WAGONS ET TÉLÉGRAPHES
Si notre siècle s'enorgueillit, c'est sans doute d'avoir anéanti la distance par la vitesse vraiment extraordinaire que la vapeur a mise à la disposition de l'homme pour franchir en un clin d'œil l'espace qui le sépare des pays jadis si éloignés de lui. C'est aussi de cette promptitude foudroyante avec laquelle l'électricité transmet les nouvelles d'un bout du monde à l'autre. Certes, voilà deux découvertes qui honorent l'humanité et font briller son génie, mais je ne suis pas le seul qu'inquiètent leurs résultats plus ou moins éloignés, je ne suis pas le seul qui songe en tremblant aux perturbations immenses que ce nouvel ordre de choses devra jeter dans les rapports sociaux, les transactions commerciales et l'agriculture. Je laisse aux économistes à les prévoir et à les décrire, et ne prétends émettre ici que quelques réflexions sur les conséquences immédiates de ces deux inventions pour le poète et le chrétien. Et d'abord, sans être poète, mais en ayant seule-
ment le goût et le sentiment des beautés de l'art et de la nature, quel est pour le plus grand nombre des voyageurs le plaisir le plus vif, le plus vrai et le moins coûteux qu'ils éprouvent sur la route et dans les lieux qu'ils parcourent? — N'est-ce pas de jouir de l'aspect de perspectives nouvelles pour eux, d'apprécier les différences qui se trouvent entre les pays qu'ils abandonnent et ceux qu'ils traversent? Eh bien, ce plaisir si réel n'existe plus pour eux, et il n'y a que les gens qui voyagent seulement pour arriver où ils vont, qui peuvent se féliciter de cette fougueuse manière de passer devant toutes choses sans rien voir. Il y a sans doute un certain charme à hier comme une flèche, à sentir l'air qu'on fend, glisser sur le visage qu'il rafraîchit, à entrevoir mille formes incertaines et fuyantes qui échappent aux regards en un clin d'œil. Mais ce plaisir est de ceux auxquels on s'habitue vite et qui lassent plus vite encore ; je ne pense point qu'il prétende remplacer les mille agréments que savoure un touriste, le sac sur le dos, cheminant à pied et s' approchant de tout ce qui appelle sa curiosité. En vérité, l'on peut dire que les plaisirs que l'on éprouve dans un voyage sont plus nombreux en raison de la lenteur mise à le faire, et dans ce cas en reste-t-il pour les malheureux empilés dans des wagons allant à tired'aile, au milieu du sifflement des machines, sans pouvoir distinguer le chant d'un rossignol de ceux d'une chouette, et le peuplier qui monte dans les
nues de la flèche d'un clocher? Notez que je ne parle point des chances d'accidents, bien réelles
pourtant, ainsi que l'attestent tous les papiers publics des deux mondes, jonchés de récits funestes, et sur les chocs, les embrasements, les déraillements, les accidents de tout genre qui incombent à cette manière de voyager. Que devient, je vous le demande, ce plus long plein de charmes que prenait le bon Lafontaine pour aller à l'Académie? Ce plus long si rempli d'attraits, même pour ceux qui ne se rendent à aucun institut quelconque, et qui songent plus à jouir en route qu'à toucher à un but atteint toujours trop tôt au gré de leurs désirs. Ce plus long qu'accompagnent la flânerie, les caprices, les fantaisies artistiques, les causeries avec ceux qu'on rencontre, les observations sur ceux qu'on voit, les stations à l'auberge, les haltes nonchalantes sur l'herbe pour voir un beau lever ou coucher du soleil, pour admirer quelque accident de lumière ou pour goûter quelque frais* sommeil.
Hélas ! tout cela disparaît devant le wagon, ce misérable wagon déshabille nos voyages de tout entourage poétique ; ce qu'on lui demande, c'est de nous déballer au terme de sa course et de nous y déposer ni plus ni moins que notre sac de nuit, qui aura partagé avec nous les jouissances de la route et dont le rôle aura été la doublure du nôtre.
