LA DICTATURE DE JOAO FRANCO
De telles considérations encouragèrent sans doute dom Carlos à se montrer obstinément sourd aux réclamations du « bloc » de l'opposition et aux remontrances des corps constitués. Le Conseil d'Etat ne réussit pas même à obtenir une audience. Les députations des deux Chambres furent reçues, mais le roi se contenta de leur répondre qu' « il transmettrait leurs plaintes à son gouvernement. »
Puis ce fut le tour des assemblées locales, parmi lesquelles celle de Lisbonne se montra des plus acharnées à organiser un grand meeting de protestation de tous les corps municipaux du royaume. Mais elle ne réussit qu'à réunir 125 d'entre eux sur 262, et elle se vit récompenser de son zèle intempestif par un décret de dissolution, sous le prétexte — très fondé, paraît-il — d'irrégularités administratives.
En un instant, AL Franco eut tout le monde contre lui. Aux anti-dynastiques et aux conservateurs se joignirent les progressistes avec M. de Castro, qui criaient à la trahison de leur ancien allié. 11 s'y ajouta encore les mécontents des divers partis, tous ceux qui voyaient dans la fin du système rotatif une menace pour leurs privilèges et leurs sinécures. La première cause de cette haine quasi universelle contre le « dictateur » doit être cherchée dans son passé politique. Sa rupture avec Hintze Ribeiro en 1897 avait été attribuée à des intrigues personnelles, dans le but de s'emparer de la direction du parti régénérateur. A la même époque, la fermeture de sociétés commerciales et industrielles, qu'il ordonna comme ministre de l'Intérieur, lui attira bien des rancunes dans la capitale. Plus tard, sa campagne « réformiste », à la tête du petit groupe libéral-régénérateur, suffit à lui aliéner tous les politiciens et à le faire « boycotter », c'est-à-dire à le tenir à l'écart des affaires publiques, pendant près de dix ans. Ni la cour, ni les partis, ni la nation ne virent dans son active propagande en faveur des réformes autre chose que la
manifestation de ses ambitions personnelles. Son adversaire le plus acharné fut le chef des progressistes dissidents, M. Alpoim,
Esprit inquiet, turbulent, donnant l'impression d'un « conjuré impénitent », d'un « agitateur de plein vent » ', M. Alpoim avait été deux fois ministre de la Justice dans des cabinets Luciano de Castro ; mais sa personnalité encombrante ne tarda pas à le brouiller avec son chef. En 1906, TafTaire des tabacs lui servit de prétexte pour abandonner le parti progressiste, à la tête d'une douzaine de disside?its : d'où le nom pris par ce nouveau groupe, M. Alpoim rêvait d'une « démocratie royale » ou d'une « royauté démocratique »... Jusqu'à la dernière Révolution, il ne désespéra pas, paraîtil, de concilier ses sentiments loyalistes avec ses idées radicales, et de voir se réaliser dans la monarchie « les plus larges libertés politiques et les plus justes revendications sociales - »,
Brillant orateur, énergique et ambitieux, 1' « aristocratique tribun d'Extramadure » — comme l'appelait M. Galtier ^ — nourrit jusqu'au bout l'espoir d'être appelé par la Couronne pour réaliser son programme avancé de réformes. Ses ambitions devaient être déçues.
Ce fut lui qui, après l'exclusion de la Chambre des députés républicains, dirigea vraiment l'opposition contre M. Franco. C'est lui qui demanda la lecture à la Chambre Haute de la fameuse lettre d'Hintze Ribeiro : M, Franco y consentit, dans l'espoir d'augmenter la popularité du Roi, dont il dévoilait ainsi l'aversion pour le gouvernement dictatoriale Mais le
1,2 et 3. M. Galtier, dans le Temps du 23 novembre 1907.
