‹ Le portefeuilleChapitre 23 sur 32 · MARION · texte numérisé non relu

MARION

Anecdote.

Il y a cinq ou six ans qu'un vieil auteur de mes amis, connu par quelques succès dans le monde littéraire, reçut la lettre suivante :

« Monsieur,

« Seriez-vous assez bon pour permettre à l'artiste qui vous remettra cette missive, de dessiner votre figure pour la reproduire sur cuivre. Je fais paraître votre biographie dans un recueil patriotique dont je suis le rédacteur-éditeur , et je suis certain que nos compatriotes seront heureux de trouver votre portrait en tête de ce travail. Assuré d'une réponse favorable, je suis, Monsieur, etc. »

La première pensée du vieil écrivain, à la lecture de cette lettre, fut de refuser net la demande qu'elle contenait. On m'accusera d'orgueil, se disait-il, si j'autorise ainsi la reproduction publique de ma

figure; puis, s'étant regardé au miroir, il fut tenté de croire que cette reproduction serait plutôt un acte d'humilité et d'abnégation d'amour-propre de sa part. Ballotté ainsi dans sa résolution, il pria l'artiste, porteur de la lettre, de bien vouloir repasser chez lui le lendemain pour recevoir sa réponse définitive. Il fit alors les réflexions suivantes :

C'est une bizarre coutume que celle de placer la physionomie des auteurs en tête de leurs œuvres ! et d'abord ils s'offrent ainsi en holocauste à l'inexpérience ou au manque de talent de graveurs qui rendent bien rarement d'une manière sincère l'empreinte de leurs traits et plus rarement encore l'expression qui devrait toujours les accompagner. Pour un seul de ces messieurs fidèlement pourtraité, combien n'en est-il point qui pourraient demander compte au graveur d'un nez amplifié, d'un œil amoindri, d'une bouche grimaçante, etc., etc. Mais à supposer même qu'ils soient ressemblants, trouve-t-on sur leur figure le cachet de leur âme, l'expression fugitive de leur esprit, cette mobilité insaisissable de leurs traits, seule chose vraiment intéressante chez des auteurs qui ont surtout cherché à se faire connaître par leurs sentiments habituels et leur talents? Et ne sont-ils pas tous plus ou moins victimes de cette ressemblance terre à terre qui consiste à reproduire leur visage tout matériel avec l'ennui qu'y a répandu la longueur des séances accordées au dessinateur, avec l'impatience qu'ils éprouvaient d'en voir la fin, avec la mauvaise humeur que leur donnait une pose interminable, avec

l'air hébété d'un sourire indéfiniment prolongé et qui dégénérait en grimace, avec un regard d'abord vif et pénétrant qui s'alanguissait et finissait par devenir terne et endormi?

Mais, à supposer que tous ces écueils soient évités, quel désaccord n'y a-t-il pas souvent entre la tête d'un auteur et ses œuvres î Si Byron et Lamartine, poètes célèbres dès leur début, ajoutèrent à la sympathie que nous inspiraient leurs vers, en faisant de leurs belles et jeunes figures comme le portique et l'ornement de leur glorieux recueil; si ces traits purs, ces lignes parfaites s'harmonisaient avec Child-Harold et le chantre d'Elvire, combien n'estil pas de physionomies gravées qui jurent avec le contenu du livre sur lequel elles ont été malheureusement placardées !

Lors même que la figure d'un auteur serait toujours fidèlement rendue, et se rapporterait à l'époque précise où fut composée l'œuvre qu'elle orne et précède, rarement elle se trouverait être celle que nous avions rêvée. Pourquoi risquer de diminuer notre sympathie pour lui, en nous prouvant que si Dieu lui avait donné un beau génie, la nature, par contre, lui avait octroyé un laid visage ? En vérité, qu'a gagné Socrate à ce que son buste ait offert à la postérité sa déplorable figure? N'aurait-il peut-être servi qu'à justifier sa femme Xantippe du peu d'égards qu'elle avait pour lui et des outrages qu'elle lui fit subir?