Puis voilà Y absence et la séparation anéanties du même coup ; voilà taries ces deux sources abondantes où la poésie amoureuse puise depuis la création du monde ; car s'il prenait encore fantaisie à quelque troubadour de chanter ses tourments loin de la dame de ses pensées, celle-ci lui répondrait à coup
sûr très-prosaïquement, mais fort à propos : Mon cher, prends le premier wagon, et dans quelques heures tu seras ici. Si, ne pouvant quitter le lieu de son exil, il se lamentait de ne pas lui parler de sa flamme. Prends le premier fil électrique, lui manderait-elle, et nos paroles se croiseront comme d'une chambre à une autre. 11 n'y a que les baisers qui ne peuvent encore prendre le même essor, mais je suis assuré qu'on trouvera bientôt le moyen de les faire parvenir à destination.
Si vous êtes pressé, prenez la poste, disait-on il y a peu d'années encore, et voilà les dictons populaires qui s'en vont à toute vitesse avec les wagons, car il n'y a plus que les gens peu pressés qui se serviront de ce véhicule nommé \& poste, aussi suranné maintenant que les trois unités d'Aristote.
Et maintenant garde à vous, femmes coquettes ! car grâce à la promptitude des retours, il n'y aura plus de maris en voyage. Tremblez aussi femmes tendres et jalouses, puisqu'en peu de jours votre époux pourra visiter nos grandes villes et passer sous les regards de bien des séduisantes sirènes. Près de la localité que vous habitez, si vous trouvez déjà des sujets de craintes sur sa fidélité conjugale, que sera-ce quand des wagons infernaux mettront à sa disposition toutes les îles de Circé, qui se trouveront dans un rayon de mille lieues autour de votre demeure?
Mais si la poésie des voyages et de nos sentiments les plus tendres est tellement amoindrie par la vapeur, celle des lieux du moins reste-t-elle intacte?
Ces sites romantiques, pittoresques, qu'embellissaient la solitude, le silence, et qui servaient de refuges inspirateurs aux amants , aux poètes et aux philosophes , que deviennent-ils avec les voies ferrées qui les coupent, les sillonnent et les remplissent de vapeur d'eau chaude et de fumée puante?
Que devient leur calme au milieu des mille bruits que jettent en passant les trains de plaisir, où quinze cents personnes défilent lancés dans l'espace sans que vous puissiez distinguer ou reconnaître les traits d'un ami ou la figure d'une jolie femme?
Adieu ! doctes et silencieuses retraites qui inspirâtes tant de beaux vers, tant de nobles méditations, tant de généreux sentiments. Adieu ! à la place des sages que vous abritiez, vous verrez passer dans votre sein une multitude bruyante et folle qui n'aura pas même le temps d'admirer en fuyant vos charmes purs qu'elle détruira. Mais à ces considérations, dont nul je pense ne peut contester la vérité, j'en puis ajouter de bien plus graves et d'un ordre plus élevé. L'homme emporté par l'ardeur de découvrir ne joue-t-il point le rôle de Prométhée et ne pourrait-il pas avoir le même sort ? Cette tentative incessante de dérober au ciel le feu créateur ne pourrait-elle point l'enchaîner au rocher, en butte aux étreintes sanglantes du vautour vengeur ?
L'orgueil n'est-il pas le père ou tout au moins le fils de ces audacieuses investigations des secrets de la nature ? N'en résultera-t-il point pour l'homme une confiance impie dans ses propres forces? Ne le voit-on pas déjà déifier son génie et lui dresser des
autels V Plus il croit se suffire à lui-même, plus il abandonne l'idée de sa dépendance absolue d'un Être suprême ; et si je me trompe en prévoyant un affaiblissement du sentiment religieux à la suite de ces innovations surprenantes, n'en existe-t-il pas moins un signe évident dans les trahis de plaisir pour Jérusalem, qui viennent d'être établis? D'abord, ces mots ne jurent-ils pas d'être accouplés ; est-ce pour se divertir qu'on doit aller visiter les lieux saints ? Était-ce ce sentiment qui poussait jadis les pèlerins à faire ce lointain voyage? Convient-il à la vénération due à cette ville, berceau de nos croyances, qu'on puisse y aller si cavalièrement, si vite et à si peu de frais ? En conscience, je ne vois pas que ceux qui en sont revenus aient ajouté quelque chose à leur foi, et je pourrais citer ici de grands noms et de célèbres exemples.
