LA MÈRE OPTIME
Nouvelle.
Il est des personnes pour qui la conversation est un pugilat verbeux, une escrime loquace ; elles ne sauraient jamais discourir sans contredire, leur faconde s'aiguise à nos dépens, leur logique se repasse sur la nôtre comme un rasoir sur le cuir, et je conviens que je redoute et fuis ceux qui sont possédés de cette désolante manie.
Or, j'avais un bon ami nommé Duport, professant les mêmes opinions et ayant les mêmes goûts que moi, avec lequel j'avais d'autant plus de plaisir à me promener que c'était comme une délicieuse trouvaille faite parmi les caractères contrariants et taquins qui pullulent dans nos contrées.
Un jour, que par un beau soleil de juin nous avions dirigé nos pas sur les rives de l'Arve et comme nous venions de passer devant une maison de misérable apparence.
— C'est singulier, me dit-il, combien il est d'êtres qui nous semblent heureux sans qu'ils le soient,
et d'autres, malheureux sans qu'ils l'aient jamais été.
— Si le fait est singulier pour vous, mon cher Duport, c'est une vérité banale pour le plus grand nombre et je m'étonne de votre étonnement à ce sujet.
— Vous avez raison, et cependant cette réflexion me revient sans cesse à l'esprit alors que je passe devant la chaumière de la mère Optime.
— Mais quelle est cette mère Optime?
— C'est l'habitante de ce pauvre refuge que vous venez de voir.
— Dites-moi donc, s'il vous plaît, ce que vous en savez.
— Je vais vous faire son histoire tout en cheminant.
— Ah I mon cher, je vous en prie, n'en faites pas une nouvelle dans le genre de celles qu'on lit trop souvent, pas trop de dramatique, d'émouvant, point de mots scientifiques, car je n'ai pas mon dictionnaire de poche, pas de théologie échevelée venant s'enchevêtrer dans votre récit avec les choses les plus ordinaires de la vie, pour l'édification de lecteurs plus méthodistes que vraiment pieux, qui tiennent moins aux bases sublimes de notre religion qu'à y croire d'une certaine manière et qui emprisonnent leur foi dans un corset de force.
— Soyez sans crainte, mon ami, ma petite histoire sera tout unie comme la route où nous marchons, sans ornière ni têtes de ctiats.
— Cependant vous débutez mal et voilà un mot
qui m*est inconnu : qu'est-ce donc que des têtes de chats sur un chemin ?
— Ce sont tout simplement des aspérités causées par de grosses pierres adhérentes au sol.
— Allons, je suis édifié, et maintenant faites-moi l'historiette de la mère Optime comme vous le dites, un peu techniquement, sans têtes de chats.
— Vous le savez, mon ami, lorsque j'arrivai il y a vingt-sept ans pour m' établir dans vos délicieuses contrées, je ne pouvais me lasser de les parcourir dans un perpétuel ravissement. La promenade devint ma passion favorite; je me fis l'ami et le confident de tous les agriculteurs de vos environs et souvent j'eus le bonheur de diminuer quelques-uns de leurs ennuis, et le bonheur plus grand et plus rare encore de trouver des personnes qui furent reconnaissantes de ce que je fis pour elles.
Au nombre des bonnes gens que je rencontrai d'abord était une femme déjà vieille qui se nommait Garoude; la bouche souriante et l'air constamment satisfait, elle me racontait les bénédictions sans nombre dont l'Eternel la comblait; tout ce qui lui arrivait était un motif d'actions de grâces au Seigneur.
La première fois que je la vis, elle cheminait péniblement appuyée sur un bâton et recueillait des mauves et des feuilles de bonhomme sur les bords du chemin, puis elle les mettait dans son tablier divisé en deux compartiments pour y renfermer sa double récolte.
— Bonjour, mabonne femme, lui dis-je, vous vous donnez là bien du mal pour peu de profit.
— Oh que non, Monsieur, ma sciatique va mieux, le temps est beau, et mes herbes se vendent toujours; je me trouve fort heureuse de pouvoir encore aller et venir.
— Mais que gagnez-vous à cette récolte journalière?
