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UNE CURE HÉROÏQUE

La gourmandise est le péché mignon des Chablaisiens; leur noblesse laisse souvent ses châteaux s'écrouler pierre à pierre; leurs tourelles peuvent -chanceler, leurs murs se crevasser; mais si leurs girouettes rouillées sont tournées à rencontre du vent, en échange les tourne-broches de leurs offices, toujours bien huilés, proclament une civilisation gastronomique très-développée.

Les cuisiniers cordon-bleu abondent dans ces giboyeuses contrées ; Carême y eût pu trouver des recettes précieuses; l'avarice même s'y prosterne devant ce penchant invincible aux jouissances de la table ; les Harpagons indigènes se métamorphosent en Lucullus, pour régaler dans de splendides festins leurs voisins de campagne, et l'étranger que son heureuse étoile y conduit, est accueilli comme l'enfant prodigue: deux veaux gras, plutôt qu'un, sont tués pour y fêter sa bienvenue.

La longueur des repas y est en harmonie avec la

profusion des mets ; commencés au milieu du jour, il n'est pas rare qu'ils s'achèvent en pleine nuit, et le rôt du premier service est digéré dès longtemps quand survient le dessert.

Quelquefois la vaiselle est loin de répondre à la recherche et à la délicatesse des mets; les plats sont souvent fendus, les assiettes ébréehées, les verres dépareillés; il est rare que les deux flacons de l'huilier soient jumeaux ; les couteaux et les fourchettes sont les produits des fabriques et des époques les plus diverses, et semblent les représentants de l'industrie des temps les plus reculés jusqu'à nos jours; et cependant, au sein de cet extraordinaire bric à brac, la cuisine se produit soignée, succulente ; les vins des meilleurs crus l'accompagnent, en sorte que, si l'œil est choqué par l'aspect des récipients, le goût est flatté par leur contenu.

Il semblerait que Casimir Delavigne eût surtout en vue le Chablais quand il composa ces deux vers :

« Tout se fait en dinant dans le siècle où nous sommes, « Et c'est par les dîners qu'on gouverne les hommes. »

Depuis la pache des foires jusqu'aux marchés les plus importants, tout se conclut à table; c'est la Bourse des Savoyards, et si la fortune les y malmène, la bonne chère leur y sourit.

Je devais mettre mes lecteurs au courant des mœurs gastronomiques de ces contrées, avant de leur narrer l'anecdote suivante qui remonte au siè-

cle passé, et qui, malgré son invraisemblance, est cependant d'une rigoureuse authenticité.

Au sommet de l'une des plus pittoresques collines de ce beau pays, et dans un antique château empaqueté dans la mousse et le lierre qui en retenaient la maçonnerie croulante., vivait et vivait fort bien, il y a juste cent ans, le marquis de Gorifa, dont la fortune et la gourmandise étaient également florissantes. Toujours en festin chez lui ou chez ses voisins, nul n'avait aussi bien que lui les petits talents dont les banquets sont le théâtre; il découpait avec grâce, assaisonnait les salades à ravir, chantait joliment au dessert, appréciait les vins en gourmet consommé, avait mille attentions délicates pour les dames assises à table auprès de lui, leur offrant les morceaux qu'il savait flatter le mieux leur gourmandise, leur débitant ces propos galants que l'animation d'un festin rend plus flatteurs, parce qu'ils y semblent plus sincères ; en un mot, M. de Gorifa, convive accompli, bel homme, n'était jamais mieux qu'à table pour valoir tout son prix, et traversait gaîment la vie entre le banquet de la veille et celui du lendemain.

M. de Gorifa avait inoculé sa gourmandise à tous les membres de sa famille. Les repas étaient dans son château les événements les plus saillants de la journée; tout y était lentement dégusté; chaque plat était grabelé ; la nourriture y était variée ; la recette nouvelle d'une sauce ou d'un accommodage faisait époque.

La maturité des melons, le passage des bécasses,

la remonte des truites, l'arrivée des grives, la saison des truffes, les primeurs de toute sorte, telles étaient les préoccupations du marquis, et ces éphémérides de la nature l'occupaient beaucoup plus que les événements contemporains et les oscillations de la politique.

