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DE L'ILLUSTRATION SUR PAPIER

Le temps n'est pas très-éloigné où les écrivains les plus goûtés du public osaient à peine ajouter aux frais d'impression de leurs romans ceux d'une gravure placée en tête de chacun des volumes qui les composaient. A cet effet, ils choisissaient pour les soumettre aux regards la scène la plus dramatique ou le fait le plus intéressant. C'était un enlèvement, un duel, un assassinat, une reconnaissance, etc., etc. Ces gravures émouvantes tentaient la candide curiosité des acheteurs; cette amorce, dessinée avec soin, étalait ordinairement de nobles pauses, des costumes élégants, des figures d'une féroce énergie ou d'une ravissante douceur, des brigands ou d'innocentes victimes ; les badauds s'extasiaient alors en face de ces héros si énergiquement accentués, devant ces héroïnes si tendrement représentées, et les frais du burin qui les traduisaient se retrouvaient dans l'empressement que les chalands mettaient à s'instruire des aventures de ces types de l'amour ou du courage gravés à la pointe sèche.

Aujourd'hui des procédés économiques ont mis à la portée de tout le monde ces éléments de réussite ; la lithographie, la gravure sur bois et la possibilité de les marier toutes deux avec le texte des ouvrages, ont couvert d'images de toute sorte des livres de toute espèce.

On illustre maintenant les auteurs, les pays, les peuples, et cela avec un égal succès ; le texte des ouvrages en est devenu la partie la moins intéressante, à tel point que les livres semblent faits pour réjouir surtout ceux qui ne lisent pas ou qui ne savent pas lire, et qui, adonnés tout entier aux charmes des vignettes et des estampes, n'en sont point distraits par une lecture bien fade auprès des aventures en action et des délicieux paysages qui enchantent leurs regards sans fatiguer leur esprit ou charger leur mémoire.

L'illustration est ainsi une sauce à la ravigote. qui donne encore quelque piquant aux ouvrages vieillis et hors de mode ; le fond passe alors en faveur de l'accessoire ; il est tel auteur tombé qui rebondit, grâce à l'élasticité que lui donne cette bienheureuse illustration ; elle le fait aimer, du moins en peinture; elle se prête à tout, décore tout, depuis Yabécêdaire des enfants jusqu'à PHéloïse de notre illustre compatriote Jean-Jacques Rousseau. C'est un véritable omnibus qui conduit les auteurs, sinon à la gloire, du moins à la vogue du jour, car ce ne sont plus de graves événements ou des épisodes saillants qu'on habille de gravures et qu'on endimanché de vignettes, mais les faits les plus or-

dinaires, les actes les plus simples de la vie viennent, grâce à l'illustration, poser devant nous et solliciter notre intérêt ; on offre à nos regards un héros qui donne une prise de tabac comme autrefois on nous le représentait donnant un coup d'épée ; l'aspect hideux des difformités physiques, le crétinisme, l'idiotisme, tous les divers types du laid, du ridicule, voilà ce qu'on s'efforce de produire au grand jour. On évoque du fond d'une imagination moqueuse les formes les plus ignobles que la nature humaine puisse revêtir, sous le prétexte de la moraliser.

Ah! lorsque l'admirable Hogarth, dans une série de scènes allégoriques, voulut nous montrer les déplorables conséquences d'fwi mariage à la mode, donna-t-il à ses livres des physionomies hideuses, des expressions niaises ? Et pour avoir renoncé à ce facile moyen d'égayer les yeux aux dépens du bon goût, n'en a-t-il pas moins atteint son but et n'a-t-il pas fait saillir de l'ensemble de ses estampes les hautes vérités qu'il voulait y établir? C'est qu'il y a bien loin de la morale en action d' Hogarth à cette satire grimaçante où la charge remplace T énergie, et où l'on cherche moins à édifier les spectateurs par des exemples qu'à les égayer par l'image de personnages ridicules ; Tune offre des leçons, l'autre des caricatures: Tune instruit les hommes, l'autre fait rire à leurs dépens sans profit pour eux.

Quand Callot grava les malheurs de la guerre, une pensée philanthropique présidait à cette série d'estropiés et de misérables couverts de haillons qu'il

faisait passer processionnellement sous son énergique burin. Il voulait montrer les conséquences terribles et nécessaires du plus grand fléau du monde, la guerre ; et l'horreur qu'inspiraient les victimes de ce barbare conflit des nations en faisait ressortir toute l'atrocité; mais quel sentiment fait naître la peinture d'êtres dégradés, contrefaits, hideux, sinon le dégoût ou l'envie de rire aux dépens de difformités ou de misères qui devraient exciter notre pitié?