— Pas des sommes, c'est vrai; les mauves et le bonhomme ont diminué de prix; mais j'ai un sureau chargé de fleurs à ma porte qui m'a bien rendu ce printemps ; puis il y a un herboriste à Genève qui me paie mes vulnéraires vraiment plus qu'ils ne valent, et j'ai bien du bonheur d'avoir affaire avec lui.
— Seriez-vous fâchée que je vous fisse un petit cadeau pour bonifier votre journée ?
— Ah ! Monsieur, je ne demande jamais rien, mais je reçois toujours avec plaisir ce que les braves gens veulent bien me donner; d'ailleurs, c'est dans quelques jours la fête d'une excellente voisine, et je consacrerai à lui acheter un petit cadeau celui que vous voulez bien me faire.
— Je suis content de vous aider à suivre de si nobles sentiments.
Et je remis mon offrande à la bonne vieille.
Plus tard, comme je me promenais sur les bords de l'Arve, je trouvai la Garoude au sein d'un petit carré de terrain couvert de plantin, de mauves, de bonhomme et de camomilles; elle me vit m'approcher d'elle, et d'un ton de joyeuse humeur, s'écria :
— Vous rae trouvez. Monsieur, dans mes propriétés. Oui, M lle Chant in m'a donné cette petite place pour y semer et y cultiver mes herbes, et, vous le voyez, je fais ma récolte journalière.
— Elle est bien près de la rivière, votre campagne, et si T Arve débordait elle enlèverait vos vulnéraires.
— C'est vrai, mais, grâce à Dieu, voilà quatre ans que ma campagne est épargnée, me dit-elle en riant.
— Eh bien, lui dis-je, votre voisine a-t-elle été contente de sa fête ?
— Ah ! je crois bien ! un gentil bonnet garni de dentelles de coton, et qui lui va ! il faut voir ! tenez, cela m'a fait autant de plaisir qu'à elle de l'avoir rendue si contente.
— Voilà pour vous en acheter un semblable, ma bonne femme.
Et après avoir reçu ses bénédictions sincères, je la quittai.
Ce même jour j'allai visiter M He Chant in, vieille tille ayant hérité une grande et belle campagne d'un frère sans enfants qu'elle avait soigné dans sa dernière maladie.
Cette demoiselle, catholique exaltée, remplissait avec une exactitude scrupuleuse tous ses devoirs religieux; c'est elle qui ornait les chapelles de son voisinage de fleurs artificielles, celles de son beau jardin étaient fauchées pour décorer les reposoirs lors de la Fête-Dieu ; le curé de sa commune était plus souvent chez elle que dans sou presbytère ;
elle ne manquait ni messes, ni vêpres, et toutefois son caractère faisait un parfait contraste avec celui de la pauvre Garoude, à laquelle elle avait cédé un petit carré de terre dépendant de ses propriétés. Jamais je ne l'abordais sans qu'elle me confiât un nouveau sujet de plainte. En discussion avec ses fermiers, ses domestiques, ou en procès avec ses voisins, sa vie était une perpétuelle désolation, elle se piquait à toutes les épines de l'existence sans en apercevoir les roses ni se douter de leurs parfums.
Je ne pouvais concevoir ce mélange d'une austère piété avec cette continuelle révolte contre les moindres vicissitudes qui incombent à chacun.
Instruite, spirituelle, elle ne plaisait que fort médiocrement à ses voisins, qui ne pouvaient rester longtemps sans lui fournir des sujets de contestations et de plaintes.
C'était une salutation qu'on ne lui avait pas rendue, un air méprisant qu'elle découvrait dans la physionomie de la personne qu'elle rencontrait, un mot dans la conversation qui devenait la base d'un amas de griefs contre celui qui le lui avait adressé sans aucune intention de l' offenser, une jalousie haineuse contre les propriétaires plus riches, ou les femmes plus jolies et moins âgées qu'elle; enfin, c'était un caractère anguleux, qui rendait impossible toute sympathie prolongée avec elle.
On concevra sans peine que tant d'aigreur dans l'esprit eût déteint sur sa figure, dont les traits assez réguliers étaient encadrés dans une couleur
bistre semblable à celle d'un manuscrit sur parchemiivdu seizième siècle.
