L'INSTITUTRICE
Photographie genevoise
L'un des plus nobles apanages de Genève est, sans contredit, de fournir au monde civilisé tout ensemble les meilleurs moyens d'employer le temps et ceux de le mesurer, c'est-à-dire des institutrices et des montres. Toutes deux vont aux extrémités du globe témoigner de la supériorité de nos produits, comme de celle de notre éducation. Combien n'est-il pas de souverains qui portent des répétitions et ont des épouses sorties des mains de nos horlogers et de nos institutrices. Mais, hélas ! montres et institutrices subissent les outrages des ans ; les unes deviennent patraques (ce sont les montres) ; les autres, après avoir formé le moral de maintes demoiselles, voient leur physique se déformer, leurs forces s'épuiser ; elles reviennent alors au pays, rentées par d'illustres élèves, prendre leur retraite longuement achetée.
Mais, avant de les considérer jouissant d'un doux repos à leur petit été de la Saint-Martin, voyons
d'abord ce qu'elles sont à leur départ, et fouillons dans le sac qui contient le bagage de leur érudition.
On conçoit que les demoiselles qui se destinent à élever des personnes de distinction, appelées à être dans le monde des princesses, des marquises, des comtesses, des ladies, des reines même, doivent se former surtout et avant tout aux belles manières ; car, si lord Chesterfield écrivait sans cesse à son fils Stanhope que Marcel, son maître de danse, devait être son premier instituteur, il est facile de conclure de là que pour les personnes du sexe, les grâces et une sévère tenue doivent être des éléments de réussite tout à fait indispensables dans le grand monde. Ce qui n'est que l'accessoire pour l'éducation d'une bonne bourgeoise, devient presque le principal pour la noble héritière qui doit se distinguer par l'élégance de ses habitudes et les charmes de sa personne.
Donc, une jeune Genevoise qui se destine à être institutrice, doit avant tout, saluer avec aisance et dignité, se tenir droite, se présenter convenablement, s'habiller avec goût et même avec recherche, son langage doit être pur, sa réserve exemplaire : voilà la base de son léger bagage. Elle doit ensuite avoir des connaissances plus nombreuses qu'approfondies, et le germe de tous ces talents agréables qu'une demoiselle du grand monde peut fort bien ne pas posséder en plein, mais qu'il lui est interdit d'ignorer complètement. L'institutrice doit, de plus, gazouiller un peu d'anglais ou bien roucouler quel-
ques phrases italiennes, sans qu'il lui soit défendu pourtant de s'exprimer correctement dans ces langues, surtout si elle est en destination *pour les pays où elles sont parlées.
Après avoir étalé les titres modestes nécessaires pour obtenir le diplôme d'institutrice à l'étranger, on sera peu surpris, sans doute, de la foule de nos concitoyennes qui se l'adjugent sans examen et sans contestations. Elles le peuvent d'autant mieux, qu'une fois arrivées au sein des familles où elles doivent professer, elles font l'emplette de livres élémentaires qui les guident dans leurs leçons et les perfectionnent elles-mêmes ; elles se maintiennent sans cesse un peu au-dessus du savoir de leurs élèves, et finissent par devenir réellement maîtresses tout en formant leurs écolières, en sorte qu'elles sont, à leur retour, tout juste ce qu'elles se proclament et ce qu'elles devraient être en partant, et l'on pourrait croire qu'elles s'en vont plutôt pour perfectionner leur éducation que pour faire celle d'autrui.
En thèse générale, vingt ou vingt-cinq ans de séjour loin de Genève sont nécessaires à l'institutrice qui veut y revenir dans une position tout à fait indépendante. Partie à dix-huit ou vingt ans, c'est donc ordinairement à quarante ou quarante-cinq ans qu'elle peut rentrer dans ses pénates. Sans doute il en est qui, plus fortunées, y retournent jeunes encore, ou plutôt moins âgées, avec de jolis moyens d'existence; mais ces exemples sont peu
fréquents et deviennent plutôt l'exception que la règle.
Ainsi que le caméléon, « l'institutrice prend la teinte et les goûts dominants du pays dans lequel elle a vécu, du milieu où elle a été exilée. Selon qu'elle arrive du Nord ou du Midi, elle est flegmatique, ou bien vive, enjouée, sémillante ; je dois dire pourtant que celle-ci est très-rare, attendu que les migrations enseignantes de nos jeunes Genevoises se dirigent plus volontiers vers le Nord.