Faut-il donc, pour récompenser le grand écrivain qui nous a charmés, attester au moyen de la gra-

vure, à sa patrie comme aux étrangers, au présent comme à l'avenir, qu'il eut un nez camard ou une bouche disgracieuse, ou des yeux louches, et, s'il m'est permis de chercher si haut une comparaison, ne devrions-nous pas faire à son égard ce qu'ont fait les peintres qui ont donné à Jésus l'expression de la plus divine sagesse, de la douceur la plus ineffable et de la plus suave beauté ? Ainsi, chacun de nous, idéalisant l'auteur qu'il admire, se ferait le type des qualités qu'il a trouvées dans ses œuvres, et nous ne serions pas exposés à de bien cruels mécomptes, en rencontrant en tête du volume qui nous a ravi, son auteur tout à fait dissemblable à l'idée que nous nous en étions formée d'après sa lecture.

Sans doute, le sentiment qui nous porte à vouloir connaître la physionomie et l'extérieur physique des êtres élevés au-dessus du vulgaire est très-naturel, mais il n'en fut pas moins l'origine de l'idolâtrie des premiers hommes, et le culte des images taillées en descend en droite ligne ; encore aujourd'hui, une licence fort irrévérentieuse, selon moi, engage des peintres représentant des scènes religieuses à y faire figurer l'Eternel lui-même sous la forme d'un bon vieillard à barbe blanche drapé dans un manteau bleu!!!

Mon vieil ami en était là de ses réflexions lorsqu'il s'aperçut qu'il s'éloignait considérablement avec elles du sujet qui les avait motivées, et comme le temps, les chagrins et les maux avaient imprimé leurs triples traces sur sa figure, il ne pouvait s'imaginer que ses compatriotes fussent heureux de le

voir, ainsi que le disait le libraire-éditeur dans sa congratulante missive ; il était même persuadé qu'un grand nombre de lectrices de sa poésie, après l'inspection de son auteur, seraient moins indulgentes à la juger. Mais il ne s'agissait pas seulement de lui dans cette affaire, il ne voulait pas désobliger un libraire et nuire à son entreprise ; de plus, le jeune artiste chargé de reproduire ses traits pouvait peutêtre faire preuve de talent dans ce travail ingrat, et accroître ainsi sa réputation. Puis il était, en secret, flatté d'une demande qui chatouillait agréablement son amour-propre d'écrivain et ne blessait que peu ses prétentions à la figure, fort endormies à l'âge avancé où il était parvenu ; mais la raison qui influa le plus sur la détermination qu'il prit de se laisser dessiner fut, sans nul doute, qu'il n'avait jamais été jusque-là torturé par semblable supplice, supplice qui n'a point encore été décrit, car il semblerait que les malheureux qui s'y condamnent ne voulant point en être les victimes dernières, éprouvent un malin plaisir à n'en détourner personne.

Ayant donc accordé à l'artiste la permission de le manneqainer, soit de l'assouplir et le pétrir à son gré, celui-ci arriva bientôt, muni de tous les engins nécessaires à son travail. D'abord il fut question de déterminer la pose que prendrait mon malheureux ami, et qu'on ne croie pas que celle qui le gênait le moins fût adoptée ; non certes, le Raphaël en herbe, plus jaloux de sa réussite que du bien-être du vieil auteur, lui imposa un léger sourire, bien pesant à la longue, et lui enjoignit un regard inspiré, ainsi

que le trois-quarts le plus gênant pour un modèle, et après l'avoir ainsi garrotté, il lui démontra la nécessité de s'immobiliser à l'instar de la femme de Loth.

