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L'ÉCOLE INDISPENSABLE

Esquisse genevoise.

Le régime représentatif est celui des bavards et des avocats. — Je m'empresse de dire que ce fut Napoléon I er qui, dans un moment de mauvaise humeur sans doute, se permit ces irrévérencieuses paroles à l'endroit des défenseurs jurés de la veuve et de l'orphelin. Il n'appartient, en effet, qu'au grand capitaine qui tint l'Europe sous sa loi, de parler aussi impunément d'un corps formidable en paroles, qui tient un rang si important et si honorable dans la société.

Mais, si l'empereur des Français, moins incisif et peut-être plus vrai dans son assertion eût dit que le régime représentatif ajoutait beaucoup à l'importance des avocats et leur donnait dans les conseils une immense supériorité sur ceux de leurs concitoyens qui n'ont point l'habitude de s'énoncer en public ; oh ! certes, Napoléon n'eût fait que proclamer une incontestable vérité. Mais cette facilité, cet aplomb verbeux dont jouissent seuls les avocats

comme membres de toute assemblée délibérante deviennent une véritable injustice dans l'état démocratique où le suffrage universel peut appeler le premier venu, vous, moi, lui, à l'honneur de représenter le peuple souverain dans le conseil où Ton traite des graves intérêts du pays.

Il devient équitable de mettre chacun de nous en état de s'exprimer en public, de nous faire acquérir l'habitude des harangues, et je ne pense point qu'on puisse s'y prendre de trop bonne heure pour cela.

Une école donc devient indispensable ; mais me voilà fort embarrassé pour la baptiser ! En effet, le nom d'École d'éloquence ne lui conviendrait nullement; l'éloquence ne s'enseigne point; elle se trouve dans l'âme, dans le cœur, dans les nobles sentiments, et tout cela, hélas! ne s'aurait s'acquérir par l'étude.

École pour habituer à parler en public : voilà qui la désignerait bien ; mais quelle périphrase ! je désirerais la caractériser d'un mot, et je reste irrésolu devant celui qui me semble seul répondre au vrai sens qu'elle devrait avoir et que je voudrais lui donner.

Ma foi! je dépose tout scrupule, je mets bas toute honte, et je me hasarde, au risque de scandaliser les puristes et les gens de bon ton, à appeler l'école dont je demande l'adoption École de la Blague,

Rien, en vérité, ne rend mieux mon idée que ce mot, compris aujourd'hui de tout le monde. Eh ! comment donc ne le serait-il pas, dans un temps où la faculté de parler devient la clef de toutes les posi-

tions sociales, le véhicule qui mène à tout, le talisman qui fascine l'univers, le moyen de colorer, embellir, faire accepter les projets les plus inouïs, les entreprises les plus excentriques. Jamais le fameux mot d'Ésope, Quid melius Ungm, n'a été plus et mieux de mise : sans doute on pourra dire plus tard Quidpejus eadem; mais pour le moment l'enthousiasme en faveur des harangueurs est général, et la langue est devenue la reine de notre époque. N'est-il pas donc d'une rigoureuse équité de mettre chacun de nos enfants à même de faire usage à leur profit d'abord, puis à celui de l'État, de cette langue si indispensable à leur avancement ainsi qu'au bonheur de notre pays.

Sans doute on m'objectera qu'il n'est déjà que trop de gens qui parlent dans nos conseils ; mais je me vois forcé de répondre non pour dénigrer nos orateurs, mais pour défendre mon opinion, que peut-être ils pourraient parler beaucoup mieux ; je ne crois pas la chose impossible. Ensuite, qu'on veuille bien observer avec moi combien il est de nos députés qui restent bouche close faute d'oser l'ouvrir et qui ruminent en silence d'excellentes idées, condamnées ainsi à une prison perpétuelle.

Croit-on que l'apprentissage de la parole puisse se faire à l'âge où beaucoup de nos compatriotes arrivent au Grand Conseil? Et tel d'entre eux dont le babil a charmé son cercle, son café ou bien le cabaret dans lequel il buvait chopine, se trouve court et embarrassé quand il doit se lever dans l'assemblée où se font nos lois.