Mais le marquis, grâce à sa succulente alimentation, prenait un embonpoint menaçant, et la goutte, après avoir, comme l'épée de Damoclès, plané longtemps sur sa tête, s'abattit tout à coup à ses pieds et débuta par un accès violent. Le médecin, mandé de suite, prescrivit un régime sévère qui parut au malade mille fois pire que le mal... Il se mit en pleine révolte contre la Faculté, prétendit que la goutte était chez lui, non pas un fruit de son péché mignon, mais un héritage de son aïeul, que la privation de biens réels pour arriver à un mieux incertain serait une folie, et continua, dans la saison où l'on était alors, à se nourrir exclusivement de gibier arrosé des meilleurs vins de sa cave.

Les ordonnances fameuses de Charles X ne trouvèrent pas en France une opposition plus accentuée que celles du docteur chez le marquis ; il crut même piquant d'inviter l'Esculape désobéi aux festins dans lesquels il étalait son mépris pour ses prescriptions, et le docteur, plus ravi par la cuisine du goutteux que courroucé de son entêtement, partagea le régime qu'il ne pouvait interdire, par dévouement, sans doute, et pour diminuer d'autant les excellents mets de celui dont ils devaient augmenter les souffrances.

Toutefois le mal empirait si bien, qu'il cloua le marquis dans son fauteuil et que ses pieds refusèrent tout service. Alors il conçut quelques doutes sur les suites fâcheuses de son intempérance, et commença à regarder avec défiance les bons morceaux de son office ; il en mangeait moins et t rouvait affreux d'être obligé de les considérer comme les ennemis de sa guérison. Les flacons de vins exquis étaient enlevés de sa table à peine diminués ; sa cuisinière même lui inspirait quelque effroi. Il laissa passer les grives sans y mordre et les bécasses sans y toucher, son humeur s'assombrit ; enfin, vaincu par les douleurs, il tomba, pieds et poings liés, à la merci de son médecin, et courba le front sous le joug de ses moindres prescriptions.

M. de Gorifa avait toujours été religieux ; le secours que ce penchant apporte à nos souffrances ne lui fit point défaut, et la lecture du Nouveau Testament versa dans son cœur la patience et la résignation. Mais ce ne fut jamais sans une douloureuse émotion qu'il y vit la bienveillante mansuétude que le divin Maître témoigne pour une douce joie et pour le vin qui la favorise ; les noces de Cana le plongeaient dans une morne tristesse, et l'idée de ne pouvoir se livrer aux épanchements d'un festin lui rendait plus amers le jeûne et les privations de toute nature qu'il devait subir, en vue de diminuer des accès qui ne firent que s'aggraver et devinrent plus fréquents.

Un jour, une lettre lui parvint d'Evian, de la part d'un médecin de passage nommé Survilliam. Il lui

offrait de le guérir, lui prônant, entre autres cures faites par lui, celles de deux nababs de l'Indoustan» d'un prince valaque, d'un pacha du Maroc et d'une multitude d'autres personnages, moins illustres sans doute, mais aussi goutteux.

M. de Gorifa avait déjà été mitraillé par des orviétans et des recettes de toute sorte, aussi infaillibles suivant leurs auteurs que sans résultats à leur emploi ; car, déjà à cette époque, brillait la charlatanerie, mais elle n'avait pas été consacrée, comme de nos jours, par la publicité retentissante de la quatrième page des grands journaux. On ne lisait point l'annonce de ces innombrables spécifiques garantis par la Faculté, encadrés de lithographies séduisantes, escortées des cures miraculeuses opérées par eux et nous promettant une santé imperturbable, en attendant qu'ils aient la naïve prétention de nous rendre immortels» ce qui ne saurait tarder, à ce point qu'on serait tenté d'accuser de stupidité l'espèce humaine, qui consent encore à être malade et à subir des infirmités dont il lui serait si facile de se préserver ou de se délivrer.

Le marquis, séduit par les cures illustres obtenues par le sieur Survilliam, se décida à l'appeler auprès de lui, et l'Hippocrate ambulant arriva dans un équipage à deux chevaux, avec deux laquais en livrée, dont l'un vint annoncer la visite de son maître au patient, en butte dans ce moment même à d'atroces souffrances.

