JEAN REBOUL
Désirant passer l'hiver de 1837 dans le midi de la France, je me rendis à Nîmes au mois d'octobre, et je me logeai dans la rue Auguste, au premier étage de la maison de M. d'Albon de Cuny.
Avant même d'avoir été visiter les monuments si beaux et si bien conservés que contient la ville romaine, éloquents témoignages de son antique splendeur, je désirai connaître le boulanger poète sur lequel Lamartine venait d'attirer l'attention en lui adressant une magnifique pièce de vers imprimée en tête du recueil de Jean Reboul, qui parut en
A. cet effet, je pris sur le poète boulanger tous les renseignements qu'il me fut possible de recueillir, et les plus intéressants me furent donnés par le portier du cimetière des protestants, vieux boulanger émérite lui-même chez qui Reboul avait fait son apprentissage.
On apprendra sans étonnement sans doute que le
jeune homme n'avait aucun goût pour la profession mécanique que ses parents voulaient lui faire embrasser, mais comme il était plein de respect pour leur volonté il remplissait, quoiqu'à regret, les devoirs qui lui étaient imposés ; toutefois désireux d'y allier, autant que la chose était possible, la satisfaction de ses plus doux penchants, il plaçait un livre, alors qu'il pétrissait, dans une espèce de lutrin qu'il avait fabriqué et sur lequel il lisait ses auteurs favoris ; un jeune garçon payé par lui tournait la page quand il l'avait lue, et moyennant ce petit manège, toléré par son patron, il avait en même temps la main à la pâte et l'œil à la poésie.
Docile jusqu'à la fin de son apprentissage aux désirs de ses parents, Reboul s'établit lui-même boulanger, se maria, eut un enfant qu'il perdit, ainsi que la femme qui le lui avait donné, et sous le poids de cette double affliction exhala son chagrin dans les premiers vers qu'il fit paraître.
J'appris que depuis longtemps, fatigué de recevoir les nombreuses visites d'étrangers que lui attirait sa naissante renommée, il les accueillait avec un ennui marqué et souvent se faisait invisible pour eux. Dirigé par cet avertissement j'écrivis au poète nîmois pour l'informer de mon désir de le connaître et du moment qu'il pourrait consacrer à recevoir ma visite sans le déranger. Mon procédé lui plut, et par le messager même qui lui avait porté mon billet, il me fit parvenir une très-aimable réponse dans laquelle il me disait qu'il m'aurait reçu le jour même s'il n'avait dû vaquer à des devoirs religieux
pour la sépulture d'une sœur qu'il venait de perdre, mais qu'il m'accueillerait sans faute et avec le plus grand plaisir pour le lendemain à trois heures.
Je fus exact au rendez-vous, et ici je dois dire, que je trouvai parfaitement véridique la description que M. Alexandre Dumas a faite soit du domicile de Reboul, soit de sa personne, soit enfin de sa manière affable d'accueillir les étrangers qui lui sont sympathiques.
Je trouvai le poète dans sa boutique ; il m'attendait vêtu de noir des pieds à la tête; il me conduisit de suite dans sa chambre située au-dessus de son four, et pour y arriver je dus traverser un vaste grenier où s'élevaient d'énormes tas de blé autour desquels se dessinaient de petits sentiers conduisant au seuil de la chambre simple et proprette de Reboul ; son lit était effectivement entouré de rideaux blancs ; un grand bureau ouvert étalait aux regards plusieurs livres ; et, comme il a été impossible à l'auteur des Trois mousquetaires de ne pas donner au moins un ou deux crocs en jambe à la vérité dans le récit de ses impressions de voyage, je vis qu'il avait beaucoup simplifié la bibliothèque du poète en ne la composant que des œuvres de Corneille et de la Bible.
Non-seulement il avait sur son bureau divers ouvrages de nos auteurs modernes, mais encore il parlait avec une parfaite connaissance de la littérature contemporaine. Il était alors âgé de quarante et un ans ; sa figure d'un brun tout méridional était couronnée d'une épaisse chevelure noire et quelque peu
ondulée ; ses yeux aussi étaient noirs et très-expressifs ; sa taille moyenne, ses épaules larges, et tout en lui annonçait la force et l'énergie de la volonté; son sourire, rare cependant, étalait aux yeux de superbes dents. Notre premier entretien parut ne point lui être désagréable, il m'engagea beaucoup à réitérer mes visites, me demanda la permission de me les rendre et à cet effet, me pria de lui remettre mon adresse.
