MALICE
J'habitais à Lyon la maison de M. Lebœuf, située à l'angle de la rue Bât d'argent, faisant face à la place Henry ; j'étais logé chez M. Georges Mussard, l'un des représentants de la maison commerciale de mon père et de mes oncles. Atteint d'une gastrite qui le fatiguait beaucoup, M. Mussard, se conformant aux conseils du célèbre docteur Antoine Petit, se décida à passer à la campagne l'été de 1811; je le suivis donc dans une jolie habitation appartenant à M. F. . . . t, maire du faubourg de Valse. Elle se trouvait située sur la haute colline qui domine la Saône coulant à ses pieds. Après y avoir passé la nuit, je me rendais chaque matin à Lyon, par un chemin qui passait à côté de Y homme de la Roche, statue informe du grand citoyen nommé Kléberguer, lequel eut plusieurs rapports avec Genève et dont une partie du faubourg de St-Gervais
porte le nom, faubourg que le frère de cet excellent homme habita pendant longtemps.
Puis, je revenais le soir à la campagne, où je m'étais lié avec le fils de M. F...t, poète ainsi que moi, auquel je soumettais mes vers, qui me montrait les siens, et pour lequel j'avais pour cela une grande sympathie. Son père était un homme lettré que flattait ma confiance dans son goût, et avec lequel je pouvais parler de poésie et de littérature, aussi l'on concevra facilement que je devais me plaire entre le père qui sympathisait avec mes penchants et son fils qui les partageait.
D y avait, à l'extrémité de la campagne, une esplanade de verdure d'où la vue s'étendait au loin sur les deux magnifiques rives de la Saône ; leur aspect me rappelait celui des bords du beau lac Léman. Deux noyers s'y élevaient, et durant les dimanches que je passais entiers dans cette jolie villa, j'avais pris l'habitude de gravir l'un d'eux ayant en poche mes auteurs favoris ; puis, assis sur une branche conformée de manière à m' offrir un siège commode, couronné de fraîcheur et de feuillage, je composais quelques vers ou bien je lisais l'un de ces poètes classiques qui furent traités plus tard de rococo, perruques, voire même de polissons, et qui sont rentrés aujourd'hui dans leurs titres glorieux d' illustres auteurs du siècle de Louis XIV. Racine, Boileau, Gresset étaient mes poètes de prédilection. Perché sur mon noyer, je passais là des heures enchanteresses. Mais M me F... .t. excellente femme d'ailleurs, me témoigna, avec beaucoup de
douceur d'abord, qu'elle craignait pour moi ce poste dangereuxf; puis, avec moins de ménagement, qu'elle n'aimait point à m'y voir. Et j'eus tout lieu de penser que le mal que je pouvais faire à son noyer en y montant, lui tenait plus à cœur que celui que je pouvais me faire moi-même en dégringolant de ses branches. Je fus donc très-poliment évincé par elle de cette oasis ombreuse et inspiratrice. Or, l'on ne descend point d'un trône, ne fût-il que de ieuillage, sans un certain désappointement ; c'était pour moi comme le trépied de la Pythie. Je fus donc piqué de m'en voir tombé, et je résolus, pour m'en venger, de combiner une malice que je croyais fort innocente et dont certes je me serais abstenu si j'en avais pu prévoir les graves conséquences.
Comme il avait été beaucoup parlé dans ce tempslà d'une attaque à main armée faite par des brigands contre une ferme en Gorge de Loups, vallée située entre le château de la Duchère et le faubourg de Vaise, je voulus faire croire à une tentative du même genre sur la maison assez isolée que nous habitions, et voici ce que je fis pour cela.
