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TOUT-A-BAS

• Type genevois. 1856.»

Tout-à-Bas est petit, trapu, carré, gros, sale et laid au delà de toute expression ; ce drôle se distingua, au 7 octobre 1846, à l'attaque du faubourg St-Gervais • A l'en croire, il fut, à cette fatale et fratricide journée, le serre-file de tous ceux qui furent tués ; les balles qui effleurèrent sa poitrine, traversèrent son schako, criblèrent ses pans d'habit ou passèrent entre ses jambes furent innombrables ; alors il mit sa vie au service de l'aristocratie, qui paya son dévouement de la plus noire ingratitude, à ce point qu'il ne lui fut décerné aucune récompense nationale pour rapiécer ses vêtements troués, et qu'il dut, après la bataille, se rafraîchir à ses frais et faire réparer son uniforme avec son argent. Aigri par de si horribles procédés, Tout-à-Bas jura la perte des aristos, d'autant plus vivement qu'il est jaloux de leur argent, avec lequel il pourrait boire du bon, et de leurs loisirs, qu'il consacrerait à la flânerie, sa manière, d'être habituelle.

Tout-à-Bas serait fort embarrassé pour répondre quand on lui demanderait quels sont ses principes politiques? Cependant, comme il y a longtemps que cet énergumène défile sous mes regards, et que j'ai pris sur son compte les renseignements les plus précis, je me permettrai de dévoiler les raisons de sa conduite, ou, suivant ce qu'il dit lui-même* les principes de sa politique.

Tout-à-Bas craint l'ordre et l'harmonie comme l'hydrophobe abhorre l'eau; ainsi que ces palais blasés, qui ne sont réveillés que par les épices, son humeur haineuse et émeutière suffoque dans le calme, il lui faut des émotions fortes, des bouleversements, des révolutions où il puisse crier à bas quelqu'un, à bas quelque chose; il est du parti de ceux qui veulent renverser tout ce qui existe, par cela seul qu'ils veulent autre chose que ce qui est.

Sa politique, ainsi que les légumes, a besoin d'être arrosée pour s'épanouir en actes de tapage ; c'est au cabaret qu'il demande ses inspirations, et son énergie s'augmente en raison même des bouteilles qu'il y boit. Après la première, il se contenterait de battre ses adversaires ; après la seconde il les mettrait en prison ; mais il les fusillerait indubitablement après la troisième. Alors, suivant son énergique vocabulaire, il les criblerait déballes, prononçant ce dernier mot comme la brève la plus brève du dactyle latin.

A défaut d'émeutes ou de perturbations graves, il s'ingénie pour insulter ou irriter les aristos qui, souvent, ne lui font pas l'honneur de l'apercevoir,

vu sa taille exiguë et son mérite plus imperceptible encore. Toutefois, il faut lui rendre justice, 'il fait les plus énergiques efforts pour leur être désagréable et s'en faire remarquer.

D'abord, la saleté de sa mise est de nature à le distinguer de la foule ; car, s'il affirme que la démocratie est propre à tout, c'est à la condition, ^suivant lui, d'être elle-même sale. Donc, il a la tête coiffée d'une grasse casquette ou d'un chapeau écorné, le buste enveloppé à moitié d'une blouse maculée et trouée, ouverte sur la poitrine de manière à ce que l'œil puisse plonger dans les arcanes profonds de son estomac, et jouir de l'aspect de la crinière noirâtre qui le décore ; s'il met des bas, ils sont percés à jour, et sa chaussure, à l'avenant, boit l'eau du ruisseau ou avale la poussière du chemin. Ainsi couvert et marchant sur le haut du pavé, il adresse des regards pleins de mépris à tous ceux dont la mise est convenable ; s'il fume, il cherche à leur souffler sous le nez une bouffée de son exécrable tabac; s'il ex- . pectore, c'est de leur côté et quelquefois sur eux ; s'il les connaît, il affecte de ne pas les saluer, ou bien il leur tourne le dos, ou bien il les toise du haut de sa petite taille, avec un air dédaigneux trèsplaisant à observer; il élève parfois la voix pour . lancer, à leur intention, des malédictions contre les riches, ou des vivats en faveur des bonsingots.

Mais,, me dira-t-on peut-être, cet homme sans importance est un embarras pour les démocrates et un objet de mépris pour les conservateurs? Eh bien ! pas du tout ; sous le régime qui nous a mené,

son influence délétère et désorganisatrice devenait aussi nuisible qu'incontestable, et d'abord c'était une recrue pour les zouaves 1 qui, ainsi qu'on la vu à certaines élections, n'en altèrent que trop évidemment le résultat. Puis sa voix sourde et caverneuse exerçait une véritable puissance d'entraînement sur un tas de niais et d'ignorants dont le vote comptait aussi bien que le vôtre et le mien ; son physique même, s'il ne séduit aucunement par sa grâce, en impose par sa robuste apparence ; moins les gens sont capables de raisonner et de se conduire par eux-mêmes, plus ils ont de penchant à se ranger du côté du plus fort, et les épaules carrées de Toutà-Bas, sa barbe de bouc, sa trogne férocement enluminée, ses propos d'une banalité menaçante et sa tonnante loquacité ont plus d'empire sur la multitude que l'éloquence la mieux fournie d'arguments et le civisme le plus instruit. Malheureusement, dans une époque révolutionnaire rien n'étonne plus en fait de sauvageries, au contraire, les projets d'une énergie brutale sont ceux que la foule accueille le plus favorablement et que Tout-à-Bas propose sans cesse. Il est honteux et pénible de le dire, mais dans les circonstances critiques, Tout-à-Bas devient une quasi-puissance et le pays se trouve à la merci des drôles de sa sorte, qui eux-mêmes sont à la merci des agitateurs qui ont intérêt à troubler la paix et à renverser le régime établi.

