MES SOUVENIRS DE M. DE CHATEAUBRIAND
La révolution de France de 1830 conduisit sur nos rives M. de Châteaubriand; retiré aux Pâquis dans une maison de modeste apparence, le grand écrivain s'y reposa quelque temps des constantes agitations de sa vie; il fut invité par nos magistrats d'alors à prendre part à la fête de la navigation qui eut lieu à cette époque, et M. Rigaud, premier syndic, m'engagea à composer quelques couplets en l'honneur de l'illustre auteur, pour être chantés à la suite du toast qui devait lui être porté au banquet. J'acceptai, non sans quelque crainte, la proposition de cet excellent magistrat, et le matin même de la fête et dans le salon du roi actuel de la navigation, M. Edouard Odier, je fus présenté à l'auteur d'Atala par notre premier syndic ; il m'accueillit avec bonté, nous parlâmes , lui avec indulgence de mes ouvrages, moi avec admiration des siens, et dans la promenade sur l'eau qui suivit cet entretien, il m'intéressa
vivement en me racontant ses surprises durant son dernier voyage en Amérique, lorsque remontant sur des bateaux à vapeur des fleuves jadis visités et vus par lui, coulant au sein de forêts solitaires, il avait maintenant trouvé, étalées sur leurs bruyantes rives, des cités florissantes et Fardente activité de leurs diverses industries.
Placé à table en face de lui, alors que le toast en l'honneur des étrangers assistant à notre fête nationale eut été porté par M. Rigaud, je pris la parole avec émotion, puis me rassurant assez vite, je chantai mes couplets, que l'auditoire accueillit favorablement, grâce à leur sujet plutôt que pour leur valeur poétique. M. de Châteaubriand, toutefois, parut vivement touché, quelques larmes même brillèrent dans ses yeux. Il demanda la parole pour me répondre, et, dans un discours parfait de forme et de convenance, il remercia Genève de l'asile paisible qu'elle lui offrait, et fit pour le bonheur delà Suisse des vœux pleins d'âme et de chaleur; mais, le dirai-je, ses paroles furent froidement reçues; les bravos qui les suivirent, peu nombreux et peu bruyants, me surprirent d'autant plus que M. de Jussieu, préfet de l'Ain, présent au banquet, ayant fait un discours très-long après celui de M. de Châteaubriand, fut accablé d'applaudissements frénétiques trois fois répétés. Ce fut à faire crouler la salle sous le vacarme admiratif qui suivit cette allocution chaleureuse.
Je fis alors des réflexions sérieuses sur ce fait singulier. Quoi, me disais-je? voilà le premier écrivain
de France, peut-être de l'Europe et de son siècle, dont la parole éloquente laisse mes compatriotes à peu près froids et impassibles, tandis que celle d'un homme d'esprit, fort libéral, sans doute, mais à peu près inconnu dans les lettres, sans antécédents politiques saillants, sans que rien le recommande à l'intérêt ou à l'admiration du public, voilà, disais-je, que cet homme enthousiasme, exalte, fait trépigner d'aise et pâmer de satisfaction toute l'assistance.
Or, je pense, pour expliquer ce quasi-phénomène, qu'en pareil cas ce sont moins les idées et les paroles de l'orateur auxquelles ou applaudit que l'animation de sa voix, la vibration de son timbre, l'éclair de ses regards, la pétulance de ses gestes et la vivacité entraînante de ses périodes composées en grande partie de mots d'autant plus sonores qu'ils sont creux et vides, auxquels l'orateur met le sens qui lui convient et où les auditeurs trouvent celui qui caresse le mieux les émotions du moment et la politique du jour.
J'ai compris dès lors l'immense succès de nos tribuns populaires, de ces hurleurs politiques à pantomime énergique, si empressés à escalader, pour haranguer les masses, toutes les bornes, les bancs, les fontaines, les tabourets d'auberges, voire les tonneaux sur leur fond, et qui de là impressionnèrent si vivement le peuple souverain ; tribuns tellement audacieux sur leurs tréteaux ridicules qu'ils déclaraient indistinctement la guerre aux rois et au bon Dieu, en protestant à tout propos qu'ils n'é-
taient pas chrétiens afin d'être crus meilleurs démocrates.
Le lendemain de cette fête, M. Rigaud me dit au Grand Conseil qu'il avait remis la veille, chez M. Saladin, la copie de mes couplets à M. de Châteaubriand ; aussi fus-je très-surpris quand celui-ci, le même jour, me la fit demander par son secrétaire ; je me gardai bien cependant de manquer l'heureuse occasion qui m'était offerte de contempler de plus près et dans son intérieur l'auteur dont les œuvres m'avaient inspiré pour lui-même une si grande vénération, et je me rendis le lendemain à sa modeste villa. Je vois encore l'illustre écrivain .accourant à ma rencontre, entouré d'une vaste robe de chambre à ramages et la tête ornée d'un foulard dont les nœuds fixés par des épingles n'étaient point sans élégance, ni faits sans une certaine coquetterie.
