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PREMIERE PARTIE POÉSIE

Bien que mes chefs m'eussent interdit de m' occuper, dans nos bureaux, d'autres choses que de celles qui concernaient le commerce, je n'observais pas si strictement leur consigne à cet égard que bien souvent je ne parvinsse à composer à la dérobée quelques tirades de vers sur différents sujets. Odes, épîtres, satires, chansons, épigrammes surtout, naissaient successivement sous ma plume, surprises de voir le jour au sein des chiffres, des tissus, et parmi les personnes les plus antipathiques à la poésie; j'avais mille ruses pour les enfanter à la dérobée; je feignais surtout d'écrire à mes parents, je traçais mes vers à la suite les uns des autres et comme s'ils eussent été de la prose, eu sorte que mes patrons ne concevaient aucun soupçon en voyant ces lignes pleines et consciencieuses, couvrant hermétiquement mon papier, et même ils paraissaient touchés de ma tendre assiduité à corres-

pondre avec ma famille. Les dimanches et les nuits, je recopiais ces productions sur de gros cahiers, que je cachais sous mes chemises, dans mon armoire. 11 n'y a pas longtemps que je retrouvai l'un de ces réceptacles de mes premiers essais, et j'ai été surpris d'y lire quelques fragments qui vraiment me semblent annoncer une facilité réelle ; et pour mettre mes lecteurs à même de voir si je me juge avec trop d'indulgence, je leur soumettrai ce commencement d'une pièce intitulée : les Agréments de la poésie, pièce qui n'a point été imprimée dans mes œuvres.

Si l'ennui, qui parfois m'obsède, Vient appesantir mes esprits, Invoquant Phébus à mou aide, Qu'il me soutienne ou non, j'écris.

La peine, le chagrin, tout cède A ce poétique remède, A ces travaux que je chéris ; Le souci même qui m'accable Me parait moins insupportable Alors qu'en vers je le décris.

Je ne pense point que la gloire A ma fugitive mémoire Accorde jamais de longs jours ; Je demande à la poésie, Non qu'elle éternise ma vie, Mais qu'elle en amuse le cours

En vérité, l'on peut faire plus mal, etje me prends à croire, que pour faire courir les vers avec aisance, je n'ai guère gagné depuis lors.

Mais qu'on juge de la situation infernale d'un jeune métromane, se tenant tout seul lieu de public, sans galerie pour lui soumettre ses œuvres, réduit aux joies de son amour-propre et aux bravos de sa conscience, sans oreille pour y verser ses torrents de poésies, sans d'autres mains que les siennes pour s'applaudir sans aucun écoulement pour d'énormes recueils de ses produits !

La position devenait intolérable ; aussi je roulais dans ma tête mille moyens de sortir de cette impasse écrasante, quand je m'arrêtai à celui-ci.

On conçoit facilement qu'avec mes goûts littéraires, les vitrines des libraires fixaient particulièrement mon attention dans les rues, et que je faisais devant elles d'interminables stations. Or, il y avait à cette époque, dans la rue Puits- G-aittot, un magasin dont la devanture étalait le plus complet assortiment d'almanachs qui pût se trouver à Lyon. Ceux des Grâces, des Muses, du Caveau, des Dames, étaient tout particulièrement enjolivés (on ne disait pas encore illustrés) de gravures enchanteresses, de polytypés séduisants, de culs-de-lampe délicieux ; Thompson, Deveria, etc., entouraient ces recueils annuels des charmants produits de leur imagination et de la grâce de leurs burins.

L'un de ces petits volumes, satiné, relié avec le plus grand luxe, doré sur tranches, avait obtenu ma préférence; je l'avais donc acheté, et j'y lisais avec une fiévreuse admiration les œuvres des poètes privilégiés qui se prélassaient orgueilleusement dans son sein. M'y voir admis était l'apogée de mon

ambition, l'idéal de mes rêves de gloire; je ne pensais pas qu'un pauvre auteur pût jamais entrer dans un séjour enrichi de si resplendissantes vignettes, que de méchants vers fussent imprimés sur un si magnifique papier, et que ma renommée fût le moins du monde contestée si j'avais l'immense bonheur d'y voir figurer un jour mes poésies.

Le rédacteur de cet Almanach des Dames était M. Lefuél; rue St- Jacques, n° 54, à Paris; adresse qui, dussé-je vivre cent ans, ne sortira jamais de ma mémoire ; elle y restera gravée en lettres majuscules, et j'oublierai plutôt mon nom, que celui de ce libraire qui devait m'ouvrir le chemin de l'immortalité. Je choisis donc dans mes formidables portefeuilles les trois pièces que j'estimais les moins indignes de pénétrer dans Y Almanach des Dames et les envoyai à son rédacteur, accompagnées d'une de ces lettres où l' amour-propre d'un aùteur s'enduit de miel, s'habille de velours et se met modestement à plat ventre pour se glisser où il brûle d'arriver. Ce petit volume ne paraissait qu'au mois de décembre, et nous étions alors en juin ; mais désirant être le premier, sinon en titre pour y pénétrer, du moins en date pour m'y présenter, j'offris mon tribut à M. Lefuel, sept mois avant l'apparition de son livre. On le voit, je lui donnais tout le temps désirable pour apprécier mes œuvres. Mais, grand Dieu ! que ce temps me parut long! et comme notre vie serait courte, si l'on en retranchait ce que l'impatience de nos désirs voudrait en ôter ! Dès les premiers jours de décembre 1812, j'allais palpitant

d'émotions, chaque matin, demander au libraire si YAlmanach des Dames avait paru ; le digne homme ne sachant à quoi attribuer mon extrême envie de le voir arriver, m'en demanda le motif; mais je me gardai bien de le lui dire, craignant d'être couvert de honte à ses veux si mes vers étaient bannis du

glorieux recueil.

