souvenait encore de l'usurpation, par le gouvernement révolutionnaire, de l'Etat d'Avignon et du Comtat Venaissin, à la suite du décret que l'Assemblée nationale rendit le 14 septembre 1791. Au mois d'août précédent, n'avait-on pas enlevé, à Marseille, de la maison du consul pontifical, les armes du Chef de l'Eglise, pour les attacher à la corde d'une lanterne ? Ne les avait-on pas ensuite brisées avec ignominie aux applaudissements d'une vile populace ? Le Pape avait de nouveau demandé satisfaction, mais inutilement.

Il refusait donc de laisser arborer sous ses yeux le drapeau de la République, puisque le gouvernement français permettait que l'on vilipendât sous ses yeux les armoiries pontificales.

La population romaine fut bien vite au courant de ce qui se passait . La conduite inconvenante de Lafiotte à l'égard du secrétaire d'Etat souleva l'indignation de tous les honnêtes gens, et les Français devinrent un objet d'horreur pour les sujets du Pape. Pie VI, qui connaissait cet état de choses, ordonna que l'on mît sous les armes toutes les milices disponibles, afin de tenir le peuple en respect et de prévenir une émeute. Il fit en outre prier Lafiotte et Basseville de quitter Rome, ou tout au moins de se montrer prudents, dans la crainte que la population n'en vînt aux dernières extrémités. Les sages remontrances du Pontife furent considérées comme non avenues. Lafiotte et Basseville, après avoir arboré les couleurs républicaines au palais du consulat et à l'Académie, montèrent en voiture et longèrent le Corso, agitant un petit drapeau et portant, ainsi que leurs gens, la cocarde tricolore.

A cette vue le peuple poussa de toutes parts les cris de : Vive saint Pierre ! Vive la religion ! Vive Pie VI ! et entoura la voiture, en proférant des menaces. Lafiotte, voulant payer d'audace, déchargea sur la foule un coup de pistolet. L'irritation populaire fut à son comble. On poursuivit la voiture que les chevaux entraînaient avec une vitesse vertigineuse vers la maison du banquier Moutte, un Français établi à Rome, chez lequel les deux imprudents voulaient se réfugier. Basseville fut saisi et blessé mortellement. La troupe, prévenue trop tard, arrivait sur les lieux quelques instants après. Le Souverain Pontife, ayant appris ce qui venait

de se passer, envoya deux médecins auprès de la victime, en même temps qu'il prenait des mesures pour mettre à l'abri de tout danger les autres Français établis à Rome. Basseville succomba, après avoir déploré ses égarements et s'être réconcilié avec Dieu. Sa mort fut des plus édifiantes.

Sans l'énergique intervention du gouvernement pontifical, la population aurait fait un mauvais parti à Laflotte, et peut-être même à sa femme et à son fils. Le Pape leur donna de l'argent, afin qu'ils pussent retourner à Naples.

Pie VI ne se fit aucune illusion sur la gravité de cet événement. Aussi n'épargna-t-il rien pour en prévenir les conséquences. D'après son ordre, on publia une relation très-étendue sur ce qui venait de se passer, et on l'envoya à tous les cabinets de l'Europe, ainsi qu'un procès- verbal où tous les détails relatifs à la mort de Basseville se trouvaient consignés.

Non content de cela, le Pontife publia un édit où il condamnait énergiquement les excès dont le peuple romain s'était rendu coupable. Il rappelait à ses sujets les principes de modération et de charité qui doivent diriger les peuples catholiques, et leur recommandait avec instance de ne pas se montrer indignes de la religion qui les avait nourris du lait de sa doctrine.

Dans un second édit, Pie VI suppliait les Romains d'éviter avec soin toute espèce de désordre. Il leur recommandait le respect de la propriété, et la bienveillance pour les personnes, quel-

les que fussent leur croyance et leur nationalité.

La sagesse de ce langage ne fut point du goût des révolutionnaires, probablement, parce qu'en parlant ainsi, le Pape ne donnait aucune prise à la critique.

Il devint bientôt évident que de graves périls menaçaient le Saint-Siège. Des émissaires de la Convention parcouraient les Etats pontificaux et cherchaient à troubler la tranquillité publique. En présence d'une pareille situation, Pie VI crut devoir augmenter l'effectif de son armée, afin de réprimer les désordres qui viendraient à se produire. Le comte Caprara reçut le commandement de ces milices.

Sur ces entrefaites, un brigantin français, poursuivi par deux navires napolitains, vint s'échouer sur les côtes de l'Etat pontifical. Les marins qui montaient ce bâtiment erraient sans ressources dans les bois de Cornéto.

Pie VI , après leur avoir fait donner des secours et des vêtements, ordonna que le navire fût réparé. Puis, il leur fournit des munitions en quantité suffisante, et voulut qu'on les escortât durant une partie de la route.

Il serait difficile de pousser plus loin la bienveillance et la circonspection. Mais rien ne pourra désarmer le fanatisme révolutionnaire. La Convention nationale s'était' donné la mission d'écraser le catholicisme; pour atteindre son but, elle ne reculera devant rien.

Les actes monstrueux dont elle se rendit cou-

pable, soit à Paris, soit dans les départements, peuvent donner la mesure de la moralité qu'elle apporta dans ses relations avec les puissances étrangères. Disons maintenant un mot de l'acharnement avec lequel la Révolution persécutait le catholicisme en France.

La république eût pu éviter les guerres de la Vendée, si elle avait su respecter la liberté de conscience. Mais sa haine de l'Eglise, haine stupide que les conventionnels ont, paraît-il, léguée aux radicaux , l'aveuglait à chaque instant sur ses propres intérêts.

Pour se convaincre de la vérité de notre assertion, il suffit de parcourir les manifestes que lancèrent les Vendéens, en mars 1793.

Voici comment s'exprimaient les gens de Chai lans :

« Nous écrivons les larmes aux yeux et les << armes à la main. Nous ne demandons pas la « guerre ; mais nous ne la craignons pas. Nous « avons intention de faire bonne et solide paix avec <\ vous, si vous voulez nous accorder seulement < quelques conditions qui nous paraissent on ne peut « plus justes et intéressantes. Nous demandons : « 1° la continuation de la religion catholique, apos- « tolique et romaine, et des prêtres conformistes ; « 2° qu'il ne soit point procédé au tirement; 3° la « suppression de toute patente ; 4° la suppression de « l'arrêté du département qui ordonne aux pères « des enfants émigrés et à leurs parents suspects de « se rendre au chef-lieu ».

Les habitants de la Roche-Bernard formulèrent des vœux qui étaient absolument les mêmes que ceux dont on vient de lire l'exposé : « Ecartez de nous », disaient-ils, « le fléau de la milice et laissez aux cam- « pagnes des bras qui leur sont nécessaires ; ren- « dez à nos vœux les plus ardents nos anciens « pasteurs, ceux qui furent dans tous les temps nos « bienfaiteurs et nos amis. Rendez-nous avec eux te « libre exercice d'une religion qui fut celle de nos « pères et pour le maintien de laquelle nous sau- « rons verser jusqu'à la dernière goutte de notre « sang ».

