DEUXIÈME PARTIE
M. Delvine, originaire du canton de Vaud, était venu s'établir à Lyon depuis une quinzaine d'années; grâce à ses talents et à son activité il y avait fait d'excellentes affaires et se trouvait déjà à la tète d'une fort jolie fortune, dont il se proposait de jouir dans sa patrie après l'avoir acquise à l'étranger. Son épouse, également Vaudoise, était l'un de ces types de fraîcheur, d'embonpoint et de vigueur si communs en Suisse; puis elle joignait à ces avantages physiques une excessive bonté ainsi qu'un naturel plein de gaîté et parfois de malice. Mère d'une fille unique, sur laquelle s'étaient concentrés l'amour et l'espérance d'elle et de son mari, elle donnait à l'éducation de cette enfant les soins les plus éclairés et les plus tendres, mais la jeune Frosine annonçait, avec beaucoup de facilité et d'intelligence, une imagination trop vive, trop facile à s'enflammer, ce qui éveillait parfois les craintes des
auteurs de ses jours pour la tranquillité de son avenir.
Peu de jours après l'entrevue de Pascal et de M mc Delvine, celle-ci fut rendre visite à M nu ' Sarmu, avec laquelle elle était liée connue compatriote ; elle eut la délicatesse, non-seulement de taire ce qui lui était arrivé avec le jeune Sessino, mais encore elle feignit de ne point le reconnaître alors que celui-ci, rentrant chez M me Sarmu. la trouva en conversation avec M ,,,e Delvine, laquelle le félicita d'être en pension chez Tune de ses meilleures amies, l'engagea à venir la voir avec elle et à se joindre à la petite colonie suisse qui se trouvait alors à Lyon et qui se composait de nomhreux négociants et de banquiers à la tête du commerce de cette industrieuse et opulente cité.
Non-seulement Sessino profita de' cette aimable invitation, mais encore, quand ses devoirs l'appelaient dans le quartier où demeurait celle qu'il avait baptisée sa Minerve, il ne manquait jamais de lui faire une visite dans laquelle, grâce aux bons conseils qui lui étaient donnés, il retrempait ses principes et s'affermissait dans ses sages résolutions. Frosine, fille unique de M mc Delvine, âgée alors de quinze ans, était le portrait de sa mère; grande, gracieuse dans tous ses mouvements, sa figure mobile, expressive, était le retietde Y impétueuse vivacité de ses sentiments ; tantôt une douceur charmante se peignait dans ses traits, tantôt sous l'impression de l'indignation, de la colère, ses yeux brillaient d'un éclat fébrile, ses lèvres se plissaient,
et Ton ne pouvait presque pas reconnaître, dans ce visage enflammé de passions vives, la physionomie calme qui vous enchantait quelques instants auparavant. Au récit d'une belle action, à la lecture d'un noble dévouement, elle resplendissait d'enthousiasme, mais, au contraire, son petit cœur gonflé de sensibilité faisait jaillir des larmes à ses yeux si elle voyait ou apprenait une grande misère ou un malheur survenu loin d'elle.
Ses parents, inquiets de cette sympathie maladive pour tout ce qui attirait son attention, consultèrent un docteur célèbre alors médecin en chef de l'Hôtel- Dieu de Lyon, et qui se nommait Marc-Antoine Petit. Sans prescrire aucun remède, il engagea les parents de la jeune fille d'éloigner d'elle tout ce qui pourrait frapper ou ébranler violemment son imagination; il se fit son ami, il s'intéressa vivement à son sort, à ce point que Frosine s'attacha à lui comme à un second père et le prit pour directeur et conseiller de toutes ses actions.
Pascal Sessino avait malheureusement hérité de sa mère une affection nerveuse dont il avait déjà souffert dans son enfance, mais qui ne fit que s'accroître avec les années, en sorte que, sous l'empire du chagrin qu'il ressentait d'avoir quitté sa famille, il eût des crises de mélancolie qu'il voulut en vain cacher à M. et à M me Sarmu.
