LE JOURNALISTE JOURNALIER
Il y a trente ans que je connus un jeune et brillant aventurier qui visitait toutes les villes de l'Europe, y fondant un journal à son arrivée, puis y enlevant une femme à son départ ; il partageait ainsi son existence entre les émotions (b la presse et les joies de l'amour. Je laisserai dans l'ombre cette dernière moitié de sa vie, où les dramaturges et les romanciers du moment pourraient puiser à pleines mains pour en émailler leurs œuvres, les cris déchirants des Arianes abandonnées, les malédictions des pères et des tuteurs exaspérés, les duels avec les frères des victimes, etc., etc.
Je ne veux envisager cet homme étonnant que dans ses rapports avec la presse, dont il usa et abusa de la plus étrange manière; mais, avant de le montrer à l'œuvre, je dois le dépeindre tel que je l'ai vu. Au physique, il n'avait rien de très-séduisant : blond, pâle, un gros nez, des yeux gris, une taille médiocre; on le voit, tout cela n'était pas l'enve-
loppe brillante d'un lovelace. Aussi ne fallait- il chercher ses moyens de séduction et l'ascendant qu'il prenait sur les autres que dans sa souplesse morale, sa finesse et dans une exaltation factice très-bien jouée, qui sortait tout entière de sa tête, mais à laquelle son cœur restait complètement étranger. Doué d'une prodigieuse mémoire, puis homme politique avant tout, il avait costumé son esprit d'un habit d'arlequin formé de pièces et de morceaux empruntés aux innombrables publicistes dont il avait lu et retenu les œuvres. Armé de pied en cap pour faire valoir toutes les opinions, il feignait admirablement de se passionner pour celles qu'il lui convenait de soutenir, et, véritable prisme, il reflétait toutes les couleurs de l'astre du jour sans en avoir aucune lui-même.
On était alors en 1826 : ceux qu'on appelle aujourd'hui conservateurs et radicaux se nommaient ultras et libéraux, et comme aujourd'hui les deux partis politiques ainsi désignés se jetaient mutuellement à la tête des épithètes banales, sans signification arrêtée, qui ajoutent à la haine des discutants sans avancer d'un pas la solution des questions pendantes. Il n'était bourgs si minimes et villages si éloignés des grandes cités qui n'eussent leur population divisée en deux partis, se faisant une guerre acharnée et dont les champs de bataille loquace étaient les estaminets, cafés et bouchons.
La presse libre voyait resplendir ses plus beaux jours : les cœurs généreux l'exaltaient parce qu'ils se sentaient dignes de ses faveurs et qu'ils ju-
geaient du parti qu'ils pouvaient en tirer pour le progrès et les lumières de la société. D'un autre côté, les ambitieux et les intrigants voyaient combien elle pouvait servir leurs projets et favoriser leur essor; elle n'avait pas encore renversé tant de ministères, abattu tant de dynasties, bouleversé tant d'États; aussi les meilleurs esprits, moins prévenus contre elle, attendaient beaucoup de son influence.
Le brillant aventurier, que je nommerai Lovelet, s'informait des cités du continent d'une population au-dessus de vingt mille âmes qui ne jouissaient pas encore du bénéfice d'avoir dans leur sein un ou deux organes périodiques de l'opinion publique. Use rendait dans celle de ces villes qu'il croyait le mieux disposée à accepter ses services sous ce rapport, et toujours précédé d'une réputation gigantesque d'habileté et d'expérience dans les joutes du journalisme, il apparaissait comme un bienfaiteur de l'humanité, un chevalier de ses droits méconnus, un soutien du peuple ceint de lauriers cueillis dans les tournois de la parole et les débats des publicistes. U ne tardait point à être entouré et choyé par les jeunes gens dont l'esprit généreux se laissait exalter par les grands mots du sieur Lovelet, qui, sans cesse à cheval sur la dignité humaine, les droits méconnus , les abus du pouvoir, Y orgueil des autocrates, les maux enfantés par le despotisme, assurait que la guérison de ces maux dépendait de la presse, baume imwerseL redresseuse de tous les
torts, l'effroi des tyrans, le refuge des opprimés, la lance d'Achille, etc.
Au moyen du cliquetis et du retentissement de ces aphorismes sonores, bientôt la jeunesse libérale se trouvait foulée, méconnue, méprisée, abaissée ; elle se voyait presque les fers aux mains et aux pieds. Dans sa juste indignation, elle se pressait autour du redresseur de torts que sa bonne étoile lui envoyait, le suppliait de prendre en main la cause de l'infâme esclavage où elle croupissait, et Lovelet offrait sa plume moyennant une haute paie affectée à la feuille politique dont il se constituait rédacteur. Si l'aristocratie effrayée trouvait le moyen de faire proposer à Lovelet un lucre plus avantageux dans les cours de littérature, d'éloquence, de ponctuation même qu'il pourrait donner et auxquels elle promettait de souscrire en masse, Lovelet, sous quelques prétextes dont sa gibecière était toujours fournie, abandonnait la rédaction de sa feuille au grand scandale des libéraux, ouvrait une école quelconque, et, du haut de sa chaire de professeur, il voyait toute la classe opulente lui apporter son argent, ses applaudissements et ses faveurs. Puis, quand il avait séjourné assez longtemps dans cette localité pour y être bien apprécié, il disparaissait tout à coup, emportant sinon l'estime de plusieurs personnes, du moins l'argent d'un bon nombre de créanciers et enlevant une fille ou une femme, ainsi que je l'ai dit plus haut.