Vingt et une paroisses de la Loire-Inférieure demandaient en premier lieu : « que la pleine et « entière liberté du culte ne fût troublée sous aucun « prétexte, et que chaque prêtre non assermenté « pût jouir de toute sécurité publique. En consé- « quence », ajoutaient-ils, « de cette pleine liberté « qui leur est acquise par la loi, toutes les églises « paroissiales, succursales, oratoires, leurs seront « ouvertes pour y célébrer publiquement les offices « de leur religion. Chacun paiera son ministre et « sera libre de le choisir ».

Il est facile de voir que les populations vendéennes auraient consenti à transiger soit sur la conscription, soit sur la question des patentes, si la République ne s'était pas obstinée à leur imposer un clergé schismatique.

Mais la Convention ne l'entendait pas ainsi. Tout était donc prêt pour un formidable soulèvement. La moindre étincelle pouvait d'un moment à l'autre

mettre le feu aux poudres. Le décret du 24 février 1 793 sur la levée de trois cent mille hommes détermina l'explosion. Cette loi était arbitraire au premier chef, en ce sens qu'elle laissait aux Jacobins la facilité d'échapper au service militaire, sous le fallacieux prétexte qu'ils étaient employés dans les administrations publiques. .

« Voyez », disait-on le soir dans les veillées, « ce « sont ceux qui ont applaudi à l'établissement de la « république, qui ont appelé la guerre à grands cris, « que la loi exempte du tirage, et c'est nous, qui n'a- « vons désiré ni l' un ni l'autre de ces fléaux, qui allons « supporter leurs conséquences. De quel droit ces « hommes qui nous ont enlevé notre pasteur et qui le « poursuivent dans les bois, qui ont dépouillé notre « église de ses ornements et de ses cloches, qui ont « fait mourir le roi, notre protecteur et notre ami, « viennent-ils nous demander nos enfants pour dé- « fendre une république que nous n'avons pas faite « et qui ne nous veut que du mal (1 ) ».

Les traditions républicaines se transmettent fidèlement de génération en génération. Ce que faisaient les Jacobins en 93, pour s'éviter le désagrément de marcher à l'ennemi, les impudents farceurs du 4 septembre l'ont fait à leur tour, avec un sansgêne que tout le monde a pu remarquer. Ainsi le veut l'abnégation démocratique , abnégation qui contraste de la façon la plus étrange avec le fameux refrain :

Mourir pour la patrie !

(1) Mgr Jager, Histoire de l'Eglise de France.

qu'il serait peut-être bon de modifier ainsi par respect pour la vérité :

Vivre de la patrie !

Quoi qu'il en soit, les paysans vendéens résolurent de s'opposer en masse à la première opération du recrutement, opération qui consistait dans le recensement général de la population mâle et valide. Le moment venu, les pères de famille refusèrent de donner les noms de leurs enfants. La noblesse et le clergé ne furent pour rien dans cette insurrection. Huet dans ses Recherches sur le département de la Loire-Inférieure (Annuaire de l'an xi), s'exprime en ces termes : « Les insurgés allèrent chercher dans « un rang élevé des chefs qu'ils contraignaient de « marcher à leur tête. Si les nobles eussent été les « promoteurs de cette rébellion, comment se se- « raient-ils soumis à l'autorité plébéienne ? En effet, « on ne comptait que deux ou trois nobles et d'une « extraction peu célèbre à la tête des bandes. Les « autres ne prirent parti, ainsi que les bourgeois, « que lorsqu'ils eurent perdu toute espérance de « rentrer dans les villes où les échafauds les « attendaient ».

Ce jugement n'est pas suspect ; car celui qui l'a porté n'appartenait ni de près ni de loin au parti royaliste.

Le 1 0 mars, les commissaires des districts et les officiers municipaux ouvrirent partout la séance, et déclarèrent que l'on allait procéder au recensement des hommes- âgés de vingt-cinq à quarante

ans non mariés ou veufs sans enfants. Les paysans leur répondirent par des menaces et des huées. Les citoyens commissaires jugèrent prudent de se retirer au plus vite, après avoir dressé procès-verbal de rébellion. Ils écrivirent en même temps à l'administration départementale pour lui demander des secours.

Les paysans, de leur côté, sonnaient le tocsin et allumaient partout des feux de joie.

A Saint-Florent, les administrateurs voulurent intimider la foule. Ils placèrent donc sur la place du district trois pièces de canon. Mais cet appareil n'eut d'autre résultat que d'exaspérer les jeunes gens et les membres de leurs familles qui les accompagnaient. Au lieu de battre en retraite, ils se précipitèrent sur les canons, mirent en fuite les fonctionnaires et les soldats, pénétrèrent dans le district et livrèrent aux flammes les papiers du recensement.

Le soir, quelques-uns de ces jeunes gens passaient par le village de Pin-en-Mauges. Etant entrés chez Cathelineau, marchand colporteur de laines, ils. lui racontèrent ce qui venait de se passer. Le brave homme était père de cinq enfants ; il pétrissait en ce moment le pain de sa famille. Emu par le récit qu'il venait d'entendre, il sortit de chez lui, harangua ses concitoyens et se dirigea sur Jallez, à la tète de dix-sept hommes. De nombreuses recrues se joignirent à eux. Le poste républicain se composait de cent cinquante soldats. Les Vendéens culbutèrent ce corps de troupes et s'emparèrent d'un canon.

Tel fut le début de ce soulèvement. Nous n'avons pas à retracer les diverses péripéties de cette guerre. En le faisant, nous sortirions de notre sujet. Qu'il nous suffise de constater que neuf cent mille hommes trouvèrent la mort dans les champs de la Vendée, et cela parce que la République voulut obliger cette population religieuse, à abjurer sa foi, au nom de la liberté de conscience.

Pendant que s'organisait dans l'Ouest cette lutte formidable, la Convention nationale ne trouvait rien de mieux que de promulguer la loi des suspects. Ce décret est un chef-d'œuvre de sanguinaire hypocrisie. Voici quelles en étaient les principales dispositions :

« I. Immédiatement après la publication du pré- « sent décret, tous les gens suspects qui se trou- « vent dans le territoire de la République et qui « sont encore en liberté seront mis en état d'arres- « tation.

« II. Sont déclarés suspects : ceux qui, soit par « leur conduite, soit par leurs relations, soit par « leurs propos ou leurs écrits, se sont montrés par- « tisans de la tyrannie, du fédéralisme et ennemis « de la République ; ceux à qui il a été refusé des « certificats de civisme ; ceux des ci-devant nobles, << ensemble les maris, femmes, pères, fils ou filles, « frères ou sœurs, ou agents d'émigrés, qui n'ont « pas constamment manifesté leur attachement à la « Révolution.