Son teint s'altérait, son appétit devenait nul, sa tête douloureuse ne roulait que de sombres pensées, il aimait la solitude, et dans ses promenades le long des rives de la Saône, il se cachait dans quelque
2rti
obscur et verdoyant refuge, et là se livrait à un désespoir sans motifs bien réels; des pleurs versés silencieusement inondaient son visage, des soupirs s'échappaient de son sein, un tremblement général agitait ses membres, puis, lorsqu'il avait pu s'abandonner sans contrainte à l'épanchement de sa larmoyante mélancolie, il revenait chez lui momentanément soulagé.
Lorsque M. et M me Sannu s'apercevaient de l'approche de ces crises, ils redoublaient de soins et d'égards pour leur pensionnaire, qu'ils avaient pris dans une sincère affection.
M me Sarmu, surtout, avait pour lui une tendresse vraiment maternelle, car elle-même n'avait aucun enfant sur .lequel elle pût épancher les trésors de son cœur.
Or, un jour que, plus malade qu'à l'ordinaire, Sessino rentrait le soir, accablé par les sinistres pensées qui avaient assombri son âme, il vint en pleurant prier M rae Sarmu de vouloir bien lui lire la prière des agonisants* rassurant qu'il était près d'expirer et qu'il allait se mettre au lit pour y finir sa misérable vie.
Accoutumée à entendre ces plaintes exagérées et folles, quoique faites de bonne foi, M mc Sarmu eut l'air de les prendre au sérieux, et répondit avec l'apparence d'une parfaite sincérité :
« Oui, mon cher Pascal, je vais chercher mon vote lume de prières, et je vous promets de vous lire « celle des agonisants, mais je veux auparavant susu pendre momentanément votre mort prochaine en
« vous faisant boire un verre d'eau avec un peu d'ex- ^ cellente anisette de Bordeaux, après quoi vous « irez entendre au Grand-Théâtre le délicieux opéra « delà Vestale, la musique de Spcnt'niî prolongera « vot re carrière jusqu'à ce soir, et lorsque vous ren- « trerez et que vous serez alité, je vous promets « d'aller auprès de votre couche funèbre lire la m prière des mourants. »
Ces paroles, dites avec un sang-froid imperturbable; avec autorité, engagèrent F hypocondriaque à suivre à la lettre le conseil qu'elle lui donnait, il but la spiritueuse liqueur et s'achemina lentement au théâtre, où la distraction et la musique opérèrent si bien sa résurrection, qu'il rentra honteux de sa folie souffrante, et quand M me Sarmu, tenant à la main le livre religieux, parut auprès de son lit pour y remplir sa funéraire promesse, il lui demanda pardon de son passager égarement et la remercia de l'en avoir guéri en feignant de le partager.
Sessino faisait des œuvres de J.-J. Rousseau ses plus chères distractions, ayant lu dans ses Confessions qu'un soir l'illustre philosophe, encore jeune, s'était endormi au concert des rossignols sur les bords de la Saône, crut avoir retrouvé le lieu champêtre où Rousseau avait passé la nuit, et le voilà qui, poursuivi de pensées mélancoliques va s'asseoir à cette place même et s'y livre à un accès d'attendrissement en pensant au malheureux destin de l'auteur genevois.
M m * Delvine et sa fille, qui se promenaient, trouvèrent Pascal son mouchoir sur les yeux, assis sous
une porte murée dominant la route, et rêvant solitaire au murmure des flots de la Saône qui coulait à ses pieds.
Surprises de le rencontrer en pareil lieu et en semblable posture, elles rappelèrent et l'arrachèrent à sa sombre rêverie. On sait combien, après les crises nerveuses, la détente qui survient occasionne d'expansion chez ceux qui les éprouvent ; Sessino, touché de la sympathie que lui témoignèrent alors "M™* Divine et sa tille, leur peignit en termes si déchirants les angoisses et les douleurs qu'il devait subir dans l'état où elles l'avaient trouvé, que Frosine, émue jusqu'aux larmes, voulut à l'instant même le conduire chez son docteur chéri, M. Petic, l'assurant que cet éminent médecin aurait sans nul doute les connaissances nécessaires pour prévenir le retour de ces horribles accès.