Major e longinquo reverentia, disaient avec raison les Latins, et je crois ce proverbe vrai, surtout appliqué à cet aspect de la Judée, qui deviendra bientôt banal et qui ne sera plus qu'un but à la curiosité des badauds plutôt qu'à la piété des fidèles.
Puis on s'attend à trouver sur ce théâtre de la vie du Sauveur, un pays et des êtres qui soient en harmonie avec les grands événements qui s'y sont consommés, et, en général, le mécompte est grand. Un sol aride, des habitants déshérités en majeure partie des vertus que le christianisme né dans ces lieux devrait leur inspirer; des moines habitués à vivre au milieu de ces souvenirs sacrés, communiquant aux pèlerins l'indifférence avec laquelle ils
envisagent ces illustres débris ! De misérables querelles sur des questions de suprématie parmi les représentants des divers cultes qui entourent le sépulcre du Christ, voilà l'aspect matériel et superficiel de ces régions si favorisées jadis ; et il faut un esprit religieux éminent et ferme pour résister à l'impression qu'un tel spectacle doit faire sur l'âme vraiment chrétienne. Or, cet esprit sera-t-il celui de cette procession de touristes qui vont aller au Golgotha comme autrefois ils allaient au Mont- Blanc ? Je ne le pense point, et je crois fermement que des visites à la sainte crèche faites de cette manière et dans des conditions aussi mondaines devront affaiblir les croyances religieuses, loin de les consolider.
Que deviendront la vie de famille et le culte du foyer domestique avec des voyages si tentatifs, faits si vite et avec peu d'argent? Quels seront les sages qui sauront résister aux séductions de la locomotive ou aux entraînements de l'exemple, alors qu'ils verront les wagons à leur porte et leurs amis s'éclipser sur les rails de la vapeur? Combien de gens vont prendre en mépris leur vie tranquille et sédentaire ; combien s'en dégoûteront et ne pourront s'y résigner après avoir effleuré la surface de tant de séductions et de plaisirs si entraînants à première vue et dont ils n'auront pas eu le temps dans leur course rapide de reconnaître les abus et de voir les funestes conséquences. Hélas! l'incrédule et satirique Voltaire a dit avec quelque vérité :
Rarement à courir le monde On devient plus homme de bien.
Ne serait-ce point le cas d'appliquer cette sentence à tous ces fougueux vagabonds épars sur la surface du globe, dont les attachements fugitifs si vite contractés et sitôt rompus, augmenteront sans doute l'inconstance naturelle de leurs sentiments?
Déjà, durant ces dernières années, peu de familles dans l'aisance sont restées au grand complet chez elles. Beaucoup ont été momentanément séparées de quelques-uns de leurs membres allant chercher loin du toit paternel le plaisir, le bonheur ou la fortune qu'ils laissaient à la porte. Mais si l'amour du foyer résiste à ces périlleuses tentations, en serat-il de même de la nationalité des peuples ? Pourrat-elle se conserver intacte dans ce mélange continuel de tous les habitants de la terre ? Quel sera le niveau intellectuel et moral résultant de ce pêlemêle de tous les usages, de toutes les industries et de toutes les croyances ?
Y aura-t-il abaissement pour un grand nombre de peuples ou bien élévation pour quelques-uns? Quel aspect devra offrir ce globe où seront fondues et mêlées toutes les races et tous les degrés d'intelligence? H est, ce me semble, fort difficile de prévoir ce qui résultera à la longue de ce frottement journalier et perpétuel de toutes les nations, mais il me parait impossible de nier le changement qu'il devra opérer en elles. Je souhaite que l'espèce humaine gagne à la mutation qu'elle va subir ; mais je le dé-
sire plus que je ne l'espère, car dans ce grand conflit les races les plus énergiques, façonnées aux allures despotiques du Nord, devront avoir une influence brutale bien fâcheuse, sur les mœurs délicates du Midi de l'Europe, dont les populations sont plus éclairées et leur inoculeront peut-être cette barbarie qu'ont vit sans cesse si prompte à reparaître et si lente à reculer devant la civilisation.