« III. Les comités de surveillance établis, soit par « les arrêtés des représentants du peuple envoyés

« près les armées et dans les départements, soit en « vertu des décrets particuliers de la Convention « nationale, sont chargés de dresser, chacun dans « son arrondissement, la liste des gens suspects, de « décerner contre eux des mandats d'arrêt, et de « faire apposer les scellés sur leurs papiers. Les « commandants de la force publique, à qui seront « remis ces mandats, seront tenus de les mettre à « exécution sur-le-champ ».

Quelques jours après, c'est-à-dire le 5 octobre, Saint-Just faisait adopter une nouvelle loi, que l'on peut considérer comme une aggravation de la précédente, et dont voici la teneur : 1° Le gouvernement provisoire de la France sera révolutionnaire jusqu'à la paix; 2° le conseil exécutif, les ministres, les généraux, les corps constitués sont placés sous la surveillance du comité de salut public, qui rendra compte de ses actes à la Convention.

Ce trop fameux comité se composait de douze membres ; il déplaçait à son gré les autorités subalternes et en créait de nouvelles ; il envoyait des commissaires dans les départements et disposait des finances de l'Etat au moven de mandats secrets. Quand on l'institua, il fut décidé que tous les mois le personnel en serait renouvelé intégralement ; mais il parait que la Convention n'eut jamais le courage de le faire.

Pour se figurer l'état d'exaltation où les esprits en étaient arrivés à cette époque néfaste, il faut lire avec attention les documents officiels que

l'histoire nous a conservés. Nous nous bornerons à citer une circulaire de Collot-d'Herbois à ses subordonnés, pendant qu'il était proconsul à Lyon.

« La commission », dit-il, « engage chacune des « sociétés, chacun des individus qui liront cette « instruction à se pénétrer de l'esprit qui l'a dictée ; « mais elle les avertit en même temps, qu'en leur « indiquant le but où ils doivent tendre, elle « n'entend pas leur prescrire les bornes où ils doi- « vent s'arrêter. Tout est permis à ceux qui agissent « dans le sens de la Révolution; il n'y a pour les « républicains d'autre danger que de rester en « arrière des lois de la République ; quiconque les «prévient, les devance, quiconque outrepasse, « même en apparence, le but, souvent n'y est pas « encore arrivé. Qu'est-il besoin de vous en dire « davantage? Si vous êtes patriotes, vous saurez « distinguer vos amis ; vous séquestrerez tous les « autres. Vous ne serez pas assez imbéciles pour « regarder comme des actes de patriotisme quel- « ques actions forcées et extérieures, par lesquelles « les traîtres ont souvent cherché à vous mieux « abuser. Voici le langage que la plupart d'entre « eux vous tiendront : Mais qu'a-t-on à nous repro- « cher ? Nous nous sommes toujours bien montrés ; « nous avons fait notre service dans la garde << nationale ; nous avons payé nos contributions ; « nous avons déposé nos offrandes sur l'autel de la « patrie ; nous avons même envoyé nos enfants à la « défense des frontières ; qu'exige-t-on, que veut-on « encore de nous ? — Vous leur répondrez : Peu

Pie VI. — T. II. 16

« vous importe .. . Vous n'avez jamais aimé le « peuple ; vous avez traité l'égalité de chimère ; « vous avez osé sourire à la dénomination de sans- « culotte; vous avez eu du superflu à côté de vos « frères qui mouraient de faim ; vous n'êtes pas « dignes de faire société avec eux ; et puisque vous « avez dédaigné de faire siéger les sans-culottes à « votre table, ils vous vomissent éternellement de « leur sein, et vous condamnent à votre tour à « porter les fers.

« Républicains ! voilà vos devoirs ; qu'aucune « considération ne vous arrête ; ni l'âge, ni le sexe, « ni la parenté, ne doivent vous retenir ; agissez « sans crainte, ne respectez que les sans-culottes. . . « Rien ne peut vous dispenser d'établir prompte- « ment une taxe révolutionnaire sur les riches ; il « ne faut point ici d'exemption. Tout homme qui « est au-dessus du besoin doit concourir à ces « besoins extraordinaires .... Ainsi vous devez « commencer par déterminer d'une manière grande « et vraiment révolutionnaire la somme que chaque « individu doit mettre en commun pour la chose « publique. Il ne s'agit pas ici d'exactitude mathé- « matique, ni de ce scrupule timoré avec lequel on « doit travailler dans la répartition des contribu- « tions publiques . . . Tout homme qui a au delà de « ses besoins ne peut pas user, il ne peut qu'abuser; « ainsi, en lui laissant ce qui est strictement néces- « saire, tout le reste appartient à la République et « à ses membres infortunés.

« Républicains ! en vous traçant rapidement cet

« aperçu de vos devoirs, la commission temporaire « n'a pu ni prétendu vous dire tout ; il est des « choses qu'on ne peut indiquer, mais qui sont saisies « par l'œil pénétrant du patriotisme et dont il sait « bien faire son profit.... Nous vous jurons que nos « regards ne s'écarteront pas un instant de dessus « vous, que nous emploierons avec sécurité toute « l'autorité qui nous est déléguée, et que nous « punirons, comme perfidie, tout ce que, dans « d'autres circonstances, vous auriez pu appeler « lenteur, faiblesse ou négligence. Le temps des « demi-mesures et des tergiversations est passé ! « Aidez-nous à frapper les grands coups, ou vous « serez les premiers à les supporter. LA LIBERTÉ « OU LA MORT, réfléchissez et choisissez ».

Tels étaient les principes que professaient les conventionnels. Ajoutons que ces hommes de sang furent logiques, aussi longtemps que leur domination s'étendit sur la France.

Ceux d'entre les Girondins qui, le 2 juin, purent sortir de Paris se dispersèrent dans les provinces et y provoquèrent une vive agitation. Lyon s'insurgea. Il ne fallait rien moins qu'une armée pour la réduire. La Convention n'hésita pas, elle envoya une armée. La place se rendit après soixante-dix jours d'une défense héroïque. Fouché et Collot d'Herbois, auxquels la Convention avait délégué ses pouvoirs , firent exécuter tout d'abord plus de vingt mille personnes des deux sexes. Quiconque professait des sentiments religieux était condamné à mort. La Convention nationale, sur la proposition de Barrère, décréta

que Lyon serait démoli et son nom effacé du tableau des villes de France. On ne devait conserver que les édifices publics et les maisons des pauvres. La nouvelle cité s'appellerait Commune affranchie. Des centaines d'ouvriers furent employés à la démolition des plus belles rues. D'autre part, une commission de sept juges était chargée de condamner à mort tous ceux que lui déféraient les patriotes. Les ruines ne s'accumulant pas assez vite au gré des proconsuls, on eut recours à la mine, pour aider les ouvriers dans leur œuvre de destruction. Le nombre des démolisseurs était pourtant de vingt mille, et leur solde s'élevait à quatre cent mille francs par décade.

Les exécutions durèrent pendant quatre-vingtdix jours sans interruption. L'échafaud était en permanence sur le perron de l'Hôtel-de- Ville.

