VEVEY, CLARENS
Après une longue séparation, revoir une personne aimée, c'est trop souvent faire le pénible inventaire de changements fâcheux survenus en elle, ce sont des rides et des cheveux blancs, des sens qui se sont affaiblis, une démarche qui s'est appesantie sous le poids des ans : mais revoir une patrie assise sur les bords d'un lac magnifique, entouré de sites champêtres que la nature reverdit et rajeunit chaque année, retrouver les retraites aimées de son enfance plus ombreuses et plus fraîches sous les arbres grandis durant son absence, admirer une ville à laquelle se sont ajoutées de nombreuses et somptueuses habitations, voilà le plaisir bien senti que savoura Sessino en revoyant Vevey.
L'accueil plein de tendresse que lui tirent ses parents et ses amis, inquiets sur son compte et charmés de le revoir, contribua autant que l'atmosphère de sa patrie à lui rendre la santé, et bientôt placé
par son père à la tête de ses affaires, il ne tarda point à se rendre digne de la confiance qu'il lui témoignait.
La coterie d'amis que retrouva Sessino à Vevey s'était accrue, durant son séjour à Lyon, d'un individu qui jouera un trop grand rôle dans la tin de ce récit pour n'en pas faire le portrait et n'en pas dire les antécédents.
Urbain Favier était le fils d'un pauvre ouvrier horloger de Genève ; il avait alors vingt-quatre ans, d'une figure superbe, bien fait de corps, plein d'esprit naturel et d'intelligence, il était ce que l'on appelle un fort beau garçon. Orphelin de bonne heure et placé dans un atelier de bijouterie, il y avait développé un génie plein de ressources et avait inventé un moyen de percer les joyaux de montres avec une grande perfection et beaucoup de promptitude, en sorte qu'en quelques années il avait acquis une assez jolie fortune ; son éducation, par contre, avait été fort négligée, pour ne pas dire nulle : à peine savait-il écrire et lire, ce qui ne l'avait point empêché de devenir à Genève, grâce à sa belle prestance et à son élocution facile et colorée, l'un des organes les plus saillants de l'opposition qui commença à se former à Genève peu après la restauration de cette ville, soit en 1817 ; c'était l'oracle du faubourg de Saint-Gervais, le Démosthènes de toutes les réunions populaires ; lors de la fameuse émeute occasionnée par la cherté des pommes de terre, ce fut lui qui harangua le peuple sur la place du Molard, qui vociféra contre les accapareurs, contre les riches
propriétaires, qu'il accusa de vouloir affamer les pauvres; égarant ainsi la multitude, il la poussa aux plus coupables excès ; il saisit lui-même dans les mains du syndic N.... le bâton, symbole du pouvoir qu'il jeta dans la rue, ce fut lui qui, sourd aux injonctions de la force armée, contraignit ses chefs à taire croiser la baïonnette à leurs soldats et qui résista ouvertement à leurs menaces d'en faire usage. Sa conduite en cette occasion le posa comme tribun courageux aux yeux de ces gens toujours trop nombreux, sans cesse amis du désordre, qui voyent dans toute résistance aux autorités légales un acte d'énergique indépendance digne de leurs applaudissements.
Depuis lors, il devint le chef de tous ces fauteurs de troubles, qui plus tard, mis à la disposition de meneurs adroits et ambitieux, furent les instruments dont ils se servirent pour miner le pouvoir, que chaque révolution leur rendit plus accessible et dont ils finirent par s'emparer.
Les vieillards genevois se souviennent sans doute de l'heureuse époque dont je parle, et des fêtes nombreuses pleines de gaîté qui signalèrent les premières années qui suivirent le retour de la cité de Calvin à son ancienne indépendance.
Le peuple et ses magistrats, dans le sein de ces joyeuses fêtes, célébraient à F envi le bonheur de leur réunion à la Suisse, et le chantaient dans des poésies sans cesse accueillies avec un sincère enthousiasme.