L'institutrice est essentiellement aristocrate dans ses manières et presque toujours par ses opinions ; en vain elle aurait vécu chez les membres opulents de diverses oppositions ; ces messieurs, très Brutus à la tribune ou dans leurs écrits, sont à l'ordinaire quelque peu Louis XIV chez eux. Le paletot libéral qui les enveloppe au sein des assemblées politiques, tombe dans leur intérieur et fait place aux habits pailletés de comtes, de marquis, de chevaliers, de barons, de ducs, etc. ; fort peu poussent le goût du libéralisme jusqu'à s'en revêtir avec leurs gens, qu'ils traitent parfois comme de vrais nègres, tout en écrivant de superbes diatribes contre la traite et en déplorant, dans des phrases larmoyantes de l'effet le plus philanthropique, l'horrible destinée de ces pauvres enfants de l'Afrique.
Si l'institutrice donc n'entendait de son riche patron, membre de la gauche, que les discours qu'il prononce à la Chambre des Lords ou ses motions à celle des députés, elle reviendrait sans doute au pays nuancée de libéralisme, voire même de radica-
lisme; mais elle ne Pentend qu'au logis, où il passe à la droite dans les ordres qu'il donne et dans les airs qu'il prend.
Mais si l'institutrice est ministérielle et même tant soit peu despote par ses allures, elle n'en chérit pas moins son indépendance individuelle ; bien que dorée, sa captivité de quatre ou cinq lustres l'a fatiguée ; elle brûle de briser son joug resplendissant, et, revenue dans sa patrie, sa première pensée est d'y être affranchie de toute servitude. Aussi vit-elle, en général, seule ; elle se choisit une petite retraite où elle puisse se livrer sans gêne à son mode de vivre ; son appartement est une oasis constellée partout de son ancienne splendeur et blasonnée aux armes de ses nobles élèves: ce sont des coffrets fulgurants, des meubles de toilette éblouissants, des ornements de luxe qui tous lui rappellent les illustres donatrices de qui elle les tient; elle est même estampillée de leurs largesses qui pendent à ses oreilles, brillent à son cou, scintillent sur ses doigts, reluisent sur sa poitrine et resplendissent sur son front, de telle manière qu'elle porte sur chaque partie de son corps des stigmates étincelants de gratitude et de magnificence.
Et qu'on ne fasse point à l'institutrice un crime de vivre ainsi solitaire, car durant ses longues pérégrinations, ses premiers parents ont payé leur tribut à la nature ; ceux qui restent plus ou moins éloignés prendraient volontiers leur part de son bien-être, mais se soucieraient peu d'y contribuer et l'entraveraient même par leurs allures tout
à fait bourgeoises et leur sans façon roturier. Elle ne pourrait se résigner à subir le genre sans gêne de l'horloger son cousin, l'accent lourd et traînant de son neveu et le dîner plébéien de sa famille, commencé au coup de midi. Il lui faut une continuation de ses hautes manières ; elle veut des habitudes qui soient en harmonie avec l'élégance de ses meubles et de son salon ; il convient qu'elle puisse se croire encore à la cour d'un monarque, dans l'hôtel d'un ambassadeur, ou tout au moins dans le château d'un gouverneur de province, et le moyen qu'il y aurait pour elle de se faire une si charmante illusion quand son oncle, le brûle-gueule aux dents, l' abat-jour sur le front, limerait un pignon et chanterait une gaudriole dans la chambre contiguô à la sienne.
Toutefois, l'institutrice n'est pas seule chez elle, car elle a un chat souvent, un chien parfois, et des oiseaux toujours ; elle forme et surveille ces charmants animaux afin de s'entretenir la main, comme dirait un maître d'armes; elle leur inculque des manières prévenantes, car bien qu'ils se tiennent et dorment couchés sur de moelleux canapés, ils s'éveillent et se jettent sur vous pour fêter votre bienvenue, vous couvrant ainsi de crotte en hiver, de puces en été, de leur fourrure toute l'année, et si peu que vous éleviez la voix, vous avez bientôt à lutter, pour vous faire entendre, contre un solo de serin ou un duo de canaris qui s'égosillent dans une cage balancée sur votre tête. Hélas ! qui pourrait lui faire un crime de ce que son instinct éduca-
tif, dans son triste veuvage, s'exerce et se répand sur cette gentille ménagerie ! Aussi, ses oiseaux lui font honneur, sifflent des airs de Rossini, son chien aboie en ut dièze et son chat miaule en si bémol. On conçoit, du reste, que l'institutrice ne saurait rester étrangère à rien de ce qui se passe dans le monde intellectuel ou politique. Son savoir ou ses relations la mettent en mesure de protéger un auteur ou un gouvernement avec la même efficacité ; elle juge en dernier ressort du mérite d'un ouvrage ou de la convenance d'une mesure diplomatique; et si les magistrats de sa patrie sont bien sages et lui font un peu la cour, elle leur promet l'appui mystérieux de la Sainte-Alliance, à laquelle elle se rattache par ses illustres rapports avec des cours puissantes, car les frères de ses anciennes élèves planent dans d'éminents emplois, perchent dans les postes les plus élevés, et touchent aux degrés de tous les trônes alors qu'ils n'y sont pas assis euxmêmes.