Ayant acheté douze gros pétards, un immense morceau d'amadou et de la ficelle, je découpai le
second en fines lanières, que je cousis les unes aux autres et dont je fis des mèches de grandeurs différentes, mais toutes fort longues, afin qu'elles brûlassent longtemps avant d'atteindre les pétards, auxquels je les attachai solidement. Puis, ces préparatifs faits durant la nuit du onze juin 1811 (préparatifs auxquels je n'initiai personne), je me levai
à la pointe du jour et fixai avec la ficelle ces douze pétards au sommet de différents arbres entourant notre demeure, de manière que les mèches pendissent jusqu'à terre dans les broussailles ou dans les haies environnantes ; je remarquai bien la place de chacune d'elles, puis le soir venu et après le souper, je fus mettre le feu à toutes et me retirai paisiblement dans ma chambre, qui se trouvait au rez-dechaussée, au-dessous de l'appartement occupé par les propriétaires. Après une demi-heure d'attente, la première détonation se fit entendre ; le silence et l'obscurité la firent paraître formidable. Une seconde plus terrible encore lui succéda. Alors il se fit un grand vacarme au-dessus de ma tête; il était évident que tout le monde se levait et courait aux croisées; puis Ton descendit, et M. F...t luimême, en bonnet de nuit, pâle comme un mort, tremblant comme un lièvre, vint frapper à ma porte. Feignant de m'éveiller et me frottant les yeux, je lui ouvris en lui demandant la cause de sa visite de la manière la plus flegmatique. Comment, me dit-il, nous sommes attaqués I vous n'avez pas entendu les coups de feu? une balle vient de m'effleurer. Eh bien, lui répondis-je avec un aplomb qui ne me coûtait guère, il faut se défendre. Et saisissant mon fusil qui était chargé, je me précipitai dans la campagne, malgré les vociférations de tous les F...t, qui voulaient en vain me retenir, m'assurant que je marchais à une mort certaine, que les brigands étaient nombreux... Dans ce moment même deux pétards firent explosion presque simultanément, et
courant à l'endroit où ils avaient éclaté, je lâchai mes deux coups de fusil et revins pour charger mon arme. Tous les habitants de la maison étaient dans la chambre d'entrée, munis pour se défendre de ce qui leur était tombé sous la main. M. F...t, petit homme, brandissait un sabre de cavalerie presque aussi grand que lui ; sa femme avait pris un couperet, leur fils tenait un pistolet de chaque main, la domestique avait un immense tourne-broche; M. Mussard, moins intéressé dans l'affaire, s'était mis en observation à la fenêtre et criait au volmr à pleins poumons.
Moi seul, mon arme rechargée, je m'élançai une seconde fois dans le jardin, où quatre ou cinq détonations nouvelles m'accueillirent ; j'y répondis en faisant feu moi-même et feignis de me mettre à la poursuite des brigands qui s'enfuyaient. Je courus jusqu'à l'extrémité du clos. Alors mon insomnie et mes préoccupations de la veille, mon agitation, puis sans doute quelque inquiétude sur le résultat d'une espièglerie dont les proportions grandissaient, tout cela me provoqua un saignement par le nez: m'arrêtant sur le gravier de l'avenue qui bordait la propriété, je teignis de couleur pourpre les cailloux qui m'entouraient, et profitant de cette hémorragie, je l'exploitai au profit de mon héroïsme, et revins en disant que j'avais blessé un brigand qui ne s'était échappé qu'avec peine en franchissant la haie de clôture. Les douze détonations ayant eu lieu successivement, j'affirmai que nous étions sauvés. On me combla d'éloges, de bénédictions; je fus pro-
clamé le libérateur de toute la maison. Mon courage, mon sang-froid défrayèrent pendant plusieurs jours les conversations du faubourg entier, car cet événement prit des proportions énormes : un procès-verbal fut dressé par le maire, et un rapport fait à l'autorité supérieure ; des poursuites furent dirigées contre des gens soupçonnés bien à tort d'être les auteurs du guet-apens. La police mit ses gendarmes sur pied. Il y eut même des personnes arrêtées qui, grâce à Dieu, furent de suite relâchées ; les papiers publics du temps changèrent cette malice en une tentative d'assassinat dirigée contre un maire en butte à d'injustes animosités. Aussi Ton concevra facilement comment, le lendemain de ce grand jour venu, je fis disparaître les moindres traces des pétards éclatés, et comment je gardai le secret le plus absolu et le plus long sur cette affaire ; à tel point que, dînant il y a deux ans, en 1859, avec M. G. Mussard, je l'instruisis seulement alors que moi seul j'avais été l'auteur de cette bruyante et scandaleuse échauffourée. Or, c'est bien quelque chose qu'un poète qui sait garder un secret durant un demi-siècle ; il est vrai que j'y étais fortement intéressé.
Voilà les trois aventures de ma jeunesse qui ont signalé mon séjour dans la belle cité de Lyon. Puissent mes lecteurs avoir à les lire une faible partie du plaisir que j'ai trouvé moi-même à m'en souvenir et à les raconter.
SPÉRINO
Nouvelle genevoise.