Peut-être on me dira que cette assemblée n'est plus aussi terrible aux débutants, qu'elle a perdu cet appareil imposant et magistral qui autrefois intimidait l'orateur, que le sans gêne démocratique qui y règne doit éminemment rassurer ceux qui veulent y faire leurs premières armes oratoires, que le français qui s'y parle est accessible à tous, même aux moins lettrés, etc., etc.

Je conviendrai de tout cela et cependant je ne saurais m' empêcher de plaindre ceux que ne peuvent enhardir ces diverses circonstances favorables et qui composent ces membres timorés baptisés canards muets, dont je fis dix ans partie, et dont j'ai déjà conté les misères dans le Fantasque, en 1834.

Pauvres canards muets ! ils n'entrent dans la salle du conseil que pour y composer la galerie qui écoute bouche béante les harangues des beaux diseurs, ils ne font eux-mêmes usage de leur langue que pour crier d'une voix stridente et désespérée les mots appuyé I ou bien aux voix ! tous ils ont dans la gorge des improvisations honteuses qui n'osent en sortir ; tandis que chez eux, ah ! alors, ils font avec assurance d'admirables discours qu'il leur est impossible de répéter en public. Qu'il est pénible pour eux de rentrer dans leur demeure avec une harangue au gosier qui les étrangle, avec un paquet d'idées lumineuses qui les oppresse, et de n'avoir pu jeter dans la discussion tout ce fardeau de bonnes choses qu'ils rapportent chez eux, et dont la patrie restera éternellement veuve.

Qu'on me permette de citer à l'appui de ma pro-

position un fait qui m'est personnel et qui mettra dans tout son jour, je l'espère, la nécessité absolue de créer cette école, que je m'abstiens de nommer une seconde fois ici, mais que j'appellerai sans cesse de toute la force de mes vœux, augmentée par l'amertume des souvenirs que voici :

J'ai fait mes études dans la pension de feu M. le vénérable pasteur H.... Il avait la coutume, à la table du dîner, où il présidait, de mettre un sujet quelconque en discussion parmi ses élèves. Ici, dans l'intérêt de ma cause et de la vérité, peut-être aussi dans celui de mon amour-propre, je dois dire que j'avais acquis en ce genre d'escrime orale une véritable supériorité, et que je ne trouvais guère pour

rival digue de moi que M. R. de C , contre lequel

je luttais avec un succès partagé. Hélas ! tous ces jeunes et joyeux convives qui se mêlaient à ces joutes pacifiques de la parole durent se séparer ; chacun d'eux suivit sa destinée, la mienne me conduisit, vingt ans après, au conseil souverain de Genève, en 1829, où je me retrouvai avec ce même M. R. de C...., mon brillant adversaire aux dîners de la

pension H Il crut que je continuerais comme

député le rôle où je m'étais distingué enfant : il fut surpris et chagrin de mon mutisme prolongé ; il eut la bonté de m'engager chaudement à le rompre, et un projet de loi pour l'établissement d'une école de gymnastique ayant été annoncé, il m'invita à débuter dans ma carrière parlementaire en traitant ce sujet facile et qui devait sourire aux souvenirs encore palpitants de ma jeunesse. Je le remerciai

de l'intérêt qu'il daignait prendre à l'éelosion de mon éloquence, et me voilà me plongeant dans la lecture de tous les traités de gymnastique , depuis les jeux olympiques jusqu'à nos jours.

La discussion du projet de loi venue, j'arrive au conseil obèse de science, regorgeant de faits et de citations, ayant préparé une harangue sur laquelle je fondais l'espoir d'un triomphe oratoire pyramidal. L'excellent M. R. de G...., m'encourage, se place en face de moi, me fait signe de la main de me lever et de demander la parole au président. Peine inutile ! je suis rouillé ; je ne puis reprendre cette hardiesse nécessaire à qui doit élever la voix dans une grande assemblée; me voilà pâle, tremblant, suant sang et eau, cloué sur mon banc par un poids énorme. Plus le moment où je devrais me lever s'approche, plus mon malaise augmente ; enfin il devint tel que le brave M. R..., témoin de ce martyre que décelait tout mon extérieur, vint m' engager à sortir avec lui pour me remettre, et au lieu de prendre la parole je dus me borner à prendre l'air. On concevra maintenant mon ardeur à solliciter la fondation de cette école indispensable, pour épargner à nos derniers neveux un supplice pareil à celui que je dus alors subir.