La peinture, même exagérée, des travers de l'esprit peut servir à nous en garantir ; mais tous les genoux cagneux de l'illustration la plus goûtée du monde ne peuvent redresser la jambe d'un seul de ses habitants ; et alors à quoi bon cet amas de physionomies repoussantes? Mais leurs expressions sont dans la nature, me dira-t-on. Oui, mais la nature les dissémine, et pourquoi les choisir et les réunir ainsi? Oui, mais la nature inspire pour ceux qu'elle a si impitoyablement partagés des sentiments généreux de compassion ; pourquoi aller à rencontre de ces nobles penchants, et baser un succès sur l'hilarité qu'on veut faire naître en exagérant la laideur de ces infortunés? Pourquoi habituer l'enfance à se moquer d'êtres qu'elle doit plaindre si elle les rencontre dans une société pieuse, où la religion et la morale plaident en leur faveur?

Que, grâce à de jolis dessins, on trouve le moyen de nous intéresser aux champêtres jouissances de la jeunesse; qu'on ajoute aux charmes de délicieux épisodes ou de touchantes aventures, en nous retraçant les actions principales; à la bonne heure! Mais,

au nom du bon goût, du bon ton, et peut-être de la morale publique, plus de ces ignobles caricatures qui ne ridiculisent pas seulement des costumes exagérés, mais qui défigurent l'humanité elle-même sous les traits bas, hideux, repoussants qu'on lui prête, et par les contes absurdes et sans portée bien compréhensible où on la met en scène.

Qui de nous, en rencontrant un lépreux, ne se sent ému de compassion pour ce malheureux s'il a lu les admirables pages du Lépreux de la cité d'Aoste? L'illustre auteur de ce touchant récita comme entouré cette dégoûtante infirmité d'une auréole de pitié et d'intérêt dont nous nous trouvons imprégnés en approchant du mortel qui en est souillé.

En sera-t-il de même quand nous verrons ces idiots, ces êtres contrefaits, ces figures hétéroclites, aux dépens desquels on nous fait sourire par la peinture chargée qu'on nous en retrace? Et pourtant eux aussi sont à plaindre; eux aussi sollicitent notre commisération; eux aussi ont des droits à ce qu'une plume éloquente plaide en faveur de leur misère; et faut-il seulement qu'un crayon spirituel et implacable les fasse plaisants aux yeux quand ils devraient de même toucher le cœur?

Ah! je doute fort que dans les salons d'Athènes, au temps des Périclès et des Alcibiades, dans les édifices de Sparte, véritablement illustrés par Lycurgue, on eût trouvé et même souffert ces albums pleins de figures grimaçantes, de gens à taille contrefaite, plantés sur des jambes grêles et anguleu-

ses, en un mot, cette riche nomenclature de personnages, rebut de la nature et faisant honte à l'humanité. Comment cette collection de caricatures aurait-elle trouvé grâce devant des peuples artistes par excellence, enthousiastes du beau? Comment l'aurait accueillie le sévère législateur qui condamnait à disparaître du sein de la société saine et robuste à laquelle il donnait des lois, les enfants qui apportaient en naissant des difformités ou des ger- • mes de maladies faits pour les exposer aux risées du peuple, et parce qu'ils auraient pu altérer par leur aspect repoussant les idées de grâce et de force qui seules étaient en honneur chez ces fiers républicains V

Autres temps, autres mœurs; je le sais. Mais j'espère que, sans être de farouches Spartiates, nous n'en sommes pas encore venus à nous extasier devant des bossus, des obèses, des cagneux, des borgnes, des boiteux, des goitreux, des culs-dejattes, ces déplorables héros de certaines illustratrations modernes; et c'est ce qu'on pourrait croire pourtant en voyant le succès colossal dont elles jouissent.

Un auteur s'illustrait jadis par de belles œuvres; il s'illustre maintenant avec de méchantes gravures: c'est plus simple et surtout plus économique, car, si prisée que puisse être aujourd'hui la gravure sur bois, elle est moins rare que le génie, et l'on met plus facilement à son service un crayon habile qu'un bon cœur et de nobles pensées.