Comme \tout Suisse naît soldat, il est sans doute peu de nos lecteurs ignorant ce qu'est une faction. Eh bien ! cette corvée militaire, si longue et si dure pour nombre d'entre eux, est un paradis terrestre en comparaison de ce qu'en peinture on appelle une séance. Qu'on s'imagine, si toutefois la chose est possible, le point d'une chambre dont l'œil ne doit pas se détacher, un sourire de piquet deux ou trois heures durant, avec la défense expresse de tourner la tête, de déplacer le bras, de remuer le corps, de se livrer à aucun des mouvements qui constituent l'existence ; en un mot, la nécessité de dormir éveillé et d'être mort vivant; et si vous voulez adoucir la rigueur de la situation par quelques causeries où quelques regards jetés furtivement hors de la ligne visuelle octroyée, l'artiste, qui n'a point d'autre chose à faire qu'à vous guetter, place son crayon ou son pinceau sur sa bouche pour rappeler la vôtre au silence, ou bien, allongeant le bras, il vous indique, avec un geste arrondi, le point de votre contemplation exclusive que vous désertez, et vous ramène impérieusement au nom de l'art et de votre parfaite ressemblance. Ah! du moins un factionnaire peut se promener près de sa guérite ; son œil peut librement errer sur tout ce qui l'entoure ; il peut, s'il fait froid, battre une semelle ou se frotter les mains ; il peut siffler un air, fredonner une chan-

son, jouer avec son arme, et, retenu sur un espace plus ou moins étroit, il est libre du moins dans tous ses mouvements ; même il lui est loisible de pleurer d'ennui, si l'ennui le gagne. Mais dans une séance de peinture, aucune de ces misérables distractions n'est permise, et, malgré la gêne horrible qu'entraîne chacune des obligations ordonnées, il faut sourire à son supplice et faire les yeux doux à son bourreau.

Or, qu'arriva-t-il au vieil auteur que la jeunesse ne soutenait plus dans cette affectante corvée ? Ses nerfs malades ne purent s'élever à la hauteur de la résignation qu'il s'imposait, sa figure se crispa, ses traits s'allongèrent, ses joues se creusèrent, et il fallut bien que l'artiste s'habitua peu à peu à l'expression que prit sa physionomie pour n'être point eflrayé de ces yeux vifs s'éteignant par degré et s' enfonçant dans leur orbite, de ce front sur lequel les rides s'amoncelaient, gagnant sans cesse en largeur et en profondeur, enfin de ce sourire qui devenait féroce et rappelait celui du caraïbe sur le point de manger son prisonnier tout cru.

Non-seulement l'homme au crayon ne tremblait point devant son patient, mais encore il trouvait que la figure du supplicié prenait quelque chose d'étrange, d'énergique, d'accentué, de pittoresque, même à son point de vue très-favorable à l'art; peut-être se réjouissait-il dans son for intérieur de ce type des angoisses humaines poussées à leur apogée, qu'il comptait bien placer comme fades de damné dans un tableau du jugement dernier.

Et le travail se continua ainsi pendant cinq mortelles séances : mon vieux collègue, toujours plus abîmé sous sa torture, et le dessinateur sans cesse plus radieux et plus enchanté de ce visage qui, suivant lui, s'accentuait chaque jour davantage.

Enfin, l'artiste ayant achevé son dessin, annonça à mon malheureux ami sa délivrance, et qu'il allait procéder à la gravure, puis lui soumit avec orgueil l'image fidèle qu'il venait de tracer.

Le vieux littérateur frémit en face de cet ouvrage qui non-seulement lui rappelait son supplice, mais encore lui retraçait l'abominable effet qu'il avait produit sur ses traits ; il n'aurait jamais pensé que sa laideur fut aussi amère ; mais tout entier à la joie de ne plus poser, son visage reprit de la sérénité, un sourire vrai erra sur ses lèvres, ses yeux s'allumèrent, et le changement fut si complet et si instantané, que l'artiste en le quittant, le voyant si dissemblable, aurait désiré une séance nouvelle dont il sentait le besoin ; mais mon ami fut inflexible et refusa sans hésiter.