Toutefois l'élection à deux degrés, la rétention,
la non-publicité des séances du Grand Conseil, commençaient déjà à être des textes d'opposition libérale, que faisaient valoir des hommes de talent sans doute, mais qui, plus tard, se sont reproché amèrement d'avoir contribué à remplacer des magistrats intègres et prudents par des ambitieux qui n'ont avancé le règne de la liberté qu'aux dépens de celui de la morale, puis élevé leur fortune particulière sur le gaspillage de la fortune publique.
Urbain Favier, qui avait épelé dans les journaux et y avait appris à lire, en avait retenu tout ce bric-àbrac de vieilles phrases redondantes et creuses, vraies catapultes banales avec lesquelles on bat en brèche le pouvoir dans tous les pays en faisant saillir ses moindres erreurs, en les regardant au travers d'une loupe et en prenant le peuple sous tutelle pour défendre ses droits acquis, usurpés, méconnus, foulés aux pieds des despotes, etc.
Après la paresse, les plaisirs et l'absinthe, Urbain Favier n'aimait rien tant que la liberté ;. il la chantait sur tous les tons : en ut dièze, en m bémol, toujours d'une voix retentissante, sourde, menaçante. 11 se grisait en son honneur dans tous les banquets, en jurant qu'il saurait mourir pour elle dans tous les combats. La masse de civisme qu'il trouvait au fond des bouteilles était incroyable ; jamais on ne vit un héros de dessert plus beau, plus entraînant, alors qu'un verre plein à la main il portait un toast frénétique en faveur des peuples asservis, dont il brisait poétiquement les chaînes dans des couplets remplis d'une haine féroce contre la tyrannie des
agents de police, qui taisaient fermer les cabarets à des heures nuisibles à la soif des amants de l'indépendance absolue et des liqueurs alcooliques.
Guillaume Tell, Winkelried et les autres eussent été des pleutres auprès de lui à la tin des banquets ; il aurait abattu alors vingt pommes pour une, et se serait fourré dans la poitrine cent lances de plus que le héros de Sempach.
Toutefois, dans l'impossibilité de se gorger d'autant de piques, il les remplaçait, faute de mieux, par des verres de Champagne qu'il avalait le plus héroïquement du monde.
On concevra aisément qu'un libéral de cette force eût éveillé les susceptibilités des magistrats préposés à l'entretien de la paix publique, en sorte qu'après avoir eu avec eux plusieurs difficultés, Favier se décida à quitter une ville indigne de sa protection, incapable de l'apprécier à sa retentissante valeur ; il se retira donc à Vevey, mais, avant de quitter la cité de Calvin, il lui jeta à la face, en passant la frontière, ces mots menaçants empruntés à Coriolan sur le point de passer aux Volsques : Adieu Genève, je pars!!!
Genève eût la cruauté de le voir partir sans trop de regrets, et Vevey de l'accueillir avec la plus complète indifférence; les cabaretiers et les cafetiers seuls déplorèrent dans la première ville son départ, et se réjouirent dans la seconde de l'arrivée de cet intrépide videur de flacons.
Avec son argent, sa belle Jête, ses grands mots et son amour surhumain pour la liberté, il fut accueilli
cependant par uue jeunesse confiante, enthousiaste, toujours dupe des apparences, et bientôt il fut l'âme et le boute-en-train de la société veveysanne.
Durant les quatre années que Sessino avait passées en France, il avait vu quelques fêtes dans lesquelles étaient célébrées les victoires du premier empire, il avait assisté aux réjouissances occasionnées par la naissance du roi de Rome ; ces brillantes journées avaient ébloui ses yeux sans parler à son âme, mais alors qu'il parût pour la première fois dans l'une de ces réunions patriotiques où les Vaudois fêtaient leur indépendance, quand il entendit ces chants helvétiques inspirés par les hauts faits de nos glorieux ancêtres, quand il fut témoin de cette joie pleine, sincère, électrique qu'excitaient les louanges données aux fondateurs de notre liberté, il fut ravi d'admiration, et son cœur impressionnable s'ouvrit aux suaves émotions que lui causait ce beau spectacle.