Elle était de ces esprits mal faits, pour qui la religion semble être une raison de détester ceux qui en ont une autre que la leur; la sienne consistait surtout à poursuivre de préventions souvent injustes tous les protestants qui environnaient sa demeure, à les froisser par une exagération calculée des formes extérieures de son culte, à s'envelopper d'insensibilité devant leur misère, et à ne secourir de ses aumônes que les catholiques, dont elle entretenait la ferveur intolérante contre les riches réformés ses voisins.
— Ah, venez donc, mon voisin, me dit-elle alors que je l'abordai ; venez me conseiller pour en finir avec mon fermier, qui, depuis deux ans, m'abreuve d'ennuis; il ruine mes terres, qu'il fume mal ou point du tout; je fais à moitié avec lui, et je suis certaine qu'il me dérobe beaucoup de produits qu'il vend sans m'en tenir compte
Elle allait sans doute continuer la litanie de ses lamentations, mais je l'arrêtai court en m'écriant :
— Ah ! ma voisine, je n'entends rien à la chiéane.
— Comment, Monsieur, je suis donc une chicaneuse !
— Mais non, Mademoiselle, j'ai voulu vous donner la raison de mon incapacité à vous diriger dans vos débats et nullement formuler un blâmç sur votre conduite.
— Vous voudriez peut-être que j'encourageasse les fripons en me laissant devenir leur dupe ?
— Non certes, mais je pense que pour vivre en paix il faut savoir fermer les yeux sur de légers abus, ou les relever sans aigreur pourvu qu'ils ne reparaissent plus.
— C'est cela, voilà des conseils qui coûtent plus à qui les suit qu'à celui qui les donne et vous voudriez faire de la tolérance à mes frais I
— Tenez, brisons là, ma voisine, car je serais désolé de rien dire qui pût vous déplaire ; ne parlons plus de la ferme et allons voir votre jardin.
— La gelée de mai y a fait bien du mal et je n'ai pu décorer le reposoir de la Fête-Dieu que trèsmaigrement ; mes plus belles fleurs y ont fait défaut.
— Il n'en a pas été ainsi des vulnéraires de la pauvre Garoude qui prospèrent dans le petit carré de terre que vous avez bien voulu lui donner et dont elle est toute contente.
— Elle aurait du venir à la procession et je ne l'y ai pas vue.
— Et sa sciatique, voisine, elle se traîne et peut à peine marcher.
— On fait des efforts en ce cas et je lui sais trèsmauvais gré de n'y avoir pas paru.
— Pardonnez-lui, je vous en prie?
— Sans compter qu'elle manque souvent la messe et va rarement à vêpres.
— L'église est loin de chez elle.
— Elle est toujours assez près pour ceux qui aiment Dieu, et si cette femme continue à manquer
ainsi aux offices et aux fêtes, je lui retirerai ma protection.
Décidément, M lle Chantin était dans sa lune rousse; aussi je pris congé d'elle après un tour dans le jardin durant lequel elle me signala avec aigreur les fleurs que la gelée y avait fait périr sans dire mot de toutes celles qui me charmaient par leurs couleurs, leur élégance et leurs parfums.
Un bris de faïence ou de porcelaine entendu dans son office me fit franchir le seuil de sa maison à pas précipités, mais non assez vite cependant pour ne pas être assourdi des explosions vocales de sa colère causée sans doute par la coûteuse maladresse de sa cuisinière.
Cela dut faire, momentanément du moins, diversion aux tracas de la ferme.
A quelques jours de là, des pluies torrentielles tirent déborder l'Arve ; elle causa beaucoup de ravages sur ses bords, et comme j'avais été juger de l'importance des dégâts, je vis venir à moi la Garoude toute rayonnante de joie, à ce point que je crus ses propriétés respectées par la rivière.
— Quel bonheur, Monsieur ! venez voir comme je m'en tire à bon marché! il n'y a que mes bonhommes que j'avais déjà récoltés qui ont été emportés par l'Arve ; voyez donc, mes mauves et mon plantin ont été épargnés; ah! quelle bénédiction du ciel !
Il me semble que vous vous contentez à bien bon marché, la moitié au moins de votre carré a disparu, ma bonne femme.
— Eh! il pouvait être emporté en entier; les mauves et le plantin sont sauvés.
Elle allait continuer à s'extasier sur son bonheur que je trouvais un peu négatif lorsque nous vîmes, marchant à grands pas et la figure bouleversée, M lle Chantin qui calculait en gémissant la valeur des pertes qu'elle faisait.
