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L'HABIT DE M. CHICOT

M. Chicot fut au berceau un superbe enfant, jeune un joli garçon, et dans son âge mûr un fort bel homme, mais dès que sa tête s'argenta de quelques cheveux blancs, dès que sa ligure fut sillonnée de quelques rides, loin de lutter contre V envahissement de la vieillesse, loin de redoubler de soin pour sa personne et de propreté dans sa toilette, il sembla vouloir se mettre en harmonie dans toutes ses habitudes avec la décrépitude apportée par les années ; ses vêtements, sa maison, ses meubles, sa campagne tout fut également négligé, tout porta sur lui et autour de lui, la sordide empreinte du désordre et de la saleté.

Propriétaire d'une maison de campagne qu'il habitait et qu'il avait jusque-là entretenue au fur et à mesure qu'elle avait besoin de restaurations, il l'abandonna et la laissa crouler peu à peu, voyant avec indifférence ses murs tomber pierre à pierre, ses parquets s'effondrer, ses portes et ses fenêtres

chanceler sur leurs gonds et les vitres perdre leur verre et leur transparence. Et cependant M. Chicot, ancien avocat, avait gagné une belle fortune à défendre la veuve et l'orphelin ; par bonheur pour le sexe il était resté garçon et avait ainsi épargné à celle qui l'aurait accompagné dans sa vie l'aspect repoussant de ses manies sordides. On ne saurait dépeindre en bons termes son costume marqueté de taches et de trous, à ce point que la partie de son habillement la plus rapprochée de sa peau apparaissait parfois au travers des tissures de ses vêtements délabrés.

Or, il arriva que M. Chicot vint à hériter des propriétés d'un frère plus âgé que lui, au nombre desquelles était une maison déjà vieille et presque aussi ruinée que celle qu'il habitait.

Les personnes qui y étaient logées, comptant sur la générosité naturelle à tout héritier, sollicitèrent auprès de lui pour en obtenir des réparations dont l'urgence était réelle, mais M. Chicot, fidèle à son incurable insouciance, préféra diminuer le prix des loyers de son immeuble dont les appartements offraient de véritables dangers aux téméraires assez osés pour les habiter , dangers que eeux-ci mirent en ligne de compte alors que le prix de leurs lo- « cations fut débattu. « Comment, disait un douait nier demeurant aù premier étage de cette bi- « coque, comptez-vous pour rien, M. Chicot, de « sentir le plancher fléchir et gémir sous mes pas « à ce point que si j'engraisse encore l'an prochain « je devrai infailliblement descendre dans l'écurie

a du fermier par un soupirail brutalement impro- « visé !!! )>

« M. Chicot, disait une vieille femme, remettez « au moins des vitres à ma fenêtre au lieu de ces « maudits papiers huilés qui les remplacent, au tra- « vers desquels la clarté ne pénètre qu'à peine?

« M. Chicot, criait un autre locataire, mon lavoir « n'est plus coulant, ma cheminée fume, ma porte « déroche , ma tapisserie disparaît, etc. »

Mais tous ces malheureux gémissaient en vain. M. Chicot, plutôt que d'obvier aux inconvénients signalés diminuait sans cesse quelque chose du prix des loyers en raison de la gravité des avaries de son immeuble, et comme chaque année ces avaries s'accroissaient les locations baissaient dans la même proportion, si bien que le douanier était logé à peu près gratuitement alors qu'arriva l'aventure suivante :

La ligure barbouillée de savon et le rasoir à la main le douanier se faisait la barbe en face d'un fragment de miroir cassé placé sur la cheminée, lorsque tout à coup le plancher s'affaissant sous lui, il tomba au sein d'un nuage de poussière et de débris de toute sorte, sur une vache de l'écurie que le fermier était occupé à traire dans ce moment même; qu'on juge du coup de théâtre produit par cet accident ! Le douanier se débattant à califourchon sur la vache épouvantée par ce cavalier qui lui arrivait d' en-haut, le fermier renversé de frayeur laissant s'échapper pis et bidon, la femme du militaire le voyant soudain

disparaître, et ses enfants s' enfuyant loin de l'abîme ou leur père venait d'être englouti.

