Voir supra, p. fiiï
Il faut voir maintenant quelle signification exacte le nouveau régime attache à ces expressions — autrement dit, de quelle façon et par quelles mesures il s'est efforcé, ces dix premiers mois, de mettre ses actes d'accord avec son idéal.
De fait, à peine arrivés au pouvoir, et sans attendre la réunion de la Constituante, les républicains, qui composent le gouvernement provisoire, se sont mis à légiférer par voie de décrets, avec une hâte singulière. 11 semble que ces intellectuels et ces politiciens aient voulu prendre leur revanche do la retraite volontaire, où ils s'étaient enfermés pendant de longues années. En dehors du ministre actuel des Affaires étrangères, M. Bernardino Machado — qui ne passa au camp républicain, qu'après avoir détenu dans le cabinet Hintze Ribeiro, de 1893, le portefeuille des Travaux publics — aucun des membres du gouvernement provisoire n'était sorti de l'opposition.
Ceci explique leur fièvre commune à tout bouleverser au moyen de simples décrets, apostilles de leurs signatures et publiés dans le Diario do Govenmo ou Journal officiel portugais.
Les deux années du règne de Dom Manoel étaient demeurées stériles. Aucune loi — si curieusement étudiée fût-elle — n'avait pu aboutir, en raison de l'obstruction continuelle des Cortès. Il a suffi aux républicains de quelques mois — en l'absence, il est vrai, du Parlement — pour promulguer plus de mesures que la monarchie pendant de longues années. Pour trouver quelque chose d'approchant — mais de loin — à une pareille abondance de décrets, il faut se reporter à la dictature éphémère de JAo Franco.
Et, en effet, — nous l'avons souviMit remarqué — il semble,
en l'état de crise politique endémique, où le régime parlementaire a plongé le Portugal, que Ton ne puisse aboutir en ce pays à aucune réforme que par la voie de la dictature — fût-elle monarchique ou républicaine. C'est ce que le nouveau régime paraît avoir admirablement compris ; aussi, sans attendre la réunion dé l'Assemblée Constituante, a-t-il cherché à réaliser la plus grande partie possible de son programme mi-politique et mi-philosophique ^
Ce que nous avons dit permet de comprendre que le gouvernement provisoire ait porté son premier et principal effort du côté du problème religieux.
Existe-t-il ou existait-il vraiment, à la chute de la royauté, une « question reUgieuse » au Portugal? Nous ne le croyons pas. Les décrets de Hintze Ribeiro en 1901 avaient suffi à mettre fin aux empiétements des ordres religieux.
Depuis longtemps, dans ce pays, les prêtres ont fait sacrifice de leurs soutanes et nombre d'entre eux affichent môme des idées avancées et affectent de vivre en bonne intelligence avec les libres-penseurs^.
Gela n'empêche, d'ailleurs, que le clergé soit peu populaire : la faute en est, sans doute, autant à son niveau moral et intellectuel — peu élevé, semblc-t-il — qu'ù l'intransigeance
1. c'est seulement le 19 juin, c'est-à-dire plus do huit mois après la i)roclamalion de la République, que rAssemblée Constituante se réunit pour la première fois.
2. « Les principes républicains, écrit M»» J. Adam, pur leur similitude avec l'Evangile, ont depuis longtemps été sympathiques au petit clergé portugais. Un abbé, homme fort honorable, prit part à l'insurrection de Porto », La Pairie portugaise, 1896, |). 214.
Presque au lendemain de la proclamation de la République el dos décrets du 10 octobre, tous les prélats portugais — sauf celui de Réjà — envoyèrent leur adhésion au nouveau régime, l'eut-étro les jalousies auxquelles étaient en butte de la part du clergé séculier les congréganistes étrangers, sous la monarchie, y furent-elles pour quelque chose...
maladroite dont il alongtemps fait preuve, en refusant notamment de se dessaisir de la tenue exclusive des registres de l'état civil... Jusqu'à ces derniers temps encore, des différences avaient subsisté au sujet de l'inscription des naissances entre les catholiques et les non-catholiques, et il fallut qu'un décret du dernier cabinet monarchique, de M. Teixeira de Sousa — qui espérait peut-être, par des mesures hâtives, conjurer l'orage menaçant — vînt rétablir l'égalité sur ce point (4 septembre 1910), en attendant (disaient les considérants du décret) Tinstitution « de l'état civil général et obligatoire... »
Le peuple des campagnes est sans doute plus religieux que celui des villes — petite bourgeoisie, commis de magasins, ouvriers — dans lesquel la République a recruté ses principaux partisans. Mais encore faut-il ajouter que le catholicisme des paysans revêt des traits bien particuliers, que leur foi est plus superstitieuse au fond que sincèrement religieuse *.