A quelques jours de là, comme le poète sexagénaire se disposait à demander de fraîches inspirations à la riante nature de mai, et qu'il avait déjà le pied sur le seuil de sa maison pour faire sa promenade habituelle et chérie, soudain, comme le fantôme d'Hamlet, l'artiste s'offrit à lui tout essoufflé et trempé de sueur, tenant sous son bras un portefeuille : son air était radieux, son regard vainqueur.

— Eh bien, Monsieur, dit-il à mon ami, j'accours

vous offrir la première épreuve de ma gravure, c'est un tribut que je devais à votre patience dans nos séances et le prix de votre docilité.

L'auteur reçut le tribut et le prix susdits avec défiance et ne jeta qu'en tremblant les yeux sur le papier. Hélas! ses appréhensions n'étaient que trop motivées; la malencontreuse gravure portait les stigmates de toutes les angoisses qu'avait éprouvées le patient qu'elle exposait aux regards. Cette face grimaçante avait cela de très-particulier que le haut du visage offrait un contraste frappant avec le bas. Ses yeux éteints, endormis, provoquaient au sommeil ; et ceux qui les regardaient un moment, se surprenaient à bâiller ; une torpeur invincible s'emparait d'eux ; au contraire, la bouche contractée par un sourire forcé, inspirait une certaine crainte, le spectateur se prenait à souhaiter qu'une muselière protectrice le garantît de ses morsures, et il murmurait tout bas ce vers connu :

Qu'il t'a fallu souffrir pour me sourire ainsi.

Epouvanté de sa terrible image, mon ami l' éloigna de ses yeux, croyant se rassurer en la considérant de moins près, tandis que l'artiste, la bouche vraiment souriante et les yeux pétillants de satisfaction, comme pour contraster avec son ouvrage, attendait les éloges de sa victime terrifiée.

— Monsieur, lui dit enfin le vieil auteur, il faut faire faire son portrait alors qu'on est jeune, car une figure décrépite et ridée, si elle prête au taleut

du peintre, ne saurait flatter son modèle, et vous me voyez confus de me trouver si laid.

— Comment, Monsieur, s'écria l'artiste; mais cette tête est pleine de caractère,

— Hélas, fit mon ami, on m'a toujours dit que je manquais de caractère, ma figure aurait bien dû m'imiter dans ce cas, car je ne pense pas qu'elle se soit embellie lorsqu'elle en a pris.

— Mais, Monsieur; reprit le dessinateur indigné, ces rides profondes, ces joues amaigries, ces yeux enfoncés, ce front dégarni, sont le cachet de la sagesse, le sceau de l'âme ; rien de plus beau que la tête d'un vieillard, tandis que les faces de chérubins, les visages joufflus et roses de l'enfance n'offrent rien de saillant, d'anguleux, de pittoresque au crayon du peintre; il s'énerve et s'engourdit à retracer ces formes arrondies comme les Carthaginois dans les délices de Capoue.

Cette érudition punique effraya d'autant plus l'auteur que l'artiste, s'animant par degré, faisait onduler sa longue barbe noire, dont chaque touffe agitée donnait quelque chose de terrible à son aspect ; mon ami resta donc convaincu que sa tête était pleine de caractère, et congédia le portraitiste qui la lui avait apportée en le remerciant de l'attention qu'il avait eue de la lui soumettre d'abord.

Puis roulant sa gravure, il l'emporta à la main dans sa promenade, charmé de reculer le moment critique où sa famille jetterait les yeux sur le caractère de son visage, et de soustraire à la publicité au moins une représentation burinée de sa torture.

Citait une fraîche et ravissante matinée de mai; partout le printemps avait écrit sa venue en traits verdoyants ou fleuris ; le joyeux caquetage des hirondelles égayait les cieux d'où il tombait, ainsi qu'une cascade de notes sémillantes ; des abeilles s'introduisaient bourdonnantes dans les calices à peine entr'ouverts des églantines émaillant toutes les haies des chemins ; lej soleil faisait évaporer, à ses premiers rayons, les gouttelettes de rosée qui scintillaient à l'extrémité de chaque feuille et de chaque brin d'herbe.