La mère de cette aimable enfant se joignit à elle pour engager Pascal à visiter le docteur, et tous trois se rendirent chez le médecin en chef de l'Hôtel-Dieu. Celui-ci les accueillit avec la plus grande affabilité, et s'intéressa d'autant plus aux maux de Sessino, dont ces dames lui tirent le récit, que le jeune homme, lui ayant parlé de son penchant à la poésie comme une cause d'aggravation de son état, M. Petit le rassura à cet égard en lui disant que luimême faisait des vers sans qu'il en eût jamais ressenti de fâcheux effets. Cependant il l'engagea à revenir le voir pour causer plus longuement avec lui, et remercia les deux dames de l'avoir mis en r<ip-
port avec un jeune ami des muses, dont il espérait adoucir les souffrances.
Sessino fut exact à se rendre au rendez-vous donné par le Docteur qui, après l'avoir longuement examiné, palpé, interrogé, lui déclara qu'il pouvait le rassurer sur les dangers de son état, mais il lui annonça en même temps que durant toute sa vie, qui pouvait se prolonger beaucoup, il devait s'attendre à des accès semblables à ceux qu'il avait déjà ressentis, causés par des impressions un peu vives de son âme, par une tension trop prolongée de son esprit et enfin par des influences atmosphériques.
Evitez donc, lui dit-il, tout ce qu'il est en votre pouvoir de fuir de ces différentes émotions ou fatigues; du reste, je puis vous assurer qu'en avançant en âge vous serez moins sujet à ces crises que le ralentissement de la circulation, et la diminution de la sensibilité rendront plus rares et moins intenses.
Puis le docteur voulut connaître quelques-unes des poésies du jeune hypocondriaque et celui-ci lui en récita plusieurs dont M. Petit parut enchanté à ce point que lui-même, ouvrant un tiroir de son bureau en tira des fragments d'un poëme qu'il composait alors, fragments qu'il soumit à l'appréciation de son malade, lequel fut charmé de trouver tout ensemble un Esculape pour sa santé et un juge compétent pour ses vers. Le Docteur Petit était à cette époque non-seulement un éminent médecin, un bon poète, mais encore l'homme le meilleur et
le plus beau qui se pût voir. D'une riche taille, large d'épaules, sa figure expressive, était encadrée par une chevelure frisée, noire, abondante, et comme la coutume d'alors voilait moins les formes du corps, il laissait à découvert des jambes superbes, un torse magnifique, puis une démarche pleine de noblesse et de grâce annonçant la force et la santé.
Les qualités de son cœur étaient aussi belles que les proportions de son corps et sa magnifique physionomie était le reflet éclatant de son âme ouverte à tous les sentiments généreux. Il était adoré de son immense clientèle, et la confiance qu'on avait en lui, le charme indicible répandu dans sa personne et ses paroles ajoutaient sans nul doute à l'efficacité des remèdes qu'il prescrivait à ses malades.
Il devint bien vite le meilleur ami de Sessino, le talent poétique que développait ce jeune homme, l'attachait toujours plus à lui, en sorte que la bonne moitié des visites qu'il lui faisait était consacrée au poète plutôt qu'au malade, et à l'amélioration de ses vers autant qu'à la guérison de ses maux.
Durant une année l'excellent docteur, chéri de Frosine et de Sessino les soigna tous deux et ajouta autant à leur sali té qu'à rattachement qu'ils ressentaient sans cesse davantage pour lui, quand tout à coup le bruit se répandit dans la cité que le docteur Petit atteint d'un mal subit avait réuni tous les membres de sa famille autour de sou lit, leur avait annoncé sa mort très-prochaine, leur avait fait des adieux déchirants, tout en donnant à chacun
d'eux des avis et des conseils qu'il les avait engagés à suivre alors qu'il ne serait plus.