Survilliam était un fort bel homme, à suaves manières, dont le langage annonçait le commerce habi-

tuel du grand monde ; son élocution était facile. 11 interrogea le marquis sur les causes auxquelles il croyait devoir attribuer l'origine de la goutte, et le malade répondit en gémissant, mais avec candeur, que son penchant à la bonne chère pourrait bien en être la source. — Quoi, Monsieur, lui dit le docteur, vous ne sauriez faire un pas, et vous êtes condamné à une complète immobilité ?

— Hélas ! vous le voyez, Monsieur, mes pieds ne sauraient toucher terre sans me causer des douleurs insupportables ; rien au monde ne pourrait me forcer à me tenir sur mon séant.

— Les empiriques, dit alors le médecin, de cette voix grave, pleine et solennelle que devait avoir Koracle de Delphes ou la sibylle de Cumes, les empiriques traitent cette infirmité avec des drogues, des frictions, des emplâtres, et en imposant aux malades un régime sévère, les imbéciles!!!

— Ah! Monsieur, que j'aime ce début! et votre mépris pour le régime sévère me remplit de confiance pour vos conseils !

— Oui, je le répète, les imbéciles ! s'écria Survilliam d'un accent pénétré. Il ne faut pour combattre cernai que de fortes secousses morales, car la goutte n'est produite que par l'engorgement des vaisseaux lymphatiques ou sanguins ; or, un ébranlement puissant de l'âme, en activant la circulation des fluides, force la résistance qu'ils éprouvaient dans leur cours, et, par conséquent, détruit la cause du mal.

— Mais alors, comment procurez-vous ces fortes secousses morales chez les pauvres malheureux tels

que moi, par exemple, qui suis reclus, immobilisé, et n'ayant plus aucun rapport avec la vie active !

— Rien de plus facile, Monsieur; ainsi j'ai guéri un hospodar de Valachie en mettant le feu à son palais ; l'immobilité à laquelle il était condamné céda de suite à ce remède héroïque, et il s'enfuit à toute jambes pour éviter d'être consumé par les flammes. Depuis, sa goutte a complètement disparu....

— Avec son palais sans doute ?

— Cela va sans dire, mais il en a fait rebâtir un autre. Qu'est-ce qu'un édifice sacrifié auprès de la santé rendue ?

— 11 est vrai; mais cependant le topique était chaud et violent.

— J'ai de même guéri un Nabab en lui tirant un coup de pistolet dont la balle a percé son turban à un pouce du crâne.

— Oh! oh! je vous en prie, plutôt que de me soulager par un moyen semblable, je préférerais de beaucoup demeurer tel que je suis.... D'ailleurs, moi, je ne porte pas de turban.

— Mais, si ce moyen curatif vous répugne, Monsienr, j'ai dans mon sac bon nombre d'expédients moins énergiques,à votre endroit; ainsi j'ai vaincu la goutte d'un comte allemand, d'une excessive sensibilité, en jetant par la fenêtre celui de ses enfants qu'il aimait le mieux.

— Mais, docteur, ceci est atroce, et cette médecine sans entrailles me fait horreur.

—Entendez-moi, Monsieur; trois moelleux matelas avaient été placés au bas du château, au moyen de

quoi l'efifant n'eût point de mal et le père fut guéri.

— Voilà une méthode hasardeuse ou féroce à laquelle je refuse de me soumettre.

— Et si je voulais vous soulager malgré vous.

— Comment cela. Monsieur ; je ne pense point que vous vous permettiez de me faire violence.

— Non, certes ; mais tenez, pourquoi entasser sur cette table tant d'objets divers ?

— Parbleu, c'est pour qu'ils soient à ma portée, puisque je ne peux me lever pour les aller chercher.

— Eh bien ! Monsieur, voilà une montre qui vous est inutile, et qui ne peut qu'allonger encore pour vous des heures devenues sans emploi; voici une tabatière dont la garniture de diamants ne rend pas moins nuisible la poudre trop excitante qu'elle con- # tient; voilà une bourse trop pleine pour votre dépense actuelle ; ce portrait de madame votre épouse est tout à fait superflu, puisque je l'ai vue en entrant et que la copie est au-dessous de l'original. Soufrez que je commence par vous débarrasser de ces inutilités qui vous rappellent mal à propos l'impossibilité pénible où vous êtes de mener votre vie. active d'autrefois.