« L'eau et le sable répandus tous les soirs, après « les exécutions , autour de cet égout de sang « humain, ne suffisaient pas à décolorer le sol ; une « boue rouge et fétide couvrait la place et viciait « l'air. On fut obligé, sur les réclamations du quar- « tier, de transporter la guillotine un peu plus loin. « On la plaça sur un égout découvert. Le sang, « ruisselant à travers les planches, pleuvait dans « une fosse de dix pieds de profondeur qui l'em- « portait au Rhône avec les immondices du quar- « tier. Les blanchisseuses du fleuve furent forcées « de changer la station de leurs lavoirs, pour ne pas « laver leur linge et leurs bras dans une eau ensan- « glantée. Enfin, quand les supplices se furent

« élevés à vingt, à trente, à quarante par jour, on « dressa l'instrument de la mort au milieu du pont « Morand, sur le fleuve. On balaya le sang et l'on « jeta les têtes et les troncs, par-dessus les parapets, « dans le courant le plus rapide du Rhône.

« Ces suppliciés étaient presque tous la fleur de « la jeunesse de Lyon et des contrées voisines. Là « s'engloutit toute une génération. L'élite d'une « capitale et de plusieurs provinces s'écoula par ces « prisons et par ces échafauds. La ville et la cam- « pagne étaient décimées, le séquestre était posé « sur des milliers de propriétés. Le supplice en « masse remplaça bientôt le supplice individuel. « Les . femmes des Jacobins portèrent de petites « guillotines d'or en agraphes sur leur sein et en « boucles d'oreilles (1) ».

On résolut d'organiser une fête patriotique, pour compléter ce tableau et le rendre plus hideux encore.

Lyon avait gémi pendant quelque temps sous le despotisme odieux d'un monstre nommé Chalier. Ce révolutionnaire était un prêtre défroqué. C'est lui qui avait établi le club central de Lyon pour juger ceux de ses anciens confrères qui tomberaient entre ses mains. Ce misérable avait coutume de répéter : « Le Grand Etre a fait de belles choses ; mais « il est trop tranquille ». Il brisait les crucifix en disant : « Ce n'est pas assez d'avoir fait périr le « tyran des corps, il faut que le tyran des âmes soit « détrôné ». Son alter ego était un nommé Lausser,

(1) De Genoude, Histoire de France.

dont les vices hideux ne le cédaient en rien à ceux des Jacobins les plus forcenés. Vaincu avec ses partisans dans la journée du 29 mai, Chalier fut condamné à mort et exécuté le 16 juillet. La Convention, voulant honorer sa mémoire, le fit inhumer au Panthéon.

La solennité que Fouché et Collot d'Herbois organisèrent avait pour but de réhabiliter le souvenir du Marat lyonnais.

« Derrière le buste de Chalier », dit Mgr Jager, « marchait un âne couvert d'une chape, et coiffé « d'une mitre. Il portait sur son dos divers autres « symboles religieux, et à sa queue on avait attaché « un Evangile. Tout autour, des filles, des femmes « vêtues de blanc et couronnées de fleurs, chan- « taient des hymnes patriotiques. Dès qu'on fut « arrivé sur la place des Terreaux, Collot d'Herbois « et Fouché se prosternèrent devant le buste de « Chalier comme pour l'adorer. Puis un grand « bûcher fut dressé, dans lequel on jeta le livre des « Evangiles aux applaudissements des spectateurs. « Le délire de ces forcenés alla même jusqu'à faire « boire l'âne dans un calice. Le soir on apporta le « buste de Chalier dans la vieille basilique de Saint- « Nizier, où les Jacobins de la ville vinrent de nou- « veau fléchir le genou et lui rendre les honneurs « divins ».

Nantes fut le théâtre de scènes plus révoltantes encore. La Convention avait envoyé dans cette ville le trop fameux Carrier, « afin qu'il passât sur la « Vendée comme un fléau destructeur ». Le pro-

consul Goullin, dont il n'était que l'auxiliaire, ne montrait pas assez d'activité au gré des persécuteurs. Carrier devait tout à la fois le suppléer et stimuler son zèle. Dès son arrivée au poste que la Convention lui avait assigné, il organisa une compagnie dite de Marat, qui avait pour mission d'arrêter les suspects, c'est-à-dire tous ceux qui, de près ou de loin, faisaient profession de sentiments religieux. Quand cette classe de victimes venait à leur faire défaut, les séïdes de Carrier mettaient la main sur les riches patriotes. Les prisons ne tardèrent pas à regorger de suspects. Ici, comme à Lyon, la guillotine fut bientôt insuffisante. Carrier, qui ne voulait pas recourir à la mitraille, trouva un moyen beaucoup plus original de se défaire des prisonniers. Voici comment il s'exprimait à l'endroit de cette question dans une lettre qu'il écrivit à l'Assemblée, le 17 novembre 1793 :

« Les fédéralistes, les feuillants, les royalistes, les « accapareurs en tout genre, sont sous la main de « la justice nationale. Hier, La société Vincent de « la Montagne a établi ses séances dans un plus « vaste local : une foule immense de citoyens ont « assisté à l'inauguration. J'ai ouvert la séance par « un discours sur le fanatisme et la superstition, et « à l'instant le citoyen Minée, naguère évèque « (constitutionnel) et aujourd'hui président du dé- « partement, a attaqué, dans un discours plein de « philosophie, toutes les horreurs et les crimes du « sacerdoce, et a abjuré sa qualité de prêtre ; cinq « curés l'ont suivi à la tribune et ont rendu le même

« hommage à la raison. Un événement d'un autre « genre est venu diminuer à son tour le nombre << des prêtres : cinquante de ceux que nous dési- « gnons sous le nom de réfractaires étaient enfer- « més dans un bateau sur la Loire. J'apprends à « l'instant, et la nouvelle est très-certaine, qu'ils ont « tous péri dans la rivière » .

Ces premières victimes étaient au nombre de quatre-vingt-huit. Elles appartenaient au clergé et faisaient partie en général du diocèse de Nantes. Le 19 novembre, on les transporta sur un navire. Là, après les avoir dépouillées de leurs vêtements, on les attacha quatre à quatre ; puis on ouvrit des trappes préparées d'avance et le fleuve les engloutit.

Les mêmes scènes d'horreur se passèrent à Angers . Francastel , dont les crimes ne le cèdent point à ceux de Carrier, dirigea sur Nantes cinquante-huit ecclésiastiques . Ce dernier leur en adjoignit seize autres et les confia à un de ses lieutenants, nommé Lambertye. Dans la nuit du 8 au 9 décembre, ils furent à leur tour précipités dans la Loire.

Voici en quel termes Carrier annonça cet événement à la Convention nationale :

« Cinquante-huit individus, connus sous le nom « de prêtres réfractaires, sont arrivés d'Angers à « Nantes. Aussitôt ils ont été enfermés dans un « bateau sur la Loire. La nuit dernière ils ont été « engloutis dans cette rivière avec seize autres de « Nantes ou d'ailleurs. Quel torrent révolutionnaire « que la Loire ! »

Il paraît que cette funèbre plaisanterie eut le privilège de dérider la Convention.