Dans la riante contrée où le Destin me plaça, on n'a que le choix des promenades pour jouir de magnifiques points de vue ; mais je préfère celles qui me conduisent sur les rives de P Arve, dont les gracieux méandres serpentent au sein des verdoyantes campagnes qui m'environnent. Et comme chaque promeneur a sans cesse un refuge de prédilection, où il va s'asseoir pour rêver et se reposer, j'avais adopté un tertre de gazon situé au-dessus d'un ravin dominant ma rivière favorite. En contemplant le vaste panorama qui s'étalait à mes pieds, j'avais souvent remarqué une légère fumée, s' élevant d'un buisson fort touffu situé au-dessous de moi, où l'on descendait par un sentier rapide et rocailleux, et que pour cela même je n'avais jamais visité. Toutefois, un matin de l'été passé je crus entrevoir, au travers des branches qui ombrageaient ce petit refuge, un vieillard qui, ainsi que moi-même, s'était
assis à l'ombre et fumait sa pipe d'où s'échappait la fumée qui avait si souvent surpris mes regards.
Le ciel, ce jour-là, était d'une admirable limpidité ; l'air frais, la nature parée, tout remplissait mon cœur d'une gratitude attendrie pour l'auteur du ravissant tableau qui m'était offert. J'avais besoin' de m'intéresser à quelqu'un ou à quelque chose, et, sous l'influence de ce sentiment si doux à éprouver, je résolus de faire connaissance avec le vieillard que j'entrevoyais au-dessous de moi.
Je descendis donc le sentier pierreux qui me conduisait à sa retraite ; mais, sitôt qu'il m'aperçut, il mit précipitamment sa pipe toute allumée dans la poche de son habit, et parut visiblement contrarié de mon arrivée.
Le premier mobile que nous supposons aux actions d'autrui n'est souvent pas le meilleur ni le plus honorable pour elles, et l'interprétation que nous • en faisons est parfois peu charitable. Mais, pour le moment, j'étais si bien disposé en faveur de l'espèce humaine que je compris instinctivement que ce pauvre homme, honteux d'être surpris se livrant à un plaisir peu en harmonie avec sa misère, craignait de m'en désintéresser et de me donner une mauvaise idée de lui: « Continuez, mon brave homme, lui dis-je, pourquoi cacher ainsi votre pipe et risquer de brûler vos vêtements ?
— Ah ! Monsieur m'a vu ?
— Eh oui, mais je serais fâché de vous empêcher de vous livrer à ce délassement.
— Mais qu'est-ce que Monsieur dirait d'un pau-
vre mendiant qui fume, et me feriez-vous encore l'aumône?
— Pourquoi pas, mon brave homme, je dirais que vous vous livrez à une vieille habitude qu'il vous serait également impossible de vaincre ou de remplacer par une autre.
— C'est bien vrai, Monsieur ; mais tout le monde n'est pas comme vous, et pour beaucoup de gens ce serait une raison de ne plus me secourir s'ils me voyaient comme vous venez de me trouver tout à l'heure, et c'est pourquoi je viens ici et me cache pour brûler ma pipe de tabac chaque jour.
— Elle est bien belle votre pipe, il me semble qu'elle est montée en argent ?
— Oh! monsieur, elle m'est plus chère qu'elle n'est belle !
— Comment cela ?
— - Elle a appartenu à mon capitaine, et c'est un cadeau qu'il m'a fait au moment d'expirer.
— Fut-il tué sur un champ de bataille ?
— Non, Monsieur, mais il y fut mortellement blessé ; et, sans moi, il serait resté au pouvoir des Autrichiens. C'était à Marengo, où nous battîmes en retraite jusqu'à trois heures de l'après-midi ; voyant mon brave chef tomber, je le chargeai sur mes épaules et le portai jusqu'à ce que je pus le déposer à l'ambulance où il mourut.
Au moment d'expirer : « Tiens, me dit-il, Spérino, reçois comme preuve de ma reconnaissance la seule chose que je puisse maintenant te donner ; voici ma pipe, ma distraction de vingt ans durant
les campagnes faites avec toi. Ne la fume jamais sans songer à moi et ne l'abandonne, ainsi que ton capitaine, qu?à l'heure de la mort. »
Comme nous étions tous deux de Mendrisio, dans le Tessin, il me pria d'informer de son sort sa vieille mère, m'embrassa et mourut.
C'était l'homme le meilleur et le plus brave militaire de l'armée; il m'aimait comme un frère, quoique mon chef, et, si j'avais su lire et écrire, j'aurais avancé en grade, tandis que je ne parvins jamais qu'à celui de caporal, bien qu'engagé à dix-sept ans parmi les Allobroges, j'aie servi vingt-deux ans dans l'armée française.