Profondément affligé de la mort de sa sœur, qui renouvelait le chagrin éprouvé il y avait quelques années par celle d'une femme aimée, il ne composait guère, à cette époque, — que des poésies en harmonie avec l'état de son âme, et je me souviens que,, peu de jours après ma première visite, il me communiqua une romance récemment terminée dont j'ai oublié le titre mais dont voici le sujet : — une jeune fille court après un brillant papillon qui lui fait traverser champs, prés, jardins, et qui finit par arrêter son vol sur une fleur éclose au-dessus d'une tombe dans un cimetière.
Toutefois, l'ouvrage dont il s'occupait alors exclusivement, était son poëme sur Le dernier jour.
Quand nous avions causé quelque temps ensemble dans sa modeste retraite, tout à coup posant la main sur le bouton d'un tiroir de son bureau, il l'ouvrait avec une certaine solennité, en tirait les derniers vers qu'il avait faits et les lisait avec un ton grave, d'une voix forte, sonore, et accentuée de telle manière que jamais je n'en entendis une semblable.
11 me rendait mes visites, et je le vois encore arri-
ver. chez moi, son manteau couvrant presque en entier son visage dont on n'apercevait plus que les yeux : il avait l'air d'un vrai conspirateur, aussi lui avais-je donné le nom de Procida.
Assis près de mon feu de bois d'olivier, il me récitait admirablement en espagnol les Romanceros dont Corneille avait tiré le Cid, me faisait remarquer les passages presque traduits mot à mot par l'illustre tragique français.
Un soir que je lui parlais de son premier recueil paru en 1836. « Quel dommage, lui dis-je, que je ne sois pas venu vous voir à Nîmes en 1835, vous m'auriez lu l'Ange et l'Enfant avant de le faire imprimer, et peut-être auriez-vous évité, à ma requête, d'y laisser une légère tache qui altère la pureté de cette poésie si parfaite d'ailleurs ? »
Reboul, à ces mots, bondit sur son siège, ses yeux étincelèrent, ses traits énergiques prirent une expression presque effrayante.
« Comment donc, me dit-il avec son accent méridional, qui dans cette occasion eut un redondement inaccoutumé, et qu'y a-t-il donc qui vous choque dans ces vers les plus châtiés de mon volume ?
« Excusez-moi, mon cher Reboul, si votre franchise à juger mes œuvres a encouragé la mienne, mais il semble que votre ange s' adressant à l'enfant ne lui exprime pas bien sa pensée dans cette strophe.
Viens, viens dans les champs de l'espace, Avec moi tu vas t'envoler ; La Providence te fait grâce Des jours que tu devais couler!
«Peut-on dire couler des jours malheureux? et ne sont-ce point de tels jours que l'ange veut épargner à l'enfant? dans ce cas alors le mot subir me semblerait le mot propre.
Keboul m'avait écouté avec un air consterné:
« Je crois, parbleu, que vous avez raison, me dit-il après une longue pause, et comme je craignais de l'avoir vraiment affligé :
« Tenez, lui dis-je, il faut un bien léger changement pour donner à cette strophe son véritable sens, écoutez, et tout de suite je la corrigerai ainsi :
Viens, viens dans les champs de l'espace, Avec moi tu vas t 'élancer; La Providence te fait grâce Des jours que tu devais passer. »
Le poète, sans être convaincu que ma correction fût la meilleure qui pût se faire, convint cependant, de la justesse de mon observation, et m'assura qu'il y aurait égard si son volume arrivait à une cinquième édition, et si la quatrième, alors en vente, s'écoulait entièrement.
Parmi les visites que je lui fis, il en est une surtout dont le souvenir est resté profondément gravé dans ma mémoire et qui me semble bien digne d'être rappelé ici.
M. Moreau, maire de la cité de Nîmes, arriva un jour pour voir Reboul au moment où j'étais en conversation avec lui ; je voulais me retirer, mais le poète me retint, et nous continuions à converser,
quand un élégant équipage s'arrêta sous nos fenêtres. 11 en descendit M. de Gessins, préfet du Gard, qui arriva de même dans l'humble chambre du boulanger, laquelle se trouva contenir les deux premières autorités du pays. Or, je fus frappé de cet hommage rendu au génie dans la personne d'un simple artisan ! M. Moreau ayant appris que j'étais genevois, me pria de le rappeler au souvenir de M. le colonel Bontemps, en garnison à Nîmes en 1830, lors des trois fameuses journées de Paris, et dont le régiment fut licencié ainsi que tous les corps suisses capitulés qui se trouvaient à cette époque au service de France.
Un dimanche que j'avais été admirer les Arènes et que j'en faisais le tour, je rencontrai Reboul se promenant avec tous les jeunes littérateurs de la ville ; je me mêlai à leur troupe, et je fus touché de la considération et des égards qu'ils avaient pour leur illustre compatriote. — Il me semblait voir Platon au cap Sunium discutant avec ses disciples ; aussi quand, en 1848, la France se donna une Constituante, je ne fus nullement surpris que les Nîmois envoyassent pour les représenter leur boulanger poète que j'avais vu environné par eux d'une si haute estime et d'un respect si bien mérité.