Dans la nuit du 14 au 15 décembre, on ensevelit dans le fleuve un nombre de victimes plus considérable encore. Le soir, à la chute du jour, quelques volontaires de la compagnie de Marat se présentèrent à la maison d'arrêt, portant des paquets de cordes, et réclamèrent les détenus. Le gardien de la prison leur répondit par un refus catégorique. Deux volontaires, alors, se détachèrent du groupe et revinrent quelques instants après munis d'un ordre signé de Goullin. Carrier évitait de donner sa signature, afin de pouvoir, le cas échéant, éluder une condamnation, si jamais on essayait de faire retomber sur lui la responsabilité des crimes qui se commettaient par son ordre. Goullin arriva bientôt luimême accompagné d'un membre du comité. Les cent cinquante-cinq détenus que réclamaient les meurtriers ne pouvaient leur être livrés, attendu que plusieurs étaient morts depuis leur arrestation. « Amène ceux que je t'ai livrés aujourd'hui », dit Goullin au concierge, « et la liste sera complète ». Puis il ajouta : « Dépêchons-nous ; car la marée baisse ».

On fit entendre aux prisonniers qu'ils allaient être transférés à Belle-Isle, et on les conduisit sur une gabare, escortés des compagnons de Marat. On ferma ensuite l'entrée et les sabords du vaisseau avec des planches, afin que les malheureuses victimes ne pussent ni résister ni s'échapper.

Les noyades se renouvelèrent ainsi presque

chaque jour, pendant plus d'un mois. Carrier, finit par trouver que ce genre d'exécution devenait monotone. Ce fut alors qu'il inventa les mariages républicains. On liait ensemble un jeune homme et une vieille femme, une jeune fille et un vieillard, et, après les avoir dépouillés de leurs vêtements, on les jetait dans le fleuve.

Parfois, on se donnait le spectacle de la fusillade et de la guillotine, et afin que les condamnés mourussent eu regrettant la vie, le proconsul faisait disposer autour de l'échafaud des courtisanes en costume de bal.

Dans le principe, les parents et les amis des détenus avaient parfois le courage de se rendre auprès de Goullin pour solliciter la grâce des personnes qui les intéressaient. Carrier coupa court à cet abus, en faisant afficher dans les rues de Nantes que désormais le comité serait sourd à toutes les réclamations qu'on lui adresserait. Il déclarait en outre que tout individu qui solliciterait pour son parent serait considéré comme suspect.

Il arrivait aussi que des jeunes gens et de vieux débauchés entraient dans les prisons, avec un laissez-passer du comité, et offraient leur grâce aux jeunes détenues, si elles consentaient à les suivre. Carrier, qui tenait, paraît-il, à sauvegarder les lois de la morale, prit l'arrêté suivant : « Les détenues « ne pourront plus être enlevées des prisons que « sur un ordre émané de nous, parce que toutes, « sans distinction, sont destinées à passer devant « les tribunaux institués pour juger sans appel.

Nous empruntons à Chateaubriand les détails qu'on va lire.

Nous ne connaissons rien d'aussi navrant :

« Une quantité de femmes, la plupart enceintes « et d'autres pressant leurs nourrissons sur leur « sein, sont menées à bord des gabarres.

« Les innocentes caresses, le sourire de ces « tendres victimes achèvent de verser dans l'âme « de ces mères éplorées un sentiment qui déchire « leurs entrailles ; elles répondent avec vivacité à « leurs tendres caresses, en songeant que c'est pour « la dernière fois ! Une d'elles venait d'accoucher « sur la grève ; les bourreaux lui donnent à peine « le temps de terminer ce grand travail ; ils « avancent, toutes sont amoncelées sur la gabarre, « et, après les avoir dépouillées à nu, on leur attache « les mains derrière le dos. Les cris les plus aigus, « les reproches les plus amers de ces malheureuses « mères se font entendre de toutes parts contre « les bourreaux : Fouquet, Robin et Lambertye « répondaient à coups de sabre, et la timide beauté, « déjà assez occupée à se cacher aux monstres qui « l'outragent, détourne en frémissant ses regards « d'une compagne défigurée par le sang, et qui « vient rendre le dernier soupir à ses pieds. Mais « le signal est donné : les charpentiers, d'un coup « de hache, lèvent les sabords, et l'onde les englou- « tit pour jamais ».

Sur ces entrefaites, les Vendéens, qui venaient d'être battus par les troupes de la république, refluèrent vers Nantes. Ils n'échappaient à un

danger que pour tomber dans un autre. A leurs cadavres se mêlèrent bientôt ceux que la Loire amenait d'Angers, de Saumur, et de Château-Gonthier. Aussi le typhus s'abattit sur la ville et multiplia le nombre des victimes.

Au Mans, le tribunal révolutionnaire prononça en deux mois deux mille huit cent soixante-seize condamnations à mort. A Château-Gonthier, les religieuses qui étaient chargées de l'hôpital, ayant osé demander la grâce des blessés vendéens, furent elles-mêmes jetées en prison comme suspectes. A Mayenne, plusieurs prêtres payèrent de la vie leur fidélité à la foi de l'Eglise. A Laval, vingt femmes vendéennes moururent sur l'échafaud. Elles furent suivies de près par quatorze ecclésiastiques. Conduits devant le tribunal révolutionnaire, le 21 janvier, ils firent preuve d'une indomptable fermeté. L'un d'entre eux passait pour Janséniste : « J'es- « père », lui dit le président, « que tu ne refuseras « pas ce qu'on te demande ; car tu ne partages pas « les opinions de tes confrères. — Je veux bien », répondit le confesseur, « obéir au gouvernement ; « mais je ne veux pas renoncer à la religion. — « N'es-tu pas Janséniste? » reprit le juge. — « Je « conviens », avoua le courageux ecclésiastique, « que j'ai eu le malheur d'adopter des opinions qui « n'étaient pas conformes à la saine doctrine ; mais « Dieu m'a fait la grâce de reconnaître mes erreurs. « Je les ai abjurées devant mes confrères, qui « m'ont réconcilié avec l'Eglise. Je suis content de « laver ma faute dans le sang ».

L'accusateur, après avoir requis ia mort de tous les prisonniers, se tourna vers l'auditoire et lui adressa ces paroles menaçantes : « Le premier « d'entre vous qui s'avisera de pleurer marchera « avec eux ».

Plusieurs d'entre les condamnés étaient vieux et infirmes, si bien qu'on dut les aider à gravir les degrés de l'échafaud. A une fenêtre de la maison voisine, quatre membres de la commission révolutionnaire étaient assis près d'une table chargée de bouteilles de vin. A chaque tête qui tombait, ils élevaient leurs verres, en poussant le cri de : Vive la République !