— Eh bien, me dit-elle, que pensez-vous de ces sept à huit poses de terrain que cette Arve maudite vient de me voler ?
— L'Eternel l'avait donné, l'Eternel l'a ôté, le nom de l'Eternel soit béni !
— D'abord, mon cher Duport, je tiens cette propriété de mon frère qui n'avait guère de rapports avec l'Eternel, ensuite c'est la rivière qui me ruine et je trouve peu consolante votre citation biblique en pareil cas.
— Mais votre ruine me semble loin d'être consommée.
— Vous voudriez peut-être qu'elle le fût !
— Dieu m'en garde ! mais voilà cette brave Garantie qui se félicitait de ce que la moitié du petit lopin de terre qu'elle tient de votre bonté avait échappé à l'inondation et il me semble que vous êtes encore mieux partagée qu'elle.
— Mieux 2)artagée\ votre plaisanterie est de bien mauvais goût.
Et sans ajouter rien, sans même nous dire un mot d'adieu, M Ile Chantin continua sa course échevelée, lançant des paroles de désespoir à chaque échancrure que l'Arve creusait dans ses champs et jetant
des regards indignés aux flots dévastateurs qui, grondant aussi haut qu'elle, n'en emportaient pas moins blé, trèfle, luzerne, dans leur cours désordonné.
— Tenez, dis-je à la Garmde en lui remettant ma petite offrande, voilà pour vous indemniser de la perte de la moitié de votre campagne.
— Ah I Monsieur, la récolte en était faite et vous voyez bien que grâce à votre générosité, le revenu de mes terres a été doublé.
— BP* Chantin devrait avoir moins de fortune et un peu de votre philosophie.
— Oui, c'est bien vrai, sans cesse elle se plaint lorsqu'à sa place il me semble que je rendrais tout le monde heureux et que je réjouirais moi et les autres.
— Les autres sont bien nombreux, mère Garoude, mais s'ils étaient tous comme vous la chose serait facile.
Et je quittai la bonne femme, que je ne revis plus dans mes promenades; je demandai de ses nouvelles au curé de la commune, à qui je racontai mes antér cédents avec elle et l'intérêt que je lui portais.
— Ah ! vous voulez me parler de la mère Optime ?
— Pourquoi, M. le curé, l'avoir appelée ainsi ?
— Si vieille qu'elle soit, je l'ai rebaptisée, car elle est bien la fille de l'optimiste de Collin d'Harleville, et je lui ai donné le nom de son vrai parrain. C'est une femme qui trouve un beau côté aux plus vilaines choses, c'est l'homme d'Horace en jupons,
que la chute du monde ne troublerait pas, et, à l'heure où nous en parlons, étendue dans un lit de douleur, elle sourit à sa tille et s'applaudit de sa fin prochaine.
— Comment 1 elle est donc malade?
— Mourante, Monsieur! je viens de lui donner P extrême-onction, et jamais, depuis que je remplis cette lugubre et sainte fonction, je n'ai trouvé de chrétienne si affermie contre les terreurs de la mort et si résignée à sa fin.
— Pourrais-je la voir encore ?
— Je n'en doute pas, Monsieur; vous allez la trouver le sourire sur les lèvres, si elle vit encore.
Prenant congé du curé, que je remerciai de ses informations sur la pauvre mère Optime, je m'empressai d'aller la visiter.
Je fus reçu par sa fille, d'un âge avancé, qui pleurait à chaudes larmes sur le seuil de la maison.
— Ah ! Monsieur, me dit-elle, ma bonne mère vient de parler de vous.
— Et à quel propos, je vous prie?
— Elle m'a dit qu'elle aurait bien voulu vous voir pour vous remercier des bontés que vous avez eues pour elle.
— Eh bien, me voici, — et j'entrai suivi de la fille qui se lamentait ; sa mère, au contraire, assise sur son grabat, était calme et souriante.
— Encore une faveur du ciel, dit-elle; j'avais une grande envie de vous voir avant ma tin, et c'est le bon Dieu qui vous envoie.
— J'espère, moi, vous trouver encore sur mon chemin.