Il y avait peu de jours que le docteur avait rendu visite à M mo Delvine, et comme il portait tous les signes extérieurs de vigueur et de santé, Frosine éplorée ne pouvait croire à un mal si prompt; Sessino arrivant sur ces entrefaites confirma la triste nouvelle, et, comme lui-même en était attéré, tous deux résolurent d'aller voir encore une fois leur docteur et leur ami. M me Delvine voulut les accompagner et quoique le malade ne reçût plus, vu son état d'essoufflement, les nombreux amis qui auraient désiré parvenir jusqu'à lui, il fit une exception en faveur des trois personnes qu'il savait lui être si tendrement attachées et qui entourèrent le lit d'agonie du moribond.
En les voyant M. Petit sourit tristement et leur adressa ces paroles :
« Adieu ; c'est bien le mot, mes moments sont « comptés et j'en ai peu à vous donner, ma tête « s'affaiblit et mon cœur malade va s'arrêter. Je « regrette moins les biens que je laisse que celui n que j'aurais pu faire encore, je meurs dans la force « de l'âge mais avant de vous qtiitter recevez mes « derniers adieux et mes derniers conseils.
« Ma chère dame Delvine remplacez-moi auprès « de ces deux jeunes enfants au bonheur et à la « santé desquels j'aurais voulu pouvoir contribuer « encore. Qu'ils évitent toute émotion forte et pro- « longée, tout ce qui pourrait ébranler et frapper « violemment leur imagination ; dans ce moment
« même je les vois avec peine trop affectés de L'état u où je suis ; puissent les avis d'un mourant pro- « longer leur vie ; quittez-moi, mes chers amis, ma « vue peut causer vos maux sans rien changer à « mon sort. Embrassez encore une fois votre ami et « croyez au bonheur qu'il espère lui-même de vous « revoir dans un monde meilleur. »
Les trois amis mouillèrent de leurs larmes le pâle visage du docteur et le quittèrent sans avoir pu lui répondre une seule parole, mais leurs regards désolés attestaient mieux leur désespoir que tout ce qu'ils auraient pu lui dire.
Le docteur expira le lendemain même de cette funèbre entrevue.
Sans doute les grands personnages de la terre eurent après leur décès de resplendissantes et pompeuses funérailles, mais je ne pense pas qu'il en fut jamais de plus touchantes et qui causèrent un deuil plus universel.
L'extrême émotion de Sessino l'empêcha d'entendre la plupart des nombreux discours qui furent prononcés dans cette circonstance, ses larmes coulèrent sans contrainte, car tous les assistants à cette lugubre cérémonie partagèrent son attendrissement; il rentra chez lui le cœur navré et tomba dans l'une des crises les plus intenses et les plus longues qu'il eut jamais éprouvées, d'autant plus fâcheuse qu'il venait de perdre l'ami et le médecin qui seul était souvent parvenu à tempérer sa souffrance dans ces tristes moments et à en abréger la durée.
Il dut recourir aux conseils d'un autre docteur,
lequel n'hésita point à lui conseiller d'aller respirer l'air natal et de retourner au sein de sa famille. M. et M me Sarmu, bien qu'attachés sincèrement à leur jeune pensionnaire, se joignirent à l'Esculape pour conseiller à Sessino l'air balsamique et pur de la Suisse afin d'y raffermir sa santé fortement ébranlée.
Après avoir visité toutes les personnes qu'il avait connues à Lyon et qui lui en avaient rendu le séj ouiagréable, il se prépara à quitter cette cité dans laquelle il venait de passer quatre années de sa jeunesse, sans qu'il eût été souillé par le libertinage régnant alors dans cette seconde ville de France, grâce à l'heureuse méprise qui l'avait conduit auprès de M me Delvine et aux sages directions qu'elle lui avait données.
Ce fut elle surtout et la gentille Frosine qu'il lui fut pénible de quitter; bien des pleurs furent versés par lui dans la dernière entrevue qu'il eut avec elles ; mais son chagrin fut amoindri cependant par l'assurance qu'elles lui donnèrent que bientôt elles iraient le rejoindre près du beau lac qu'un étranger ne saurait oublier quand il L'a une fois admiré, et que regrettent sans cesse ceux qui, nés sur ses bords, s'en éloignent avec peine, le revoyent dans leurs songes et ne le retrouvent que charmés et attendris.