A Bordeaux, Ysabeau et Tallien multipliaient les exécutions. « J'ai pris la résolution », écrivait le premier à la Convention nationale, « de ne plus « relâcher aucun ci-devant noble, même avec les « preuves de patriotisme mentionnées dans la loi, « parce qu'on peut être aisément trompé sur ces « preuves. La guillotine a fait justice avant-hier « d'un prêtre insermenté ; hier une religieuse y a « passé. Voilà la réponse à nos modérés qui « avaient semé le bruit que la peine de mort était « abolie ». Ysabeau était un prêtre défroqué. C'est assez dire qu'à Bordeaux le sang de tout ce qui était religieux coula en abondance.

A Montpellier, à Nîmes, à Privas, au Puy, on vit se reproduire des scènes analogues à celles que nous venons de décrire. Fréron et Barras décimèrent la ville de Marseille. Là une commission de six membres jugeait et condamnait à mort, sans

accusateur public ni jurés. On se bornait à demander aux prisonniers leurs noms, domicile, et profession. Cela fait, les malheureux étaient entassés sur une charrette et conduits à l'échafaud.

Les œuvres d'art elles-mêmes ne trouvèrent point grâce devant les deux proconsuls.

Dans le Comtat-Venaissin, Jourdan Coupe-têtes et Maignet poussèrent la cruauté jusqu'aux dernières limites.

A Bédouin, un petit village situé au pied du Mont Ventoux, on avait arraché l'arbre de la liberté. Suchet, à la tête du quatrième bataillon de l'Ardèche, se porta sur le lieu du crime et incendia ce malheureux pays, dont pas une pierre ne resta debout.

Afin de jeter l'épouvante dans le département de Vaucluse, on établit à Orange un tribunal révolutionnaire composé de cinq membres, avec pleins pouvoirs de condamner à mort qui bon lui semblerait. Des visites domiciliaires étaient pratiquées dans toutes les maisons. Prêtres, religieuses, simples particuliers, quelque humble d'ailleurs que fût leur condition, étaient chaque jour traînés au supplice. Quarante-deux religieuses de divers ordres s'étaient réfugiées à Bollène où elles vivaient dans le silence et la prière. Les agents de Maignet les livrèrent à la commission, qui les condamna à mort. Elles firent preuve d'un courage héroïque jusqu'au pied de l'échafaud, où elles allèrent en chantant de pieux cantiques.

Les département de l'Ain et du Mont Blanc

furent la proie d'une espèce de monstre nommé Labitte. Lorsqu'il ne trouva plus de prêtres fidèles à égorger, il persécuta le clergé constitutionnel.

A Strasbourg, un ancien moine, chassé de son couvent pour inconduite et affilié à l'illuminisme, fut la terreur non-seulement du clergé, qu'il poursuivait avec une fureur inouïe, mais encore de tout ce que la population du Bas-Rhin comptait de gens paisibles. On raconte de lui qu'un de ses acolytes, nommé Tunck, désirant se marier, il mit en réquisition toutes les jeunes filles de Barr. Il faisait habituellement son entrée dans les villes escorté de sa femme, de ses juges, de sa guillotine et de son bourreau.

Dans le Nord , Joseph Lebon se livrait à des excès qui peuvent être comparés à ceux de Collotd'Herbois et de Carrier. Curé jureur de Neuville, Lebon devint maire d'Arras et ensuite premier syndic. Il fit preuve tout d'abord d'une certaine modération. Mais la peur ne tarda pas à le rendre féroce. Arras, Neuville et Cambrai furent successivement témoins de ses cruautés. Il se complaisait dans la vue du sang. Aussi ne manquait-il jamais d'assister aux exécutions capitales en compagnie de sa femme.

L'interrogatoire et la mort des Carmélites de Compiègne peuvent être considérés comme l'un des drames les plus touchants de la Terreur. Seize religieuses, dont deux tourières, après avoir été chassées de leur couvent, vivaient dans la retraite, uniquement occupées du salut de leur âme. On les

accusa de conspiration. L'accusation était absurde et redoutable tout à la fois, car une accusation, quelque ridicule qu'elle parût, devait être considérée comme le prélude d'une condamnation capitale. Les Carmélites furent d'abord enfermées à l'ancien couvent de la Visitation, et ensuite transférées à Paris. On leur fît subir un premier interrogatoire dans l'ancienne maison de Port-Royal. Voici quelles furent leurs réponses : — « Vous n'avez cessé », leur demanda-t-on, « de mener la vie religieuse ? — Vos lois défendent-elles la solitude, l'amitié, le recueillement, les prières, les bonnes oeuvres ? En ce cas nous sommes coupables envers vos lois ; toute notre crainte est de violer celles du ciel. — Vous êtes des fanatiques ! — Les fanatiques égorgent et tuent ; nous prions pour nos ennemis. — Il n'est qu'un seul moyen de vous sauver, c'est de déclarer que vous faites à la patrie le sacrifice de votre pension. — Nous ne le pouvons; cette pension nous est légitimement due, elle est nécessaire à notre existence. — Vous serez déportées. — En quelque lieu que ce soit nous prierons. — Où voulez-vous être déportées? — Où il y a le plus de malheureux à consoler ; mais nous n'en trouverons nulle part autant que dans cette maison. — Quand on reste ici c'est pour mourir. — Nous mourrons ».

Il est bon de faire observer que Port-Royal avait été transformé en prison, et que depuis sa transformation, on lui donnait le nom de Port-Libre. Comme on le voit, les républicains n'ont rien de fort gai dans la plaisanterie.

Les Carmélites firent au tribunal révolutionnaire des réponses aussi admirables que celles qu'on vient de lire. On les condamna à mort. Au moment où la sentence fut prononcée, elles levèrent leurs regards vers le ciel comme pour remercier Dieu. « En montant sur la charrette » , dit Mgr Jager , « la supérieure entonna l'hymne à la Vierge : Salve, « Regina. Chacune d'elles en répéta les versets à « son tour. D'abord, les spectateurs accoutumés de « ces exécutions insultaient à ces nonnes, à ces « béguines. Les chants continuaient ; cette populace « était pour les religieuses comme si elle n'existait « pas. Le silence se fit par degrés. Presque tous les « spectateurs furent saisis de respect et d'admiration « lorsqu'ils entendirent ce même chant continuer au « pied de l'échafaud. La supérieure fut guillotinée la « dernière, et la dernière salua dans son hymne la « Vierge qui avait déjà reçu l'âme de ses sœurs ».

Valenciennes fut témoin, peu de temps après, d'un spectacle à peu près semblable. Le 17 et le 23 octobre, les Jacobins, qui dominaient dans cette ville et y semaient l'épouvante, s'emparèrent de onze religieuses ursulines. Un prêtre, qui partageait leur captivité, put leur donner la sainte communion. Ceci avait lieu la veille du jour où elles devaient gravir les marches de l'échafaud. Ceux qui furent témoins de leur piété et de la joie dont elles étaient remplies à la vue du martyre versaient des larmes d'admiration. Lorsque le moment de se livrer aux mains du bourreau fut arrivé, elles se coupèrent les cheveux les unes aux autres. Puis elles sortirent de la prison,

les poignets liés derrière le dos, et chantant le Te Deum, en signe d'allégresse.

