LE CARREFOUR DES VOIES DU BASSIN DE PARIS
(( La Seine centralise à son profit toutes les ressources du Bassin », dit Yidal de Lablache. Formule singulièrement expressive. Il suffit, évidemment, de jeter les yeux sur une carte de France pour être frappé de la convergence de multiples voies d'eau, accourues de tous les points de l'horizon, vers le centre de la cuvette parisienne, vers Paris. Mais il fallait l'esprit pénétrant du grand géographe pour en évoquer ainsi, de façon saisissante, les conséquences. La région parisienne occupe une situation telle qu'elle peut se mettre en relations aisées avec de multiples régions, qu'elle est comme le centre d'une rosace aux rayons nombreux. Or, de pareils carrefours offrent au commerce, à la vie humaine, des avantages particuliers et appellent la formation d'établissements importants. En ce sens Paris est un résumé, non seulement du Bassin Parisien, mais encore d'une bonne partie de la France, grâce à la Seine qui, navigable, réunit en ce point tout un
rameau d'affluents navigables aussi et dont les sources avoisinent les régions périphériques.
En amont, c'est un rayonnement sans pareil dans toutes les directions. Et c'est par cet ensemble que d'abord Paris devint im grand port fluvial.
Voies du Sud. — Au Sud, la Beauce interpose entre Seine et Loire ses plaines sèches. Mais bien vite, au Sud-Est, le Loing rappelle que jadis, peut-être, Loire et Seine ne furent pas si séparées. Par ce Loing navigable, on peut atteindre aisément le val de Loire ; nul relief sérieux ne s'y oppose. Or, dès longtemps les régions de la Loire situées sur le pourtour du Massif Central, suivirent la pente naturelle et nouèrent des relations avec la région parisienne. Aux XVIP, XVIIP siècles, Paris se reliait à l'Océan surtout par la Loire, couloir d'arrivée des produits coloniaux. Le canal de Briare (1612) fut l'un des premiers creusés. Cette jonction permet à la Seine d'attirer à elle des produits de la Haute-Loire et ceux de la Basse-Loire. Bientôt (1691) le canal d'Orléans doit atteindre plus rapidement le détour d'Orléans ; malheureusement ce canal d'Orléans, arrêté à Combleux, n'a pas encore été prolongé jusqu'à son terminus logique, la Loire même à Orléans. Toutefois, au moyen de quelques transbordements, ensemble ces canaux assurèrent un trafic notable. Si, depuis la fin du Second Empire, la Loire sauvage n'a plus été capable, sur la plus grande partie de son cours, de répondre aux nécessités nouvelles du commerce, du moins le souvenir de sa fructueuse utilisation n'est pas perdu et le Comité de la Loire navigable pourrait bien réussir, de quelque façon, à restaurer pro-
chainement cette liaison Paris-Nantes que le détour actuel par les canaux du Berry ne suffit plus à affirmer, la Loire étant encore trop impraticable de Tours à Angers. De ce côté, l'avenir peut réserver un nouvel essor. Vers la Haute-Loire, il est plus immédiatement garanti par le canal latéral (1822-1856) jusqu'à Roanne. Voie précieuse, bien qu'imparfaite encore, entre la région parisienne, le Berry et Nivernais, le Massif Central ; et c'est par lui que les canaux du Berry atteignent la Touraine d'une part, Montluçon de l'autre.
Voies du Sud-Est. — C'est sur lui aussi que s'embranche le canal du Nivernais qui, par l'Yonne, à partir de Glamecy, va rejoindre la Seine.
Si irrégulière soit-elle, l'Yonne, en effet, se prête à la navigation au moins dans son cours inférieur et le barrage de Settons a permis de maîtriser un peu les variations de niveau de cet (( enfant terrible ». Aussi est-ce vers son cours même, à Joigny, que le canal de Bourgogne (1882) commence son tracé. Tracé pénible, à cause du relèvement du relief dans le plateau de Langres, et qui ne parvient qu'au prix de grands travaux d'art jusqu'à la Saône. Cependant, par lui, la Seine parisienne rejoint Dijon et la Haute- Saône.