M. de Chateaubriand, d'une petite taille, avait les épaules carrées et le dos conformé de telle manière qu'on le croyait bossu quand on le voyait de face ; sa figure, gravée de petite vérole, d'un jaune pâle, avait des traits fortement accusés ; son front, dégarni de cheveux, était beau et vaste, ses yeux expressifs et son sourire fort gracieux. D me reçut avec la plus cordiale bonté, m'entretint longuement de mes ouvrages, et (ce qui me flatta le plus) de manière à me convaincre qu'il les avait lus, bien différent en cela de ces complimenteurs banaux qui ne font l'éloge de nos livres que pour s'exempter d'en faire l'emplette, et auxquels on n'en parle jamais
. sans acquérir l'humiliante certitude qu'ils n'y ont pas même jeté les yeux.
Au moment où je le quittai, M. de Châteaubriand m'engagea à le venir voir souvent; mais j'usai trèsdiscrètement de cette autorisation bienveillante du grand écrivain ; la crainte de lui prendre un temps précieux pour ses travaux m'empêcha de le visiter aussi fréquemment que je l'aurais voulu, bien que sa réception fût toujours affable et charmante.
H quitta Genève pour aller passer en Italie l'hiver de 1832, puis il revint en 1833 et se logea rue de la Cité.
A cette époque, je rédigeais le Fantasque, et voulant y faire paraître une épître en l'honneur du grand homme qui avait choisi notre patrie pour asile momentané, j'allai lui demander son autorisation pour l'imprimer dans mon journal. D me l'accorda dans les termes les plus flatteurs ; a mais, me dit-il, vous n'êtes pas venu sans m'apporter cette pièce de vers, soyez assez bon pour me la faire connaître? »
Tirant de ma poche mon épltre, je la lui remis. Non ! Je ne pense pas que, durant toute ma vie, mon amour-propre d'auteur ait passé des instants plus doux que ceux qui s'écoulèrent alors. Assis en face de moi, l'auteur du Génie du Christianisme lut à haute voix et d'une manière admirablement accentuée toutes les stances qui composaient mon épître, laissant tomber de sa bouche, après chacune d'elles, un jugement souvent exprimé par un seul mot, qui me fut toujours favorable. Ah! sans doute, la politesse française, dont il fut l'un des plus chevaleres-
ques représentants, entrait pour une bonne part dans ces éloges aussi brefs que flatteurs ; mais quel poète ne se serait trouvé charmé de louanges émanées d'un tel écrivain !
La lecture finie (elle me parut bien courte), M. de Chateaubriand me dit : « Il me semble, Monsieur, que vous parlez peu de ma vie politique et passez bien légèrement sur mon ministère, mes ambassades et mes brochures en faveur des Bourbons !
— Il est vrai, répondis-je, sans me douter le moins du monde de l'orage que j'allais susciter: mon épître n'est que la paraphrase de cette idéemère que la postérité admirera plus en vous l'écrivain que l'homme politique! »
Ici, je n'ai nullement besoin de me recueillir pour trouver dans ma mémoire le souvenir de tout ce qui s'offrit à moi, et je vois encore ce tableau, qui pose trop bien devant mes yeux pour ne pas le rendre avec fidélité.
La figure du grand écrivain, d'un jaune pâle, se colora légèrement tout à coup, et ses yeux perdirent l'expression de bienveillance qui les animait; son secrétaire, écrivant sur une table près de nous, et qui, sans doute, connaissait le faible de son maître de vouloir passer pour un grand diplomate, poussa involontairement un éclat de rire comprimé à moitié, que, par un idiotisme genevois plus expressif que de bon goût, nous appelons recaffée ; M. de Chateaubriand s'en aperçut, et, tournant vers le secrétaire un visage sévère, il le pria de se retirer; la scène prenait un caractère si sérieux que j'en étais
vivement ému ; un nuage sombre se formait sur le front de l'illustre auteur , les éclairs étincelaient . dans ses yeux, le vent de la colère semblait agiter tous les traits de son visage mobile ; l'orage éclata :
« Monsieur! vous êtes rédacteur de deux journaux à Genève, et je tiens d'autant plus à éclairer votre opinion que vous cherchez à diriger celle du public ; permettez-moi donc de vous faire connaître la vie politique de Châteaubriand, dont vous me semblez faire si bon marché quant à son influence sur les événements de notre époque. »
Alors, esquissant à grands traits toutes les phases de sa vie politique , M. de Châteaubriand me fit un admirable discours que je me garderais bien d'affaiblir en essayant de le reproduire ici, d'autant mieux qu'il a paru depuis, du moins en grande partie, dans les Mémoires d'outre-tombe; mais il m'est impossible de ne pas me souvenir surtout et de rappeler la manière énergique dont il chercha à me prouver :
1° L'immense influence que ses brochures en faveur des Bourbons avaient eue pour leur rétablissement sur le trône de France.