L'institutrice, pure et châtiée dans son langage, l'est infiniment moins dans son costume; non qu'il soit formé d'étoffes grossières, mais il heurte souvent les modes reçues et s'insurge contre le bon goût. Plusieurs raisons expliquent cette irrégularité choquante de sa part. Voici les principales.
Ayant longtemps vécu avec de jeunes demoiselles, elle en a adopté les vêtements et les couleurs, dans un pays comme à une époque de sa vie où ce penchant était sans graves inconvénients pour elle ; mais comme elle le conserve à son retour dans ses
foyers, il forme alors une fâcheuse dissonance entre l'âge positif où elle est parvenue; aussi, sur trois femmes de cinquante ans que vous rencontrerez dans le monde arborant la couleur rose, ainsi que des costumes étranges ou pour le moins étrangers, gagez hardiment que deux sont institutrices. Puis ses illustrer élèves lui envoient pour cadeaux de resplendissantes étoffes, fort goûtées dans les lieux éloignés d'où elles viennent, mais qui le sont beaucoup moins là où leur ancienne amie réside, et celle-ci se croit obligée de les porter, grâce à sa scrupuleuse gratitude pour ses élèves, et parce qu'elle n'est pas fâchée de pouvoir instruire ses connaissances de la source d'où découlent ces éclatantes offrandes, qui d'ailleurs éblouissent les regards et déterminent l'attention.
Souvent l'institutrice a conservé la réserve un peu sévère, un peu prétentieuse qu'elle avait auprès de ses élèves ; son ton reste doctoral, sentencieux, affecté ; on dirait qu'elle se croit chargée de l'éducation de l'espèce humaine et de régenter le tout, après avoir enseigné la partie. Elle rit du bout des lèvres, se prohibe la joie, se scandalise de la plus légère incongruité, et fait montre d'une chasteté pudibonde et d'un puritanisme exagéré.
Quoique habitant seule, l'institutrice n'en chérit pas moins la société ; habituée aux charmes d'une bonne compagnie, elle la demande, la recherche et la découvre partout où la destinée l'a conduite. Personne plus qu'elle n'adore les causeries spirituelles ; personne plus qu'elle n'apprécie le confor-
table de la vie, ne rend justice au savoir-faire des pâtissiers, au bon goût des rôtisseurs cordon-bleu, à la qualité supérieure du moka, à l'excellence du beurre genevois et à la confection des meringues indigènes.
Car en retour de l'éducation qu'elle a donnée dans de hautes maisons, elle a contracté les penchants qui y régnent, les goûts qui y dominent; et souvent, sensible à la succulence des vins, des plats et du régime qui distinguent les tables princières, elle ne peut rentrer qu'avec peine dans un maigre . ordinaire, ne perd aucune circonstance favorable de revenir chez autrui à son ancien mode d'alimentation, et se constitue ainsi (à ce que beaucoup de gens prétendent) gourmande par souvenir et par occasion, mais sobre par nécessité.
11 est curieux, vraiment, d'assister à une réunion formée en grande partie d'institutrices; on s'instruit là des nouvelles du globe entier ; leurs correspondances réunies peuvent remplacer l'abonnement aux gazettes complètes et universelles d'aujourd'hui ; et même ces dames connaissent des anecdotes diplomatiques qu'on chercherait en vain dans les journaux les mieux informés. Leur conversation, du reste, resplendit de titres, elle est armoriée, blasonnée, héraldique au dernier point, si bien qu'en l'écoutant on pourrait facilement croire qu'elle se fait dans un des plus nobles hôtels du faubourg Saint-Germain. Ecoutez plutôt.