Un girondin, nommé Rioufïe, rapporte ce qui suit dans ses Mémoires d'un détenu : « Les femmes les « plus belles, les plus jeunes, tombaient dans le « gouffre, dont elles sortaient pour aller par dou- « zaines inonder l'échafaud de leur sang ». L'auteur parle ici de l'époque où il était prisonnier à la Conciergerie avec Vergniaud, Mme Roland et les autres personnages de la fraction soi-disant modérée.

« On eût dit », continue Rioufïe, « que le gou- « vernement était dans les mains de ces hommes « qui, non contents d'insulter au sexe par des goûts « monstrueux, lui vouent encore une haine impla- « cable. De jeunes femmes enceintes, d'autres qui « venaient d'accoucher, d'autres dont le lait s'était « arrêté tout à coup, ou par la frayeur, ou parce « qu'on avait arraché les enfants à leur sein, étaient « précipitées dans ce noir cachot. Elles entraient « les unes évanouies et portées dans les bras des « guichetiers, qui riaient, d'autres en état de stu- « péfaction, qui les rendait comme imbéciles, vers « les derniers mois surtout. C'était l'activité des « enfers ; jour et nuit, les verrous s'agitaient : soi- « xante personnes arrivaient le soir pour aller à « l'échafaud ; le lendemain, elles étaient remplacées « par cent autres, que le même sort attendait le « jour suivant.

« Quatorze jeunes filles de Verdun, d'une candeur « sans exemple et qui avaient l'air déjeunes vierges

« parées pour une fête publique, furent menées à « l'échafaud. Elles furent moissonnées dans leur « printemps. La cour des femmes avait l'air d'un « parterre dégarni de ses fleurs par un orage. Je « n'ai jamais vu parmi nous de désespoir pareil à « celui qu'excita cette barbarie.

« Vingt femmes du Poitou, pauvres paysannes « pour la plupart, furent également assassinées en- « semble. Je les vois encore, les malheureuses vic- « times, étendues dans la cour de' la Conciergerie, « accablées de la fatigue d'une longue route, et dor- « mant sur le pavé. Au moment d'aller au supplice, « on arracha à une de ces infortunées un enfant « qu'elle nourrissait, et qui, au moment même, s'a- « breuvait d'un lait dont le bourreau allait tarir la « source. 0 cris de la douleur maternelle, que vous « fûtes aigus, mais sans effet ! Quelques femmes « sont mortes dans la charrette et on a guillotiné « leurs cadavres. N'ai-je pas vu, peu de jours avant « le 9 thermidor , d'autres femmes traînées à la

« mort? Elles s'étaient déclarées enceintes Et ce

« sont des hommes, des Français, à qui leurs philo- « sophes prêchent, depuis soixante années, l'huma- « nité et la tolérance !

« Déjà un aqueduc immense, qui devait voi-

« turer du sang, avait été creusé à la place Saint- « Antoine. Disons-le, quelque horrible qu'il soit de « le dire, tous les quatre jours, du sang humain se « puisait par seaux, et quatre hommes, au moment « de l'exécution, étaient occupés à le vider dans cet « aqueduc.

« C'était vers les trois heures après midi que les « longues processions de victimes descendaient au « tribunal, et traversaient lentement de longues « voûtes au milieu des prisonniers, qui se ran- « geaient en haie pour les voir passer. J'ai vu « quarante-cinq magistrats du parlement de Paris, « trente-trois du parlement de Toulouse, allant h « la mort du même air qu'ils allaient autrefois aux «cérémonies publiques; j'ai vu trente fermiers « généraux passer d'un pas calme et ferme ; les « vingt-cinq premiers négociants de Sedan plai- « gnant, en allant à la mort, dix mille ouvriers « qu'ils laissaient sans pain. J'ai vu Wartèman, le « plus homme de guerre qu'eût la France ; j'ai « vu tous ces généraux que la victoire venait de « couvrir de lauriers qu'on changeait soudain en « cyprès ; enfin tous ces jeunes militaires si forts, « si vigoureux. Ils marchaient silencieusement ; « ils ne savaient que mourir ».

Terminons cette série de tableaux par celui de l'incendie de Toulon et des massacres qui le suivirent. Cette ville fut reprise sur les Anglais, le 19 décembre 1793, grâce à l'habileté stratégique d'un jeune lieutenant d'artillerie qui fut plus tard Napoléon.

« Le vent d'automne gémissait », dit Lamartine, « le ciel se couvrait, la mer était grosse ; tout « annonçait que les prochaines tempêtes de l'hiver « allaient fermer la sortie de la rade aux Anglais.

« A la chute du jour, des chaloupes ennemies « remorquent le brûlot le Vulcain au milieu de la

« flotte française. D'immenses quantités de matières « combustibles sont entassées dans les magasins, « les chantiers et les arsenaux. Des officiers anglais, « une lame de feu à la main, attendent le signal de « l'incendie. Dix heures sonnent à l'horloge du « pont ; une fusée part au centre de la ville, monte « et retombe en étincelles. C'était le signal. Les « lames de feu s'abaissent sur la traînée de poudre. « L'arsenal, les établissements, les approvision- « nements maritimes, les bois de construction, les « goudrons, les chanvres, les armements de cette « flotte et de cet entrepôt naval furent en quelques « heures consumés. Ce foyer, où s'engloutit la « moitié de la marine de France, éclaira pendant « toute une nuit les vagues de la Méditerranée, « les flancs des montagnes, les camps des représen- « tants, les ponts des vaisseaux anglais. Les habi- « tants de Toulon, abandonnés dans quelques heures « à la vengeance des républicains, erraient sur les « quais. Le silence que l'horreur de l'incendie « jetait dans les deux camps n'était interrompu que « par l'explosion des magasins à poudre, de seize « vaisseaux et de vingt frégates qui lançaient leurs « membrures et leurs canons dans les airs avant de « s'engloutir dans les flots. Le bruit du départ des « escadres combinées et de la reddition de la ville s'é- « tait répandu dans la population. Quinze mille Tou- « lonais et Marseillais réfugiés, hommes, femmes, « enfants, vieillards, blessés, étaient sortis de leurs « demeures et se pressaient sur la plage, se dis- « putant la place dans les embarcations qui les

