AMOUR
Nous sommes tous plus ou moius poètes à dixhuit ans, et si la poésie du plus grand nombre ne déborde pas en rimes cadencées, elle couronne leurs illusions, berce leurs espérances, et donne à tous leurs projets quelque chose d'éthéré et de brillant, que le souffle de l'expérience ne ternit point encore et que ne désenchante pas la brutale réalité.
Or, la poésie mène droit à P amour, et mon jeune cœur ne demandait pas mieux que de s'ouvrir à ce sentiment naïf, si doux à son origine quand la timidité, barrière que la nature mit entre le mal et nous, le maintient dans sa céleste pureté.
Mais je cherchais en vain une dame de mes pensées sur le théâtre du monde, qui me semblait d'un réalisme trop vulgaire pour pouvoir l'y découvrir; et c'est sur la grande scène de Lyon que je trouvai, à la clarté du lustre, embellie de mille séductions,
la charmante créature qui obtint mon choix et fixa mes vœux irrésolus.
La troupe qui exploitait alors ce théâtre était composée presque en entier d'artistes distingués, fort aimés du public, et les vieillards lyonnais se souviennent encore, sans doute, des vives jouissances qu'elle procura à leur jeunesse. C'étaient, parini les hommes, MM. Boucher, Revel, Eied, Labit, St- Victor, et parmi les femmes, MM meg Lemesle, Folleville, Hébert, etc. Lamé, superbe acteur, en devint le directeur, et bien que sa voix fût un peu chevrotante, la beauté de ses formes, l'excellence de son jeu et l'animation de son débit rachetaient le défaut de son organe.
Mlle Lemesle avait une figure superbe, une voix céleste, une intelligence hors ligne, et avec un peu moins d'embonpoint et une taille un peu plus élevée, elle aurait pu devenir à coup sûr une première cantatrice à Feydeau; mais adorée du publie de Lyon, liée à cette ville par les relations qu'elle y avait faites, elle s'y était fixée, retenue de plus par des appointements en rapport avec ses talents et les applaudissements qui lui étaient prodigués par la foule qu'elle attirait. D'abord son admirateur enthousiaste, je devins bientôt son fervent adorateur; je m'abonnai au Grand-Théâtre, je n'y manquai aucune représentation des pièces où elle remplissait un rôle, je n'étais attentif qu'aux scènes où elle figurait, je n'avais d'yeux que pour admirer sa figure, d'oreillesquepour ses chants, et les hommages que le publie lui adressait, les applaudissements
qui retentissaient à son apparition, caressaient mon cœur tout rempli d'elle et la divinisaient à mes regards charmés.
Me voilà donc amoureux, mais amoureux fou, sans que l'idée me vînt de m' offrir aux yeux de celle que j'idolâtrais; ou bien si elle effleurait mon esprit, je frémissais de la tête aux pieds de la téméraire audace de cette résolution.
N'osant donc aborder l'objet de mon culte, je voulus au moins le célébrer, et me voilà prenant tous les deux jours un accès de lièvre poétique pour chanter sur tous les tons, dans tous les mètres, les grâces ineffables delà première cantatrice du grandthéâtre. Tantôt je déplorais mon ardeur ignorée de celle qui l'inspirait dans une languissante élégie; tantôt j'exhalais ma flamme dans une ode brûlante, tantôt, enfin, je cherchais à amuser mon idole dans une épître légère et folâtre. Puis la poste se chargeait de faire parvenir ces preuves si variées de mon fiévreux délire à la séduisante sirène qui l'inspirait. Vraiment, quand je songe aujourd'hui combien cet épistolaire amour dut lui coûter en frais de ports de lettres, j'éprouve un regret sincère que les timbres-poste ne fussent pas inventés à cette époque. Mais ce scrupule ne me vint point alors, car le moyen de croire susceptible de regretter cette dépense une femme que je voyais remplir avec noblesse les rôles de reines, princesses, de grandes dames, en un mot, toutes personnes incapables, selon moi, de regarder à quelques sols pour lire des vers composés pour elle?
Ah! je donnerais volontiers aujourd'hui cent fois la valeur du port de ces missives pour les avoir en ma possession et pouvoir les relire ! car je n'en faisais aucune copie, je les écrivais d'un jet, et jamais je ne compris mieux la valeur de ce quatrain si connu :
Pour bien écrire à ce qu'on aime A-t-on besoin de son esprit?