1 Forts à bras qui soutiennent le gouvernement à la force du poignet.

Aussi on a pu voir quel air d'importance prenait Tout-à-Bas quand l'émeute grondait et se préparait; comme ilprotégait d'un œil ses amis, et comme il menaçait de l'autre ses adversaires ; comme il vociférait le cri lugubre : Aux armes\ et comme il marchait carrément en se balançant sur les hanches!

On va se bûcher, disait-il en se frottant les mains ; ça chauffe, et le malheureux applaudissait à l'approche de ces mêlées impies où s'entre-tuent des concitoyens , quitte à ne s'y pas trouver lui-même, quand le péril s'y serait trouvé.

Maintenant il m'est infiniment doux de l'annoncer, le règne de Tout-à-Bas est ébranlé par les apparences de concorde qui surgissent au milieu de nous, des fêtes vraiment paisibles et nationales rapprochent toujours plus et sans cesse mieux des compatriotes qui perdent dans ces joyeux frottements l'aigreur qui les avait trop longtemps divisés. Le rôle de Tout-à-Bas pâlit dans ces heureux moments, car l'importance de ce monsieur-là agonise hors de l'émeute, comme le poisson hors de l'eau; aussi prend-il un air morne et triste qui réjouit tous les honnêtes gens.

En vain formule-t-il encore parfois, au fond d'une vineuse tabagie, des plans de renversements, des menaces de levées de boucliers ; on commence à se moquer de ces sempiternelles philippiques contre les accapareurs de Ja sueur du peuple, les infâmes exploiteurs de l'homme par l'homme, et de

tout ce bric-à-brac d'expressions vieillies dont l'u-

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sage trop fréquent a furieusement diminué l'énergie et amoindri la signification.

Tout-à-Bas va en être réduit à faire une émeute à lui tout seul et à crier aux armes en pleine paix : dans ce cas, quelques heures de violon feront justice de ce méchant drôle dont les beaux jours s'envolèrent avec nos jours les plus néfastes.

Cependant la renaissance de la tranquillité a beau faire défaut à son humeur tapageuse et brouillonne, il cherche, dans une ivresse révolutionnaire, à se faire illusion sur son influence détrônée; hélas! le vin ne suffit plus pour le replonger dans ce mirage, si doux pour lui, de troubles et de prises d'armes ; il s'est mis à boire des liqueurs fortes, et, grâce au rhum et à l' esprit-de-vin, il se procure le songe d'un nouveau 7 octobre 1846; alors, il s'agite, il crie, il tempête, il se croit derrière une barricade, s'imagine faire feu sur des infâmes raies, mais tandis qu'il casse quelques escabeaux de l'estaminet où il se trouve, qu'il en trouble la paix, qu'il en bouscule les gens qui y sont attablés, le maître du café va chercher la gendarmerie du lieu, qui empoigne Tout-à-Bas, lui met les menottes, s'il fait le mauvais, et au lieu de le faire monter au Capitole qu'il rêvait, le fait descendre au corps de garde, où pour notre félicité commune puisse-t-il demeurer longtemps... bien longtemps, à chanter la Marseillaise pour s'entretenir la voix!

On conçoit, du reste, le déboire affreux de Toutà-Bas durant le beau concert helvétique qui vient d'avoir lieu dans notre ville ; les sommités des di-

vers partis politiques qui la divisent, c'est-à-dire tout ce qu'ils comptent de membres éclairés et intelligents, avaient vite compris que la clé de sol et la clé de fa n'étaient point celles qui doivent ouvrir l'arène des luttes et de la discorde ; aussi mirent-ils autant de bonne grâce que d'entrain à se réunir pour cette noble et belle fête , qui fut vraiment démocratique dans la plus large et la plus vraie acception de cette magnifique épithète , si souvent et si mal à propos prodiguée.

Toutes les classes de la société luttèrent seulement de politesse et de bonnes manières dans les diverses cérémonies qui les confondirent si bien qu'elles formèrent un tout homogène où il fut impossible de constater une dissonance fâcheuse chez aucune d'elles. Mais si les têtes de nos partis politiques fraternisèrent si complètement, on concevra comment Tout-à-Bas dut être aigri et désappointé ; son excellente constitution en fut ébranlée, et une mauvaise jaunisse s'est emparée de la surface de son corps, dont elle proclame l'état morbide.

Son médecin même ne répond pas de lui, si une seconde fête survenait de la nature de celle qui vient définir, ou si la concorde qu'elle a inaugurée parmi nous se prolongeait encore longtemps.

Quant à moi, en voyant Tout-à-Bas arborant ensemble un nez rouge et un teint jaune , je le trouve trop bien ainsi pour souhaiter qu'il change jamais.

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