—Si c'est comme remède, Monsieur, que vous vous permettez de vous emparer de ces divers objets, je vous préviens que son effet sera nul, après ce que vous venez de me dire; si c'est une plaisanterie, elle est du plus mauvais goût. Ainsi donc...

— Ce n'est ni l'un ni l'autre, dit Survilliam interrompant le marquis, en mettant dans sa poche tout ce qu'il avait pris sur la table; puis, saluant très-

gracieusement M. de Gorifa, qui s'agitait dans son fauteuil, il sortit de la chambre, et, en passant à l'office, il prévint les domestiques qu'il y trouva que leur maître allait sans doute sonner, crier, tempêter, mais qu'ils devaient absolument ne point se rendre auprès de lui dans l'intérêt de la cure de son mal, qui ne pourrait réussir sans cela.

Le docteur sorti, le marquis ne douta point qu'il n'eût emporté les divers objets dans le seul but de déterminer chez lui une crise morale propice à sa manière de traiter la goutte ; il fut donc quelques instants sans nulle inquiétude.

Cependant, cette supposition se dissipait à mesure qu'il s'écoulait plus de temps depuis la disparition du médecin ; ne le voyant pas revenir au bout d'un quart d'heure, il sonna; mais fidèles à la consigne sévère qui leur avait été donnée, les domestiques se gardèrent bien d'accourir, en sorte que, commençant à prévoir un guet-apens, M. de Gorifa se pendit au cordon de la sonnette, appela ses gens et se démena comme un homme exaspéré. Bientôt, hors de lui-même, emporté, furieux, il fit un suprême effort, et surmontant ses souffrances, il se leva et marcha en chancelant jusqu'à l'office, où ses gens, surpris et enchantés de le voir debout, l'accueillirent en le félicitant de sa guérison soudaine.

Ils furent vite et cruellement détrompés quand le marquis, fulminant contre leur désobéissance, leur déclara qu'ils étaient tous dupes d'un escroc effronté après lequel il fallait courir aussitôt, puisqu'il avait dérobé des choses de valeur.

Mais Survilliam, se doutant bien que sa ruse serait avant peu découverte, était parti au grand trot de ses chevaux de louage pour arriver à Evian ; là, il s'était embarqué sur le lac de Genève, où un bateau l'attendait pour parvenir à la côte opposée. Depuis là ses traces furent bientôt perdues.

On concevra facilement le désordre et la confusion que ce vol audacieux jeta dans le château, et le bruit qu'il fit dans le pays; mais ce qu'il y eut de bien surprenant et ce que les annales médicales du temps attestent, c'est que l'ébranlement moral et physique produit par cet événement, guérit effectivement le marquis, dont les accès de goutte ne reparurent plus depuis lors.

Rien ne dispose à l'indulgence comme le retour à la santé après de longues souffrances ; aussi M. de Gorifa, en reprenant son régime et sa bonne humeur, prit en même temps son parti de cette mésaventure, à tel point qu'il la racontait volontiers et en riait tout le premier.

Une année après la disparition subite du sieur Survilliam, il reçut de lui la lettre suivante datée d'Amsterdam, 14 septembre 1763.

Monsieur,

a J'apprends avec joie que vos accès de goutte ne u sont pas revenus, et vous ne serez pas surpris si « j'ai fait comme eux, puisque je vous devenais inua tile, ayant emporté, dès ma première visite, avec u votre mal cruel, quelques souvenirs bien doux

« pour moi de la santé que je vous ai rendue. Vous

* trouverez ici joint le portrait de Madame votre « épouse, moins quelques diamants qui l'entou- « raient, sans la faire plus ressemblante ni plus joli lie, et auxquels vous ne tenez pas sans doute au-

* tant qu'à sa charmante figure.

« Votre serviteur dévoué,

« SURVILLIAM. »

M. de Gorifa ne fit pas de réponse, mais il garda cet autographe.

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