CHAPITRE m
Fleuve navigable entre tous, carrefour de voies rayonnantes, autant de conditions particulièrement heureuses pour la naissance et la prospérité d'une cité. Des hommes devaient être tentés de s'établir là : plaines fertiles, striées de bois épais, où des collines à droite, à gauche, permettaient des vues lointaines ; un fleuve calme oii des îles offraient un abri sûr en même temps que des gués commodes : un rassemblement de voies naturelles faciles à commander du centre ; un climat qui, sans amollir, attire par sa douceur, qui, sans rudoyer, force à l'activité ; que de fées marraines riches de promesses !
Ce site remarquable dont les fondateurs de l'antique Lutèce sentirent plus ou moins consciemment les avantages, de tout temps par la suite on l'a vanté. Et toujours la Seine apparaît, selon le mot de Vidal de Lablache, comme (( l'âme de la ville grandissante ». C'est l'Empereur romain Julien, étonné que les figuiers poussent à Lutèce, qui admire « le fleuve paisible et régulier ; son eau est très agréable à contempler, tant elle est limpide... ». C'est Louis XI
disant : a Paris, Rouen et Le Havre ne sont qu'une seule ville dont la Seine est la grand'rue ». C'est François de Belleforest, au XVP siècle, célébrant la Seine, <( toute navigable, fertile, abondante, gracieuse, saine, portueuse, sans rocs ni écueils, et la plus assurée d'entre les rivières de France, qui est cause que la grande cité de Paris abonde en tout temps, de tout ce qui est requis pour la vie des hommes, cette rivière lui servant comme d'une corne d'abondance »... C'est Bonaparte disant : « Paris est la capitale de l'Europe,... Il faut qu'on puisse y arriver par eau de tous les côtés ». C'est la Révolution qui, pour dénommer le département dont Paris sera chef-lieu, ne peut mieux faire que de l'appeler Seine. C'est l'allusion perpétuelle de la Ville à la nef de ses armes, le souvenir toujours évoqué du fleuve, raison de vie et créateur de beauté.
Si l'on songe, par surcroît, que le sous-sol même de Paris et de la banlieue recèle en abondance pierres à bâtir, plâtre, moellons, terres à briques, à tuiles, on reconnaîtra que tout établissement humain fondé ici pouvait aisément s'accroître, devenir grande ville. Par le fleuve môme, précisément, ou par ses affluents, il était facile d'amener à pied d 'œuvre les matériaux.
Les origines. — C'est la Seine qui fut le berceau de Paris ; c'est la Seine, avec ses affluents, qui, longtemps, apporta à la ville ses aliments, son bois, ses pierres au temps où les routes étaient rares et pou sûres. Pour se développer, pour vivre, la ville appelait les produits des alentours, de l'amont ; et les barques, nombreuses, suivaient le fil de l'eau jus-
qu'à la Seine parisienne, jusqu'au port toujours plus achalandé. Paris grandissant, transformait la Seine en port fluvial de première importance.
Sous la Royauté. — Du jour où la royauté désormais incontestée choisit Paris pour capitale, surtout du jour où le roi bâtit, dans l'île, le Palais, sur la rive de la Seine, le Louvre et prétendit fixer là le centre de son autorité, dès lors Paris profita d'avantages que nulle autre ville ne pouvait connaître. Capitale heureusement choisie, au centre naturel d'une grande région, dans une ville déjà importante. De là on pouvait aisément poursuivre, dans tous les sens, le tissage de cette toile qui devait peu à peu former la solide étoffe du royaume de France. La Seine parisienne, carrefour de routes, appelait ce choix, sans l'imposer. Peu après, Paris capitale devient un foyer d'attirance privilégiée. Ville royale, ville universitaire, ville de commerce qui grandit vite, s'embellit, s'enrichit et réclame toujours davantage à la voie fluviale des apports précieux, nécessaires. A.ussi, à la corporation romaine des Nantes, succède l'association des marchands de Paris par eau, si puissants qu'ils tiennent le premier rang dans la société des bourgeois, fournissent à la Ville son Prévôt des marchands. Ce n'est point par hasard que l'Hôtel de Ville, héritier du (( Parloir aux bourgeois », se bâtit près de la Seine et l'on a eu raison de dresser la statue d'Etienne Marcel face au fleuve qui donna aux Parisiens richesse et pouvoir politique.