La scène se passe dans une charmante petite chambre, meublée avec recherche et même avec
luxe ; mille élégantes chinoiseries sont étalées sur une cheminée en marbre blanc, au centre de laquelle s'élève un cartel en albâtre, à colonnettes torses, de l'effet le plus somptueux ; quatre institutrices sont assises dans de moelleux fauteuils, alentour d'une table en acajou que domine une magnifique cafetière à la Chaptal ; quatre tasses de porcelaines de Sèvres viennent de recevoir dans leur sein la liqueur brûlante de Moka, dont l'arôme embaume l'atmosphère ; un plat monstrueux de meringues montre les formes arrondies de ces appétissantes filles de V...., entourées de leur ceinture neigeuse, blanche comme la crème ; la conversation se fait, entrelardée de bouchées succulentes en guise de ponctuation. Voici les noms des quatre interlocutrices : M Ue " Minervette, Nestorine, Mentorée et Chironne.
M 1,e MINERVETTE.
Eh bien 1 très-belles, vous saurez que mon aimable lord m'a envoyé un délicieux châle cachemire pure laine, si souple, si fin, qu'il peut passer au travers de ma bague en diamants ; je vous le ferai voir à votre première visite.
M lle MENTORÉE.
Cette Minervette est-elle heureuse ! Pour moi, je
suis aussi en bonne veine : la duchesse de P
vient de m'adresser une charmante missive, et m'a fait remettre par le comte de R.... le portrait de son père, le duc de S...., tout entouré de pierreries.
M Ue NESTORINE {caractère jaloux.)
Ma chère Minervette, si ton châle passe au travers de ta bague, c'est que tu as les doigts un peu gros ; quand à toi , Mentorée, je n'ai jamais pu comprendre pourquoi le père de ton élève te comblait de cadeaux.
M ,le MENTORÉE (piquée.)
Eh ! mais je les dois à son bon cœur, à sa gratitude.
M lle NESTORINE.
Pour moi, je n'ambitionne de mes élèves que leurs amitiés et mes rentes : cela me suffit.
M lle CHIRONNE (un peu bégueule.)
C'est vrai, Nestorine a raison; je ne reçois jamais de cadeaux que de mes deux charmantes comtesses, car les langues ! voyez, mes très-chères, les langues à Genève sont d'une horrible jalousie, à notre égard surtout.
M lle MINERVETTE.
Permettez, mes poulettes, que je ne sois point de votre avis, et que je vous dise encore que le vicomte de C... vient de m'écrire un billet, comme il les sait faire, accompagnant son dernier ouvrage, dont il me fait l'offrande ; et je les ai acceptés tous deux sans le moindre scrupule, ainsi que les compliments
du roi, dont j'ai souvent fait la partie de whist à Windsor.
M NESTORINE.
En vérité, ma sémillante, tu as partout les quatre pieds blancs; ton amabilité a séduit Albion tout entière, et Ton dirait vraiment que tu as le Parlement dans une manche et la Chambre des Lords dans l'autre, sans parler de la cour où tes compères • fourmillent par centaines.
M Ue MINERVETTE.
C'est vrai, l'Angleterre ne me traite point mal.
Mais toi, Nestorine, la Russie te choie aussi, et ce boa, cette palatine de fourrures superbes que t'a donnés le grand-duc M.... témoignent assez delà chaleur de son estime et de son envie de te couvrir de ses largesses.
M ,le CHIRONNE (avalant mie meringue).
Sur les épaules, c'est vrai; mais dis-moi donc, Nestorine, ces meringues sont impériales et ton café de la plus royale qualité ; il y a plaisir à venir chez toi, surtout quand tes serins sont endormis.
M llc NESTORINE.
C'est la comtesse de L...., ma chère, qui vient de me donner 50 livres de moka dont vous buvez les premières tasses.
Ce spécimen de leur conversation suffit pour faire juger de son ton élevé et des augustes personnages qui y figurent.
Du reste, alors que ces demoiselles proclament ainsi les nouvelles reçues de leurs anciennes élèves, elles ne parlent que des choses aimables qu'elles leur ont écrites, des riches cadeaux, témoignages de tendresse et de reconnaissance, qu'elles en ont reçus, sans jamais ajouter qu'elles ont aussi encaissé la remise sur Genève, représentant les rentes avec lesquelles elles s'entretiennent dans un doux nonchaloir; cette mention toute pécuniaire matérialiserait sans doute l'expression de leur gratitude et pourrait ôter quelque chose à la délicate pureté de leurs sentiments pour les hautes dames dont elles exaltent l'attachement et taisent les lettres de change.