C'est autant, d'ailleurs, au clergé régulier, aux ordres monastiques — pour la plupart étrangers et qui, grâce à la faveur royale, s'étaient installés, ces dernières années, en assez grand nombre au Portugal — qu'en voulait la populace de Lisbonne, dans les exactions regrettables qui marquèrent les premiers jours de la République, et, s'il faut on croire les « on-dits », le clergé séculier Ht chorus avec lui. Trois couvents — particulièrement celui des Jésuites — furent pris d'assaut et saccagés, sous prétexte que des bombes en avaient été lancées, de nombreux religieux furent molestés ; un Français môme, le Père Fragues, appartenant à l'ordre des Laza-
1. Elle se traduit notamment par un culte exagéré pour saint Antoine. Sait-on que le bon saint — qui mourut à Lisbonne en 1231 et qui est un peu considéré comme le patron du pays — émargeait au budget de i'Etat jusqu'en 1834 — si étrange que cela paraisse — et touchait des appointements au litre de « colonel de l'armée portugaise ! » (Voir Maurice Muret, lettre de Lisbonne au Journal des Débats, 15 octobre 1910).
ristes, fut tué... Les membres du gouvernement provisoire s'empressèrent de désavouer ces exactions et de les arrêter, dans la crainte de complications internationales. Il n'est pas douteux cependant qu'eux-mêmes y avaient incité la populace par leurs campagnes continuelles de ces dernières années contre le « cléricalisme » de la monarchie ; et peutêtre même n'ont-ils pas été fâchés de donner cette satisfaction à la foule et de détourner la surexcitation révolutionnaire sur les religieux.
Le gouvernement prit, de son côté, des décrets remettant en vigueur les anciennes lois du temps de Pombal (1759 et 1767), qui expulsaient les Jésuites du Portugal, et aussi le décret du 26 mai 1834 qui a supprimé « tous les couvents, monastères, établissements religieux de tous ordres, quelles que soient leurs dénominations • . . . ».
Le gouvernement provisoire ne s'en est pas tenu là : d'autres mesures, conçues dans lo môme esprit anticlérical, visent notamment : l'institution du divorce, l'état civil obligatoire, la crémation des cadavres, la sécularisation des cimetières, l'abolition du serment religieux, etc.
Il nous faut insister sur la première de ces mesures, qui a fait l'objet d'un décret du 3 novembre dernier. On peut se demander si le besoin se faisait sentir au Portugal d'édicter une loi sur le divorce. S'il faut en croire un article récem-
1. Le décret du 10 octobre lOlOrf-gle ainsi les biens des communautés dissoutes : ceux des Jésuites deviennent la propriété de TEtat ; ceux des autres communautés seront all'ectés ultérieurement suivant les rapports à établir entre l'Etat et l'Eglise — c'est-à-dire en attendant la loi de séparation. Tous les membres des congrégations religieuses de nationalité étrangère sont frappés d'expulsion. Quant aux religieux portugais, ils pourront rentrer dans leurs familles, à la condition d'être sécularisés; les autres devront s'expatrier.
ment paru dans la National Eeview\ la hâte avec laquelle on y procéda n'aurait obéi qu'au simple désir de plusieurs membres du cabinet de mettre un peu d'ordre dans leurs propres affaires matrimoniales. Nous préférons croire à la sincérité de l'auteur de la loi, M. Afîonso Costa, lorsqu'il déclare qu'elle contribuera — comme les mesures prises contre les Jésuites et les congrégations religieuses — à « émanciper la société, le citoyen et la famille ^.. » On peut regretter seulement que le gouvernement de la République s'occupe de dissocier les liens de la famille, au lieu de chercher à les renforcer : s'il est vrai surtout, comme certains le croient, que cette institution reste la seule chose solide dans le chaos actuel de la vie politique et sociale du Portugal.
Désormais, radultère de l'un quelconque des conjoints sera une cause suffisante de divorce. On pourra l'accorder aussi, en cas, d'un côté ou de l'autre, de complet abandon du domicile conjugal pendant au moins trois ans (art. 5), ou encore d'absence sans nouvelles pendant au moins quatre ans (art. 6) : si bien, a-t-on fait remarquer, que les soldats ou marins illettrés, qui forment une classe importante de la société portugaise, seront en perpétuel danger de retrouver, à leur retour, leurs femmes remariées! Enfin, le divorce sera également prononcé si une des parties contracte une maladie contagieuse et incurable (art. 10). La nouvelle loi admet même le divorce par consentement mutuel, après deux ans de vie conjugale : c'est là un article qui contredit singulièrement les paroles prononcées |)arM. Théophile Braga le 28 mars 1908 : « Sans l'indissolubiHté de mariage, nous ne pouvons avoir de vie sociale ni de famille. »
D'autres paragraphes, visant notamment la garde des enfants, prêtent aussi à de sérieuses critiques.