On estime que Paris comptait, au XIIP siècle, 200.000 habitants, 210.000 sous Henri H, au XVP ; 490.000 sous Louis XIV au XVIP. Paris était alors
l'une des villes les plus peuplées de l'Europe, sinon la première. Il fallait assurer à cette population pressée et toujours assez remuante un ravitaillement régulier. Routes rares et peu sûres n'y suffisaient guère. La Seine y pourvut. Blés du Valois, de Brie, de Beauce, vins de Champagne, de Bourgogne, vinaigres d'Orléans, bois du Morvan, c'était surtout aux pays d'amont qu'on avait recours, les approvisionnements suivant à moindres frais le fil de l'eau. Et les berges de la Seine offraient alors le spectacle pittoresque de marchés actifs, plus ou moins spécialisés, port au bois, port aux foins, port aux vins, etc.. C'est tout un monde de mariniers, de marchands, de gagnepetits, de débardeurs, parmi lesquels la police municipale doit maintenir l'ordre. Paris est déjà un grand port fluvial, mais qui semble encore fermé du côté de l'aval.
Sans doute, la construction des routes royales aux XVIP-XVIIP siècles, l'affirmation de la sécurité par la paix royale réduisirent quelque peu le rôle de la Seine « nourricière » à la fin de l'Ancien Régime et le privilège des « marchands de l'eau » ne trouva pas grâce devant l'absolutisme royal ; il disparut en 1672. Sans doute la désorganisation fatale causée par la Révolution, les guerres civiles et extérieures, l'incertitude du négoce nuisirent au port de Paris, sans que pourtant sa vie fût compromise. Et les Asscniblées révolutionnaires n'eurent garde de négliger la question de la navigation fluviale.
Sous [Empire. — Mais bientôt les bienfaits du Nouveau Régime apparurent et Bonaparte s'efforça de rendre à la Seine toute son activité, songeant même
à la création d'un port central dont la première réalisation fut le bassin de la Villette. Paris n'avait guère vu augmenter sa population depuis le XVIIF siècle (658. ooo en 1776, 672.000 habitants en 1802). Mais cette population même, si considérable, exigeait, pour son ravitaillement, le perfectionnement des anciennes voies fluviales. Et Paris, plus que jamais capitale, ce Paris impérial vers qui toute l'Europe avait les yeux fixés, appelait de l'amont les pierres, les sables nécessaires à la construction des monuments napoléoniens. Avec une singulière pénétration, Napoléon définissait le double rôle de la Seine, fleuve historique qui doit servir la beauté de Paris et lui servir d'artère vivifiante ; et, pour sauvegarder le rôle de magnificence, il élaborait le plan du système de la Villette, sans d'ailleurs renoncer du tout à favoriser le rôle d'utilité de la Seine même.
Aux XIX^-XX^ siècles. — Paris redevint bien vite un grand port, d'autant que la population s'accroissait rapidement , dépassant 900.000 habitants en i836. Et quelles voies plus commodes et mieux articulées que ce réseau fluvial qui aboutit aux portes de la capitale ! Quel moyen de communication pourrait, comme celui-là, répondre à l'appel d'une ville, toujours plus considérable, plus exigeante ?