L'institutrice qui revient au pays avec une figure et une bourse également jolies, avec le moins d'années et le plus d'espèces possibles, aspire souvent à trouver un époux. Elle renonce dans ce cas à se procurer un carlin, un angora ou des serins ; elle remplace ces charmantes petites bêtes par un mari, mais, hélas ! ce mari ne saurait être ni prince, ni jeune, en sorte que, s'il a de déplorables habitudes et des manières bourgeoises, l'institutrice a bien du mal à les combattre et bien de la peine à les corriger. Elle ne retrouve plus alors, pour faire cette tardive éducation, l'âge tendre et la douceur de ses premières élèves ; le sujet est rude à manier ; elle ne saurait lui inspirer cette crainte et cette défiance
de lui-même qui seules rendent praticable le redressement de l'enfance ; elle s'est placée en face d'un âge où la souplesse est nulle, la résistance réelle et l'humeur dominatrice. Décidément elle a mangé son pain blanc le premier, en fait d'éducation à faire du moins, et quelquefois, le plus souvent même, elle subit le joug au lieu de l'imposer.
Comme dédommagements à ses contrariétés de ménage, il lui vient sans cesse de l'étranger de superbes présents de noces pour elle et de magnifiques parrains pour ses enfants ; elle forme ceux-ci avec plus de facilité que monsieur leur père, et s'acharne d'autant plus à combattre les penchants roturiers de ses fils qu'elle connaît les ennuis qu'ils feraient endurer à leurs épouses futures, surtout si elles étaient institutrices.
L'institutrice laisse rarement une grande fortune. A l'ordinaire elle vit de pensions qui lui sont allouées par la reconnaissance, et comme ses rentes, ainsi que ses fautes, lui sont' personnelles, sa succession la plus claire est sa garde-robe, ses bijoux et sa mémoire ; mais ses héritiers peuvent profiter de ses leçons, si elle les laisse manuscrites.
Mesdames les institutrices! j'aurais pu vous peindre sous des côtés plus avantageux et non moins vrais ; vous montrer consacrant la dernière moitié de votre vie à faire le bien, après avoir passé la première à l'enseigner ; aimables et spirituelles dans le monde, charmant la veillée d'un malade ou consolant la chaumière du pauvre, et toujours dis-
ponibles pour pratiquer de nobles vertus ou pour
vous livrer à de belles actions : voilà ce que j'aurais pu et peut-être dû faire, car j'ai jouis de l'instruction vraie et de la bonté sans pédanterie de beaucoup d'entre vous ; mais la nature me donna un vif et malheureux penchant à voir les personnes et les choses sous leurs côtés plaisants. Hélas ! pardonnez-le moi ; j'en aurais été corrigé, sans doute, si ma jeunesse eût passé par vos mains.
RIQUELET
'Type genevôis. 1854.
Que les souverains, leurs ministres et leurs employés agités par la politique en soient souvent les
victimes sous le rapport de leur santé, que, rongés d'inquiétude ils perdent le sommeil, l'appétit, l'embonpoint, je le déplore, mais je le conçois ; ils ont les profits du métier, ils doivent en subir les conséquences; mais qu'un bon bourgeois de notre pays prenant au grand sérieux l'étymologie du mot république, se passionne pour la forme du gouvernement au point de négliger son commerce et de déranger son estomac, voilà ce qui me surprend, et comme ce type a longuement posé sous mes regards, je me décide à le décrire.
Riquelet dut tenir de son père le faible de celui-ci à s'identifier à tous les grands événements de son siècle. Je ne l'ai point connu, mais l'on m'a assuré qu'en 1815, son enthousiasme pour la gloire française fut tel, qu'il faillit ne pas survivre à la bataille
de Waterloo et se mit au lit alors que Napoléon mourut.
Quand les puissances alliées remanièrent la carte de l'Europe en 1816, le père de Riquelet ne put se persuader qu'on l'oubliât dans ces solennelles circonstances, sa tête affaiblie lui fit croire que l'on songeait à lui pour occuper le trône de la Belgique longtemps vacant, et toutes les fois qu'il sortait, il ne manquait pas de dire à sa domestique : « Gothon, si l'on m'apportait la couronne des Belges, vous la mettriez sur la pétrissoire 1 .