Mais ce qu'il y eut de plus surprenant et de plus heureux dans cette débâcle soudaine, c'est qu'il n'en résulta aucun autre accident sérieux que le soupirail béant et improvisé qui fut soumis à l'examen de M. Chicot, lequel se penchant sur l'abîme entr'ouvert et apercevant dans le fond les vaches de son fermier ne jugea point cependant que cet aspect fut normal et se décida à faire les frais de la clôture du trou offrant à ses regards cette perspective bizarre.

Ce qui le détermina à recourir à un charpentier, c'est que la porte d'entrée de sa cour venait de choir de pourriture et qu'il pensa faire les deux réparations ensemble.

Les voisins ayant vu cette porte remplacée ne pouvaient en croire leurs yeux, aussi l'un d'eux traça ce distique au crayon sur le sapin de la clôture neuve :

Puisse ton goût de réparation,

Par cette porte entrer dans la maison !

Vœu inutile ! le trou et la cour fermés, les charpentiers furent impitoyablement congédiés, bien qu'ils signalassent à M. Chicot les innombrables détériorations du domicile où ils venaient de pénétrer.

Mais si l'édifice périclitait de toutes parts, les murs de l'enclos étaient avec lui en parfaite harmonie,

les courtines de Sébastopol n'étaient pas en plus mauvais état à la fin du siège qu'on fit de cette ville, et les canons rayés du fameux Mérimac n'auraient pu les maltraiter autant que la fuite des années, leurs brèches en languetaient la surface d'une façon déplorable, partout un enfant aurait pu les franchir, leur aspect désolé attristait les regards qu'ils laissaient très-librement pénétrer dans un verger ou toutes les chenilles du pays trouvaient un véritable champ d'asile, car M. Chicot effrayé par l'idée d'un échenillage, préférait se laisser mettre à l'amende, moins coûteuse pour lui, que cette formalité imposée par la loi.

Le même voisin sans doute qui avait tracé deux vers sur la porte neuve voulut encore engager M. Chicot à relever les murs ; il écrivit donc ce distique sur l'une des pierres écroulées :

De l'avocat Chicot les clients sont peu sûrs,

S'il défend leur procès comme il soutient ses murs.

M. Chicot le lut sans la moindre émotion, alors son auteur crut faire plus d'effet avec un quatrain qu'avec un distique et il ajouta :

Ici, je ne suis que Pécho Des passants dont chacun répète, • Tes murs sont ceux de Jéricho Après les sons de la trompette.

Distique et quatrain restèrent sans résultats et sans même être effacés par le propriétaire qu'ils

n'eurent pas le mérite de mettre de mauvaise humeur et qui les lut en souriant.

On conçoit ce que devaient souffrir les personnes qui vivaient avec lui , de cette profonde incurie pour tout ce qui l'entourait. Or, son intérieur de ménage se composait d'une nièce qu'il avait hérité de son frère ainsi que l'immeuble délabré qu'il lui avait laissé à la condition d'élever et de doter sa tille, qui se nommait Josette, avait dix-neuf ans et ne manquait ni de grâce ni d'esprit naturel. La cuisine était faite par une domestique nommée Baby, mais M. Chicot dans son incorrigible manie de ne vouloir que des choses détériorées autour de lui, même en fait de noms propres, appelait sa nièce Josonette et sa servante Baboche. Toutes deux avaient longtemps gémi sur les excentricités du vieil avocat, puis ne pouvant les vaincre elles avaient fini par s'y résigner.

M. Chicot était du nombre de ces avares qui, ne pouvant prendre leur parti d'une petite dépense faite en espèce sonnantes, supportent plus patiemment les pertes même majeures dont ils ne voyent pas le représentatif en numéraire. Ainsi, il aurait fait une lieue de chemin et usé pour vingt sols sa chaussure atin d'éviter de payer un pontonnage de quelques centimes qu'il aurait dû sortir de sa bourse, de là son horreur pour toute réparation qu'il fallait acquitter en écus.