— Mais, après un temps si prolongé, n'avez-vous obtenu aucune pension de retraite, aucun subside pour votre vieillesse ?
— Je n'ai rîen demandé, Monsieur. Revenu au pays après la malheureuse retraite de Russie, j'ai travaillé à la terre tant que mes forces me l'ont permis; aujourd'hui, vieux et faible, je n'ai que la pitié et l'aumône des bons coeurs pour m'aider à vivre, et vous comprendrez, Monsieur, mon plaisir à fumer, puisqu'il s'y joint pour moi celui de me rappeler des temps plus heureux, une vocation plus noble que celle de mendiant, aujourd'hui la mienne, et le bon chef que j'eus la chance d'obliger à ses derniers moments.
— Mais chez qui logez- vous maintenant?
— Chez un charitable cultivateur de G... qui me donne de sa soupe deux fois par joui* et me laisse passer la nuit dans sa grange où je me trouve très-
bien couché sur le foin ; mais vous concevez. Monsieur, que je dois m'abstenir de fumer chez lui, et lui cacher ma pipe qui lui ferait craindre un incendie, et voilà pourquoi je ne puis me livrer à ma récréation favorite que dans ce petit coin où vous seul m'avez découvert.
— Et j'en suis charmé, mon brave homme, j'espère vous y retrouver souvent, et demain, à la même heure, j'y viendrai pour vous offrir un peu de mon tabac que je veux vous faire essayer.
— Merci, Monsieur, mais ne dites à personne, je vous en conjure, que vous m'avez vu fumer.
— Non, non, je garderai votre secret dont j'apprécie la convenance pour toute autre personne que moi. »
Là-dessus je quittai le pauvre vieux militaire, qui m'avait inspiré une pitié dont je lui laissai quelques preuves.
Il avait une superbe tête encadrée d'une barbe blanche, mais sa figure pâle, amaigrie, accusait un mal secret dont cependant il ne se plaignit pas.
Il revint le lendemain. Je lui fis mon petit cadeau accepté avec la plus vive reconnaissance, et, dans le courant de la belle saison, nous nous retrouvâmes plusieurs fois au même lieu, où il me fit le récit de ses campagnes, et m'attacha toujours davantage à lui par sa résignation pieuse à son triste sort; je cherchai à l'adoucir en lui faisant pour l'hiver qui s'approchait le présent de quelques vêtements plus chauds que les siens. Le froid qui survint en effet, un malaise prolongé qui me retint à domicile.
m'empêchèrent de le revoir encore ; mais, le printemps suivant, je le trouvai par une belle matinée de mai, assis sur son tertre favori, et je lui demandai comment il avait passé la mauvaise saison.
— Mal, Monsieur, bien mal, vous le voyez sans doute à mon visage et mieux encore à ma douce habitude de fumer que j'ai perdue, n'y trouvant plus aucun plaisir.
— Mais que vous sentez-vous ?
— Ma fin, Monsieur, qui arrive tout doucement ; chaque jour j'ai plus de peine à me traîner jusqu'ici, et, sans l'espoir de vous y rencontrer encore, j'en aurais dès longtemps oublié le chemin.
— Mais quelles sont vos souffrances ?
— De l'oppression qui me fatigue, une toux qui m'épuise, plus d'appétit, et cette pauvre pipe (dit-il en la tirant de sa poche) qui ne me sourit plus ; voyez, Monsieur, comme elle semble souifrir et pâlir elle-même de l'abandon où je la laisse; mais si je ne l'allume pas, je la soigne toujours et j'ai consacré l'argent, que j'employais autrefois pour mon tabac, à faire l'emplette d'un tuyau neuf dont je n'ai plus l'espoir de me servir moi-même ; mais je veux la donner à l'homme généreux qui s'intéresse à ma vieillesse.
— Vous avez raison, et ce digne agriculteur, qui vous loge, vous nourrit, mérite bien ce souvenir de sa bonne action et de votre reconnaissance.
— Ah ! Monsieur, je me garderais bien de la donner à P... qui non-seulement ne fume pas lui-même, mais encore défend à ses fils de se livrer à cette
habitude pour laquelle il a une antipathie marquée.
— Et alors, à qui destinez-vous cette belle pipe ?