Fiunt oratores, nascuntur poetœ,

disent les Latins ; pour moi, je ne souhaite point ■ qu'il se forme des orateurs à Genève et qu'il y naisse des poètes ; l'éloquence des premiers ajouterait peu au bien-être du pays, et la poésie des seconds

nuirait sans doute au leur; mais je demande que nos jeunes concitoyens s'habituent de bonne heure à s'énoncer en public, et qu'à cet effet on les exerce à discuter dans l'école sur des sujets en harmonie avec leur âge, et qui s'élèveraient avec lui. Alors nous ne verrions plus ainsi qu'aujourd'hui quelques diseurs filandreux et privilégiés pérorer à perte de vue sur les plus futiles motifs, et capter l'attention des niais qui les écoutent et admirent des mots enfilés les uns aux autres avec prestesse et facilité, mais parmi lesquels les sténographes chargés de publier ces beaux discours, cherchent en vain quelques idées neuves ou fécondes. Alors l'agriculteur, l'artisan, le négociant parvenus dans nos conseils oseraient y élever la voix pour donner de sages avis ; peut-être ce qu'ils n'ont pas pu dire jusqu'à ce jour valait plus que tout ce qui a été dit.

Cette réforme est urgente, car si le soldat auquel on remet un fusil pour défendre son pays doit savoir s'en servir, de même le député chargé de plaider les intérêts du peuple avec la langue doit pouvoir en faire usage.

Il va sans dire toutefois qu'au sortir des écoles l'enfant devrait continuer dans les classes du collège les exercices oratoires, et qu'une heure au moins par jour devrait y être consacrée. Hélas ! on vient de voir, par mon triste exemple, qu'il est plus facile au président d'une assemblée de donner la parole à ses membres que de leur en faire le don.

Les exercices seraient continués de même dans les auditoires, jusqu'au moment où devenus hom-

mes, les jeunes citoyens perfectionneraient dans les clubs, les réunions populaires, les repas publics, ce talent des speechs aujourd'hui cultivé avec amour et assiduité. Ah ! certes, quand ils se trouveraient à la tête d'un peloton ou d'un bataillon de nos milices, leur voix retentissante oserait prendre un libre et large essor, tandis que c'est pitié d'entendre les commandements honteux, timides, étranglés qui sortent souvent de leur bouche.

On me dira peut-être que cette constante habitude de discuter pourrait gravement altérer leur santé et leur caractère; mais il n'est aucune bonne chose qui n'ait son méchant côté ; et d'ailleurs on établirait dans les écoles et le collège des dépôts de pastilles, de tablettes pectorales et autres émollients pour obvier aux inflammations de gorge survenues par suite d'un trop fréquent usage de la parole ; puis les jeunes gens dont la santé aura tenu bon contre le régime, seraient désignés ainsi comme d'excellents mandataires du peuple, qui pourrait compter sur la force de leurs poumons et la supériorité de leur poitrine.

Quant au caractère taquin, acariâtre et raisonneur qu'ils pourraient contracter, je suis loin de nier que la chose ne soit possible, elle est même très-probable ; mais c'est ce caractère qui me semble essentiellement celui d'un parfait républicain, chatouilleux sur le point d'honneur, très-susceptible sous le rapport de la liberté, exigeant qu'on lui prouve la nécessité de tout ce qu'on lui ordonne, le pourquoi des mesures prises, la convenance des lois

proposées, l'infaillibilité de ses magistrats, la supériorité de ses professeurs, l'urgence des impôts, en un mot, n'obéissant qu'à ses convictions et contrôlant tous les actes du pouvoir, pouvoir alors un peu gêné, un peu embarrassé dans sa marche, c'est vrai, mais d'autant plus méritoire, s'il avance, qu'il est contrarié dans ses moindres mouvements.

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