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UN MÉCOMPTE POÉTIQUE

J'étais jeune et poëte en 1817; j'avais passé joyeusement l'hiver de 1816, durant lequel, accueilli dans une société de demoiselles charmantes, les dimanches n'avaient été pour moi qu'une succession de bals et de divertissements de toute nature, au nombre desquels la représentation de charades fut le plus goûté.

Parmi les cavaliers qui faisaient partie de cette réunion, et qui contribuaient le mieux à la rendre amusante, on distinguait un jeune homme doué du talent le plus extraordinaire pour prendre sur le fait et imiter à merveille tous les divers types de la société genevoise; bien fait de son corps, d'un sangfroid imperturbable, prenant tous les tons, tous les accents, plein de verve et de naturel dans les rôles dont il se chargeait, il était l'âme de nos jeux, dont il avait été nommé le directeur à l'unanimité. Ce

jeune homme, qui devait plus tard illustrer son nom et sa patrie, était M. Rodolphe Topffer.

Bien que je fusse plus âgé que lui de quelque?

années, lesmêmes penchants littéraires nous avaient rapprochés l'un de l'autre, et je me sentais pour lui, non-seulement de la sympathie, mais un véritable attachement.

Il m'avait de même distingué dans la foule d'amis qui reconnaissaient sa supériorité dans les rôles qu'il remplissait, et c'était moi qu'à l'ordinaire il choisissait pour les pricipaux emplois qu'il nous distribuait.

J'étais fier de tigurer auprès de lui, et m'efforçais de mériter à ses côtés un peu des applaudissements qui lui étaient prodigués par nos nombreux spectateurs; car notre société se distinguait, grâce à lui et à l'entrain qu'il savait lui donner, de toutes celles qui à cette époque abondaient à Genève.

Les représentations que donnait notre troupe étaient fort recherchées, et des étrangers même, en passage dans notre ville, briguaient la faveur d'y être admis, et s'en allaient enchantés de nos soirées et des petites scènes que nous offrions à nos spectateurs ; car aux charades nous avions joint quelques comédies de Molière, et comme les demoiselles ne voulaient point se charger des rôles de femmes dans notre troupe, il me souviendra longtemps d'avoir été obligé de débiter celui de Dorimène dans le Mariage forcé, rôle qui, m'ayant contraint de prendre une voix de soprano, mit mon larynx à une épreuve dont il se ressentit longtemps.

Tôpffer avait un fort joli bras, blanc, rond, potelé, ce qui lui permettait de jouer les rôles féminins avec avantage; aussi s'en chargeait-il volontiers

lorsqu'il s'agissait de représenter les vieux types genevois qui s'effacent de plus en plus parmi nous. Un soir que nous avions mis en action le mot Bagage, il joua le rôle d'une grosse et bonne bourgeoise accompagnée de moi, son époux, qui allait se plaindre au propriétaire de notre appartement des divers inconvénients qui nous contraignaient à lui demander la résiliation de notre location. Aux différents désagréments que ma moitié signalait, l'impassible propriétaire répondait sans cesse par des Ba, Ba, Ba multipliés, et ne tenait aucun compte de ses plaintes. Ah ! certes, les nombreux témoins de cette scène durent en conserver longtemps le souvenir. Il était impossible de tirer du glossaire genevois plus de locutions du terroir exprimées avec un accent du cru plus vrai, plus comique et plus prononcé. Tous les assistants furent pris d'un rire inextinguible ; moi-même, ce ne fut qu'à grand'peine que je tins mon sérieux pour ne pas me joindre irrévérencieusement à tous ceux que ma femme mettait en si belle humeur, gardant ellemême un visage impassible. Puis, la première syllabe du mot Bagage ayant été ainsi figurée, Tôpffer, pour la seconde, prit le costume d'une domestique qui va s'offrir pour demander du service à des maîtres qui ne peuvent s'entendre avec elle pour les gages-, alors il imita l'accent et le langage vaudois d'une façon si naturelle et si comique, que l'assemblée entière, prise d'un rire frénétique et nerveux, rendit impossible la continuation de la charade, et qu'il fallut attendre bien longtemps pour que le

calme revenu permît de l'achever. Deux Français qui assistaient à cette scène, et qui avaient vu à Paris Brunet et Potier, assurèrent que jamais ces deux excellents comiques n'avaient produit sur leur rate un effet plus désopilant.