— A vous, Monsieur, oui à vous qui n'avez pas trouvé mauvais que je m'en servisse, à vous qui m'avez secouru dans ma misère et donné du tabac pour satisfaire mon vieux penchant, à vous qui ne me méprisez pas et voulez bien me parler de choses qui m'intéressent seul ; oui, c'est à vous que je veux laisser ma pipe bien-aimée ; je l'ai garnie de l'excellent tabac que vous m'avez donné, et je vous prie, Monsieur, de venir la fumer lorsque je serai mort, à cette même place où nous sommes maintenant et où vous vous rappellerez le pauvre vieux militaire, qui s'en servit si souvent devant vous, et auquel, seul dans ce monde, vous songerez encore, car vous me représentez ma famille, mes amis,enfin tout ce qui me manque maintenant.
Le bon vieillard avait dit ces paroles avec une émotion, sans cesse croissante, qu'il finit par me communiquer ; aussi lui répondis-je de suite :
— Mon cher Spérino, j'espère beaucoup que vous vous rétablirez bientôt, sous l'influence de la saison nouvelle plus favorable que l'hiver à la guérison de vos maux ; aussi je ne veux point aujourd'hui accepter cette pipe, que vous m'offrez de si bon cœur, mais, si vous venez à mourir avant moi, je serais charmé de la tenir de vous et d'y rattacher la mémoire d'un brave militaire. Non-seulement je viendrai m'en servir en ce lieu, où je vous trouvai, mais je la suspendrai à une place très- visible démon ca-
binet, où souvent, soyez-en certain, elle attirera
mes regards et me fera penser à vous.
— Que vos paroles me font de bien, Monsieur, et dans ma vieillesse souffrante, si triste, si oubliée de tous, que je vous sais gré de me compter pour quelque chose et de croire à ma reconnaissance ! Et comme je me préparais à le quitter, vraiment attendri par l'aspect et les paroles de ce vieillard si sensible à mes témoignages de sympathie.
— Monsieur, me dit-il, une chose me peine et m'attriste, car je crains de ne plus pouvoir revenir ici; aujourd'hui même, j'ai eu bien du mal pour y arriver, aussi je perds l'espoir de vous voir encore.
— Oh! non, non, brave Spérino, je connais la demeure de P..., et, si je ne vous rencontre pas en ce lieu, j'irai vous faire une visite.
— Quel plaisir vous me ferez, Monsieur.
— C'est à moi-même que j'en procurerai,, et puissai-je vous trouver mieux qu'aujourd'hui ! »
Nous remontâmes ensemble le sentier, et je vis trop bien à quel point il s'était affaibli, car non-seulement nous marchions lentement, mais souvent je le soutins alors que ses jambes se dérobaient sous lui et avaient peine à le supporter. Je lui serrai affectueusement la main et nous nous séparâmes.
Les jours suivants, la pluie m'interdit toute promenade et, au premier beau soleil, je m'acheminai pour revoir Spérino à qui je commençais à m'intéresser fortement.
Mais je ne le trouvai point au lieu de nos réunions, et c'est avec un pénible pressentiment que je
pris le chemin de la ferme où il avait été accueilli.
Sur Je point d'y arriver, je rencontrai son propriétaire P..., auquel je m'empressai de demander des nouvelles de Spérino.
— Ah ! le brave homme est bien malade, Monsieur, il ne se lève plus, depuis qu'il a été chez le curé faire tous ses devoirs religieux et se préparer au grand voyage.
— Combien je vous sais gré, Monsieur, luidis-je, des soins que vous avez pour ce digne vieillard et de l'asile gratuit qu'il a trouvé chez vous.
— Mais je ne l'ai jamais regardé comme m' étant à charge, et il gagnait certes bien le pain que je lui ai donné et qu'il ne mangera bientôt plus.
— Comment cela?
— Spérino nous aidait dans tous nos travaux, autant que le lui permettaient ses forces ; cet hiver, il a teillé le chanvre, cassé les noix avec nous ; il nous amusait par ses récits ; il jouait aux cartes avec ma femme et nous rendait mille petits services qui l'ont fait chérir de ma famille, sans compter qu'il était religieux et faisait souvent la prière du soir.
— Quoi ce vieux militaire vous faisait la prière !
— Et très-bien encore; tenez, l'été passé il survint un gros orage dont les tonnerres suivis et terribles effrayèrent toute la maison ; nous nous réfugiâmes dans la grange où nous trouvâmes Spérino à genoux ; nous crûmes d'abord qu'il avait peur pour lui, mais il priait pour le village et la ferme où il avait été reçu.
