FROSINE
Vive, sensible, aimable, bonne, Chère à tout ce qui l'entoura Elle ne fit pleurer personne, Mais tout le monde la pleura.
Touché de pitié moi-même en face de ce tertre fleuri, je ne le quittai point sans serrer affectueusement la main de Sessino que je laissai, afin qu'il pût se livrer sans témoins et sans contrainte à sa douleur et aux pieux soins qu'il donnait à la parure embaumée de la tombe de Frosine.
Quant à Urbain Favier, il est depuis longtemps revenu à Genève, après avoir eu plusieurs difficultés avec la police de Vevey, et avoir oublié son ingrate déesse. Mais hélas! ce n'est plus le beau tribun de jadis. Le culte de l'absinthe et de la liberté a précipité pour lui le déclin de la vie, un tremblement nerveux l'agite sans cesse, de rares cheveux blancs descendent le long de ses tempes ridées et sur ses joues creuses. Toutefois il a conservé son horreur de l'eau et de la tyrannie; il adore les émotions et les banquets politiques, dont il partage l'enthousiasme en l'augmentant.
On le fait volontiers major de table; il se résigne avec peine à donner la parole aux autres après l'avoir prise si longtemps lui-même, du reste, nul ne chauffe un toast avec plus d'énergie, il piétine et applaudit avec une ardeur féroce, et bien que sa
voix soit maintenant chevrotante et cassée; il accentue le mot de Bravo de telle manière que ces deux syllabes deviennent dans sa bouche comme deux détonations de boîtes.