— Hélas ! mon bon Monsieur, je vais prendre celui du ciel; mais oserais-je vous prier d'avoir pour ma fille, que je laisse seule, les bontés que vous aviez pour moi? La protection de ceux qui me firent du bien, voilà le seul héritage que je puisse lui laisser.
— Votre fille ! mais elle doit, à votre mort, qui n'est pas proche, je l'espère, hériter de vos domaines près d' Arve, que M lle Chantin vous a donnés.
— Veuillez, Monsieur, les lui demander, peutêtre lui laissera-t-elle mon carré.
— Mais quel mal vous est-il survenu depuis notre dernière rencontre?
— Aucun, c'est la faiblesse qui me tue, et je souffre, grâce à Dieu, fort peu ; mais je suis en souci pour cette pauvre fille, que je vous recommande; elle m'a bien soignée, et je voudrais qu'après ma mort elle fut heureuse comme je l'ai été.
— Depuis quand êtes-vous au lit?
— Il y a huit jours, Monsieur, que je m'acheminais à la ville pour y vendre mes herbes, quand je me trouvai tout à coup si faible, que je tombai sur la route; heureusement c'était devant la maison de cet excellent M. Nabon, votre voisin, qui m'aperçut de sa fenêtre, vint vite me relever, me fit entrer chez lui, me donna du bon vin chaud qui me remit, et me fit accompagner jusqu'ici par sa brave domestique. Jugez de son cœur, Monsieur, il a fait depuis demander de mes nouvelles, sans compter qu'il m'a
payé mes herbes au moins quatre fois ce qu'elles valaient.
— Que puis-je faire moi-même pour vous obliger?
— Je voudrais bien vous demander quelque chose, mais je crains d'être indiscrète.
— Parlez, je vous assure que je ferai tout ce que je pourrai, non pour vous contenter, ce serait trop facile, mais pour me contenter moi-même en vous étant agréable.
— Eh bien, Monsieur, je vous dirai que l'orage de l'autre jour a enlevé quelques tuiles démon couvert, ce qui a fait une gouttière juste au-dessus du lit de ma tille; elle a été mouillée dans la nuit, ce qui lui a fait revenir des douleurs auxquelles elle est sujette. J'aimerais bien que Monsieur eut la générosité de faire faire cette réparation, afin que mon enfant n'eût pas à souffrir de l'humidité.
— En sortant de chez vous, mère Garonde, je vais prier mon couvreur de réparer votre toit. Que désirez-vous encore ?
— La bonne voisine à qui j'avais fait cadeau du bonnet acheté avec ce que vous m'aviez donné vousmême il y a une année, est morte ces derniers jours, et son digne mari est venu nie dire qu'il voulait absolument me porter en terre quand je serais morte moi-même ; comme il est vieux et faible, et qu'il y a loin d'ici au cimetière, je lui ai dit que je ne le voulais pas, qu'il se ferait du mal, mais il le veut absolument; faites-lui entendre raison, Monsieur, et empêchez qu'il commette cette imprudence.
— Mais, ma bonne Garoude, vous n'en êtes pas encore là; cette faiblesse se dissipera, c'est un mauvais moment ; pensez à ce que vous ferez, rétablie, plutôt qu'à ce que devra faire, quand vous ne serez plus, cet excellent voisin.
— Voyez, Monsieur, j'ai 82 ans, et j'ai bien des grâces à rendre à Dieu d'être arrivée à ce grand âge sans être à charge à personne et en pouvant gagner mon pain; mais voilà huit jours que je suis au lit, et que ma fille, qui me soigne si bien, ne peut pas travailler, en sorte que ma vie ne pourrait se prolonger sans de grands inconvénients pour elle, et la Providence fait bien de me retirer de ce monde, où elle m'a toujours comblée de félicités, aussi je vais mourir dans la confiance de mon Dieu après avoir rempli tous mes devoirs religieux.
— Allons, laissez-vous vivre encore, ma bonne Garoiide, je pourvoirai à votre entretien tant que vous serez alitée, et si vous veniez à mourir, je vous promets solennellement de m'intéresser au sort de votre fille.
— Mon heure est venue; demain peut-être je ne serai plus, mais je m'en vais heureuse puisque vous veillerez sur mon enfant. Puisse le Ciel, en récompense de vos procédés si généreux, vous accorder une mort aussi douce que la mienne.