Il n'est pas de plaisir plus vrai que celui qu'on procure aux autres; aussi l'on concevra notre chagrin lorsque le printemps, en mettant lin à nos délicieuses soirées, nous empêcha de continuer ces amusements qui flattaient notre amour-propre en uous permettant de perfectionner nos talents mimiques, et de les faire servir aux divertissements de jeunes et jolies personnes. Plus de ces joyeuses réunions où les acteurs de notre troupe se consultaient durant la semaine, et se distribuaient des fonctions ou des rôles pour exécuter les pièces ou les charades des dimanches; préludes pleins de vie, d'espoirs souvent plus piquants que les plaisirs dont ils sont les avant-coureurs. Hélas, nous fûmes séparés et dispersés ; les uns allèrent habiter la campagne, et je fus de ce nombre, les autres restèrent à la ville, et Topffer fut de ces derniers. Mais, désireux de maintenir entre nous des rapports qui étaient agréables à tous deux, il venait souvent me voir, et comme j'avais témoigné l'envie défaire un petit poëme sur l'ancien gardien du collège, nommé Griffon, il m'engagea fort à exécuter ce projet et me promit même, si je le publiais, de graver une planche pour orner la première page de mon œuvre. Or, comme Topffer était déjà connu par ses jolis dessins, sa promesse à ce sujet me dé-

termina, et je composai la Griffonnadc, petite pièce de vers où je mis la verve malicieuse du jeune âge et qui réussit fort bien ; elle parut ornée d'une jolie gravure de Tôpffer, où Griffon était représenté taillant une plume, tandis qu'à quelques pas de lui un écolier espiègle lui faisait un pied de nez ; cette gravure était encadrée par les divers attributs du collège. Ainsi qu'on va le voir, ce petit poëme fut la cause du plus cruel mécompte que j'aie éprouvé dans ma vie, car il eut une grande influence sur le reste de ma carrière.

Il y avait alors à Paris un négociant distingué, chargé d'y représenter les intérêts de plusieurs maisons de banque genevoises, compromises dans la faillite considérable des frères Magnin; ce négociant était M. Achard, dont l'un des plus actifs correspondants à Genève était M. Laurent Eymar, agent de change ; celui-ci était en même temps un homme de goût, s'intéressant à la littérature, bien qu'habile en affaires, chose assez rare pour être remarquée en tout lieu, mais surtout dans la cité calculatrice de Calvin ; cet excellent homme, qui m'avait pris en amitié, acheta mon petit poëme sans attendre que je le lui offrisse, chose presque aussi rare, et l'envoya à M. Achard un jour sans doute où il n'avait pas des choses bien importantes à lui communiquer. M. Achard lut mes vers, les mit dans sa poche, puis à quelques jours de là se rendit à P..... chez M. le baron Davillier, dans la jolie villa duquel se réunissait une compagnie choisie, invitée pour y passer gaîment la journée. On était alors dans les beaux

mois de l'été, et les invités s'étaient promis de charmantes promenades dans le parc princier de leur amphitryon ; mais la pluie en décida autrement et retint dans le salon les convives désappointés. Après avoir pris le café, réunis en cercle, ils se demandèrent à quoi ils passeraient un temps qui eût été si bien employé ailleurs? Alors, M. Achard ayant trouvé au fond de sa poche la Griffonhade qu'il y avait oubliée, prit la parole et s'énonça à peu près ainsi :

« Messieurs et Mesdames ! à Genève nous avons « des poissons fort délicats, et les truites de notre « lac jouissent d'une réputation que vous avez pu « sans doute apprécier. J'ai dans ma poche des « vers qui viennent de ses bords ; si je vous disais « qu'ils valent nos truites, ce serait peut-être un « poisson d'avril que je vous donnerais ; toutefois « les voilà tels qu'ils sont, et je vous les offre comme « pis aller. Mais, comme il serait peu séant de ma « part à vouloir parler poésie devant M. Raynouard, « que nous avons l'honneur de voir parmi nous, « c'est l'auteur des Templiers et le secrétaire per- « pétuel de l'Académie française que je prierai de « vouloir bien parcourir ce petit poëme, afin qu'il « juge s'il vaut l'honneur de vous être communiqué « et d'être lu par lui-même, seule manière peutu être de le rendre digne de votre attention. »