Voies de VEst. — Plus à l'Est, elle les rejoint aussi par le canal de la Marne à la Saône, récemment terminé (1907), la voie la plus courte de Dunkerque à Marseille. La Marne, la sœur de la Seine, largement étendue vers l'Est par des affluents comme l'Ornain, capable déjà par son cours supérieur Sud-Nord de
tendre vers la Saône, avoisine la Meuse, avoisine l'Aisne. Elle remplit le rôle d'un précieux intermédiaire dans la vie de la Seine parisienne et soumet à la tyrannie de celle-ci bien des régions. Le canal de la Marne au Rhin (i853) la relie, sans grand effort, à la Meuse, puis par le seuil de Foug, témoin d'un ancien parcours de la Haute-Moselle, au réseau Mosellan et par le Sanon et la Zorn, au Rhin. C'est la liaison assurée avec l'Europe Centrale, un « Grand Central » fluvial dont l'amélioration, l'approfondissement seraient gros de conséquences. Plus immédiatement, par la Marne, Brie, Champagne et Lorraine tombent sous l'influence de Paris. Ainsi même les cours d'eau qui, comme la Meuse et la Moselle, logés en partie dans la cuvette parisienne, s'échappent vers les pays du Nord et paraissent éviter l'attraction parisienne, même ceux-là sont ramenés vers Paris, par des jonctions courtes et faciles.
Voies du Nord. — Jonction plus aisée encore entre la Seine et les régions du Nord où dominent les plaines, où vient aboutir cette grande plaine des Pays-Bas européens qui commence en Russie et s'achève sur la mer du Nord. Sans doute le massif ardennais insère là un obstacle qui franchit la Meuse. Mais le canal des Ardennes (i835) qui rétablit d'ailleurs un ancien cours de l'Aisne, rattache une fois de plus la Meuse à la Seine, par l'Aisne et l'Oise.
Ensuite, la plaine flamande poursuit, sans heurts, les plaines du Bassin Parisien. Ici, l'admirable vallée de l'Oise, prolongement de la vallée Sambrc-Meusc, met en relations directes la région parisienne et les pays du Nord, grâce à une rivière qui, améliorée par
un canal latéral dans son cours supérieur (1828), compte parmi les voies navigables les plus régulières, les plus faciles du Bassin Parisien. Et dans le Vermandois, voici la Sambre toute proche, reliée par un canal ; voici l'Escaut, le grand canal, noir sans doute, mais si précieux, qui va s'irradier à travers la Belgique ; voici la Somme, bloquée en aval par les alluvions, mais qui draine la Picardie et qui se présente comme un trait d'union naturel entre l'Oise et l'Escaut. Le canal de Saint-Quentin, créé sous Napoléon F"", ouvre ainsi à la vallée de l'Oise l'accès de Dunkerque, d'Anvers, de Bruxelles ; prolongée par le canal Crozat entre St-Simon et Tergnier, c'est de ce côté peut-être que l'attirance de la Seine s'exerce davantage jusqu'au voisinage et au-delà de la frontière. C'est de ce côté que vit, depuis fort longtemps une batellerie avisée, active, qui a imposé, en somme, son gabarit — la péniche flamande — aux grands projets de réorganisation de notre réseau navigable.
Voies de VOuest. — Enfin, vers la mer, c'est la Seine Inférieure, la Basse-Seine, qui rassemble en son lit unique tous ces flots dirigés sur la région parisienne. Sans obstacle, le fleuve qui n'a plus guère à attendre de secours, qui ne reçoit plus de grand affluent, glisse doucement, retardant la fuite des eaux par ces méandres célèbres qui semblent regretter d'arriver à la mer. Voie facile qui débouche sur cette grande rue commerciale qu'est la Manche, face à l'Angleterre.
Ainsi viennent se croiser, dans la région parisienne, la route océanique qui se prolonge jusqu'au Rhin, la route du Nord qui se rencontre avec celle
de la Haute-Loire, les routes de la Saône. Il n'est point, en France, de carrefour pareil. Point de réseau fluvial qui présente cette disposition harmonieuse, si favorable aux liaisons avec les régions voisines, en même temps qu'une porte largement ouverte sur la mer .La cuvette parisienne, simple affaissement d'une région de plaine, ne connaît guère, sauf du côté du plateau de Langres, de barrière montagneuse qui la sépare des autres compartiments français. La pente générale, douce, mène de tous les points de l'horizon, vers Paris, et lorsque, vers l'ouest, cette forme générale, si elle se maintenait trop rigide, pourrait être fâcheuse, les mouvements du sol ont frayé un passage à la Basse-Seine, l'exutoire naturel vers le large. Escaut, Rhin, Saône, Loire, autant de grandes voies que la Seine, par son réseau d'affluents, peut atteindre aisément. Merveilleuse gare d'eau, que cette Seine parisienne à laquelle aboutissent tant de voies diverses et, en majorité, longuement navigables. Carrefour riche où viennent se recouper des routes rayonnantes comme les allées de nos forêts aboutissent fatalement aux ronds-points. Situation remarquable pour l'établissement d'une cité, carrefour propice à l'avènement, aux progrès d'un grand port fluvial.