Reboul est un catholique fervent, de bonne foi, mais trop éclairé pour n'être pas tolérant dans la meilleure acception de ce mot.
Et comme on l'a accusé de cagoterie et de préventions injustes contre les personnes d'une autre profession de foi que la sienne, je crois de mon devoir,
comme son ami et son admirateur, de répondra à ces reproches mal fondés par les faits suivants et par quelques fragments extraits des nombreuses lettres qu'il m'a adressées depuis 1837, époque où je le connus.
Souvent nous nous entretînmes des grandes vérités, bases des religions humaines, et il témoigna sans cesse un profond respect pour toutes les croyances sincères, se déclara l'admirateur de grands écrivains, lors même qu'ils n'étaient point catholiques; enfin sa bienveillance pour moi, qu'il savait protestant, fut extrême, et jamais il n'entreprit à ce sujet la moindre discussion de controverse; ce fut à ce point que, désirant lui laisser un témoignage de ma gratitude particulière à cet égard, je lui fis l'offrande d'un Nouveau Testament très-richement illustré, qu'il accepta avec une gratitude dont les expressions étaient empreintes d'une largeur d'idées \raiment remarquables chez un homme lié avec le haut clergé de Nîmes et en rapports journaliers avec son évêque, qui fut à la fois son ami et son conducteur spirituel.
Je quittai Nîmes le 1 er mars 1838, après y avoir séjourné quatre mois. Reboul vint me voir la veille de mon départ, et me témoigna le plaisir qu'il avait trouvé dans ses relations passagères avec moi et le chagrin qu'il ressentait de les voir interrompues.
Nous nous embrassâmes cordialement, et, au moment même de me quitter, il me fit l'hommage de son recueil de vers, sur la première feuille duquel il traça quelques mots trop flatteurs pour que je les
reproduise ici, mais témoignant trop bien sa bienveillante indulgence à mon égard pour que je n'y attachasse pas un grand prix.
Je croyais que mon souvenir serait vite effacé chez un homme visité par tant d'autres appréciateurs de son beau talent; aussi fus-je bien agréablement surpris lorsque neuf ans après, et le 6 octobre 1847, je reçus de lui une aimable missive dont j'extrais le passage suivant :
« Monsieur,
« Je profite de l'occasion qui m'est offerte par un « de vos amis pour vous assurer de mon bon sou- « venir. Si vous n'étiez un de ces hommes que l'on « ne peut oublier, la Revue de Paris et Y Artiste me « donneraient quelquefois de vos nouvelles, c'est « toujours ce même esprit, cette même finesse d'ob- « servations à qui, si vous vous en souvenez, j'avais, « lors de votre séjour à Nîmes, prédit une renom- « mée qui lui est enfin venue.
« Si ma vanité de prophète était intéressée à vos « succès, un sentiment plus doux, l'amitié, le dési- « rait encore davantage.... »
A dix ans de là, je lui écrivis moi-même pour lui demander quelques détails sur sa vie, désireux que j'étais alors d'offrir sa biographie complète aux nombreux lecteurs d'un journal suisse dans lequel je rendais compte de ses œuvres. Il me répondit de suite, soit le 20 janvier 1857.
« Mille fois merci de votre bonne lettre et de vo- « tre bon souvenir, mon cher Petit-Senn. Non cer- « tes, je n'ai point oublié nos entretiens de 1837 ; « ils ne sont jamais sortis de ma mémoire, et de plus « nos entretiens n'ont pas été interrompus ; à votre « insu j'avais vos Boutades pour m' entre tenir et me « distraire de certaines humeurs noires que j'ai « gardées pendant deux ans, et, ingrat que j'étais, « je ne songeais pas alors à vous en remercier. Au- « jourd'hui, mon cher Monsieur, je me suis pris par « les cheveux pour me traîner et faire amende ho- « norable ; je me suis dit : Quelle que soit ta pâte resse, prends ta plume, coquin, et acquitte ta « dette.
« Je ne veux pas que vous fassiez venir mon vo- « lume 1 , je veux vous l'envoyer, et cela sans obli- « gation aucune ; c'est de confrère à confrère, et non « de poëte à rédacteur, sans pourtant rien dédai- « gner de vos bonnes offres.
« Vous verrez que j'ai chassé sur vos terres: le « cinquième livre de mon œuvre est sur un ton qui a ne m'était pas accoutumé, au moins publiquement, « mais que voulez-vous? c'est le fait de la nature du « pays, triste et gai ; c'est peut-être aussi l'homme « sous toutes les latitudes.