Notre époque a vu trop de spécimens de cette classe d'aventuriers politiques pour qu'elle puisse
en nier l'existence ; aussi est-ce de l'un de ces messieurs dont je vais raconter l'aventure et la mort.
Charand était l'un des types les plus accomplis de cette race d'hommes, laissant après eux, sur leur passage, des journaux, des créanciers et des maris dupés ; mais il vieillissait quand il fut compromis dans le grand mouvement socialiste de France, en 1852, et forcé de quitter l'Europe pour l'Amérique. A peine arrivé à New-York, il apprit avec joie qu'une ville du Nord, fondée depuis une vingtaine d'années, sur les bords d'un lac, et à laquelle on avait donné le nom de Nouvelle Genève, était veuve de journaux, ou plutôt n'en avait jamais eu, quoique peuplée de quinze mille âmes.
Le jour même, il partit pour cette cité, dont le nom de bon augure lui rappelait d'anciens succès ; il y arriva à bout de ressources et comptait, pour s'en procurer de nouvelles, sur la feuille qu'il y allait créer. Avant de lâcher son prospectus, il voulut connaître quelle était la position politique de la ville, le parti qui y dominait et l'opinion à laquelle il lui convenait de se rattacher.
On lui indiqua M. d'Artros, riche cultivateur, comme l'un des hommes les plus influents et les mieux renseignés du pays, et le lendemain de son arrivée, il frappait à la porte de ce digne citoyen.
Après les salutations d'usage, M. d'Artros fit asseoir M. Charand en face de lui, et le colloque suivant s'établit entre eux :
— Qui vous amène dans notre pays, Monsieur ?
— Monsieur, je suis un publiciste banni de l'an-
cien monde par les convulsions politiques; ayant appris que votre ville n'avait encore aucun organe de publicité périodique, je viens combler cette lacune et y fonder un journal.
A ces mots, M. d'Artros éprouva comme un frémissement involontaire, son front s'assombrit, le sourire épanoui sur ses lèvres disparut et sa figure sembla s'allonger d'une manière sensible.
— Monsieur, dit-il, si vous prétendez, en fondant une feuille politique ici, combler ce que vous appelez une lacune, je suis assuré que cette lacune se transportera dans votre bourse, mise à sec avant peu.
— Hein ! fit Charand, vivement impressionné ; comment cela, s'il vous plaît V
— Écoutez-moi, Monsieur : la ville où vous arrivez fut fondée il y a une vingtaine d'années par une colonie de Français et de Suisses dont les révolutions européennes de 1830 brisèrent les sympathies, les intérêts ou la position sociale.
Convaincus tous que la presse avait été sinon l'unique, du moins la principale cause de bouleversements auxquels ils devaient leur ruine, ils se promirent de la bannir à jamais de la cité qu'ils élevaient en ces lieux ; nos enfants, Monsieur, élevés dans nos principes, ont le journalisme en horreur, et non-seulement une feuille politique ne réussirait point chez nous, mais on n'y trouve aucun journal étranger.
— Mais, Monsieur, ce serait une noble tâche pour
moi, que de vous faire revenir de ces injustes préventions contre la presse, et....
— Pas de paroles oiseuses et de discours tout à fait inutiles, Monsieur. Si personne ne doute du bien que peut faire la presse, tout le monde est convaincu maintenant du mal qu'elle a produit. Pour un journal qui parle à :1a raison souvent assoupie, cent s'adressent aux passions toujours éveillées ; pour un qui plaide en faveur du bien général, cent combattent pour des ambitions ou des intérêts particuliers; pour un qui se fonde sans vue de profit pour ses rédacteurs, cent ne visent qu'à enrichir leurs écrivains, en retour du poison politique ou moral qu'ils offrent au public. Donc, il serait tort inutile de vouloir nous convertir à ce sujet ; voués à l'agri- • culture, nous avons les campagnes les mieux cultivées de toute l'Amérique, et si vous désirez vous établir parmi nous, peut-être ne me serait-il pas impossible de trouver une place qui vous conviendrait.
— - Ma place est trouvée, Monsieur, je rédigerai une feuille traitant exclusivement d'agriculture.
— Dieu vous en garde, Monsieur, car elle pourrait contenir des vérités auxquelles nul ne voudrait croire par cela seul qu'elles paraîtraient dans un journal ; mais avez-vous quelques connaissances en harmonie avec les goûts tout à fait agricoles de notre canton ?