« transportaient aux vaisseaux anglais, espagnols, « napolitains. La mer furieuse et les flammes qui « couraient entre les lames rendaient le transport « des fugitifs plus périlleux et plus lent. A chaque « instant les cris d'un canot qui sombrait et les « cadavres rejetas sur le rivage décourageaient « les matelots . Les débris embrasés de l'arsenal et « de la flotte pleuvaient sur cette foule et écrasaient « des rangs entiers. Une batterie de l'armée « républicaine labourait de ses boulets et de ses « bombes la porte et le quai. Les membres séparés « de la même famille se cherchaient, s'appelaient « à grands cris dans ce tumulte de voix et dans « cet ondoiement de la foule. Des femmes perdaient « leurs maris ; des filles, leurs mères ; des mères, « leurs enfants. Quelques-uns, dont les parents « étaient déjà embarqués, mais qui les croyaient « encore dans la ville, refusaient de monter dans « les canots, se roulaient de désespoir sur la plage, « et se cramponnaient à la terre, refusant de fuir « sans les êtres qu'ils aimaient. Quelques-uns se « sacrifièrent et se précipitèrent à la mer pour « alléger les chaloupes trop chargées et pour sau- « ver, par ce suicide, leurs enfants, leurs mères, « leurs femmes. Des drames touchants et terribles « furent ensevelis dans l'horreur de cette nuit. Elle « rappelait ces générations antiques des peuples de « l' Asie-Mineure ou de la Grèce abandonnant en « masse la terre de leur patrie et emportant sur « les flots leurs richesses et leurs dieux à la lueur « de leurs villes incendiées. Environ cinq mille

« habitants de Toulon, sans compter les officiers et « les matelots de la flotte, reçurent asile sur les « vaisseaux anglais et espagnols. Le crime d'avoir « livré le rivage et les armes de la France aux « étrangers, et d'avoir arboré le drapeau de la « royauté était irrémissible. Ils dirent, du sommet « des vagues, un dernier adieu aux collines de la « Provence, illuminées par les flammes qui dévo- << raient leurs toits et leurs oliviers. A ce moment « suprême, l'explosion de deux frégates, qui conte- « naient des milliers de barils de poudre et que les « Espagnols avaient oublié de submerger, éclata « comme un volcan sur la ville et sur la mer. « Adieu formidable de la guerre civile qui fit pleu- « voir à la fois ses débris sur les vaincus et sur les « vainqueurs.

« Le lendemain matin , les Anglais levaient « l'ancre, emmenant les vaisseaux qu'ils n'avaient « pu incendier, et gagnèrent la pleine mer. Les « réfugiés de Toulon furent transportés presque « tous à Livourne, et s'établirent, pour la plupart, « en Toscane. Leurs familles y subsistent encore, « et l'on entend des noms français de cette date « parmi les noms étrangers, sur les collines de « Livourne, de Florence et de Pise.

« Le lendemain, 20 décembre 1793, les repré- « sentants entrèrent à Toulon à la tête de l'armée « républicaine. Dugommier, en montrant la ville « en cendres et les maisons vides d'habitants, con- « jura les conventionnels de se contenter de cette « vengeance, de supposer généreusement que tous

« les coupables s'étaient exilés et d'épargner le « reste. Les représentants prirent en pitié la ma- « gnanimité du vieux général. Ils n'étaient pas « seulement chargés de vaincre, mais de terrifier. « La guillotine entra dans Toulon avec l'artillerie « de l'armée. Le sang y coula autant qu'il avait « coulé à Lyon. Fouché y accéléra les supplices. « La Convention effaça, par un décret, le nom de « la ville des traîtres. — Que la bombe et la mine, « dit Barrère, écrasent les toits de tous les com- « merçants de Toulon, et qu'il ne reste plus sur « son emplacement qu'un port militaire peuplé « seulement des défenseurs de la République ».

Fréron et Barras pensèrent que la guillotine irait trop lentement ; ils eurent donc recours à la mitraille. Plus de trois mille personnes périrent ainsi au Champ-de-Mars. La guillotine et la fusillade firent le reste. Ni la vieillesse, ni le sexe, ni l'enfance elle-même ne furent épargnés. Toulon comptait vingt-sept mille habitants. Sept mille à peine échappèrent à la mort.

On a dit souvent, et on répète chaque jour encore, que la Convention a sauvé la France et que les terroristes furent des hommes de génie. La Convention n'a rien sauvé, pas même la liberté, qu'elle tua dans la mesure de son pouvoir. Quant aux hommes de sang dont se composait cette assemblée de bandits, ils dominaient de très-haut, nous n'hésitons pas à l'avouer, les tribuns poussifs dont s'enorgueillit la démocratie contemporaine. Quelques-uns d'entre eux, Robespierre par exem-

pie, professaient une sorte de vertu austère qui répand autour de leur nom je ne sais quel prestige mystérieux que les agioteurs de la Chambre et du Sénat ne connaîtront jamais. Danton nous apparaît comme une espèce de géant dont l'éloquence populaire s'harmonisait on ne peut mieux avec une haute stature et une tête de lion. Il faut reconnaître enfin que les chefs de la Montagne et les Girondins euxmêmes savaient mourir bravement. On ne les vit jamais se replier en bon ordre à l'approche du danger, et je ne sache pas que les orangers de Saint-Sébastien conservent le souvenir d'un seul conventionnel.

Bien que les terroristes fussent de beaucoup supérieurs à ceux qui ont la prétention de leur succéder, on ne peut leur attribuer qu'une grandeur tout à, fait relative. « Loin d'avoir ces des- « seins profonds qu'on leur suppose aujourd'hui, « ils marchaient sans savoir où ils allaient, jouets « de leur ivresse et des événements. On a prêté de « l'intelligence à des instincts matériels ; on a « forgé la théorie d'après la pratique ; on a tiré la « poétique du poème. Si même quelques-uns de ces « stupides démons ont par hasard mêlé quelque « qualité à leurs vices, ces dons stériles ressem- « blaient aux fruits qui se détachent de la branche « et pourrissent au pied de l'arbre qui les a portés. « Un vrai terroriste n'est qu'un homme mutilé, « privé, comme l'eunuque, de la faculté d'aimer et « de renaître : c'est son impuissance dont on a « voulu faire du génie.

« Que dans la fièvre révolutionnaire il se soit trouvé d'atroces sycophantes engraissés de sang, comme ces vermines immondes qui pullulent dans les voieries, que des sorcières plus sales que celles de Macbeth aient dansé en rond autour du chaudron où l'on faisait bouillir les membres déchirés de la France, soit ; mais que l'on ren contre aujourd'hui des hommes qui, dans une société paisible et bien ordonnée, se constituent les meilleurs apologistes de ces brutales orgies ; des hommes qui parfument et couronnent de fleurs le baquet où tombaient les têtes à couronne ou à bonnet, rouge ; des hommes qui enseignent la logique du meurtre, qui se font maîtres ès-arts de massacres, comme il y a des professeurs d'escrime, voilà ce qui ne se comprend pas. « Placer la fatalité dans l'histoire, c'est se débarrasser de la peine de penser, s'épargner l'embarras de rechercher la cause des événements. Il y a bien autrement de puissance à montrer comment la déviation des principes de la morale et de la justice a produit des malheurs, comment ces malheurs ont enfanté des libertés par le retour à la morale et à la justice : il y a, certes, en cela, bien plus de puissance qu'à mettre la société sous de gros pilons qui réduisent en pâte ou en poudre les choses et les hommes ; il ne faut que lâcher l'écluse des passions, et les pilons vont se levant et retombant (1) ».

(1) Chateaubriand.

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