De là tant de livres où de fades écrivains se pla-

cent sous la protection des estampes, et recommandent leur renommée au luxe des vignettes et au fini des culs-de-lampes; car, pour un Grandville mariant son génie à celui de l'incomparable fabuliste, que d'écrivailleurs modernes ont imploré le nerf du burin pour suppléer à la faiblesse de leur plume, et l'éclat des gravures pour couvrir la pâleur de leur style!!

Je conçois très-bien, du reste, comment Y illustration peut ajouter à l'agrément d'un livre, et se lier d'une manière intime à son succès; il est une vérité matérielle et palpable à laquelle un écrivain, malgré la souplesse de son talent descriptif, ne saurait atteindre: c'est alors qu'il veut nous représenter les traits d'un personnage célèbre, ou la perspective de monuments et lieux; alors je sais gré à l'habile artiste qui offre à ma vue, grâce à son burin, ce que la plume seule ne saurait me rendre avec la même fidélité; mais quand cet artiste essaie de traduire les créations du génie, de rendre visible ce qu'un poëte a rêvé, ce qu'une âme tendre a ressenti, oh! alors je trouve que sa tentative devient impertinente. Qu'il laisse à l'imagination de chaque lecteur le soin d'évoquer, avec les scènes décrites parle grand écrivain, les héros qu'il y fait agir. C'est matérialiser la pensée de l'auteur que de l'interpréter à sa guise, et de la fixer au gré de son caprice personnel. On aime à se représenter soi-même le type qu'il a voulu créer; c'est une noble occupation de notre pensée, qui nous identifie à la sienne et nous rend dignes de l'apprécier. Qui ne sait

d'ailleurs que l'imagination est un prisme qui colore les objets et les embellit mieux que la réalité, si brillante qu'elle soit, ne pourrait le faire? Cette magicienne enfante toujours plus de merveilles qu'aucun pinceau n'en sait produire ; et alors au lieu de ces héroïnes de romans gravées en regard de la page où elles figurent, laissez-nous le soin de les faire à notre manière : grasses si nous les aimons grasses, frêles et minces si nous les désirons sveltes, brunes ou blondes, grandes ou petites, etc., etc. Pourquoi vouloir emprisonner leurs formes dans le moule de votre" goût, quand chacun de nous a le sien?

Puis, quel contre-sens énorme n'occasionne pas la maladresse de l'artiste illustrateur, si, pour nous peindre un héros, il nous le représente tout autre que nous nous le figurons d'après ses actions ou la description qui nous en a été faite ; s'il est habillé sans goût et d'une manière qui nous offusque ; s'il a l'air fanfaron quand il devrait être doux et timide, selon nous; s'il sourit quand nous le supposions mélancolique; enfin, si, victime d'un défaut de tirage de la gravure, il se montre borgne ou avec une prunelle blanche quand l'auteur l'a doué de deux beaux yeux noirs 1

D'ailleurs, les modes changent si vite qu'elles donneront à ces héros, costumés comme nous le sommes, un air perruque et rococo avant qu'il se soit écoulé bien du temps. Pourquoi les lancer ainsi dans un avenir impertinent pour eux, qui se rira de la tournure grotesque à laquelle on les aura cloués comme à un pilori ? Oh 1 du moins que chaque épo-

que puisse se les figurer coiffés et vêtus avec élégance, et qu'un indigne paletot jeté sur leur dos ne compromette pas à tout jamais la civilisation de notre siècle. Il est vrai que c'est supposer beaucoup que de craindre, pour les illustrations actuelles, le jugement de la postérité; mais ces scrupules, honorables pour elles, me paraissent fondés jusqu'à un certain point ; car les modes ont des ailes, et quelques jours suffisent pour déconsidérer la coupe d'un habit ou la forme d'un pantalon.

11 y a longtemps que Y illustration a envahi toutes les branches de la librairie, et qu'elle a fait irruption même dans le prospectus ; mais elle n'y avait figuré jusqu'ici qu'à l'état d'embryon, et elle vient de s'y développer d'une manière pyramidale, qui montre la puissante auxiliaire que pourront avoir en elle la réclame et le puff, ces deux attrayantes sy rênes que la presse offre chaque jour à nos yeux fascinés. Voici le fait :

M. Vomenico Mieuzi, d'Orléans, vient de composer des tablettes de bouillon de bœuf concentré au moyen d'un procédé nouveau, et il fait un appel philanthropique, comme de coutume, aux estomacs délabrés, aux gastrites, aux digestions lentes, aux malades amaigris et languissants, afin qu'ils jouissent de l'efficacité de. son remède, moyennant dix francs la boîte et demandes franches par la poste. Jusque-là rien que de tout à fait simple.

