SECTION I. — CRÉATION DU BASSIN DE LA PALLICE
Deux raisons principales militaient à la fin du XIX siècle en faveur d’un agrandissement du port de La Rochelle. D’une part, l'accroissement du trafic rendait très insuffisant les bassins existants: et d’autre part l’ensablement progressif de la rade coïncidant avec l'augmentation du tonnage des navires rendait fort délicates les manœuvres nécessitées pour l’entrée et la sortie des navires et risquaii d'entraîner une désaffection de la navigation pour le port, malgré les autres avantages dus à la situation naturelle de la ville qu’elle
pouvait y trouver. C’est ce que constatait en 1876 l'ingénieur hydrugraphe Bouquet de la Grye, créateur du bassin de La Pallice (er LL La situation générale de La Rochelle est presqu’unique « Sur la côte ouest de la France. La ville se trouve placée sur une « espèce de presqu'île, à moitié abritée du côté du large par les « terres de Ré et d'Oléron. Cette situation de ville à la mer a fait la « fortune de La Rochelle lorsque la navigation à voile existait seule. « Mais le port, si bien placé d’une manière générale, avait un mouil- « lage intérieur nul. La nature depuis des siècles y ayant apporté « assez de vases pour n’y laisser entrer les navires qu’au moment « de la haute mer. L’affaiblissement de La Rochelle était donc « matériellement indiquée ».
Désireuse de porter remède à l’état de chose existant, la Chambre de Commerce de La Rochelle, par une délibération du 29 janvier 1873 envoyée au Ministre des Travaux Publics, sollicita des pouvoirs publics la création d’un troisième bassin de grandes dimensions accessible aux navires d’un fort tirant d’eau. Elle faisait remarquer que le mouvement commercial du port après avoir marqué un temps d'arrêt dû à la guerre de 1870, tendait à reprendre sa marche ascendante puisqu’en 1872, il s'était élevé à 317.687 tonnes, soit 72.741 tonnes de plus qu’en 1869. Le 9 juin 1875, le Conseil général de la Charente-Inférieure émit un vœu dans le même sens.
Le Conseil général des Ponts et Chaussées saisi de l’affaire présenta le 11 janvier 1876 certaines observations-sur la création au port de La Rochelle d’un troisième bassin à côté des deux premiers. Il formulait ses craintes en ces termes : « Le port de La Rochelle « est précédé par une baie peu profonde. Les attérages s'étendent « jusqu’à dix ou douze kilomètres au large. Cette situation inspire « des doutes sérieux sur la possibilité qu’il peut y avoir de créer « et de maintenir à travers ces bas fonds un chenal présentant les
(1) Cité par J. JOUBERT : Bouquet de la Grye, ingénieur hydrographe et astronome (1827-1909).
« dix mètres de creux qu’exigerait la iréquentation du port par les « grands navires... ». Le Ministre des Travaux Publics, saisi de ce rapport, decida qu'avant de s'occuper d'aucune question relative au passin à flot, il y avait lieu de faire étudier par des ingénieurs le régime de la côte afin de savoir si ie chenal du port de La Kochelie pouvait être approprié d'une manière sûre et permanente, aux profondeurs qu’exigerait sa fréquentation par des navires comportani un tirant d’eau supérieur à 6 m. 50. L'ingénieur hydrographe Bouquet de la Grye fut envoyé par le Ministre de la Marine, et, après une étude approfondie de tout le littoral, il signala les grosses difficultés et les-grandes dépenses d'entretien des chenaux qu’allait entrafner la création d’un troisième bassin au voisinage des deux précédents. Mais il indiquait qu'à quatre kilomètres au nord de La Rochelle, au lieu dit la Mare à la Besse, il existait ie long du littorai une vaste dépression de terrain très favorable à la création d'un bassin à flot, précédée de fonds suifisants pour permettre en tout temps le passage aux navires de fort tonnage et que cette rade, bien protégée, se trouvait être la plus sûre de l'Océan.
La Chambre de Commerce entrevoyant la profonde transformation commerciale qu'entraînerait pour la ville l'exécution de ce projet, s’y rallia sans réserves. Le Conseil Municipal donna aussi son acceptation. Le 24 septembre 1878, la Chambre de Commerce et le Conseil Municipal de La Rochelle présentèrent un mémoire au Ministre des Travaux Publics pour lui faire ressortir les avantages du projet envisagé par Bouquet de la Grye. Le 19 février 1879, : le Conseil général des Ponts et Chaussées adopta à l’unanimité les conclusions du rapport de Bouquet de ia Grye tendant à l’établissement du port annexe de La Pailice au lieu dit la Mare à la Besse. M. de Freycinet, ministre des Travaux Publics vint sur place se rendre compte des travaux projetés, dont une loi du 2 avril 1880 déclara l'utilité publique.
Les travaux adjugés en 1881 ne furent terminés qu’en 1800, ayant été à plusieurs reprises retardés par des questions de crédit.
Le bassin de La Pallice inauguré le 19 août 1800 par le président Carnot et M. Wiadimir Môrch, président de la Chambre de Commerce de La Rochelle, fut ouvert à la navigation par un arrêté préfecoral du 5 juin 1891. Mais dès octobre 1890 les paquebots de Ia Compagnie anglaise « Pacific Steam Navigation Company » avaient commencé à faire escale directement à La Rochelle-Pallice.
Pour loutillage nécessaire à l'exploitation normale du nouveau bassin, l’Etat prenait à sa charge l'entretien des chenaux, feux, phares balises. L’outillage commercial proprement dit devant appartenir soit à la Chambre de Commerce, soit à des particuliers avec obligation de service public. Nous examinerons ultérieurement le détail de l’outillage existant en étudiant l’état actuel du port.
