POÉSIE, AMOUR ET MALICE
Au déclin de sa vie, c'est toujours avec un vif plaisir qu'on plonge sa mémoire dans les fraîches et pures illusions delà jeunesse; c'est dans cette première phase de l'existence que se trouve comme l'écrin de nos plus brillants, de nos plus doux souvenirs. Aussi, j'aime à y fouiller sans cesse et à remonter au loin dans les riantes avenues du passé.
Après avoir fait mes études au collège et dans l'Académie de Genève, je fus envoyé à Lyon pour y faire un apprentissage de commerce dans la maison de mon père et de mes oncles, dont les bureaux se trouvaient sur le beau quai de Retz, n° 147.
Mon goût pour la littérature, et particulièrement pour la poésie, s'était formé et développé dès mes premières années ; le collège et l'Académie l'avaient dirigé plutôt que contrarié, en sorte que je fus an-
tipathique à tous les nouveaux genres d e travaux dont on voulut me charger ; copier des lettres et laisser les belles-lettres, calculer le prix des toiles et non les pieds d'un vers, parler coton et non poésie, tout cela entravait l'essor que j'avais pris, et chacune de ces prosaïques occupations était comme un cheval de frise qui me séparait de la carrière dans laquelle j'aurais désiré courir.
Toutefois, formé de bonne heure à l'obéissance dans la maison de mes parents, désireux de leur être agréable, je fis tous mes efforts pour me plier à leur volonté et me résignai aux exigences de ma nouvelle position.
Me voilà donc chiffrant, copiant les missives de mes patrons, faisant des factures, m' instruisant du prix des tissus, afin de pouvoir moi-même raisonner de leur fabrication et les vendre à nos acheteurs. Quelle verve poétique n'aurait été domptée par ces mercantiles labeurs! et cependant la mienne tint bon et trouvait moyen de se faire jour au travers de cette épaisse barrière d'intérêts matériels; je cachais dans mon sous-main les vers que je composais durant les cours instants ravis au commerce, mes poches en regorgeaient. Hélas! qu'on juge de mon affreuse position : je n'avais personne à qui les soumettre, aucune galerie qui les jugeât ! Or, pour un poëte, on concevra la torture infligée par l'impossibilité de produire ses chants à qui que ce soit; car le moyen de les montrer à des chefs qui, sans nulle sympathie pour mes œuvres, auraient débuté par
me gronder et nie punir même de les avoir compo-
Ainsi ballotté entre mes devoirs et mes inclinations, je passai à Lyon trois des plus belles années de ma vie, des plus ornées de riants espoirs, des plus remplies de suaves émotions; et peut-être même que les entraves mises à mes penchants les plus chers me valurent quelques succès dans la carrière des lettres, carrière qui devait être plus tard la seule route fleurie où j'ai trouvé l'aliment le plus vif pour mes plaisirs et le soulagement le plus réel aux maux qui ont assombri ma vie; ainsi que l'eau contenue par d'étroites issues jaillit et s'élève dans les airs, de même mon goût dominant, comprimé, n'en eut que plus de force lorsqu'il m'était donné de pouvoir m'y livrer.
En 1809 et 1812, Lyon était déjà la seconde ville de France par son étendue, la beauté de ses quais et le nombre de ses habitants; le commerce et l'industrie y fleurissaient; plus peut-être que toutes les autres cités de la France, elle s'enorgueillissait des triomphes de l'empire; elle bouillonnait d'enthousiasme pour cette ère belliqueuse qui enflammait la magnifique jeunesse contenue en son sein; elle professait pour Napoléon I er une admiration devenue sincère, et qui lui valut de la part du héros sur lequel reposaient alors les destinées de la France ces paroles si simples, parties du cœur et devenues célèbres : Lyonnais, je vous aime !
Moi-même Français alors, j'étais électrisé par la lecture des bulletins de la grande armée, dont mes
patrons suivaient la inarche victorieuse en plantant, sur la carte des pays théâtres de ses exploits, de petits drapeaux désignant la position des divers corps qui la composaient. Comme je voyais avec orgueil ces épingles triomphantes s'avancer en pays ennemi, puis enfin se dresser au sein des capitales envahies par nos troupes; comme j'admirais ces corps d'armée, qui traversaient Lyon pour voler dans les champs de bataille; comme ces brillants uniformes si bien portés par de jeunes guerriers, exaltaient mon esprit! En vérité, il fut des moments où j'aurais quitté la lyre pour saisir le glaive. Cependant un triste épisode vint affaiblir mon enthousiasme militaire, et je ne puis encore aujourd'hui m'en souvenir qu'avec tristesse.
La division Boudet séjourna quelques mois à Lyon en 1810; cette division de cavalerie était magnifique ; hommes, chevaux, tout captivait et séduisait les regards ; les officiers fraternisaient avec la population lyonnaise; leur belle tenue, leurs figures martiales, leur joyeuse humeur et cet intérêt qui s'attache sans cesse aux braves sur le point d'aller exposer leur vie, tout les rendait les enfants gâtés de Lyon. Que de joyeux banquets leur furent donnés! Que de fêtes dont ils devinrent les instigateurs et les ornements ! Que de revues où leurs agiles manœuvres étaient applaudies avec transport. Le jour du Mardi gras, je vois encore cette belliqueuse et folâtre jeunesse travestie en marquises, en comtesses, en vieilles duègnes, couvrant de mouches noires de fraîches figures, montée sur de superbes
coursiers, parcourir les quais de la cité; je les vois, ces charmants militaires, tous réunis sur la place Henry où j'habitais, se livrer aux aimables folies de leur inaltérable gaîté. C'était à qui leur ferait accueil et leur témoignerait sa sympathie; ils ne pouvaient suffire à boire les verres de punch, de liqueurs et de limonade que chacun se faisait une joie de leur offrir, et qu'ils avalaient en dépit du décorum imposé au sexe dont ils avaient revêtu les somptueux vêtements. Hélas! cette gaîté si vive devait bientôt s'éteindre dans les flots de leur sang répandu à Wagram ; leur division presque entière y fut détruite et sacrifiée aux exigences d'une de ces ruses stratégiques trop communes dans les grandes guerres, où des corps doivent rester exposés, l'arme au bras, aux coups d'un ennemi dont il faut distraire l'attention et occuper les forces pour le succès de manœuvres dont ils sont les victimes. Mais j'oublie que je n'ai point pris la plume pour raconter les gloires de l'Empire, mais avec l'intention plus modeste de retracer trois épisodes de mon séjour à Lyon, dont les souvenirs planent dans ma mémoire sur tant d'autres qui s'y sont effacés, ainsi que ces rochers de la grève qui semblent grandir avec l'abaissement de la marée. Je placerai ces trois anecdotes sous trois titres en harmonie avec elles, soit ceux de Poésie, Amour et Malice.