A la suite de ce prospectus approuvé par quelques docteurs d'Orléans intéressés à l'entreprise, M. Domenico Mieuzi présente aux regards un énorme

bœuf de Pâques très-bien dessiné, afin de rendre palpable aux pratiques l'excellente qualité de viande dont il extrait son bouillon ; puis vient l'empreinte de son cachet sur une boîte, où se voit aussi son nom se perdant dans le labyrinthe gracieux d'un paraphe flamboyant et hardi.

Jusque-là encore, rien que de très-vulgaire. Voici le progrès.

Après un récit animé et pittoresque des mille et une propriétés curatives des tablettes, voilà que paraît tout à coup le portrait du nommé Robert Falcone, âgé de trente-sept ans, et natif de Quiberon.

Cet homme-cadavre n'a absolument que les os ; dans le creux de ses joues, on pourrait cacher un œuf de pigeon ; ses yeux paraissent briller au milieu de ses cervelles ; ses jambes surtout, ses jambes semblent tirées à la filière : on dirait deux brins de paille que le moindre soufflera disperser; son corps flotte dans son habit, et chacun serait tenté de jeter de la terre sur ce squelette effrayant qui semble être dans un tombeau, et qui par le fait, n'est que dans le texte du prospectus de M. Domenico Mieuz\. — On a déjà deviné que sous cette ombre humaine se cache une gastrite chronique âgée de vingt ans, qui accourt désespérée se jeter sur la boîte aux tablettes de bouillon de bœuf concentré comme sur sa dernière ressource.

M. Domenico, se défiant de l'énergie de son remède, crut le cas désespéré, sans nul doute, comme tous ceux qui verront le portrait sus-décrit ; cependant il vendit, par philanthropie, une boîte de ta-

blettes au patient, qui revint au bout d'un mois, plein de joie et de gratitude, demander une seconde dose à M. Domenico.

Ici, nouveau portrait en pied de Robert Falcone de Quiberon, mais rajeuni, refait, quasi convalescent, les joues décousues, les jambes présentables, l'habit boutonné et presque collant, en un mot, tel que l'ont fait trente tablettes.

Au bout d'un autre mois, après avoir consommé sa seconde boîte, il revient en acheter une troisième; et en vérité on ne sait pourquoi, car, en voyant le troisième portrait en pied de Robert Falcone, on doit s'imaginer qu'il est complètement et radicalement guéri : admirable cure à laquelle on ne peut comparer que les favoris venus en vingt-quatre heures au moyen de l'incomparable pommade dulionl!

Robert Falcone, à sa troisième édition, est illustré de toute la chair dont la nature peut couvrir les os : c'est un fort de la halle, tirant même à l'obésité, ses joues sont enflées comme des outres d'Eole, et ce qui m'a le plus frappé, ce sont ses gras de jambes poussés jusqu'à un état de rotondité et de splendeur vraiment herculéennes ; et tout cela pour trente francs, soit trois boîtes à dix, ce qui fait revenir un mollet à quinze francs pièce. Je connais nombre de jeunes gens qui ne trouveront point que ce prix soit exagéré, et qui dépenseraient volontiers davantage pour un si beau résultat.

Ce moyen de faire valoir sa marchandise ou son industrie me déplaît moins, tout bizarre et ridicule qu'il puisse être, que ces réclames illustrées où l'on

dénigre et déprécie la marchandise et l'industrie d' autrui, dans des tableaux d'une allégorie trèsdiaphane, où de vilaines petites figures s'enrôlent au service de passions petites et vilaines aussi.

Enfin, les lettres elles-mêmes, ces signes de la pensée, n'ont point échappé à la rage des illustrateurs : on les représente maintenant tortues, contrefaites, monstrueuses, très-pénibles à déchiffrer ; de manière qu'avant peu elles seront devenues de véritables hiéroglyphes, et, à moins d'être un Champollion, l'on ne pourra point les deviner. Puis, le progrès devra les faire avancer du titre des ouvrages dans les ouvrages mêmes ; et alors ces vieilles connaissances, voilées à nos regards sous des masques horribles, formeront comme un carnaval de l'alphabet, un véritable bal masqué où nous les verrons danser devant nous sans pouvoir reconnaître leurs figures. Alors, vieillards infortunés, il nous faudra apprendre à lire de nouveau, ou plutôt, bénissons notre destin, il n'en vaudra plus la peine ; et n'étant pas assez sorciers pour comprendre les caractères estropiés de la typographie moderne, nous relirons nos vieux auteurs par nécessité.