4. Certains passages de cette lettre « historique » paraissent aujourd'hui singulièrement prophétiques. Elle est datée du palais de Necessidades, 18 mail90(). Avant de l'écrire, le souverain déclarait y avoir réfléchi toute la nuit. « Tu me demandes, écrit le Roi à son ministre (on sait (pie Dom Carlos avait l'habitude de tutoyer ses sujets), de dissoudre les Chambres par décret, .sans |)rendre lavis du Conseil d'État : moyennant quoi tu promets de restaurer l'ordre dans les rues de Lisbonne... il ne me semble
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résultat l'ut tout différent : le ressentiment des régénérateurs s'en trouva accru, et, quelques mois plus tard, lorsque M. Hintze Ribeiro mourut — du chagrin et de la honte éprouvés, prétendit-on, à la suite de cette lecture, — on rendit M. Franco responsable de sa mort. Quand celui-ci, à son tour, eut pris, pour son propre compte, la dictature, la divulgation des paroles royales qu'il avait autorisée ne contribua pas peu à diminuer le prestige, déjà singulièrement ébranlé, du monarque.
Dom Carlos n'avait jamais été populaire dans son pays. Dès son avènement, on lui reprocha d'avoir repoussé délibérément les plus fidèles amis de son père. Les écarts de sa vie privée ne trouvèrent pas de plus acerbes et impitoyables censeurs que parmi ses propres sujets; un livre fameux intitulé : 0 Marquez da Bacalhdo, qui contient à cet égard des révélations singulières et manifestement exagérées, eut quelques mois avant la mort du souverain un grand retentissement ; il fut saisi par la police, mais l'injurieux pamphlet n'en eut que plus de succès : les exemplaires firent prime... On faisait surtout un grief au roi de négliger les affaires publiques pour la pêche et la chasse ou pour les arts, et de faire appel, uniquement — disait-on — par paresse, tous les quatre ans, à l'un des partis « rotatifs ».
Une nouvelle affaire acheva de discréditer dom Oirlos et
pas prudent de procéder à cette dissolution, qui, entre autres inconvénients, surexciterait immédiatement l'opinion publique, non seulement parmi les républicains — cela va sans dire — mais parmi beaucoup, sinon tous les monarchistes... Gela augmenterait encore le nombre déjà suffisant des mécontents. Ce n'est point le moment dune « aventure d'hjtat » (una aventura d'Estado). Un tel décret, bien qu'il soit au pouvoir de l'exécutif de le prendre, soulèverait plus d'une protestation contre le Roi. et servirait à affaiblir le prestige de la royauté. A poursuivre dans cette voie, le gouvernement devrait, pour se maintenir, recourir à la violence et à la terreur, et c'est un mal pour un État de faire appel à de tels procédés. Je crois qu'il y en a d'autres, et nous devons y recourir... Une répression violente ne peut et ne doit être ajipliquée qu'au cas d'absolue nécessité et en vue du bien public... »
Franco aux yeux de ropinion : ce fut la question des avances à la Couronne. La liste civile du souverain avait été fixée en 1821 à 365 contos de reis et elle n'avait pas varié depuis. En 18o9, pour payer les dettes de la maison royale, il fallut vendre les diamants de la couronne, dont on convertit le produit en rentes sur l'Etat. En 1885, on fut même contraint de vendre ces titres. Ces mesures ne suffisant pas, non plus que l'afTectation de presque tous les revenus de la maison de Bragance au règlement de ses emprunts particuliers, la famille royale dut contracter de nouvelles dettes ; et tous les gouvernements, tant régénérateurs que progressistes, consentirent à lui faire des avances illégales. C'est à ce système d'adeant dînent os que M. Franco voulut mettre fin : il régularisa les avances déjà faites, et, pour l'avenir, il augmenta la liste civile d'un million de francs.
Le ministre pouvait être animé des meilleures intentions : il ne réussit cependant qu'à s'exposer — et, avec lui, le monarque— aux plus graves accusations. Cette augmentation, à laquelle eussent vraisemblablement consenti les Cortès, si la demande leur en eût été faite avant la dissolution, fit crier au scandale, quand on la vit réalisée par simple décret. Les républicains ne se firent pas faute de prétendre que la dictature n'était que le résultat d'un contrat honteux entre le souverain et le président du conseil.