L'illustre académicien accepta la proposition et reçut la Gnftonnade des mains de M. Achard. Après l'avoir examinée et avoir expliqué à la compagnie le sujet qu'elle traitait, il la débita avec une grâce

parfaite, faisant valoir le peu qu'elle pouvait contenir de vers heureux, au moyen de quoi l'œuvre fut goûtée et applaudie. Après sa lecture, M. Raynouard, en la remettant à M. Achard, lui demanda la permission d'ajouter un post-scriptum pour moi à la première lettre qu'il adresserait à son correspondant de Genève, ce que M. Achard accepta avec empressement, l'assurant du plaisir qu'aurait le jeune Genevois à recevoir quelques encouragements d'un poëte aussi éminent que l'auteur des Templiers.

Je vois encore la place où je me trouvais quand l'aimable et bon M. Eymar me remit la bienheureuse lettre contenant le post-scriptum, et qu'il s'empressa de m' apporter aussitôt qu'il l'eut reçue. J'étais dans la propriété paternelle, aux Eaux-Vives. Le temps était magnifique, le soleil encadré d'un ciel indigo foncé se mirait dans le lac que pas un souffle ne ridait ; arrêté sous un marronnier de la rive, je rêvais en contemplant des essaims de perchettes qui nageaient le long du bord, reflétant sur leurs écailles bleuâtres les rayons solaires qui les faisaient miroiter sous les ondes. Tout à coup j'entends quelqu'un qui arrivait précipitamment derrière moi; je me retourne et je vois le visage riant de M. Eymar ; il tenait à la main la lettre et me la présenta en disant :

« Bien que cette missive me soit adressée, je suis « certain qu'elle vous intéressera plus que moi, et je « suis ravi de vous l'offrir. »

Je la saisis avidement et me mis à en lire la pre-

mière page qui, ne contenant que des détails de banque, me semblait déjà une mystification, lorsqu'après l'avoir tournée, je vis avec ravissement quelques lignes d'une petite écriture fine, serrée, qui terminait cette lettre, à laquelle je n'aurais certes pu appliquer le proverbe latin in cauda venenum. Voici ce fortuné post-scriptum :

« Monsieur J. Petit-Senn, à Genève,

« Je profite avec plaisir de l'autorisation que me donne M. Achard d'ajouter quelques mots à sa lettre pour vous témoigner, Monsieur, ma satisfaction de votre Griffonnade. Je l'ai lue à une société choisie qu'elle a fort divertie ; je vous assure que s'il entrait dans les vues de vos parents de vous envoyer à Paris pour y parcourir une carrière littéraire, je me chargerais volontiers, Monsieur, de vous aider de mes conseils, et je suis certain que vous y développeriez le germe du talent vrai qui se montre dans ce charmant badinage.

« Je suis, Monsieur, etc. »

Qu'on juge de ma joie! Je sautai au col du brave M. Eymar, je le conjurai de me confier la précieuse lettre; il y consentit et me voilà qui, la prenant pour base de mes espérances, édifie sur elle les splendeurs futures de ma renommée ; et qu'on ne pense point que mon imagination délirante me fit avancer à petits pas dans la voie triomphante du

succès ; non, je procédai par d'immenses enjambées, me voyant déjà applaudi dans mes pièces au Théâtre-Français, couronné, fêté, admis à l'Académie, et, dans mon fiévreux enthousiasme, je fus près de prendre la plume pour composer mon discours de réception, afin de n'être pas pris au dépourvu dans cette superbe journée ! !

Ah ! pour se créer de magnifiques perspectives, F amour-propre d'un jeune poëte en remontrerait au désert et à ses mirages ; mais, malheureusement, tous deux bâtissent souvent sur le sable.

Pour entrer dans cette voie glorieuse que je rêvais dans l'avenir, il fallait en ouvrir la porte, dont mon père avait la clef, puisque de lui dépendait ma vocation, et qu'il tenait beaucoup à ce que je continuasse à gérer la grande manufacture de toiles peintes, à la tête de laquelle il se trouvait.

En fait d'impressions, le digne homme appréciait surtout celle du coton, et quoi qu'il fut parfois assez fier de pouvoir entonner, dans des festins où il se trouvait, des chants de ma façon, il n'était nullement désireux que j'abandonnasse la toile pour le papier, et les couleurs obtenues par la chimie pour celles dont la poésie embellit ses peintures.