Serons-nous les moins bien partagés? et ne seraitce point le cas de dire : A quelque chose malheur est bon ?

M. DE BEAUVERNIS.

Le monde se peuple aujourd'hui de doucereux prêcheurs des vertus qui conduisent à la bienveillance, à l'aumône, à la charité : chacun d'eux s'impose l'obligation de formuler, tant bien que mal, son système pour le bonheur de l'humanité. Mais si tous sont épris d'un amour ardent pour les ouvriers et les classes pauvres, ils ont tous une manière différente de le leur témoigner : les uns (ce sont les plus madrés) commencent par prélever sur elles un bénéfice de quelques millions pour eux et leurs libraires, au moyen de romans où ils préconisent les vertus des indigents, de telle sorte que ceux-ci ne peuvent faire moins que de prendre sur leur nourriture pour les acheter; les autres s'instituent les boursiers d'associations — d'artisans vivant en commun par économie, et finissent par disparaître avec les fonds de l'établissement philanthropique. D'autres, font des quêtes monstres en faveur de toutes

les misères, dont les moins tins s'adjugent une partie, et les plus roués le tout.

11 y a, peut-être, au fond de la philanthropie transcendante qui nous submerge, quelque chose de vraiment louable : quelques niais prennent au sérieux lesjongleries sentimentales des grands meneurs, quelques dupes honorables se jettent de bonne foi, eux et leur argent, entre les mains de ces escrocs pleins d'embûches, et je suis prêt à rendre justice à leurs bonnes intentions qu'on dilapide, et à leur bienfaisance qu'on détrousse; mais, je crois, cependant, que le grand nombre de riches généreux exploités de cette manière a ouvert les yeux du public, et que maintenant il est plus difficile au charlatan phrasier, sermonnant les âmes tendres, de les faire tomber dans la nasse philanthropique qu'il ouvre à leurs plus louables sentiments.

Toutefois, il est parmi nous certains jongleurs à qui la nature avait donné tant d'aptitude pour ce genre de filouterie, qu'ils ne peuvent s'empêcher de s'y livrer encore plus ou moins.

M. de Beauvernis était, il y a quelques années, le type le plus parfait de cette espèce tendant à disparaître, et par cela même digne d'être étudiée avec quelque soin ; mais une malheureuse aventure à lui survenue, l'an passé, l'a démasqué si bien à tous les yeux, qu'il a dû quitter notre patrie, où je ne pense pas qu'il lui prenne fantaisie de revenir jamais.

Voyons d'abord l'homme, nous dirons le fait après.

La nature aurait pu donner à M. de Beamemis un visage plus favorable au rôle qu'il avait adopté dans la société; c'était une figure à deux compartiments parfaitement tranchés ; le haut tenait de la colombe, et le bas du renard ; pourtant, à force d'art et de souplesse mimique, sa bouche exprimant primitivement l'astuce, s'était assouplie et décomposée au point de revêtir des airs angéliques, des sourires de séraphin, des contours de sainteté béate. Toutefois, pour ce magique résultat, il fallait qu'il fût toujours en scène, car sitôt qu'il s'oubliait, cette bouche rebelle reprenait ses attitudes rusées, et le renard paraissait de nouveau. Sa voix était douce, flûtée : il semblait qu'alléché lui-même par la suavité de ses paroles, il voulut les sucer au passage comme des morceaux de sucre candi; ses lèvres ne les laissaient s'échapper qu'à regret ; la mansuétude coulait à plein bord dans tous ses discours ; c'était un amour de l'humanité qui n'avait pas de limites, un dévouement à la misère d' autrui à fendre le cœur ; vingt systèmes, au moins, pour améliorer le sort des indigents ; et sur ce sujet, des phrases à faire pleurer les pierres et sangloter les rochers !

Il n'était point de lieux dans lesquels les hommes se rassemblent où il ne fût connu par ses maximes bienveillantes, où il n'eût étalé ses trésors de tendresse et mis à découvert les profondeurs insondables de sa pitié pour le prochain.

