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L'ATHÉE ET NEWTON

Elevé auprès d'une mère pieuse et par les soins d'un précepteur éclairé, le prince de P..., noble moscovite, tomba à son entrée dans le grand monde au sein d'une société frivole , incrédule et corrompue : longtemps sa foi se conserva pure, malgré des maximes et des exemples qui tendaient à l'altérer : il est à présumer même qu'elle aurait triomphé de tant de périls, si la jeunesse impie qui entourait le prince de P... n'eût attaqué ses croyances avec l'arme du ridicule, après avoir reconnu son impuissance à les ébranler par le raisonnement ; or, le ridicule est ce que redoutent le plus les esprits faibles et superficiels; l'éloquence grave, la logique puissante ont moins de prise sur eux que les moqueries spirituelles, des mondains. Ils préfèrent l'erreur qui les assimile à ces brillants incrédules à l'adoption des vérités sublimes qui les exposerait aux misérables quolibets, aux pitoyables arguties de chrétiens dégénérés, ayant plus de motifs de craindre Dieu que de raisons pour croire en lui. C'est ainsi que, victime de ses compagnons de débauche, le prince de P... dé-

tourné par eux de toutes pensées pieuses, tomba dans cet état malheureusement trop commun où Ton n'éprouve ni besoin de croire ni malheur à douter, et dans lequel il resta longtemps plongé. Toutefois, alors qu'époux d'une femme charmante et père de deux beaux enfants, il réfléchit à son bonheur et ne sut à qui en rendre grâce : il fut effrayé du vide spirituel formé autour de lui par l'absence de toute religion; il éprouva le besoin de repeupler d'espoirs célestes le désert qu'en fuyant ils avaient fait dans son cœur, il se sentit avec effroi naviguant sur IV céan du monde sans pilote sûr, sans tutélaire boussole, sans voir ni de rive ni de port devant lui, livré à la merci d'une destinée aveugle.

Cet état déchirait son âme et troublait sa pensée, il désirait rencontrer sur sa route un de ces éminents . chrétiens, fanaux de leur siècle, qui jettent autour d'eux de vastes, d'éclatantes lueurs, et qui ramènent dans les eaux salutaires de la foi les infortunés qui s'en sont écartés.

On touchait alors à l'époque ou le grand Newton trouvait les lois des corps célestes ; et où son œil d'aigle allait chercher dans les profondeurs de la voûte éthérée, des secrets voilés au reste des hommes.

« Hélas ! se dit le Moscovite, tandis que mon âme « erre à tâtons loin du sentier que les erreurs et les « amis de ma jeunesse m'ont fait perdre, Newton, « qui lit dans le ciel, peut en me tendant la main y « ramener mon âge mûr, allons le consulter, les doute tes affreux de mon esprit fuiront à sa voix, et

« l'ombre où je me traîne se dissipera devant ses « lumières. »

Satisfait d'une résolution que son angoisse lui avait inspirée, et possesseur d'une fortune qui lui permettait de l'accomplir, il partit sans différer ; il alla chercher à Londres l'oracle qui devait diriger et assurer ses pas dans la voie qui mène à Dieu et au bonheur.

A peine arrivé dans la capitale de l'Angleterre, il se fit conduire à l'hôtel du grand astronome ; mais quel fut son désappointement quand le domestique de Newton lui apprit que son maître, enfermé dans son observatoire, absorbé par des recherches durant lesquelles il ne voulait pas être dérangé, ne consentirait de longtemps à recevoir aucune visite.

« Ah! ne pourrais-je du moins, dit au valet le « prince russe, entrevoir votre maître, que je suis « venu consulter de si loin ; tenez, mon ami, voici de « l'or; mais je vous en conjure que je puisse, grâce « à vous, contempler la figure de l'homme illustre « dont j'attends mon bonheur à venir? Je me rési- « gnerais plus volontiers à différer l'entretien que je « brûle d'avoir avec lui si je puis seulement, au trace vers du volet ou de la porte de sa chambre, admi- « rer ses nobles traits. »

Et le Moscovite qui adressait cette instante prière au domestique lui présentait en même temps une bourse d'une séduisante rondeur, si bien que celuici, déterminé par le cadeau, conduisit le prince à l'observatoire de Newton et l'engagea à regarder dans l'intérieur par le trou de la serrure.

Sans doute le grand homme venait de découvrir l'un de ces admirables secrets de la nature qui le faisaient sans cesse remonter à son auteur et qui Taraient entraîné dans une piété exemplaire, piété qui lui faisait porter la main à son chapeau et saluer avec respect toutes les fois qu'il prononçait le nom de Dieu.

Suspendant ses observations et saisi d'un saint transport de gratitude pour cet Être immense, de la sagesse duquel il venait de surprendre une nouvelle preuve ; Newton, le grand Newton s'était précipité à genoux, puis les mains et les yeux tournés vers le ciel, il priait Dieu* à haute voix et avec ferveur! !

Tel fut le tableau que le hasard offrit à l'œil de l'athée.

Le prince de P... ému, tremblant, ravi, contempla longtemps le plus beau génie ds son siècle, agenouillé et rendant hommage à l'Eternel avec la simplicité d'un enfant.

Cet aspect lui tint lieu de tout raisonnement, l'éloquence la plus élevée et la plus chrétienne n'aurait pu produire un effet aussi salutaire sur l'âme de l'incrédule, dont la foi resplendit depuis lors à jamais rallumée par cet auguste exemple l .

1 J'étais il y a quelques années, propriétaire d'une maison de campagne sur les bords du lac de Genève, et je la louais aux étrangers qui visitaient nos contrées ; c'est l'ancêtre de l'un d'eux qui fut le héros de l'anecdote ci-dessus ; en m'autorisant à la publier mon locataire me pria, par un scrupule que chacun comprendra, de taire le nom de sa famille.

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