En parlant ainsi, nous étions arrivés à la maison. J'entrai seul dans la grange. Spérino y était couché sur un excellent lit de foin où on avait placé des draps blancs et une chaude couverture ; il était très-pâle, très-essoufflé ; mais sitôt qu'il m'eût reconnu : — Ah ! Monsieur, quelle consolation pour moi que de vous voir encore I
— Je vous avais promis une visite; mais j'espère vous rencontrer bientôt ailleurs qu'ici, sur notre tertre habituel.
— Dites plutôt, Monsieur, que si vous y retournez, vous vous réjouirez en songeant que le pauvre que vous y avez rencontré est maintenant à l'abri des maux et du besoin ; qu'il a trouvé au ciel une patrie qu'il avait perdue ici-bas, ainsi qu'un père tendre qui le dédommagera de n'avoir jamais connu le sien dans ce misérable monde.
Alors Spérino me fit voir sur sa poitrine un cœur en laiton suspendu à un fil et me dit : — Ceci, Monsieur, est un ornement du collier de ma mère qui contient une mèche de ses cheveux ; cet objet est sans valeur quoiqu'il en eût beaucoup à mes yeux ;
veuillez demander qu'il soit enseveli avec moi
Et maintenant, ajouta-t-il, en tirant de dessous son traversin la pipe qui y était cachée : — Voilà, Monsieur, la première cause de nos trop courtes relations, j'ai consacré mes derniers instants à l'approprier et à la rendre digne de vous être offerte.
Puis, accablé par l'effort qu'il venait de faire en me parlant, il me prit la main, la porta à ses lèvres et je la retirai mouillée de ses pleurs.
Je voulus lui donner quelques espérances pour son rétablissement, — ce fut en vain ; il nie fit ses derniers adieux avec une émotion déchirante pour moi, et je le quittai vraiment affecté.
Je revins le lendemain, mais hélas! ses pressentiments ne l'avaient point trompé; il n'était plus, son corps avait déjà été mis dans lajbière, et je ne le revis pas.
Je m'informai de l'heure de sa sépulture et je voulus l'accompagner à sa dernière demeure ; quelques agriculteurs du voisinage suivirent ainsi que moi jusqu'au champ du repos les restes de Spérino.
C'était une de ces matinées sombres et tristes, que la nature semble jeter au sein des beaux jours d'été comme pour en faire ressortir la splendeur.
La croix portée devant le cercueil se détachait sur un ciel noir de nuages ; les litanies des morts chantées par un vieux prêtre s'envolaient au loin sur les raffales d'un vent âpre et humide ; la campagne morne, lugubre paraissait à défaut de parents, revêtir le deuil de ce mort obscur qu'on allait rendre à la terre sans laisser aucun vide, sinon dans la grange qui fut le dernier abri de sa misère. Le petit nombre de villageois qui suivait le convoi s'entretenait de choses totalement étrangères à l'infortuné. Moi seul, le front baissé, je pensais à ce pauvre militaire dont la vie belliqueuse, agitée, était venue s'éteindre dans l'abandon, loin des siens et de son pays, — à ce cœur d'un vieillard encore si pénétré de l'intérêt que je lui avais témoigné, — à cette pipe, prix d'une noble action, remplaçant la
croix et la pension qu'il avait mieux su mériter que solliciter, — puis à l'usage qu'il m'avait conjuré d'en faire à l'endroit même où je le vis pour la première fois.
La cérémonie funèbre achevée, je repris à pas lents le chemin de ma demeure, et le lendemain de ce jour, le soleil s 1 étant levé 'radieux, je me rendis au tertre de Spérino, j'y allumai avec émotion la pipe qu'il avait lui-même chargée. J'en vis s'élever cette fumée qui l'avait d'abord signalé à mon attention, et sur le tuyau neuf qu'il avait empletté pour m'en faire l'offrande, plus d'une larme sincère tomba de mes yeux.
Et si quelques lecteurs de cette très-simple et très-véridique anecdote trouvaient en cette occasion ma sensibilité excessive, je leur répondrais : Puisque nous marchons dans la vie, entourés de gens à qui nous rendons souvent les plus importants services, à qui nous consacrons une grande partie de notre bien-être, de notre repos, et qui nous en paient par la plus méchante et la plus noire des ingratitudes, qui pourrait s'étonner si je fus profondément touché de la vraie reconnaissance de Spérino, conquise au prix de quelques paroles obligeantes et de quelques pipes de tabac !