Quant à son costume, il s'y était affectionné en raison de sa vétusté, chaque trou, chaque tache évoquait en lui des souvenirs aimables, c'était comme

une table chronologique où il lisait les faits de sa vie écoulée.

Une reprise de ses pantalons lui remettait en mémoire l'heureuse chasse où ils avaient été déchirés, une tache de graisse le faisait rêver au joyeux banquet durant lequel il l'avait faite, l'encre qui souillait ses manches d'habit lui rappelait ses succès au bareau et la composition de ses plus éloquents plaidoyers écrits avec verve.

En un mot, tout ce qui choquait dans sa mise des yeux indifférents, ravissait sa vue qu'il promenait avec complaisance sur ces muets témoins de ses beaux jours écoulés.

M. Chicot avait, si je peux m' exprimer ainsi, une fainéantise très-occupée, il battait le pavé avec énergie et se fatiguait à faire des riens. Le matin il courait s'assurer de l'état de l'atmosphère, du vent qui soufflait, du degré de chaleur ou de froid que marquait son thermomètre, des chances de beau ou de mauvais temps qu'offrait son baromètre, il remontait deux pendules qu'il s'efforçait en vain à faire cheminer de conserve, il lisait avec recueillement les affiches collées aux pilliers publics, il discutait avec feu des affaires de l'Europe avec les diplomates de son village, et puis il revenait harassé chez lui pliant sous le faix de ces diverses occupations, et croyant sincèrement à son utilité dans ce monde, bien que le maudit voisin, père des distiques et du quatrain plus haut cités eût encore écrit sur la porte de l'avocat ces vers que celui-ci y avait trouvés un matin :

Chicot trouve le vrai moyen D'avoir un sort couleur de rose ; Dans la semaine il ne fait rien Et Le dimanche, il se repose.

J'en suis désolé pour les lecteurs de nouvelles qui aiment surtout à y trouver de l'amour, mais je n'en puis mettre dans cette mince anecdote que tout juste ce qu'il en faut pour arriver à sa fin, et je dirai simplement qu'un brave garçon, voisin de M. Chicot et très-épris de sa nièce Josette, se présenta chez lui pour en obtenir une audience qui lui fut accordée, et d'où résulta le dialogue suivant du positivisme le plus sec et du réalisme le plus cru, car M. Thibaud était un jeune homme qui suivait en tout la ligne la plus directe et marchait au jour le plus éclatant, absolument comme le prétend et l'affirme le radicalisme genevois.

— Monsieur, dit-il à l'avocat, je viens vous demander la main de M lle Josette, votre nièce ?

— M. Thibaud, vous êtes un digne sujet et je vous l'accorde, mais qu'espérez- vous obtenir de moi pour sa dot ?

— Rien, Monsieur, que son attachement et le vôtre.

— Mais alors quels seront vos moyens d'existence ?

— Mon travail et la modeste fortune que j'attends de mon digne père y suffiront, puis, M. Chicot, je vous demanderai la maison de M. votre frère qui ne vous rapporte rien.

— Comment cela ?

— Oui, Monsieur, les rabais successifs que vous avez faits à vos locataires pour les indemniser des réparations que vous leur refusez et des dangers qu'ils courent, ont tellement diminué le revenu de cet immeuble qu'il couvre à peine l'impôt foncier que vous en payez.

— Au fait, c'est peut-être vrai et je vous donne cette maison et ma nièce à la condition de réparer l'une et de rendre heureuse l'autre; c'est dit, M. Thibaud, touchez là ; et l'avocat tendit sa main au jeune homme qui la saisit et la serra fortement.