La plume va, court d'elle-même, Quand c'est l'amour qui la conduit
Ne pouvant, comme un ancien preux, rompre des lances pour ma belle, combien de plumes j'usai pour elle! n'allant point jusqu'à verser mon sang dans les tournois pour lui plaire, que d'encre je répandis sur le papier pour l'attendrir ! Et qu'on ne s'imagine point que ces missives continssent rien qui pût blesser la plus sévère pudeur : mon amour était chaste, respectueux, aussi bien que tendre; de plus il était encore un écoulement délicieux trouvé pour mes poésies. Mais un chagrin cependant se mêlait au charme que j'éprouvais à les composer; j'ignorais l'effet que leur lecture produisait sur celle à qui je les adressais; peut-être n'étais-je à ses yeux qu'un amoureux transi, vulgaire, ridicule! Ce doute cruel me poursuivait sans cesse; je voulus l'éclaircirà tout prix, et voici ce que j'imaginai pour cela :
On jouait tous les soirs au Grand-Théâtre. Un matin que j'adressai comme à l'ordinaire une épître brûlante à Mlle Lemesle, je la terminai en la conju-
rant de me faire connaître ce qu'elle pensait de moi en m'adressant le soir même ce qui, dans la pièce et le rôle qu'elle jouait, pourrait faire allusion à ma position vis-à-vis d'elle; n'ayant point encore lu l'affiche, j'ignorais complètement de quoi se composait le spectacle, mais je lui disais que je me trouverais dans les premières loges à droite de la scène.
Ce jour me parut de quarante-huit heures, et je fus le premier spectateur qui se rendit au théâtre. Qu'on ne pense point, toutefois, que j'allasse me placer à l'endroit indiqué; oh! non, je n'aurais pu soutenir l'idée d'être regardé et vu par elle; aussi je fus me cacher dans le parterre, où Ton était alors debout, sous les premières loges, mais à gauche.
La toile se lève; c'est le marquis de Tulipano qui est représenté. Mlle Lemesle entre en scène, gracieuse et plus sémillante que jamais; un sourire extraordinaire, fin et malin, voltige sur ses lèvres. Je suis avidement les diverses expressions de sa belle physionomie; je cherche un sens qui me concerne dans les paroles de son rôle; je deviens haletant, tremblant, ému jusqu'aux larmes. Mais quel fut mon ravissement quand je vis la belle actrice, chantant alors un duo avec le marquis, faire quatre pas vers la rampe, s'avancer du côté des loges à sa droite, les regarder en souriant d'une manière céleste, et leur adresser ces deux vers :
Un plus crédule, au plus aimable Il est difficile à trouver.
Je n'ai retenu que ces paroles de cette pièce, mais à coup sûr je ne les oublierai jamais. Puis, ces deux vers chantés, Mlle Lemesle remonta la scène et se remit en face du marquis, qu'elle avait très-évidemment abandonné un moment pour moi.
Oui, pour moi; je ne- me faisais point une menteuse illusion. Aussi, je ne pus soutenir l'excès de ma joie et de mon bonheur; je sortis, ne voulant plus rien entendre; après ce jugement si flatteur porté sur moi, tout m'aurait paru fade et m'aurait tiré malencontreusement de l'extase où il m'avait plongé.
Encouragé par le succès de cette démarche, je n'en fus que plus assidu à écrire à celle qui n'aurait point été fâchée de voir, ne fût-ce que par pure curiosité, le jeune fou qui s'était constitué de sa propre autorité son chevalier inconnu. Je suis presque certain qu'elle se serait amusée de mon martyre; aussi la crainte très-fondée qu'elle s'égayât à mes dépens, m'empêcha de rien faire pour en être connu. Je poussai même mes scrupules à cet égard jusqu'à rester bloqué dans le comptoir de mes chefs, sans oser en sortir pour aller dîner, alors que je la voyais aller se promener sur le quai de Retz en face de mon bureau ; l'idée d'en être remarqué me faisait renoncer à mon repas que sa vue remplaçait délicieusement pour moi, car je ne la quittais point du regard tant qu'elle allait et venait devant les fenêtres.
Bientôt je quittai Lyon, et le souvenir de cette aimable femme me suivit longtemps encore après mon départ ; je lui adressai même quelques lettres,
puis de nouveaux attachements prirent dans mon cœur une place qui cependant ne lui fit point perdre complètement la sienne ; et lorsque, il y a quelques années, j'appris sa mort dans les papiers publics, je donnai de vifs et sincères regrets à sa mémoire, et il me sembla que les plus pures et les plus fraîches illusions de ma jeunesse étaient descendues dans la tombe avec elle.