Dans l'enthousiasme des premiers résultats, certains esprits purent croire que les chemins de fer suppléeraient à tout et ruineraient les autres moyens de communicaUon. La batellerie, il est vrai, ne se modernisait -iii t Mais, en fait, la nouvelle invention eut pour résultat, tout d'abord, de spécialiser davantage la navigation parisienne. Pour les pro-
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duits de valeur ou les marchandises périssables, la voie ferrée triomphait, mais la batellerie prenait sa revanche dès qu'il s'agissait de matériaux lourds. Et la vapeur ne tardait pas à s'adapter aussi à la navigation fluviale. De sorte qu'on pouvait obtenir à la fois, par le remorquage, plus de masse et plus de rapidité. La vapeur, causant une amélioration des échanges, augmentait les nécessités du commerce parisien et le chemin de fer n'aurait pu y suffire. L'invention même qui avait semblé menacer la vie du port lui valait un sursaut d'activité. En outre la vapeur, décidément, transforme l'industrie et Paris, centre de capitaux, centre d'échanges, carrefour de routes, devient grande ville industrielle au sens moderne du mot. Mais alors le charbon devra affluer ; il devra venir surtout par l'aval, Oise ou Basse-Seine. Et ainsi la vapeur modifie encore le caractère du port de Paris : les routes d'aval prennent de l'importance. Si, vers l'amont, le négoce de Loire s'éteint, l'appel aux matériaux de construction s'enfle encore. De i.o53.ooo habitants en i846, la ville est passée à 1.696.000 en 1860, après l'annexion des communes sises à l'intérieur des fortifications. On bâtit beaucoup, sous le Second Empire. Et ainsi le port de Paris ne cesse de croître en importance et en valeur.
Depuis 1870, son rôle grandit encore davantage. Pour que la population de Paris doublât, il fallut tout le temps compris entre le règne de Louis XIV et celui de Louis-Philippe, un siècle et demi ; de notre temps, pour arriver au môme résultat, il a suffi de quarante ans, puisque, en 1872, on trouve 1.800.000 habitants, et, en 191 1, 2.888.000. Mais s'en tenir à Paris même serait désormais artificiel.
Paris surpeuplé a débordé sur la banlieue et l'on sait combien, en ce sens, la limite des fortifications exprime peu la réalité. Tout autour de Paris se sont multipliés les usines, les établissements industriels, les habitations. C'est une agglomération énorme de plus de 4 millions d'habitants qui constitue la Cité parisienne, qui vit de Paris. Il faut se rappeler que Creil, Mantes, Juvisy, Nogent, Joinville, Ghampigny, Montfermeil se trouvent à moins de A5 minutes de la capitale, par chemin de fer. Et c'est ce rassemblement extraordinaire de population qu'il faut ravitailler en matières premières. Routes et chemins de fer y contribuent. Mais un chaland de 600 tonnes porte, d'un coup, plus qu'un train de 40 wagons. La Seine offre son puissant secours. Parce qu'elle existait, avec son rameau d'affluents, Paris a pu se développer plus aisément, parce que Paris s'est développé, le port fluvial est devenu l'un des grands ports d'Europe. A Paris même, le nombre des maisons, de 66.000 en 1860 passait à 90.000 en 1908 ; pour Paris et sa banlieue, il faut, par an, plus de 2 millions de tonnes de charbon.
Certes la Seine — avec ses annexes — ne tient plus dans la vie de la Cité le rôle presque exclusif qui fut son apanage aux premiers temps de notre histoire. Mais elle devient toujours plus nécessaire à l'agglomération parisienne. De notre temps surtout l'appel de Paris, de ses usines, de ses chantiers de construction devient plus impérieux et, avec la hausse des salaires et des prix, le commerce doit chercher de plus en plus la diminution du prix de revient, par conséquent chercher, entre autres moyens, le transport à meilleur marché. Un fleuve
bien aménagé, des canaux bien organisés, un port bien outillé peuvent y pourvoir. La crue désastreuse de 19 10 a permis aux moins avertis de saisir la valeur du port de Paris, de la navigation fluviale pour une pareille agglomération.
Or, la Seine est justement l'un des fleuves les plus utilisables qui existent, l'un des plus accommodants, pour ainsi parler. Ce n'est pas sans quelque étonnement, parfois, qu'à évoquer l'histoire du port de Paris, on constate comment le fleuve de jadis, — au prix de certains travaux sans doute — a pu répondre toujours à l'appel de Paris, quelles que fussent les transformations de la Cité, quelles que fussent les révolutions économiques. La connaissance précise de conditions naturelles particulièrement favorables a permis à l'homme de toujours asservir la Seine à ses desseins. Et parce que l'agglomération parisienne est devenue l'une des plus riches, l'une des plus actives et la plus belle cité du monde, le port de Paris est devenu le premier port de commerce de France.