— Voilà quarante ans, Monsieur, que je n'ai fait que des articles de journaux ; mais, dans ma pre-
mière jeunesse, j'acquis quelques notions d'horticulture.
— Eh bien, je connais un fleuriste distingué qui cherche un sujet capable de surveiller et de soigner ses serres; si vous le désirez, je pourrais vous présenter à lui; il ne sera peut-être pas si désa- . géable pour vous, Monsieur, de passer de la culture des feuilles à celle des fleurs ?
— Hélas ! il me semble que je dérogerai beaucoup !
— Non, Monsieur, de grands exemples doivent vous consoler. Denys fut maître d'école en Sicile, et après avoir cru travailler à la prospérité des nations, vous surveillerez réellement celles des plantes. Mais mon temps est précieux, mes champs me requièrent; si vous voulez venir me prendre demain de grand matin, je vous conduirai auprès de l'horticulteur en question. Adieu, Monsieur. Et • M. d'Artros se levant reconduisit Charand penaud et désappointé.
Habitué à régenter les monarques et à éduquer les nations, le publiciste trouvait amer pour lui de se voir réduit à cultiver des fleurs. Toutefois les fonds lui manquaient pour aller chercher plus loin des peuples à discipliner ; exact au rendez-vous que lui avait donné M. d'Artros, il se leva matin pour la première fois de sa vie, et tout en bâillant et en se frottant les yeux, il se dirigea avec lui chez le fleuriste, qui depuis longtemps était debout la serpette à la main.
Présenté par M. d'Artros à M. Heurtout le pépi-
niériste, Charand fut fort bien accueilli. Celui-ci fit valoir avec une souplesse et un aplomb admirables ce qui lui restait encore des connaissances acquises jadis par lui en horticulture, employant à propos quelques mots techniques, faisant saillir et mettant en relief le peu dont il se souvenait, en un mot, couvrant d'un air de suffisance son savoir tout à fait superficiel, si bien que M. Heurtout tomba vite d'accord avec lui sur le salaire et sur la surveillance qui seraient son partage dans l'établissement ; mais il désira que le paiement se fit chaque jour, voulant rester maître de renvoyer Charand si son service ne lui convenait point. — Cette clause était fort humiliante pour le ci-devant mentor des têtes couronnées de l'Europe ; mais il avait besoin d'argent comptant pour payer ses frais d'auberge, et il y consentit d'autant mieux.
Et maintenant, que mes lecteurs s'imaginent, s'il leur est possible, la torture que dut subir un écrivain, révolutionnaire de son métier, vivant au sein des bouleversements, et prenant part aux luttes acharnées des partis, alors qu'il n'eut pas le plus mince monarque à démolir, le plus chétif ministère à enfoncer, ni les œuvres d'un camarade à faire mousser, ni des mensonges à changer en axiomes par leur répétition quotidienne, ni des haines secrètes à assouvir publiquement, ni d'entreprises particulières à placer sous le patronage du bien public ; quand il n'eut plus rien à faire, en un mot, de ce qui avait été sa vie depuis quarante années, et lorsque, pour mieux faire ressortir la transition si brusque de
cette extrême agitation passée à son morne repos actuel, il se vit emprisonné dans de vastes serres entretenues à la température des orangers, vivant sous verre comme un vrai melon, entouré d'innocentes fleurs venues là des cinq parties du monde, croissant et vivant dans une parfaite harmonie, abrité avec elles, non-seulement contre les orages politiques, mais encore contre le moindre souffle de l'atmosphère, et doublement victime de cet ordre et de ce repos complets, puisqu'il lui était donné pour unique tâche de les maintenir avec soin !
Hélas ! pour faire diversion à cette apathie profonde, il voulut en vain entamer quelques discussions politiques dans les cercles où il avait été admis ; il parlait congrès, on lui répondait colza ou froment ; il parlait des débats du parlement et on lui répondait irrigations et drainages. Enfin, de guerre lasse et comme un bien minime^ dédommagement à son chagrin, il prit fait et cause pour la charrue belge, qu'il était question de remplacer par quelque nouvelle charrue inventée dans le pays.
Ce fut un misérable palliatif à ce repos forcé et mortel ! Oui ! mortel ; car l'acrimonie bilieuse que (Jharand n'épanchait plus sur le papier au moyen de sa plume lit irruption dans son organisation physique; son teint jaunit, son embonpoint s'éclipsa, sa vitalité s'allanguit: il tomba dans un marasme profond et mourut au bout de six mois.
M. d'Artros, qui n'était point fâché de perpétuer le souvenir de Charand comme preuve de la haine invincible du pays contre le journalisme et
de ^inutilité des tentatives qu'on pourrait faire afin de l'y introduire, composa pour l'infortuné publiciste l'épithaphe suivante:
Des journaux qu'il fonda, nul n'aurait fait la liste, C'était son gagne-pain, c'était son râtelier.
Il vécut partout journaliste ;
Il mourut ici journalier.