Cette pente à se croire un grand personnage, fut ce que le père de Riquelet laissa de plus réel à son fils, car l'on concevra aisément comment un homme, s' occupant exclusivement des affaires du monde, négligeait fortement les siennes qui lui semblaient indignes de son attention.
Riquelet était donc épicier, au moyen de sa femme qui vaquait aux soins de la boutique, quand luimême prenait souci de l'univers. La clientèle de ses pratiques se composait de ceux qu'on appelle aristocrates, parce qu'ils ont en général de la fortune, de l'instruction, et qu'ils aimaient alors à les consacrer toutes deux au service de leur pays.
Un sac de café qu'il acheta en 1844 et qui se trouva avarié le lança dans le parti le plus avancé de la démocratie. Voici le fait : ce sac, débité à ses consommateurs ordinaires, motiva des reproches de leur part, reproches auxquels Riquelet, occupé
• Mauvaise locution genevoise, en français : pétrin.
alors de la solution de vastes problèmes sociaux, répondit avec le dédain superbe d'un homme arraché aux plus hautes questions politiques. Ces réponses furent trouvées d'un aussi mauvais goût que celui de son café et il perdit sa clientèle. De là, sa haine contre la susdite clientèle qui l'abandonnait et qui fut de suite baptisée par lui du nom de coterie', delà, ce qu'il appelait ses principes contre la tyrannie des aristos, principes qui eurent pour vraies semences les grains avariés de son sac de café. De là, sa bouillante animosité contre une caste assez osée pour se plaindre de la qualité de ses marchandises et pour cesser de s'en approvisionner chez lui; mais avouer un semblable motif à sa haine contre elle eût été une maladresse dont était incapable le grand agitateur Riquelet. Masquant sa rancune du beau nom d'intérêt public, d'amour du progrès, de passion pour la liberté, Y égalité, la fraternité et mille autres rimes en thés, nul ne se douta que le café fut la base de son opposition furibonde et qu'elle fut née dans un sac.
Voilà donc Riquelet tombé des hauteurs de la diplomatie européenne, et qui daigne s'occuper des affaires de sa patrie. Sans doute il sentait sa déchéance et se comparait très - modestement à un aigle enfermé dans une cage de serin; mais l'envie de se venger consolait son amour-propre froissé. Lecteur assidu de tous les journaux de la démocratie locale, il s'emparait de leurs phrases les plus énergiques, de leurs images les plus pittoresques, de leurs accusations les plus ressassées, et sa faconde
costumée de pièces et de morceaux recueillis de toutes parts ne ressemblait pas mal à la veste d'Arlequin, dont les couleurs diverses et tranchées séduisent et fascinent toujours la multitude des badauds.
Le voyez-vous d'ici dans le café de son quartier, entouré d'auditeurs ébaubis suspendus à ses lèvres, qui s'imprègnent de son indignation et se gorgent de ses griefs, l'entendez-vous qui, à l'instar de la Marseillaise, moins sa musique, — prétend d'un sang impur abreuver nos sillons à propos d'une ordonnance de police qui avance d'une heure la fermeture des cabarets, ou qui prétend imposer une muselière à son épagneul. Comme il tonne et fulmine à propos de ces attentats contre l'ivrognerie et la race canine l
Et toutefois, lui, Riquelet, qui se posait l'égal des Mazzini, des Kossuth, des Ledru-Rollin, quel sacrifice il fait à sa rancune contre l'aristocratie genevoise en descendant de son piédestal pour lutter avec celle-ci ! ! !
Lui qui jadis éduquait des monarques, redressait les plus hauts diplomates, présidait à la destinée de notre continent, hélas 1 il ne peut pas se dissimuler qu'il encanaille sa faconde en la faisant ferrailler avec des ordonnances de police locale et de voierie publique ; puis c'était l'époque, bien rapprochée de nous, si toutefois elle a pris fin, où des myriades de tribuns péroraient sur la voie publique; où du sommet des bornes, des fontaines et des bancs ils engueulaientle peuple, suivant la pittoresque expression du plus éloquent de tous. Riquelet voulut aussi
faire entendre sa voix : il harangua d'abord sa famille, puis ses voisins, puis son cercle, puis le café public où il prenait sa tasse; enfin, se lançant aux quatre vents de la terre, il monta sur les bornes, gravit les fontaines, assaillit les bancs, et, du haut de ces tribunes improvisées, il mitrailla les oreilles populaires de hargneuses philippiques contre le pouvoir oppresseur, tyrannique , vexatoire de son pays, et contre les infâmes aristos qui faisaient fi du pauvre peuple et du sac de café de Riquelet.