On concevra facilement que les noces ne devaient point tarder pour des gens allant si vite en besogne ; elles furent donc fixées dans la quinzaine, mais ce qu'on ne saurait concevoir aussi facilement ce sont, à côté de la joie de M lle Chicot, ses angoisses et celles de Baby en songeant que leur maître et oncle devait figurer au banquet nuptial avec l'habit qu'il portait autant dans son cœur que sur les épaules, et la pensée seule de lui proposer la confection d'un vêtement neuf faisait frissonner d'effroi les deux pauvres filles. Il y aurait bien eu un terme moyen avec tout autre que le vieux avocat, le dégraissage aurait été un palliatif à leurs angoisses ; mais comment risquer l'émission d'un projet dont l'exécution aurait feil évanouir ces taches commémoratives des jours fortunés de M. Chicot, sur lesquelles il lisait comme les éphémérides, des jouissances goûtées durant vingt années au moins de son existence; pas possible d'y songer.

Enfin, après avoir capitulé longuement avec les scrupules de leur conscience, elles se décidèrent à l'exécution du projet suivant :

Comme Ton peut s'en douter, la porte d'entrée de la maison participait à l'incurie de son propriétaire pour tout ce qu'elle contenait; délabrée, mal jointe, la serrure qui la fermait la défendait mal contre les entreprises de larrons; il se trouvait d'abord en entrant daiis le logis une chambre dans laquelle M. Chicot déposait chaque soir son habit, pour le ménager, disait-il, puis il passait la soirée en manches de chemise. Or, Josette et Baby vinrent tout éplorées un matin dire à M. Chicot qu'un voleur, faisant sauter la serrure de la porte durant la nuit, avait dérobé l'habit, indigne objet de l'attachement de son propriétaire; du reste Baby, qui avait entendu quelque bruit, s'était levée pour en connaître la cause et sans doute elle avait dérangé le voleur qui avait fui, emportant seulement l'habit qu'il avait trouvé d'abord en pénétrant dans le vestibule.

Mais, hélas! bien que le larron n'eût emporté qu'un seul objet, c'était peut-être celui auquel M. Chicot tenait le plus, aussi fut-il désolé; parqué dans les étroites et tristes limites du présent, il lui semblait avoir perdu le til d'Ariane qui guidait sa mémoire dans le lointain passé, enveloppé dans sa robe de chambre, pâle, morose, il rappelait les juifs revêtant le sac et la cendre dans leurs douleurs.

Pourtant il fallait songer à se vêtir pour le jour des noces, et pour remplacer cet habit qu'il ne

portait plus sur le dos, mais encore dans son cœur: le tailleur qui vint lui prendre mesure chercha en v;iin à comprimer ses gémissements en lui promettant de le mettre dans un beau drap et en l'assurant de la bonne mine qu'il aurait avec son nouveau costume.

Qu'on juge de la surprise des habitants de sa commune lorsqu'il leur apparut avec un habit bien barbau, lui qui depuis quatre lustres au moins n'avait produit à leurs regards qu'un buste couleur cannelle, ce fut jusqu'à faire croire au dérangement de sa raison, que sa figure allongée, son teint livide, sa démarche languissante semblaient attester, à ce point que Josette et Baby se reprochaient leur innocente ruse et que pour en faire de suite disparaître tout vestige elles se dépêchèrent de donner à un pauvre qui vint solliciter leur charité, l'habit de M. Chicot, cause de leurs remords et de ses regrets ; habit qui leur avait fait inventer le prétendu rapt dont l'auteur eût été cruellement puni s'il eût vraiment existé, en reconnaissant pour quelle misérable guenille il l'avait commis.

Au repas de noces le pauvre avocat fut aussi gai (jue pouvait l'être un homme qui portait attaché et collé à son flanc le trait empoisonné qui le déchirait; son habit neuf était pour lui la tunique de Nessus, il le gênait aux manches, l'étouffait au col, l'étranglait à la taille et lui faisait sentir de partout ce qu'il avait perdu en aisance avec le vêtement qu'avaient assoupli tant d'années d'usage ; puis ce vêtement sans plis, sans taches, sans reprises, se

taisait sur tant de fêtes, de banquets dont son prédécesseur avait conservé l'empreinte, cette couleur bleue qui* décore le ciel et les fleurs, il la prenait en grippe en la voyant étalée sur son corps veuf de sa charmante teinte cannelle qui l'entourait et l'égayait jadis. En vain sa nièce, heureuse et mariée, cherchaitelle par ses prévenances et ses câlineries à calmer une douleur dont elle se reprochait d'être la cause, en vain son époux s' efforçai t-il à intéresser son oncle aux réparations urgentes et nombreuses de l'immeuble qu'il avait reçu de lui en dot.