Telle était la surface évangélique et mielleuse sous laquelle apparaissait dans le monde M. de Beauvernis.

Observateur et moraliste de ma nature, je résolus de percer cette couche édifiante et d'arriver au vif de l'homme. J'appris, sans beaucoup de surprise, qu'il était également détesté et méprisé de ses parents et de ses amis ; qu'il rendait malheureux les premiers, dupes les seconds, et que sa femme, victime de son infâme brutalité, avait dû le quitter il y avait déjà quelques années.

On aurait de la peine à se rendre compte de l'espèce de considération dont jouissait encore auprès d'un certain monde M. de Beauvernis, malgré ses antécédents, si l'on ne savait combien à notre époque, on juge mieux un homme sur ses opinions que sur ses actes; or, les maximes proclamées par l'escroc philanthrope étaient filles de ce communisme brutal qui consiste à vouloir faire vivre les pauvres avec l'argent des riches, à faire renter l'oisiveté par le travail, l'incurie par la prudence, la stupidité par le savoir-faire, à mettre, en un mot, les vices à la charge des vertus.

On conçoit que cette manière de voir lui avait fait bon nombre de partisans, plus ou moins honorables, quand survint le fait suivant, qui lui arracha publiquement son masque.

M. de Beauvernis, tartuffe en prose comme en vers, composait un poëme intitulé le Pauvre , quand un mendiant pénétrant jusqu'à lui vint lui demander humblement un petit son ! Le Dieu vous bénisse ! le plus sec fut la seule chose qu'il obtint. Alors, l'indigent imbu des maximes de Beauvernis, indigné de sa réception, lui présenta un certificat

attestant qu'il était incapable de travail, et dit avec assez d'aplomb que, d'après ce qu'il avait entendu de ses discours, il s'attendait à plus de charité dans ses actions. Beauvernis, hors de lui, et se levant avec précipitation, renversa la table sur laquelle il écrivait, jetant également à terre une feuille de son poème et le certificat du mendiant ; puis, prenant celui-ci par le bras, il le poussa si rudement, qu'il le fit tomber, et que le malheureux se foula le poignet dans sa chute ; mais, se trompant de papier, il lança à la figure du pauvre, au lieu du certificat qu'il lui avait remis, la feuille dernière de son poë- • me, et le mit à la porte.

Le mendiant, qui était un retors, vit de suite le parti qu'il pourrait tirer de sa chute et de son entorse. Il courut chez un avocat, auquel il fit le récit de sa réception chez Beatwernis, et l'avisa de l'erreur que celui-ci avait commise, en lui remettant, au lieu de son certificat de maladie, la feuille du poème du Pauvre.

L'avocat, homme d'esprit et qui détestait Beauvernis, se chargea volontiers de la cause de l'indigent, et assigna le tartuffe au Tribunal de police correctionnelle.

Le jour de l'audience venu et la cause appelée, l'avocat plaida avec talent et demanda cent francs d'indemnité pour une foulure qui avait occasionné plusieurs jours d'incapacité de travail

M. de Beauvernis tirant de suite victorieusement de sa poche le certificat du pauvre, soutint qu'il

était absurde de rien exiger pour une incapacité déjà attestée par le papier qu'il présentait. ' Alors, l'avocat dépliant à son tour la feuille du poème, dit à l'assemblée et aux juges :

« Messieurs ,

« L'homme que vous voyez ici refusant d'indem- « niserun malheureux qu'il a estropié, au lieu de le « secourir d'un pauvre petit sou qui lui était dece mandé, cet homme, dis-je, est le même qui a comte posé les vers que voici. » Et il lut d'une voix de stentor ce fragment du poëme :

Ah ! ne repoussons point par un injuste orgueil

Les pauvres mendiants qui touchent notre seuil ;

Pour moi, je tends les bras à toutes leurs misères :

Leurs peines sont mes sœurs , et leurs chagrins mes frères

Je laisse à penser les rires qui suivirent cette citation ; une condamnation à payer les cent francs s'ensuivit, et le fait, devenu public, força de Beauvernis à s'expatrier.

D partit pour Saint-Domingue, où ses yeux de colombe et sa bouche dissimulée ont engagé l'empereur Soulouque à lui confier l'administration d'une maison de bienfaisance, avec de forts appointements.

On m'assure que le communisme de Beauvernis est fort commun.

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