Son succès fut immense, car il avait la voix sonore, des favoris en collier du plus beau noir, des gestes télégraphiques d'un effet grandiose, des airs indignés pleins de naturel ; il inoculait aux masses la rancune dont son cœur débordait, et la foule, qui Y écoutait avec une fiévreuse attention, finissait par se croire chargée des fers de l'esclavage, et avait besoin, à la fin du discours de Riquelet, de se regarder attentivement aux pieds et aux mains pour s'assurer qu'elle était libre encore dans tous ses mouvements.
Un jour que Riquelet éprouvait le besoin d'impressionner la multitude, et qu'il était accouru sur la voie publique pour se satisfaire , il n'y trouva qu'un tonneau sur son fond, qu'il gravit avec peine ; puis, une fois grandi sur ce bachique piédestal, il se livra à toute la fougue de son improvisation, galvanisa les assistants, assourdit ceux qu'il ne persuada qu'à demi, et arrivé au terme de son discours fit, en guise de point final, un saut en l'air accom-
pagné de ces mots énergiques et menaçants : Enfoncé le gouvernement ! ! !
Mais Riquelet était gros et grand ; le tonneau, peu fait à la pression d'un Démosthènes de cent kilogrammes, céda sous le poids de l'orateur disparu aux yeux. On s'empressa, pour l'extraire mort ou vif de ce vaste récipient, lui-même fit des efforts inouïs pour en sortir ; mais ce fut en vain.
Alors de robustes sectateurs de Riquelet s' étant emparés du tonneau, le soulevèrent avec peine, et l'énergumène se montra peu à peu. Ainsi, le prestidigitateur fait apparaître une muscade tirée de sa gibecière, avec cette notable différence, en cette occasion, que ce fut le charlatan lui-même qui se trouva sous le gobelet cerclé.
On concevra cependant que Riquelet ne put renoncer complètement à l'intérêt puissant et pressant qu'il prenait aux choses de la terre et que les misérables débats de sa patrie ne parvinrent pas à étouffer en lui l'ardeur de son amour pour l'Europe ; aussi s'occupait-il d'elle à temps perdu, et souvent il lui arrivait, dans le café de sa banlieue, d'intervenir au sein des débats diplomatiques des congrès et de débrouiller les choses si enchevêtrées de la chrétienté, au grand scandale de son épouse, abandonnée de plus en plus aux soins d'un commerce d'épicerie en détail.
Un jour donc que Riquelet réglait les conférences de Vienne, à la satisfaction d'une troupe de buveurs de demi-tasses, réunis dans l'estaminet le plus voisin de sa boutique, au moment même où il
allait trouver la solution définitive des questions qui bouleversent et ensanglantent l'Europe, voilà que soudain, sa femme, les yeux enflammés de colère, ouvre avec fracas la porte de l'établissement, jette sur son époux des regards indignés et lui adresse cette intempestive question du ton le plus aigre que puisse prendre une ménagère irritée :
« Dis donc, peux-tu laisser à septante-cinq centimes la livre de tabac à chiquer? voilà des contrebandiers qui n'en veulent donner que ce prix? »
Jugez vous-mêmes, lecteurs, l'effet de pareille demande en semblable occurence ! Riquelet arraché à la gestion du globe par un réalisme aussi ignoble ! une livre de tabac à chiquer intervenant parmi les conflits des souverains et s' opposant à leur solution laissée pendante ! les auditeurs ébahis de Riquelet le voyant en butte à des interpellations si vulgaires I Qu'on se figure, si la chose se peut, le coup de théâtre improvisé par cette désolante et malencontreuse question ! ! !
Et désonnais ne soyons pas surpris si les affaires d'Orient sont encore embrouillées; on le voit, sans cette misérable livre de tabac , peut-être le canon proclamerait-il aujourd'hui de sa voix sonore le retour de la paix! et de même, sans ce maudit sac de café avarié, Riquelet protégerait encore les magistrats de sa patrie ! 1 1 A quoi tiennent cependant les plus grandes choses ?