Mon vieil ami, que l'aspect d'une nature aussi riante jetait sans cesse dans des pensées religieuses, fit sa prière en marchant au milieu de tous ces enchantements de la campagne rajeunie et parée ; il lui semblait que son hommage s'élevait plus sûrement au roi de la terre et en était mieux accueilli, ainsi accompagné des suaves parfums des fleurs et du cantique d'adoration de mille créatures saluant de leurs cris d'allégresse la naissance d'un beau jour. Il lui semblait que cette prière à ciel ouvert et dont rien n'entravait l'essor, montait vers Dieu sur F ailé de l'aurore, avec le matinal encens des prairies et les concerts des bois ; il se considérait presque comme le grand prêtre de cette nature dont il était environné, et se croyait obligé d'être un organe de sa gratitude envers son adorable auteur.

Sous le coup de la douce émotion qui agitait son àme, il résolut d'aller voir une pauvre femme paralysée de tous ses membres par une maladie nerveuse, et au sort de laquelle il s'intéressait depuis bien des

années; il pénétra donc dans l'humble réduit de l'indigente accoutumée à ses visites et s'assit auprès de son grabat.

Après quelques paroles de consolation offertes à la malade, et après avoir déposé un petit secours pécuniaire sur son lit, il allait prendre congé d'elle, lorsqu'elle lui demanda ce qu'il tenait à la main.

Cette question lui remit la gravure en mémoire, et trouvant un moyen de s'en défaire, il dit à la paralytique :

— C'est mon portrait, Marion, vous ferait-il plaisir?

Et il déroula le papier.

— Ah ! Monsieur, comme il vous ressemble ! et vous auriez la bonté de me donner cette image ?

— Oui, vraiment, si elle peut vous être agréable.

— Ah ! Monsieur , donnez-la moi ; quelle belle tête !!!

La gratitude de cette pauvre affligée pouvait seule pousser une exclamation semblable en face de la figure de son bienfaiteur; aussi, mon ami, surpris de cette pieuse indulgence pour ses traits, en laissa le spécimen à Marion, et s'en fut, touché jusqu'au fond de l'âme, de son approbation admiratrice : l'artiste trouvant la physionomie du vieillard belle, lui avait paru suspect; l'exclamation de Marion devant la ressemblance de son vieux protecteur lui paraissait sincère.

A peine rentré au logis, le domestique du littérateur prévint son maître que deux Messieurs, accourus avec empressement, et qui s'étaient informés

minutieusement de su santé, l'attendaient dans son cabinet de travail.

Comme il en ouvrait la porte, deux anciens amis qu'il n'avait pas vus depuis longtemps, se précipitèrent dans ses bras et l'embrassèrent, visiblement émus.

— Ah! mon cher, s'écria l'un d'eux, quel plaisir nous éprouvons à te revoir! Une gravure qui te représente, et que nous venons de découvrir sous la vitrine d'un étalagiste, nous avait inspiré les plus vives inquiétudes sur l'état de ta santé ; nous tremblions que tes maux de nerfs ne se fussent accrus, et profitant de cette splendide matinée, nous sommes venus nous-mêmes prendre de tes nouvelles charmés de dissiper nos alarmes en te voyant; mais pourquoi donc effrayer ainsi ceux qui t'aiment par un portrait si maladif de ta personne? En vérité, tu es toujours le même, et nous ne te trouvons pas aussi agonisant que l'artiste t'a représenté.

— Hélas, répondit le poète, ce ne sont point les maux du corps, mais bien les séances accordées à mon dessinateur qui m'avaient fait ainsi. Oui, mes bons amis, cinq ont suffi à me rendre tel que vous venez de me voir; mais un jour de repos, le charme de votre présence inattendue et l'intérêt que vous me témoignez, suffiront pour me faire revenir à la santé, qu'il me sera bien doux de vous devoir en partie.