On ne tint pas compte au « dictateur » de ses efforts pour mettre de l'ordre dans l'administration et les finances. Peu importait, semble-t-il, aux politiciens, que la dette intérieure fût réduite, le 30 juin 19U7, à 2 milliards 730 millions de francs (soit une diminution de 75 millions). 11 leur était aussi indifférent que le déficit annuel fût tombé d'une trentaine de millions de francs à 10 millions, en attendant que la mise en vigueur de la nouvelle loi de comptabiUté publique permît la disparition complète des crédits supplémentaires, cause de
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démoralisation pour le Trésor. Ce qui touchait davantage ceux qui avaient profité jusqu'alors des abus inhérents au système de parti, c'était la suppression de leurs scandaleuses sinécures, qui avait permis de réaliser une économie de plusieurs millions ; c'était l'interdiction du cumul des traitements prononcée par décret. En revanche, on faisait un grief au « dictateur » de s'attacher les fonctionnaires publics et les officiers de l'armée par des augmentations de traitements, rendues possibles par ces diverses économies.
11 convient de reconnaître, que, dans sa fièvre de réformes, M. Franco manqua trop souvent de calme et de modération. Les attaques incessantes de l'opposition l'exaspérèrent, au point de l'amener à prendre des mesures regrettables. Les troubles sanglants de Porto et de Lisbonne, les 16 et 18 juin 1907, furent suivis d'un décret accentuant les dispositions déjà rigoureuses de la loi sur la presse et autorisant les gouverneurs civils (préfets) à suspendre la publication des journaux et périodiques « de nature à porter atteinte à l'ordre et à la sécurité publics ». A Lisbonne, 0 Paiz et 0 Mundo furent suspendus pour un mois; à Oporto, 0 Primeiro de Janeiro et A Voz Pûblica, chacun pour huit jours. Des poursuites furent engagées contre un certain nombre de personnalités marquantes de l'opposition, notamment contre M. Alpoim. Une censure très sévère s'exerça sur les dépêches destinées à l'étranger.
Ces mesures ne parvinrent pas à décourager le « bloc » des opposants. A la mort de M. Ribeiro (2 août), M. Julio de Vilhena, désigné pour lui succéder à la tête du parti régénérateur, poursuivit les négociations déjà engagées en vue d'une entente avec les progressistes.
Enfin, les déclarations retentissantes du Roi à un rédacteur du Temps, M. Joseph Galtier, le 10 novembre, semblèrent un défi jeté à l'opinion. Dans cette interview, dom
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Carlos assurait que l'agitation était seulement Tœuvre des politiciens ; il affirmait que, pour concéder la dictature, il avait exigé des garanties de caractère, que, selon lui, il avait rencontrées en M. Franco. « Or, fit-on remarquer, caractère en portugais est synonyme d'honnêteté. C'était la suprême injure faite par un homme qui était accusé de promulguer l'état de siège pour fermer ses comptes avec son créancier, la nalion \ »
Franco, de son côté, tout en méprisant les menaces de ses adversaires, se déclarait prêt à recourir à la force, en cas de besoin : « S'il y a des émeutes de factieux, elles seront réprimées. Le maintien de l'ordre s'achète quelquefois à un prix redoutable, mais aucun gouvernement digne de ce nom ne recule devant ce lourd sacrifice, »
Le souverain et son ministre se montraient également confiants dans l'avenir. « Je me rends compte, affirmait le Roi, que mon peuple est avec moi. Le Portugal a besoin de calme; il travaille et demande que Tordre et la paix soient sauvegardés. » Et il ajoutait : « Nous ferons les élections à notre moment, sans obéir aux injonctions, aux sommations qu'on nous adresse. Nous aurons sûrement la majorité. Le pays approuvera la politique de M. Franco-. »
Cet optimisme semblait déconcertant, à lire en regard les virulentes déclarations des ennemis de la dictature, dynastiques et républicains^.
A la suite des paroles royales, un ancien ministre progressi.ste et président de la Chambre des Pairs, M. José daCunha, déclara qu'il préférait passer au camp républicain, plutôt
\. Angelo Vaz, La vérité sur l'a,'!sassinat du roi de Portugal, (l;ins les Documents du Progrès (avril l'J08).