« Je n'ai rien à vous donner de précis que ce qui « a été imprimé sur mon compte, et je vous dirai « que je n'ai jamais été envieux (quoique, Dieu « merci, ma famille n'ait rien à redouter de la pu-
1 Les Traditionnelles que Reboul venait de publier.
« blicité) de toutes ces notices qui font tourner un « homme ordinaire en phénomène ; votre instinct « est assez sûr pour sentir tout cela.
« C'est banal et cela sent la réclame, double ob- « jet d'horreur... »
Et comme je lui avais envoyé, au 1 er janvier 1860, une poésie manuscrite intitulée : La foi de V enfant, il me répondit à la date du 6 du même mois :
« Je vous remercie mille fois de vos charmantes a étrennes, j'ai lu vos vers avec ravissement; vous « avez raison, mon cher ami, il faut être enfant pour « aller vers le bon Dieu, quoiqu'en disent les fortes « têtes. Dieu ne se laisse pas envahir, et s'il se U- « vrait tout à fait à la raison superbe, s'il se laissait « comprendre, l'homme serait son égal, il ne serait « plus. Méditez ces paroles, et vous trouverez peut- « être le secret de tant de réactions, de tant de chu- « tes qui ahurissent de nos jours les esprits inat- « tentifs
Ainsi qu'on l'a vu dans un des fragments que j'ai cités des lettres du poëte nîmois, il m'envoya son recueil de vers intitulé les Traditionnelles, dont je rendis compte dans un journal suisse il y a quelques années. Ce volume atteste les progrès sensibles de l'auteur dans la versification ; on voit que son talent y est parvenu à toute sa maturité ; sa poésie est ferme dans son allure, mais si ses pensées sont mieux rendues, elles ont aussi moins de fraîcheur que
dans le premier recueil, paru en 1836, où Pâme se montrait davantage.
Comme ce volume a été beaucoup moins répandu en France, et que sa publicité en Suisse a été presque nulle, je crois devoir citer ici Tune de ces poésies qui m'a le plus charmé et qui me semble donner une idée juste et gracieuse de la manière dont Reboul traite les sujets religieux, qu'il affectionne plus particulièrement.
Les langes de Jésus.
Auprès de Nazareth, au bord de la piscine La Vierge vint laver les langes de Jésus, Or, une pauvre femme était là sa voisine Qui lui dit, reprenant des travaux suspendus :
De ce ruisseau, ma sœur, connaissez-vous l'histoire ? Ce n'était qu'un ravin au temps de la moisson ; Le plus petit oiseau n'y trouvait pas à boire, Les troupeaux maintenant y plongent leur toison.
Ses flots semblent créer des Edens dans leur course, Et sous les feux du jour redoubler de fraîcheur, On dirait que quelque ange a remué leur source : La Vierge répondit : « Bénissez le Seigneur! »
Sa vertu bienfaisante en tout se manifeste, Les arbres qu'il arrose en ont plus de vigueur, Leurs fruits semblent mûrir dans le jardin céleste. La Vierge répondit: « Bénissez le Seigneur ! »
Êt pour mettre le comble à ces choses étranges Mon enfant pâlissait, il reprend sa couleur Depuis que dans ces eaux je viens laver ses langes. La Vierge répondit: « Bénissez le Seigneur! »
Toute la Galilée en est dans l'allégresse Savez- vous d'où nous vient une telle faveur? Nos scribes, nos docteurs y perdent leur sagesse ; La Vierge répondit : « Bénissez le Seigneur ! »
Elle aurait pu tout dire à la pieuse femme :
Marie, à ce prodige avait longtemps rêvé, Mais le bruit du dehors n'allait pas à son âme Et le temps de son fils n'était pas arrivé.
Je suis assuré du plaisir que mes lecteurs auront goûté à la lecture de ces vers, sur lesquels plane un sens mystérieux facile à trouver pour les cœurs chrétiens.
A la fin d'une longue carrière, lorsqu'on remonte son passé sur les ailes de la mémoire et qu'on y trouve tant de gens qui nous oublièrent quand nous ne leur fûmes plus utiles, qui payèrent nos services par une méchante ingratitude, qui n'affectèrent d'avoir les mêmes penchants que nous qu'afin de capter notre sympathie et d'abuser de notre crédule générosité, ah! l'on aime à y rencontrer aussi des êtres nobles et privilégiés dont l'image n'a rien d'amer pour notre âme, qui charmèrent quelques-uns de nos jours et qui nous donnent une place dans leur mémoire, comme eux-mêmes égayent la nôtre.
Voilà pourquoi ma plume a joui en retraçant les rapports que j'eus jadis avec Jean Reboul, et pourquoi j'espère avoir fait partager aux lecteurs de La Suisse la respectueuse admiration que je conserverai sans cesse pour lui.