Après un délicieux entretien, les deux amis s'en allèrent rassurés; mais l'après-dîner et les jours suivants, ce fut une procession de visiteurs que la

même raison fit arriver de tous côtés. Dans un rayon de cinq ou six lieues au moins, il n'y eut personne s'intéressant à la santé du vieil auteur qui n'accourut s'en informer. Une tante octogénaire, plus alarmée encore sur l'état de son neveu, lui apporta un paquet de Revalenta arabica et un flacon de sirop de Larose, spécifiques fort en vogue alors pour combattre les faiblesses d'estomac et favoriser la digestion. On le voit, les plus mauvaises choses ont leur bon côté, et le méchant portrait du littérateur lui valut des preuves d'intérêt auxquelles il fut bien sensible ; cette sympathie de ses compatriotes lui fut plus agréable que les applaudissements unanimes qu'ils auraient pu décerner à l'un de ses ouvrages.

On était aux derniers jours de mai ; ce beau mois avait tapissé de fleurs toutes les pelouses et couronné de feuillage tous les arbres ; les premiers rayons d'un soleil splendide effleuraient la magnifique résurrection de la campagne, et le poète sexagénaire, pensant renaître avec la nature, avait été l'admirer au sein des paisibles et vertes retraites qui, depuis quinze ans, étaient le théâtre de ses rêveries et de ses observations. Tantôt c'était un point de vue nouveau que venait de lui offrir, dans un pittoresque lointain, l'abattis de quelques arbres ou la disparition d'une haie; tantôt c'était un insecte aux couleurs éclatantes qu'il admirait, une fleur qu'il contemplait, un oiseau dont il avait découvert le nid, et à la couvée duquel il prenait le plus vif intérêt, une fourmi pesamment chargée dont il suivait la marche pénible et la manière pleine d'intelli-

gence dont elle en surmontait les nombreux obstacles; enfin, c'étaient surtout des comparaisons pour sa prose et des images pour ses vers, dont il faisait une ample provision dans les tableaux successifs et variés qui se déroulaient à ses yeux, cherchant ainsi à embellir ses œuvres par quelque heureux emprunt fait à celles de Dieu.

Ce jour-là il se souvint de Marion et fut lui reudre une visite. En entrant dans sa chauniine, quelles ne furent point sa surprise et son émotion de voir suspendue et proprement encadrée, à la paroi faisant face au lit de la malade, la gravure dont il lui avait fait présent.

— Eh quoi I Marion, lui dit-il, vous vous êtes mise en frais pour ce méchant portrait?

— Mais, Monsieur, ne fallait-il pas que je contemplasse votre ligure ! Ne pouvant faire aucun mouvement pour la regarder, on Ta placée devant moi, et maintenant vous me tenez toujours compagnie.

— Cependant, ne trouvez-vous pas que mes yeux sont ternes et endormis, et que ma bouche grimace?

— Oh ! non, Monsieur, il me semble que vous vous attristez en me voyant seule et souffrante, et que votre bouche tâche de me sourire et de me consoler 1

Cette émouvante interprétation des imperfections de son portrait; ce cœur de la pauvre femme expliquant les défauts de l'artiste et les excusant, touchèrent profondément mon vieil ami, et il reprit : - Mais, ma bonne Marion, si j'avais cru vous

engager à la moindre dépense en vous donnant cette gravure, je ne vous l'aurais certes pas offerte!

— Comment, Monsieur, pourrais-je regretter l'argent que j'ai employé pour voir sans cesse devantmoi celui qui, depuis tant d'années, prend pitié de mon sort et cherche à l'adoucir! Sitôt que le jour éclaire ma chambre, je vous regarde, je prie pour vous et^'e bénis votre portrait.

Mon ami, ému jusqu'aux larmes, serra la main de Marion, dans laquelle il mit son offrande, et quitta la ehaumine.

Puis, en regagnant sa demeure, satisfait de sa promenade, il songeait que son buste en marbre figurant au Panthéon, que son image appendue dans la salle d'une savante académie, auraient moins « flatté son amour-propre que son portrait encadré et béni par Marion n'avait touché son cœur.

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