Je vis bien, à la pâleur de la pauvresse, à son essoufflement, à ses yeux, qui prenaient une expression singulière, que cette brave femme était expirante. Emu violemment moi-même, je cherchai cependant à la rassurer sur son état ; ce fut vainement;
elle me demanda ma main à baiser, mais alors, me penchant sur elle, j'embrassai son front pâle et la quittai des pleurs dans les yeux.
En sortant de chez elle j'allai chez M lle Chantin l'informer de la fin prochaine de la Garoiide, et solliciter pour sa fille le petit carré de terre qu'elle avait donné à sa mère.
— Lui a-t-on administré les saints-sacrements, me dit-elle?
— Sans doute, et le curé a été touché de ses religieuses pensées et de sa complète résignation.
— Eh bien, nous verrons; si sa fille est exacte à se rendre aux offices, je pourrai encore ajouter un peu de terrain au carré qu'avait sa mère.
Puis, sans aucune transition, elle ajouta brusquement.
— Vous savez sans doute que j'ai perdu mon procès avec mon fermier !
— Pourquoi cela, Mademoiselle V
— Parce qu'un bon avocat vaut mieux qu'une bonne cause, parce qu'on sait tordre le cou à la justice, parce que je n'étais qu'une femme; moyennant quoi je suis condamnée à payer 2000 francs à Thomas pour pouvoir le renvoyer.
— Vous allez du moins voir la fin de vos ennuis.
— Dites celle de ma bourse, voisin, car je suis en perte avec ma campagne, et chaque année je suis obligée d'entamer mon capital et défaire de nouveaux sacrifices.
Elle allait sans doute m'énumérer ses traverses, mais comme j'y étais moins sensible qu'à la fin pro-
chaîne de la bonne mère Optirae. je la quittai satisfait d'avoir obtenu pour sa fille le petit carré de terrain.
Et voilà l'histoire de cette excellente femme terminée, mon cher ami, mais puisque nous sommes peu éloignés de sa demeure, allons ensemble voir sa tille.
— J'y consens d'autant plus volontiers que ce récit si simple m'a intéressé, et que je serais charmé de faire connaissance avec celle qui a si bien soigné la mère Optime.
— Il y a une année qu'elle n'est plus, et depuis lors je crois avoir rempli l'engagement que je pris à son lit de mort de m' intéresser à son enfant.
Nous nous rendîmes chez la fille de la mère Optime, nommée Louison, mais elle était absente; l'excellent voisin qui avait voulu absolument porter le cercueil de cette pauvresse, nous dit que la Louison avait été visiter au cimetière la tombe de sa mère, et comme le temps était superbe et le champ des morts presque sur le chemin de notre retour, nous nous y rendîmes incontinent.
Nous trouvâmes effectivement Louison penchée sur une fosse couverte de mauves et de camomilles • qu'elle y cueillait en pleurant. Elle nous dit que sa mère, à son lit de mort, avait demandé et obtenu du curé la permission, pour sa fille, de semer sur sa tombe les fleurs qui lui avaient aidé à vivre. — Il me semblera, lui avait-elle dit, que j'offrirai encore à ma pauvre Louison les moyens de pourvoir à ses
besoins, puisqu'elle viendra récolter ces fleurs sur la terre qui couvrira mon corps.
- Ma bonne Louison, lui dis-je, mon ami Duport vient de me raconter des choses qui m'ont intéressé à votre sort, et je veux, ainsi que lui-même, vous venir en aide en mémoire de celle que vous pleurez maintenant; veuillez donc m' apporter les mauves et les camomilles que vous récolterez ici, et je vous promets d'y mettre un prix qui vous prouvera mon envie de protéger la digne tille d'une aussi vertueuse mère.
Après qu'elle nous eut remercié tous deux de la part que nous voulions bien prendre à son chagrin et à sa misère, je lui donnai mon adresse, et, depuis lors, elle vient m'apporter ces fleurs, qu'elle ne peut cueillir sans songer à la parente chérie qu'elles recouvrent; ces fleurs dans l'infusion desquelles je voudrais pouvoir puiser cette bonne philosophie pratique qui ne se sauve pas quand on en a besoin, qui ne nous montre que le meilleur côté des choses, qui nous rend résignés dans les chagrins, patients dans les maux, en un mot, la philosophie religieuse de la mère Optirne.