Or, dans ce premier banquet offert aux yeux du jeune Pascal, Favier prit la parole au dessert; sa noble figure, son organe vibrant et passionné, ses périodes foudroyantes, souvent les mêmes, mais nouvelles pour Sessino, tout ce tapage de mots retentissants séduisit le jeune Suisse, qui l'entendait pour la première fois ; il quitta sa place et vint, frémissant de joie, se jeter dans les bras du beau tribun qui achevait son toast, et qui, visiblement contrarié par cet élan d'attendrissement, ne put avaler le verre de vin qu'il tenait à la main; il reçut cependant Sessino avec sympathie et rengagea de
suite à trinquer avec lui pour ne pas reuvoyer trop longtemps l'absorption du liquide inspirateur.
Depuis ce jour U. Favier et Pascal se lièrent étroitement, sans que le premier, cependant, entraînât le second dans les cafés et estaminets, théâtres habituels de sa faconde venimeuse ; non, directeur des affaires de son père, l'intelligent et laborieux Sessino recevait les visites de Favier sans lui en faire lui-même et sans l'accompagner jamais dans les orgies civiques trop multipliées où le fougueux tribun commençait à hurler contre les magistrats de Lausanne.
Toutefois, son temps n'était pas si exclusivement consacré à la politique qu'il ne s'occupât aussi à profiter auprès du sexe de ses avantages physiques, et comme il chantait lui-même :
Enfant chéri des dames
Je suis dans mon printemps Esclave auprès des femmes Libre avec les tyrans.
S'il se redressait fièrement devant les despotes, il s'humanisait auprès des belles et passait volontiers sous les fourches caudines de l'amour. Sa belle figure lui avait valu bien des aventures galantes dont il ne parla que fort peu à Sessino, qui, encore sous la salutaire influence des conseils de M ma Delvine et de sa tendre mère, aurait été très-antipathique au libertinage.
D y avait deux ans que Pascal était de retour à
Vevey quand la famille de M. Delvine y revint ellemême pour s'y fixer.
Qu'on juge du bonheur de Sessino! Des rapports de confiance et d'amitié s'établirent de suite entre ses parents et ceux de la charmante Frosine, bien des courses lurent faites par eux dans les délicieuses retraites qui entourent Vevey, mais aucune ne leur sembla plus riante, plus selon leurs goûts que Clarens.
Tant de descriptions ont été faites de ce village enchanteur, qu'il serait ridicule d'y ajouter encore la mienne; il est d'ailleurs des sites dont la plume est incapable de retracer toutes les beautés, et que les regards seuls peuvent apprécier.
Sous le charme de son aspect féerique, M. Delvine se décida à louer une des jolies villas qui surgissent au milieu de cette oasis ombreuse, assise calme et fraîche sur les rives bleuâtres du magnifique Léman .
C'était au mois de mai, la nature, pimpante et rajeunie, reprenait sa couronne de verdure et de tleurs, chaque arbre fruitier semblait un bouquet, les routes, frangées de haies d'aubépines, étaient pleines de ce parfum printanier qui, comme un encens delà terre, s'élève à son céleste auteur. Revoir son pays, sa patrie embellie par la plus belle saison de l'année, fut un bonheur que goûta en plein la famille de M. Delvine; Sessino, retenu à la ville par ses devoirs, lui taisait avec sa mère de fréquentes visites.
Favier mangeait ses rentes tout en foudroyant de ses diatribes les despotes de l'Europe en général, et
ceux du canton de Vaud en particulier ; il venait souvent visiter Sessino dans son magasin, et cherchait à lui inoculer son horreur pour la tyrannie, sans que celui-ci restât bien assuré qu'il portait les chaînes de la servitude et qu'il était courbé sous de vils oppresseurs, par cela seul que parfois un magistrat faisait trop sentir son autorité ou interprétait les lois d'uue manière trop sévère.