Le sein gonflé d'amertume M. Chicot ne trouvait que dans la promenade une passagère douceur ; il examinait avec envie les passants costumés à l'antique, et quand la couleur de leurs habits se rapprochait de celle qui était si chère à sa mémoire, il avait peine à comprimer son émotiou et les battetements de son cœur.

Un jour, ô surprise, il voit venir à lui un homme qui lui semble être lui-même ! C'est son air, sa tournure et surtout sa mise d'autrefois, non-seulement il reconnaît son habit mais il lui retrouve à leur place, aussi visibles que jadis, toutes les taches chronologiques qui le lui rendaient si cher. Il se frotte les yeux, croyant à une hallucination bienheureuse, mais plus cet homme s'approche, mieux il voit et compte ces macules dont il n'a oublié ni la dimension ni l'emplacement.

Le pauvre, car c'en était un, l'aborde humblement en sollicitant une aumône, M. Chicot en profite pour s'assurer de la réalité de sa découverte et,

certain de son bonheur, une inspiration soudaine éclaire son envie de reconquérir la toison d'or dont il fut dépouillé.

— Venez avec moi, mon ami. dit-il à l'indigent de sa voix la plus sympathique, je veux soulager votre misère.

Et le malheureux ravi suit l'avocat qui le conduit par la voie la plus directe au corps de garde des gendarmes stationnés dans sa commune ; là il contraint le pauvre à y entrer avec lui et prie le brigadier du poste d'enlever de force, à ce voleur, le vêtement qu'il lui a dérobé et qu'il reconnaît.

Le sous-officier surpris demande alors à M. Chicot comment il se fait qu'un homme vêtu comme lui réclame un habit aussi disparate avec celui qu'il porte.

— Ah ! Monsieur, répond l'avocat, mille souvenirs me rattachent à ce vêtement, j'en connaissais et j'en reconnais les moindres taches; voyez la place de ce bouton qui manque, elle vaut à mes yeux une croix d'honneur, car il me fut arraché un jour d'émeute alors qu'ainsi que vous, brave militaire, je défendais l'ordre public.

Le pauvre indigné d'être traité de voleur soutenait avec force que l'habit lui avait été donné par deux dames de la commune qu'il appelait en témoignage, et demanda à être conduit dans le domicile peu éloigné qu'il indiquerait.

Le gendarme, trouvant cette demande très-juste, engagea M. Chicot à accompagner avec lui l'accusé, et tous trois prirent la route du logis de l'avocat,

escortés par la foule des habitants de la commune que ce grave événement mettait eu émoi. Qu'on juge de la stupéfaction de Baby et de M rac Thibaud en voyant apparaître M. Chicot, escorté d'un gendarme et suivi du mendiant couvert de l'habit cannelle !

Avant même d'être interrogées sur un fait qu'elles comprenaient trop bien, elles avouèrent le don qu'elles avaient fait au pauvre du vêtement de l'avocat et conjurèrent les deux soutiens de la loi de rendre la liberté à un innocent. Mais M. Chicot ému de pitié pour ce dernier et de colère contre celles qui l'avaient changé en voleur à ses yeux, voulut punir les coupables et en même temps indemniser l'indigent des injustes soupçons dont elles l'avaient rendu l'objet. 11 exigea que le malheureux changea d'habit avec lui, et de cannelle qu'il était le renvoya, à la lettre, bleu non-seulement de costume mais encore de cette étrange aventure qui, en moins d'une heure, devint dans le village un texte sur lequel chaque habitant broda son histoire.