Dès 1879, la Chambre de Commerce mit à l'étude la question de la création à La Pallice d’un outillage moderne. Se trouvant plus particulièrement qualifiée pour le gérer, puisque d'après ses statuts, elle ne peut poursuivre aucun but lucratif et n’a le droit de percevoir des taxes d’usage que dans la mesure nécessaire pour rémunérer et amortir les capitaux investis, elle en demande la concession en 1886. À la même date, elle mit à l'étude le projet de cahier des charges pour l'exploitation de cet outillage. La procédure préliminaire au décret de concession est fort longue. Il faut un rapport des ingénieurs du port sur les plans, dessins et mémoires explicatifs, une enquête, l'avis du Conseil Général des Ponts et Chaussées, des Ministres du Commerce et des Finances, du Conseil d'Etat, l’autorisation de conclure un emprunt puisque la Chambre de Commerce n'a pas de ressources propres, avant de pouvoir faire édifier les bâtiments et construire les engins.
Le 3 décembre 1888, le projet préparé était approuvé par la Chambre de Commerce : l'Etat devait lui céder 200 mètres de terrains expropriés tout autour du bassin sur lesquels la Chambre de Comerce devrait faire consiruire des voies ferrées diont elle établirait les raccordements nécessaires aux besoins particuliers; faire édifier des hangars pour le £épôt des cargaisons; faire placer des grues à
vapeur pour le chargement et le déchargement des marchandises, une bigue d’une force de 100 tonnes environ pour permettre l’embarquement des pièces d’un poids élevé et servir, le cas échéant, de machine à mâter, des machines d’épuisement pour les formes sèches.
La Ville, de son côté, devait s’occuper de la création de l’entrepôi réel des douanes.
Le 7 septembre 1889, la Chambre de Commerce présentait officiellement à j’Etat sa demande de concession d'outillage public qui lui fut accordée par un décret du 9 janvier 1891.
La création du bassin de La Pallice amena un grand développement du trafic et au début du XX° siècle les aménagements du port qui avaient été calculés d’après la taille du canal de Suez considéré alors comme assez grand pour satisfaire aux besoins des navires du plus fort tonnage, se révélèrent insuffisants. « Le tonnage de jauge « qui n’avait augmenté que de 80.000 tonnes de 1880 à 1800, s’ac- « crut de 1.000.000 tonneaux, de 1890 à 1900, et atteignit cette an- « née là 1.500.000 tonneaux pour s'élever à plus de 2.500.000 ton- « neaux en 1913; le tonnage des marchandises passa de 340.000 « tonnes en 1890 à 710.000 tonnes en 1900 et à plus de 1.000.000 x de tonnes en 1913 » (2).
Dès 1907, la Chambre de Commerce, par une délibération du a octobre, inquiète de voir que le port deviendrait rapidement insuffisant pour recevoir les cargos modernes de plus en plus importants, sollicita la mise à l’étude de nouveaux aménagements en rapport avec les progrès réalisés dans l’art de la construction navale. Le rapport présenté à cette séance par M. Christian Môrch, l'actuel président de la Chambre de Commerce remarquait « que le port de La Pallice « qui, à sa création, était tout à fait moderne était devenu trop petit « pour les nouveaux navires qu’on construit, ne pouvant servir « qu'aux évolutions de navires de 160 mètres alors qu’on construit
(2) Journal de la Marine Marchande, n° du 3 janvier 1924.
« maintenant des paquebots de 200 à 250 mètres et qu’ils en auront « bientôt 300 avec 25 mètres de large et dix mètres de tirant d’eau.
« .... La Chambre de Commerce demande la mise à l’étude « immédiate d’un nouveau bassin par une emprise sur la mer du « côté de la Repentie. L’avant port actuel serait agrandi et sa sur- « face portée de 12 à 22 hectares, la jetée nord reportée en avant « du fort Saint-Marc et jusqu’à de plus grandes profondeurs, com- « plétée par la construction d’un quai de marée permettant l’accos- « tage à toute heure des navires qui n'auraient pas à entrer dans les « bassins... Le nouvel avant port serait creusé à la côte — > ou « même à la côte — 9... »
Après plusieurs années d’études et d'enquêtes, une loi du 21 avril 1014 déclara d'utilité publique les travaux d'amélioration et d'extension du port de La Rochelle-Pallice. Un programme de travaux s’élevant à 22.800.000 francs était décidé :
1° Construction de jetées extérieures et de passerelles les reliant à la terre, donnant un développement total des ouvrages d’environ 1.150 mètres au Nord et 1.000 mètres au sud;
2° Creusement à la côte — 8 du chenal donnant accès à l’avant port actuel transformé en bassin de marée ;
3° Organisation sur la face intérieure de la jetée sud actuelle de soo mètres de quai accostables ayant à leur pied une souille creusée à la côte — 12;
4° Abaissement à la côte — 8 du secteur séparant cette souille des musoirs de l’avant port; |
5° Creusement à la côte —8 en avant de la passerelle du brise lame, d’une souille de 200 mètres de long.
La procédure préparatoire à l'exécution était en cours lorsque la guerre éclata et vint arrêter la réalisation du plan primitif; nous examinerons au chapitre suivant les répercussions qu’elle eût sur le port et le trafic rochelais. Auparavant, il nous faut étudier le mécanisme des combinaisors financières qui permirent à l'Etat associé à
la Ville et à la Chambre de Commerce de mener à bien la construction du bassin de La Pallice.