Il trouvait certains abus inhérents à la nature humaine et à toute espèce de régime, et ne se sentant gêné ni dans son industrie, ni dans ses habitudes, il ne comprenait pas bien pourquoi il aurait dû prendre en main la cause de tous les peuples asservis et se révolter contre les agents du gouvernement de son pays pour quelques légers abus d'autorité qui ne portaient aucune atteinte à la prospérité de ses affaires et à son repos.
Mais un jour Favier, le tirant à l'écart, lui confia que, violemment épris d'une incomparable jeune fille, et presque assuré de ne point lui être indifférent, il venait réclamer le secours de sa plume pour lui adresser une lettre dans laquelle il peindrait en termes brûlants V ardeur de sa flamme pour cette adorable créature. « Vous le savez, mon cher Sessino. tout entier à l'industrie dès mon bas âge, j r ai toujours ignoré les principes de la grammaire, et ne voudrais point donner à ma divinité une idée fâcheuse de mon talent épistolaire ; voyons, composez-moi une missive charmante, dans laquelle vous peindrez l'énergie de mes sentiments pour celle qui mêles inspira, et qui, je vous l'assure, est digne de
vous inspirer vous-même quand je vous l'aurai fait voir ou peut-être quand je vous aurai dit son nom, car vous pouvez fort bien la connaître. »
— Eh bien! comment s'appelle cette incomparable beauté ?
— Mon cher, silence absolu sur cette confidence, que je ne ferais à aucun autre qu'à vous, puisqu'elle devient indispensable pour le service signalé que que vous allez me rendre.
— - Mais enfin son nom ?
— Vous sentez aussi bien que moi l'importance d'un secret d'où dépendent mon bonheur et la réputation d'une personne adorée.
— Sans doute et je me tairai, n'en doutez pas.
— Quel malheur si le public était instruit de mon amour pour cet ange, et de l'espoir qu'elle veut bien me donner de répondre à mes désirs !
— Mais enfin son nom !
M Ue Frosine Delvine.
— Qu'on juge de l'effet que produisit ce nom sur l'âme si impressionnable de Sessino ; quoil la tille de sa protectrice de Lyon, cette Frosine à laquelle il avait voué un intérêt si vif, une amitié si ancienne et si sincère, en butte aux poursuites d'un homme vulgaire, d'une conduite sans dignité, d'une éducation nulle et qui n'avait pour lui que des avantages physiques réels et une certaine facilité d'élocution banale composée de phrases ressassées ; quoi! Frosine aurait pu se laisser prendre aux fadeurs débitées par un farouche démocrate !!
Toutefois Sessino entrevit de suite qu'il pourrait
garantir d'un danger éminent, celle qu'il aimait comme une sœur ; il se garda bien de dire à Favier les rapports anciens et suivis qu'il avait eus avec la famille de Frosine, et s' efforçant d'affecter une indifférence bien loin de son cœur il lui dit tranquillement :
— Mais comment donc êtes-vous devenu si éperdûment amoureux de cette Frosine ?
— Vous ne la connaissez pas, je le vois, pour pouvoir me faire une demande semblable ; écoutezmoi, c'est tout un roman que je vais abréger autant qu'il me sera possible.
Un peu las de mes aventures galantes de Vevey et voulant jouir du magnifique printemps que nous venons d'avoir, j'avais loué un petit appartement à Clarens dans une maison dont l'enclos n'était séparé que par une haie de la belle villa qu'habitait la famille Delvine. Chaque jour en me promenant dans mon jardin, au travers des roses églantines et de l'épine blanche, j'entrevoyais une délicieuse jeune fille, qui n'était point si entièrement livrée à la lecture du volume qu'elle tenait à la main qu'elle ne me jetât parfois au travers des branches quelques regards charmants, dans lesquels il me semblait voir de la bienveillance pour son voisin.
Un matin je m'avisai de lui adresser quelques paroles sur la pureté de l'air, la beauté du site, le chant des oiseaux, que sais-je encore, toute cette série de lieux communs sans cesse au service des admirateurs de la nature. Elle me répondit avec en-
thousiasme, et tous deux nous fîmes à qui mieux mieux l'éloge et la peinture de Clarens.