2° L'importance de la guerre d'Espagne, dont il avait été l'instigateur en dépit de de Villèle.
3° Le mérite que devait avoir son dévouement aux Bourbons, eu égard à leur conduite envers lui.
Il me démontra ces trois assertions en semant son discours d'expressions pittoresques dontje regrette de ne devoir conserver et consigner ici que quelques-unes.
« Mes brochures de Bonaparte et des Bourbons et de la Monarchie selon la Charte soutinrent les prétentions des Bourbons plus puissamment que ne l'auraient fait cent mille baïonnettes, et j'aurais pu jeter quelques gouttes de mon encre dans l'huile sainte qui sacra plus tard la royauté à Reims. »
Il me dit relativement à la guerre d'Espagne :
« Cette expédition fut d'abord logique, car elle tendait à soutenir à l'étranger un principe qui venait de triompher en France, elle servit à faire connaître les princes français à l'armée ; car, malgré les plaisanteries faites sur le Trocadero enlevé par nos troupes, cette campagne démontra que le duc d'Angoulême avait la valeur et le mépris du danger qui caractérisèrent toujours les Bourbons ; puis le feu des champs de bataille purifie en France tous les partis, car il réunit l'énergie de chacun d'eux pour braver un danger commun sous le même drapeau.
Mais ce fut surtout afin de me prouver le désintéressement de son amour pour la légitimité qu'il fut énergique et pittoresque.
« Jamais, me dit-il, dévouement à la royauté ne fut payé de moins de retour que le mien; longtemps éloigné des conseils de la couronne pour la franchise de mes opinions, je n'y entrai enfin que pour dévorer mille affronts, jusqu'au moment où, renvoyé comme un laquais, j'allai méditer dans un coin sur les ingratitudes royales, non Sans m'ancrer toujours mieux dans la croyance que le principe de l'hérédité du pouvoir est le seul qui puisse le mieux sauvegarder les peuples des révolutions, et, toutefois, mes
convictions sur ce point allaient, je vous l'assure, à rencontre de mon penchant; j'étais né pour l'opposition, et, tout en soutenant la royauté héréditaire comme principe, personne ne combattit plus franchement que moi ses tendances quand je les crus nuisibles aux libertés de mon pays.
« Comment pourrais-je croire aujourd'hui que deux cents députés en habits de campagne et en bottes, précédés d'un tambour, puissent disposer dans leur proclamation du plus beau trône du monde? Croirais-je que quelques mots de Lafayette aient pu légitimer une pareille usurpation et servir de sainte ampoule à cette royauté improvisée, éclose derrière une barricade. Non, Monsieur, adopter de telles maximes serait jeter le sort de la France aux caprices des flots de l'océan populaire, ce serait ouvrir sur mon malheureux pays l'outre des vents d'un Eole révolutionnaire, et l'avenir prouvera si j'ai tort en parlant ainsi.
« Du reste, ne me confondez point, je vous prie, avec ces petits gentilshommes de province qui maintenant fuient la France où nul ne songe à les poursuivre, et se font mécontents pour être quelque chose, légitimistes ridicules, frappant du talon pour faire un peu de bruit, traînant leurs innocents complots dans une berline attelée de deux bons chevaux, et s'imaginant faire une campagne contre Louis-Philippe en allant visiter vos Alpes et vos glaciers.... Non, Monsieur, mécontent du régime imposé à la France, je ne saurais m'y rallier, et tout en faisant des vœux pour ma patrie, j'attendrai
pour la servir encore, si elle le demande, qu'elle soit rentrée dans un ordre de choses qui puisse me rassurer sur son sort futur. »
Puis, Chateaubriand me rendant mon manuscrit, ajouta: « Voyez, Monsieur, maintenant, si vous n'avez rien à mettre en plus ou en moins dans cette charmante pièce de vers. »
Durant ce long discours, j'avais eu le temps d'y préparer une petite réponse :
« Monsieur, dis-je alors, homme de lettres avant tout, j'ai pu ne point vous rendre une entière justice sous le rapport politique et vous conjure de m'excuser; cependant, permettez que j'ose me féliciter en quelque sorte d'une erreur qui m'a valu, de votre part, pour la rectifier, un discours qui m'a profondément ému et que je n'oublierai point. »
Je repris mon épître et j'y ajoutai trois stances; mais bien que M. de Chateaubriand me reçût sans cesse depuis avec la plus affable amabilité, bien qu'il m'écrivît plusieurs lettres charmantes après son départ de Genève, l'appréciation que je venais de faire de sa politique me rappela sans cesse celle que Gil-Blas fit jadis des homélies de l'archëvêque de Grenade.