A qui connaît les caquets d'une bourgade, pour le moindre motif, n'y avait-il pas de quoi les alimenter dans ce pauvre, entré revêtu de guenilles, dans la maison de M. Chicot pour en ressortir, au bout de quelques minutes, couvert de l'habit de noces de l'avocat, éclatant d'azur et de fraîcheur, dans ce gendarme qui raccompagnait, dans M. Chicot dont il avait pris le vêtement et à qui il témoignait politesse et bienveillance.

Nul ne pourrait compter les diverses suppositions

engendrées par cet événement ; et comme les masse? sont amoureuses du merveilleux personne ne voulut ajouter foi aux explications naturelles que donnèrent de ce fait le brigadier et le pauvre.

Rentré dans son habit l'avocat n'en voulut plus sortir ; on le vit parcourir les environs de sa demeure, étalant aux yeux ébahis de ses voisins le vêtement que deux mois de séjour sur les épaules de l'indigent n'avaient point rajeuni, aussi mille brocards pleuvaient sur son échine cannelle souillée de taches.

Baby résolut de mettre un terme au ridicule que son maître se donnait en se montrant ainsi déguisé en public.

Baby était une de ces servantes-maîtresses à qui vingt années de services loyaux avaient donné un franc-parler presque impératif avec son maître; souvent elle avait vaincu ses manies, mais deux lui avaient sans cesse résisté, soit son aversion pour les réparations de ses immeubles et son attachement extrême pour l'habit cannelle. Elle voulut en finir avec ce dernier sujet d'ennuis constamment renouvelés, et, s'armantdeson verbe le plus haut, de son ton le plus décidé, elle profita du premier moment où elle vit son maître en belle humeur pour lui tenir le discours suivant longuement étudié :

« Monsieur! tous les gens d'esprit ont des manies que pardonnent volontiers ceux qui peuvent juger de leurs qualités, mais vous, Monsieur, qui êtes peu répandu dans le monde, il n'y a guère que M"" votre nièce, son époux et moi qui sachions que vous

êtes bon. juste, humain et d'un excellent caractère, en sorte que nous prenons notre parti de vous voir costumé d'une manière si peu digne de votre fortune, de votre mérite et de votre position sociale, mais les habitants de notre commune et les étrangers qui y passent ne peuvent voir en vous qu'un être ridicule, couvert d'un habit râpé, taché, rapiécé, sans pouvoir excuser ce penchant à la saleté par la connaissance des vertus privées qui vous distinguent et que nous apprécions. Nous avons donc pensé, M me votre nièce et moi, qu'il était indispensable de vous soustraire au ridicule que vous donne votre costume, mais comme nous concevons l'attachement que vous avez pour une veste sur laquelle vous trouvez tant de souvenirs de votre vie écoulée, voici ce que nous avons imaginé pour tout concilier.

« Connaissant votre goût décidé pour les excellents raisins muscats de la treille qui entoure votre maison, nous allons fabriquer un mannequin qui servira d'épouvant ail pour les effrontés moineaux qui viennent en picorer une bonne part chaque automne ; nous habillerons ce fantôme protecteur de la vigne de l'habit cannelle, qui sera sans cesse étalé à vos regards, et que vous verrez mieux qu'alors qu'il était sur votre dos, et vous allez vous faire faire un nouvel habit avec ce beau drap dont votre neveu et sa femme vous font le cadeau. »

Ici Baby étala devant son maître trois aunes d'une superbe étoffe couleur bleue, dont elle fit chatoyer les jolis reflets aux yeux attendris de M. Chicot

Celui-ci avait écouté attentivement le discours de

sa domestique ; il en fut touché, lui tendit la main, puis, pour toute réponse, il ôta l'habit cannelle et lui promit qu'il ne l'endosserait plus.

Le plan de Baby fut exécuté à la lettre. Le mannequin confectionné protège la treille de la maison, il jouit même d'une grande célébrité dans les communes environnantes et attire les regards de tous les passants. M. Chicot a fait confectionner un nouvel habit bleu qui lui sied à ravir, ce qui n'a point empêché le voisin rimailleur, père des quatrins et des distiques déjà cités, d'en composer un nouveau qu'on trouva fixé avec une épingle au dos du mannequin.

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