Puis un autre jour je m'aventurai à lui offrir une rose mousseuse au travers de la haie qui nous séparait, elle daigna avancer sa main pour la prendre, mais sa main fut prise plus vite par moi que la fleur par elle et j'y déposai un chaste baiser ; elle s'enfuit alors rougissante, mais elle revint le lendemain et depuis lors nous échangeons des propos charmants ; elle a pris confiance en moi, j'en suis très-flatté, mais vous concevrez facilement, mon cher Sessino, que ce parfait amour lilé si longtemps commence à me lasser et je voudrais décider Frosine à me" donner des marques plus réelles de sa tendresse.
— Alors quelles seraient vos intentions ?
— Je voudrais, mon cher, l'engager à franchir la haie maudite qui nous sépare, par un petit trou que j'y ai pratiqué, et alors, ma foi, le reste me regarderait.
— Quoi, Monsieur, vous aspireriez à compromettre la réputation et l'avenir de cette jeune tille ?
— Eh ! non! comme vous y allez, je ne suis pas si scélérat; je voudrais seulement en la poussant à une démarche, sans doute un peu légère, déterminer sa famille à me la donner en mariage ; je suis las de ma vie de garçon, et M. Delvine étant riche la dot qu'il donnerait à sa fille serait de nature à rassurer mon avenir un peu menacé par suite de la vie oisive que je mène ici depuis quelques années, où je me dévoue plutôt à l'avancement de la liberté qu'à celui de ma fortune.
Sans approuver Favier, Sessino eût l'air de lui laisser toute la responsabilité de sa conduite , et lui promit de composer une missive dans le sens désiré, mais il se promit bien aussi à lui-même de faire tous ses efforts pour détourner les malheurs qui menaçaient la tranquille innocence de Frosine, trop prompte avec son imagination mobile à ajouter foi aux paroles d'un rêveur peu soucieux de la moralité de ses moyens pour atteindre un but criminel.
Sa première pensée fut d'avertir les parents de Frosine des démarches et des projets coupables de Favier, mais il se ravisa vite et crut qu'il serait plus prudent et plus sûr d'armer M lle Delvine elle-même de renseignements positifs touchant Favier, plutôt que de risquer d'accroître un penchant, faible encore, par la défense et les menaces que son père et sa mère ne manqueraient pas de lui faire ; d'ailleurs il était plus digne de Frosine de se protéger elle-même une fois qu'elle saurait combien celui qu'elle avait pu croire digne d'elle était loin de l'idée trop favorable que son exaltation s'en était faite.
D composa donc deux lettres, l'une destinée à être lue à Favier, dans laquelle il entassa toutes les formules banales sur ses feux pour sa déesse, qu'il engageait à franchir la limite de ses devoirs et celle de la haie qui les séparait ; l'autre qui devait être glissée avec adresse dans l'enveloppe à la place de la première était conçue ainsi :
« Mademoiselle!
« M. Urbain Favier que je connais et à qui je me suis bien gardé de faire part des rapports qui m'unissent à votre famille, m'a prié de vous écrire une lettre que son manque d'éducation ne lui permettait pas de faire lui-même ; je ne me suis chargé de l'obliger en ce cas que pour avoir l'occasion de vous instruire du péril qui vous menace en flattant le penchant que ce jeune homme a pour vous. Sans doute, Mademoiselle, la nature lui a donné des avantages physiques qui le rendent dangereux auprès des jeunes personnes qui ne verront que son extérieur, et seuls ils ont pu vous engager à ne pas fermer l'oreille à ses paroles doucereuses. Mais permettez à un ami sincère de vous éclairer sur le péril de votre situation actuelle; la position sociale, l'éducation, les mœurs de cet homme le rendent incapable d'assurer votre bonheur; aucun motif autre que mon intérêt pour vous ne m'engage à la démarche que je fais et à l'office auquel je me prête en ce moment.