Enfin, le 25 décembre, date mémorable, je faillis nie trouver mal quand le libraire vint à ma rencontre sur le seuil de son magasin, et me présenta le volume en souriant ; tremblant, étourdi, je le saisis convulsivement, et dans mon trouble je m'en allais sans le payer, quand le marchand, qui n'avait point les mêmes raisons que moi pour perdre son sangfroid et son argent, me demanda le prix du livre et me rappela à la vieille et bonne coutume de payer ce qu'on achète.

Je le satisfis ; puis, serrant sur mon sein palpitant l'almanach enveloppé dans son bel étui de maroquin, je volai dans ma chambre où j'arrivai pâle, haletant, et, le déposaut sur ma cheminée, je le considérai longtemps sans avoir le courage de l'ouvrir et de m' assurer ainsi de ma honte ou de ma gloire.

Voici donc, m'écriai-je, l'arbitre de mon sort futur, où se trouve contenu l'arrêt qui m'exile du domaine des lettres ou bien une rayonnante publicité qui doit entourer mon front, jeune encore, d'une première auréole de gloire; le monde va connaître mon nom, ou bien je devrai renoncer à le

faire sortir de l'ombre d'où j'aurai en vain cherché à le tirer.

Puis, prenant mon courage à deux mains ainsi que l'almanach, je sortis ce dernier de sa luxueuse enveloppe, et j'en détachai les pages collées l'une à l'autre par la dorure, avec des palpitations de cœur qui m' étouffaient.

Le ciel, j'en suis assuré, prit pitié de ma torture et fit tomber lui-même devant mes yeux ébahis la feuille mille fois bénie qui renfermait un conte de ma façon.

Ah ! si la vie humaine se composait de moments pareils à ceux qui suivirent cette surprise fortunée, les mortels jouiraient sur la terre de la félicité qui attend le juste dans le ciel. Cependant, assuré d'être célèbre, je me mis à chercher avec plus de calme si l'almanach ne recélait point encore des vers de moi, et j'eus le bonheur d'y rencontrer une épigramme faite sur l'un de mes patrons les plus opposés à ma fougue lyrique, et qui, à ce grand tort selon moi, joignait celui de faire des discours d'une longueur démesurée, et d'entamer à tout propos le récit de ce qui lui était advenu et l'odyssée de son existence.

Muni du précieux petit volume, je me précipitai dans la rue, ne sachant trop où diriger mes pas, mais désireux de me produire aux yeux de nombre de gens qui devaient, à n'en pas douter, être au fait de ma naissante renommée et avoir lu, comme moi, les deux pièces de vers sur lesquelles elle se basait.

Ce qui dut me confirmer dans cette opinion, si folle qu'elle fût, c'est que l'impétuosité de ma démarche, et l'air de satisfaction répandu sur ma figure, attiraient vraiment l'attention de ceux que je rencontrais, attention que je me gardais bien d'attribuer à l'excentricité de mon allure, et dont je faisais honneur à mes premiers vers publiés.

Enfin, je ne pus résister au désir de prouver à mes cheîfs combien ils avaient tort de contrarier mon essor poétique, en produisant à leurs yeux les preuves imprimées de ma vocation littéraire. Courant à mon bureau, où je trouvai l'un de mes oncles Senn, je lui présentai d'une façon victorieuse le charmant petit volume, en ayant soin de l'ouvrir à la page où se prélassaient mes vers, enguirlandés de toutes les séductions des polytypés et des culs-de-lampe.

« Eh bien ! qu'est-ce que c'est que ça ? » me dit mon parent. « Mes premiers vers imprimés » répondisse avec fierté. — « Je souhaite que ce soient les derniers » s'écria mon oncle avec humeur. Puis, jetant un coup d'œil rapide sur mes productions : « En vérité, » ajouta-t-il, « mon pauvre John, ne t'enorgueillis pas autant de ces versicolets! »

Versicolete! et voilà l'injurieuse épithète que l'on ne craignait point de donner à mes poésies. Elle produisit d'abord sur mon enthousiasme enflammé l'effet d'un verre d'eau à la glace ; mais la réaction fut prompte et mon indignation immense. Vraiment, pour que je ne prisse pas en horreur un oncle aussi prosaïque, il fallut bien que je me répétasse

souvent qu'il était le frère de mon excellente mère ; ce titre seul le sauva de ma malédiction.

Et aujourd'hui, bien que cinquante ans se soient écoulés depuis cette scène, et que mon amour-propre ait senti se cicatriser la blessure profonde qu'elle lui fit, je ne veux point cependant laisser mes lecr teurs sous le coup du jugement peut-être injuste de mon oncle ; et dans ce cas, pour les mettre en état de le rectifier, je leur soumets ici les deux pièces qu'il traita, dans son langage aussi offensant que peu grammatical, de versicolets.

Conte.

Certain noble gascon un jour tomba dans l'onde, Rien ne put le sauver en ce pressant danger ;

L'eau par malheur était profonde,

Et les nobles de la Gironde

Savent mieux mentir que nager.

Un seul objet flottant parut sur la rivière,

Par le courant il était balayé ; On vole le chercher, un instant on espère :

C'était la bourse du noyé !

Éplgramme sur un bâtard.

Lorsque Roger prétend que personne n'ignore Les travaux qu'il a faits, les pays qu'il a vus, Et que son auditeur le respecte et l'honore Comme un Nestor nouveau, ses efforts sont perdus : Nestor ne parlait plus qu'on l'écoutait encore, Mais Roger parle encor qu'on ne l'écoute plus.

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