Je dus donc me préparer à vaincre ses préventions et ses répugnances pour la noble vocation qui devait m'illustrer, afin qu'il me permît d'abandonner celle où il aurait voulu que je m'enrichisse.

Quel beau plaidoyer je composai alors en faveur des neuf muses et d'Apollon ! (on osait encore parler ainsi à cette époque).

J'évoquai toutes les merveilles enfantées jadis par la poésie, toutes les gloîres qu'elle avait parsemées sur les fronts olympiens de ses favoris, les richesses qu'elle avait procurées à quelques-uns; ici j'eus quelque peine à grossir tant soit peu cette liste, Gilbert, Chatterton, Maltilâtre, Homère même m'apparaissaient plus chargés de renommée que d'espèces, et je renonçai même à toucher à cette corde pour émouvoir mon père ; mais j'appuyai sur les palmes dont je pourrais m'ombrager, sur la considération que je pourrais acquérir et qui rejaillirait sur ma patrie et ma famille. J'enrôlai la mythologie au service de ma faconde devenue païenne, je montrai dans une brillante perspective les faveurs de Mercure accordées à mon père et celles d'Apollon pleuvant sur son fils ; enfin, ce beau thème composé, je . courus pour l'étaler aux yeux éblouis, sans nul doute, de l'auteur de mes jours.

Je le trouvai très-prosaïquement occupé à reconnaître une partie de toiles de coton écrues, arrivées depuis peu ; je lui présentai triomphalement ma lettre en dirigeant ses regards sur le fameux post-scriptum, qu'il lut sans paraître le moins du monde impressionné par la prose de M. Raynouard.

— Eh bien! me dit-il, qu'est-ce que cela signifie?

— Mais, mon père, répondis-je avec emphase, c'est l'appel d'un homme illustre pour me faire entrer dans une noble carrière, où il s'engage à m'aider de ses conseils; c'est le chemin de la gloire qui m'est indiqué par lui et dans lequel tu ne me refuseras pas, sans doute, de pouvoir marcher; c'est

Ici, et au moment où j'allais commencer mon plaidoyer en faveur de la poésie, mon père m'arrêta court en me disant avec un ton d'humeur assez prononcé :

— Mon cher enfant, trêve à ces balivernes ; que M. Raynouard ait trouvé ta Griffonnade amusante, j'en suis satisfait ; mais de là à t' engager à aller rimailler à Paris, il y a fort loin, je te l'assure, assez de jeunes fous se repaissent de cette fumée de gloire qui leur fait tourner la tête en leur laissant la bourse vide et le ventre creux; sois plus positif, mon fils; pour un Raynouard qui t'engage à faire des vers, tu trouveras à Genève, outre ton père, mille capitalistes qui te détourneront de cette stérile vocation. Que dans tes moments de loisir tu composes quelques chansons, non-seulement j'y consens, mais encore je me charge de les faire entendre et valoir; tiens, ton Eloge du vin, que j'entonnai dans un banquet de mon cercle, a eu un aussi grand succès que ton poëme à Paris.

Sais- tu, mon pauvre John? la poésie à Genève n'est écoutée qu'au dessert, et partout ailleurs elle prêche au désert. Ici, je voulus répondre à mon père, qui, triomphant dans son jeu de mot, s'était arrêté pour juger de l'effet qu'il produisait sur moi ; je sentais le désir de recommencer mon beau plaidoyer interrompu, mais la chose me fut impossible ; mon père me tourna le dos en fredonnant l'air de ma chanson dont il venait de faire l'éloge, et mon mécompte fut complet ; car, pendant vingt ans, je fis des vers et des factures, des épîtres et des addi-

tions, mariant au caducée de Mercure la lyre d'Apollon (vieux, très-vieux style). Enfin, libre de mes actions et parvenu à quarante ans, je demandai à mon âme les illusions enchanteresses qui berçaient ma jeunesse, les chants d'espoir et de triomphe qui retentissaient dans ma printanière imagination, afin de me livrer tout entier aux entraînements de la poésie et de réaliser mes doux rêves d'autrefois.

Mais il n'était plus temps, les chants avaient cessé 1 ! 1 Vers de M. Raynouard dans la tragédie des Templiers.

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