« Réfléchissez, ma chère Frosine, point d'entrainement à des démarches qui pourraient compromettre votre avenir et vous contraindre à un hymen qui pèserait lourdement sur toute votre vie ; Madame votre excellente mère, alors que j'étais àLyon et que j'avais votre âge me retint sur le bord du précipice où j'étais près de tomber, laissez-moi croire, ma chère Frosine, que je pourrai acquitter ma dette
envers elle en rendant à sa fille le même service qu'elle me rendit à moi-même. Je suis, je fus et je serai sans cesse votre ami le plus vrai et le plus dévoué.
« Pascal Sessino. »
Favier vint réclamer la lettre promise que Pascal avait farcie d'exagérations, de protestations, d'adorations; sa lecture fit pâmer d'aise le terrible tribun surpris et charmé de se produire costumé en phrases de Céladon aux yeux de celle qu'il désirait attendrir ; au moment de la mettre sous enveloppe Sessino lui substitua adroitement celle que l'on vient de lire et la cacheta immédiatement.
— Merci, mon cher Pascal, de m'avoir muni de ce brûlot incendiaire qui enflammera, j'en suis assuré, le cœur de ma belle. Soyez certain vous-même de ma reconnaissance ; vous avez pu juger de mon influence sur les cafés et les pintes de Vevey ; je puis, grâce à ma parole facile et au suffrage universel, disposer de quelques centaines de voix qui vous seront acquises pour la place quelle qu'elle soit que vous voudriez obtenir par l'élection. Adieu, je vole à Glarens déposer ma lettre aux pieds de mon idole.
A peine arrivé, il courut vers cette haie dans les branches fleuries de laquelle s'encadrait si bien la figure charmante de Frosine, il l'attendit quelques instants ; enfin, elle parut ; alors écartant le feuillage, il lui montra la lettre qu'il porta à ses lèvres, puis sur son cœur, et qu'il lança devant elle.
Frosine hésitait pour relever la missive, mais ayant regardé U. Favier, elle le vit à genoux, les yeux tournés vers elle, les mains jointes et dans une posture vraiment touchante quoique un peu bien humble pour le farouche démocrate. Son cœur sensible fut ému par cette pantomime suppliante, elle prit la lettre et s'enfuit honteuse de sa témérité ; puis, arrivée dans sa chambre, et comme elle portait déjà les mains à la missive pour en rompre le cachet, elle songea tout à coup à sa mère à qui elle avait caché le commencement d'une intrigue innocente, sans doute, mais qui pouvait devenir plus sérieuse ; elle trembla à l'idée d'être entraînée insensiblement à des démarches plus accentuées et plus coupables et sous l'empire de ces sages réflexions, elle courut se jeter dans les bras de sa mère et lui confia tout.
M me Delvine accueillit avec indulgence les aveux de sa fille, lui pardonna de ne l'avoir pas prise plutôt pour confidente et ouvrit elle-même la lettre que Frosine lui avait remise.
Qu'on juge de leur surprise à toutes deux à sa lecture ! alors qu'au lieu d'y trouver les déclarations passionnées d'un séducteur elles y lurent les sages conseils d'un ami.
M me Delvine engagea sa fille à renoncer pour le moment à ses promenades dans le jardin, et celle-ci y consentit d'autant plus volontiers que sa fierté se révoltant à la pensée d'avoir été en butte à la poursuite d'un homme indigne d'elle, elle conçut pour lui un mépris aussi grand que mérité.
»... Mais je n'aime pas à dire longuement ce qui se devine bien vite ; les rapports des deux familles instruites de cet incident en furent sans cesse plus intimes et Sessino toujours plus cher à Frosine, si bien que celle-ci accepta bientôt pour époux celui qui, depuis longtemps, était son ami et venait de lui donner de son attachement une preuve si éclatante.
Urbain Favier, dégoûté de ne pas recevoir de réponse à son brûlot incendiaire, finit par croire qu'il avait été plutôt incendié lui-même: dès lors il renonça à se promener solitaire dans son clos, retourna à Vevey et revint aussi à la liberté et à l'absinthe ses constantes et fidèles amours.